Speaker #1Celle qui aimait les Hortensias Je l'ai rencontrée sur les quais de Seine, un dimanche sans promesse. Ce genre de dimanche suspendu entre le marché du matin et les ongles heures sans agenda. Les pavés étaient tièdes, le fleuve brillait comme une rumeur tranquille, et moi, j'attendais je sais pas trop quoi. Un signe peut-être, ou un accident du hasard. Et c'est là qu'elle est arrivée, sur son vieux vélo vermante, un de ces vélos cabossés qui racontent une vie. Elle portait un croque-top blanc, Une jupe fluide et ce chignon savamment défait qu'on ne réussit jamais sans y passer des heures, ou sans grâce naturelle. Elle sentait le savon d'amande douce et un fond de figue, comme un été en ville. Elle avait les yeux ronds, francs, brillants, marrons, le regard de celle qui ne triche pas, et un visage poupon, presque enfantin. Le genre de visage qu'on veut croire. Et à qui on peut tout donner ? Alors elle s'est arrêtée juste à côté de moi, a descendu en écouteur de son oreille et a dit « T'écoutes quoi, toi ? » Moi j'ai pas su quoi répondre, j'avais même plus que j'écoutais, puisque je voulais qu'elle reste un peu là, juste quelques minutes. Alors elle s'est assise près de moi. Elle m'a parlé de son appartement dans le douzième, minuscule et lumineux, envahi de plantes et de livres de poche, de ses insomnies, de ses ex, un peu trop présentes, et elle parlait avec les mains, les yeux, le cœur. Ses phrases dérapaient en confidence, puis revenaient à la surface comme si de rien n'était. Et moi, ben, moi je me suis laissée glisser. Pas tombée, non, je tombe rarement. Je suis de celle qui le calcule, qui observe, qui déchiffre. Mais là, c'était comme de se faire apprivoiser, par une tendresse à peine esquissée, une promesse non formulée. Et quand je lui ai demandé ce qu'elle aimait, elle m'a répondu, les hortensias. J'ai levé un sourcil. Je ne connaissais pas. Alors elle m'a expliqué. Tu sais, les hortensias, elles changent de couleur selon la terre. C'est le sol qui décide s'ils seront bleus, roses ou violets. C'est une fleur qui s'adapte et qui reste belle, toujours. J'ai trouvé ça magnifique et un peu triste aussi, changer selon le sol. Ne pas choisir sa couleur, mais garder sa forme. Plus tard, j'ai appris que l'hortensia symbolisait à la fois la gratitude, la compréhension profonde, mais aussi l'instabilité émotionnelle, un équilibre fragile, un peu comme nous sûrement. Chez elle, il y en avait toujours, dans un valse blanc posé sur la table en bois brut. Elle en changeait l'eau quand elle y pensait, elle coupait les tiges en biais et déposait les fleurs fanées sur le rebord de sa fenêtre. Elle me disait « j'aime bien quand elles sèchent, elles deviennent presque bleu cendré, c'est encore beau, c'est juste autrement » . Un week-end comme ça, elle m'a proposé de partir à Deauville sur un coup de tête. C'était spontané. Un message, vendredi midi, et si on fuyait Paris. Alors on a pris le train le soir même, nos sacs sur les genoux, nos épaules collées, nos rires discrets entre deux passagers endormis. On a marché dans le sable en basket, mangé des frites au bord de l'eau, et on a dormi dans un hôtel, un petit peu kitsch, avec des murs saumons et des draps trop rêches, dans un lit et une place, toutes les deux, toutes serrées. Et je me souviens de la lumière sur son visage quand elle est revenue de la boulangerie le dimanche matin. Elle portait un sac en papier froissé. Et dans son autre main, un pot d'hortensia, pas une fleur coupée non, un vrai pot de terre, avec des racines, et un heure ridicule autour. C'est pour chez toi, comme ça tu penseras à moi. Ce pot je l'ai gardé, sur mon balcon, entre un romarin triste et un géranium trop ambitieux. Même quand elle a arrêté de venir, même quand ses messages sont devenus rares, même quand elle a commencé à dire « je suis paumée » . J'ai plus ce que je veux. De tout ça, je crois qu'elle m'a aimée, ouais. Mais pas dans la même langue que la mienne. Moi j'aime comme on infuse un thé, lentement, profondément. Elle, c'était plutôt feu de bengale. Magnifique, intense, éphémère. Un jour elle m'a dit, je crois que je t'aime, mais pas assez pour t'aimer bien. J'ai hélacé, j'ai su. J'ai su qu'on se comprenait pas, pas vraiment, pas assez pour durer. Alors je suis allée dans la salle de bain et puis j'ai pleuré, silencieusement. Et le pot d'hortensia a jauni et séché. J'ai jamais eu le cœur de le jeter. Il est resté là, comme un témoin discret d'un amour qui n'a pas su devenir. À venir. Je pense encore à elle, parfois. À sa main dans la mienne. À la première fois où elle a caressé ma joue, naturellement. comme si elle l'avait toujours fait, à son rire quand le vent faisait voler sa jupe sur la plage, à l'odeur de figues et de sable dans ses cheveux, et à cette façon qu'elle avait de dire « viens » sans jamais dire « reste » . Elle m'a traversée comme une fin de printemps, quand on croit que l'été va durer toujours, et puis non. Mais je garde elles les hortensias, fanées, mais encore beaux, et je les effleure parfois du bout des doigts, comme on touche une absence douce. Alors j'ai changé de couleur, et elle aussi.