Speaker #1celle qui rêvait d'elle. J'ai souvent rêvé d'elle. Elle. Celle que j'idéalisais sans même la connaître. Celle que j'attendais, celle que je cherchais dans les visages que je croisais. Je pensais que c'était une autre, une femme quelque part, dehors, une inconnue dont je finirais par croiser le chemin, par hasard ou par magie, et une femme qui bouleverserait tout, toute ma vie. Je pensais que je rêvais d'aimer cette femme, de la rencontrer. la séduire, l'embrasser et la faire rire, et qu'elle me choisisse, et qu'en retour enfin, quelque chose en moi prenne sens, que ce vide se remplisse, et que je me sente comblée, entière, mon autre. Alors je l'avais inventée dans ma tête, avec une précision presque gênante. Je la voyais marcher avec isance, dans des rues lumineuses, le pas tranquille et le regard franc. Un demi-sourire au lèvre, je la voyais lire dans le train, les jambes croisées, un roman à la main et un marque-page glissé d'un geste souple. Et je l'entendais rire fort. Sans surveiller si quelqu'un la regardait. Elle riait pas pour séduire. Elle riait parce que c'était bon. Parce que c'était la vie. Je l'imaginais avec une crinière dense, épaisse et libre. Comme si chaque mèche avait attrapé un rayon de soleil. D'un châtain profond, peut-être avec des reflets dorés, comme un sable encore tiède sous les doigts. avec des cheveux qui conservent l'odeur des grands départs, celle de la mer, de la lumière et d'un peu d'ambre fondue dans le cru du cou. Elle sentait le musque blanc et l'été qui reste, cette odeur douce et chaude à la fois, un parfum de peau vivante, un parfum qu'on n'oublie pas même après le dernier contact, qui quand on ferme les yeux revient. Comme une Madeleine. Et à chaque fois qu'elle entrait dans une pièce, c'est comme, hein, on entre dans un rêve. Avec une manière étrange de vous voir vraiment. De vous regarder droit dans les yeux. Et de ne pas s'excuser d'être là. Jamais trop. Jamais pas assez. Juste pleine d'elle-même. Comme une évidence tranquille. Elle faisait pas de bruit. Non, elle faisait de l'effet. Et son regard avait ce mélange d'intensité et de calme, comme quelqu'un qui a appris à ne plus s'éparpiller, à être tout simplement. Alors elle ne demandait pas la permission. Elle disait « je veux » comme on dirait « je respire » . Et il y avait chez elle quelque chose de souverain, pas autun, présent, ancré. Comme si elle appartenait au monde sans jamais s'y perdre. Elle me fascinait et je pensais à elle souvent. Dans les transports, en scrollant des photos sur Tinder. Quand j'étais sur Pinterest. Quand je regardais la télé, les séries. Quand je me disais, oh, Tally Portman. Incroyable. Scarlett Johansson. et bien d'autres. Penélope et Cruz, je m'imaginais ces femmes-là. Et puis quand j'essayais des vêtements sur moi, ça tombait comme une mauvaise blague. Alors que j'imaginais que sur elles, tout irait. Et je me disais, si je la croise, je saurais. Oui, oui, oui, ça serait une évidence. Et peut-être, peut-être qu'elle aussi, elle saura. Parce qu'elle m'aura rêvé aussi. Alors pendant longtemps, j'ai cru que je rêvais d'être avec elle. Mais voilà, cet été, il y a quelque chose qui a basculé. C'est pas un grand événement, c'est pas une révélation en fanfare, c'est juste un moment, une évidence, quelque chose de doux, de puissant et de calme. Parce que cet été, j'ai compris. Et si c'était pas elle que je voulais aimer, mais celle que je voulais devenir ? Un vertige, parce que cette idée-là, je ne l'avais jamais formulée à voix haute, ni même dans ma tête d'ailleurs. Et si tous ces détails, tous ces fantasmes, toutes ces histoires, étaient en réalité une projection, inversée, et si ce que je cherchais chez elle, était ce que je refusais encore d'habiter, elle, c'était peut-être moi-même, moi, débarrassée. Moi, dégagée. Moi, en version non raccourcie. Pas en version améliorée, non. Moi, révélée. Celle que j'aurais pu être si je n'avais pas appris à m'excuser, à me taire, à me contenir, à me rendre acceptable. Celle que je serais si je disais non, sans trembler, si je dansais sans me comparer, si je ne cherchais plus la validation comme on clément d'un bonbon dans le regard extérieur. Et celle que je serai si je ne faisais pas mine d'être modeste quand en fond de moi je bouillonne de joie, de fierté et de feu. Alors je l'ai longtemps cru inaccessible. Mais cet été, en regardant le ciel, la pleine lune du mois d'août, j'ai compris. Et je l'ai vue. Elle n'était pas dehors. Elle n'était pas loin. Elle était là, sous ma peau. Elle m'attendait. Et j'ai compris que je la tenais à distance. Pas parce qu'elle était trop, mais parce que j'avais peur. Peur d'être moi, en grand. Peur de ne plus pouvoir me cacher derrière l'attente. Peur de prendre toute la place, peur de décevoir aussi peut-être. Mais elle, pendant ce temps, elle vivait en moi, silencieusement, avec patience. Elle ne réclamait rien. Elle attendait que je sois prête. Et maintenant que je sais, je la laisse apparaître. Un peu plus chaque jour. Dans ma façon de respirer plus profondément, dans mes noms qui ne s'expliquent plus, dans mes bêtements choisis pour moi et non pour plaire, dans mes rires qui prennent de la place, dans mes silences qui ne cherchent pas à rassurer, dans ce moment où je me tiens droite, sans m'excuser d'être debout, d'être là. Elle, c'est moi quand je suis pleine, pleine de doutes, oui, mais aussi pleine de désirs, de joie, d'élan, pleine de contradictions, de mépares sauvages. de mes folies douces. Elle n'est pas parfaite, mais elle est vivante. Elle est vraie et elle me ramène à moi. Je ne la cherche plus dehors, je l'invite à sortir à travers moi. Et je commence à comprendre que ce n'est pas une transformation, c'est une retrouvaille, un retour. Je ne deviens pas quelqu'un d'autre, je reviens à moi. Et c'est là, dans ce mouvement, que le rêve devient réalité. Alors maintenant, quand je rêve d'elle, je souris. Parce que je sais, je sais que je ne l'attends plus. Je me rappelle. Et en cette fin d'été, avec le vent qui change et l'envie de recommencer autrement, je choisis de ne plus attendre. Je ne rêve plus d'être avec elle, je décide de marcher vers elle. Un pas, un souffle, un mot à la fois, je décide de marcher vers moi, avec moi. Et toi, dis-moi, tu rêves d'elle toi aussi ? Et si au fond c'était toi ? Toi dans une version que tu n'as pas encore osé devenir. Toi en avance. Toi dans ta lumière. Toi dans ton élan encore endormi. Toi, libre d'être celle que tu as toujours su que tu étais.