Speaker #1Celle qui fait enfin du tri. Voilà. Ça y est, le temps a passé. Trois ans déjà. Trois ans depuis que c'est fini. Depuis qu'on a tout rangé. Ou plutôt, tout laissé en plan. Et je sais toujours pas si c'est long, trois ans, ou si c'est rien du tout. Parfois je me demande comment on oublie. Trois personnes, trois relations, un foyer, une maison, un ensemble, un nous, un tout. Comment on efface ce genre d'amour ? Comment on coupe les fils quand on a tant tissé ? Je crois qu'on ne coupe pas, on laisse ses fils au chai et parfois on en a un rôle. On enroule et on s'enroule encore dedans, sans s'en rendre compte. Alors aujourd'hui, après trois ans, j'ai fait du tri. Le vrai. Pas le truc qu'on promet en soupirant, non. Pas celui qu'on commence et qu'on interrompt dès qu'une photo pique, non. Le vrai. J'ai allumé l'ordinateur, j'ai branché mon téléphone, et j'ai regardé les 4398 photos, une par une. 5 années, 60 mois, 60 dossiers, des milliers d'instants figés. Et d'un coup, tous mes revenus. Pas les faits, pas les dates. Les sensations, je vous ai aimées, tellement. Toi, tes filles, la famille, le chaos, les silences, les rires. J'ai été happée par vous toutes, par chacune de vous, par le package, par ce que ça ouvrait en moi, par ce que j'espérais réparer, et par ce que je rêvais de construire. Et Dieu que j'ai pris des photos, à la plage, dans la maison, dans la cuisine, dans le vent, sur le canapé, au ski, en pyjama, au marché, dans le lit, sur le sort. Vous qui riez, vous qui boudez, vous qui dormez. Je nous ai figé par centaines, comme si je savais, comme si j'anticipais qu'un jour, j'aurais plus que ça. Je sais pas si j'étais prête à devenir belle-mère, mais je l'ai été et ça m'a retourné. Parce que personne ne te prévient qu'être belle-mère, c'est aussi devoir partir. Partir sans trop de mots, sans cérémonie, sans « je reviens » . C'est partir comme un silence qu'on apprend à contourner. Alors il m'a fallu trois ans. Pour mettre tout ça sur clé USB, pour trouver le courage de tout effacer, de faire de l'espace, pour déplacer les souvenirs un à un, de mon cœur vers ce rectangle en plastique. Et puis c'est dur d'aimer des enfants qui sont pas les tiens. C'est encore plus dur de les quitter, surtout quand on s'est attachés. Puis j'ai pas le droit de dire que je les ai perdus, mais je les ai perdus. Puis je me suis perdue aussi. Un peu, beaucoup, ça va mieux. Mais à l'époque, à l'époque j'ai voulu, j'ai voulu te sauver. Puis c'est là que tout s'est cassé. Parce que t'allais mal, et moi aussi. Et puis que j'ai voulu croire que je pouvais tenir pour deux. Être la force, la lumière, l'encre. J'ai voulu que ça aille mieux. Tellement. Puis j'ai tout fait, j'ai tout donné. Porter plus que mes forces. Alors que j'avais déjà chuté. Et je sais maintenant que je supporte pas la dépression chez l'autre quand je suis au bord de moi-même. Parce que je peux pas. Parce que je veux pas. Parce que ça me réveille des gouffres anciens, des souvenirs flous d'enfance. Moi je voulais que tu sois solide, pour toi, pour elle, pour moi. Mais tu l'étais pas, et moi non plus de toute façon. Alors j'ai crié, j'ai fui, j'ai claqué les portes, de l'intérieur et de l'extérieur. Parce que moi je voulais juste qu'on s'aime dans un endroit où on puisse respirer, et à la place, on est tout fait à tour de rôle. On est tout fait simultanément. Alors pendant trois ans, je me suis raconté toutes les versions de l'histoire. Du « on n'était pas fait pour être ensemble » à « j'ai trop donné » à... Tu voulais pas te soigner, puis j'ai rationalisé, restructuré, réécrit, parce que c'est comme ça que je suis. Parce que mon esprit a besoin que les choses fassent sens, même quand ça saigne encore. Et aujourd'hui, en triant les photos, j'ai vu. Je vous ai aimé. T'étais pas un détour, t'étais un chapitre entier. Et vous trois, vous étiez mon histoire. Et maintenant je l'arrange. Pas pour l'oublier, mais pour m'en délier. Parce que je t'ai tant aimé, et je crois que je t'aime encore d'une certaine façon. J'aime encore cette part de toi, et j'aime encore cette part de moi. Mais ce n'est plus un appel, ce n'est plus une prière, c'est un amour rangé dans la boîte, ce fut vrai. Un amour qui ne veut plus rien, qui ne demande plus rien, ni retour, ni message, juste la paix. Aujourd'hui j'ai fait de l'espace, sur mon téléphone, dans ma mémoire, dans mon cœur, de l'espace pour accueillir une autre, un autre. Simplement moi. Moi dans toute ma complexité. Moi qui connecte tout, qui ressent tout, qui veut comprendre, toujours. Et qui accepte aussi, enfin, que certaines choses ne seront jamais résolues, juste déposées. Alors voilà. Celle qui fait enfin du tri, c'est moi. Celle qui a tenu, qui a chuté, qui a aimé et qui recommence. Pas pareil, mais plus vrai. Et toi, toi je t'ai aimé, je vous ai aimé, et aujourd'hui, je m'aime aussi, je m'aime assez pour fermer ce dossier.