Speaker #1Celle qui ressentait trop Je me souviens, c'était un soir de décembre, dans un appartement trop chauffé, avec du vent blanc à ses limites, et tout ça dans des verres en plastique épais. Il y avait des chips de lentilles posés sur une assiette à dessert, des sans-péternels tomates cerises à côté, un peu de houmous, et... et puis je sais pas ce que je faisais là. C'était une soirée un peu floue, quelque part entre du networking et une réunion d'anciens introvertis mal recyclés. Ça parlait poésie, littérature et spiritualité. Et moi je regardais les murs, l'éclairage trop jaune. J'avais repéré une fenêtre pour m'échapper des conversations où je savais pas quoi dire. Alors je regardais juste les arbres, le verre, et je me disais bon, encore 20 minutes, puis j'y vais, même pas. Et c'est à ce moment là qu'elle est arrivée. Je sais pas pourquoi j'ai tourné la tête. Et je l'ai vue. dans l'embrasure de la porte avec son manteau vermousse et ses boucles d'oreilles en forme de larmes des larmes de métal elle est venue à côté de moi sans hésiter Elle a soufflé comme si elle venait de traverser l'hiver à plier, en me demandant très sérieusement « Est-ce que toi aussi tu pleures quand un chien retrouve son humain après deux ans de séparation ? » Je n'ai pas eu le temps de répondre. Elle avait déjà enchaîné sur une histoire d'une femme qui pleurait dans un monoprix juste parce que la caissière lui avait dit « bonne journée » avec un peu trop de sincérité. Elle a haussé les épaules. Elle m'a dit, je ressens tout. C'est pas mignon, c'est neurologique. Et moi j'ai ri. Spontanément. Et elle m'a regardé comme on regarde quelqu'un qui vient de dire oui sans s'en rendre compte. Et c'est comme ça que ça a commencé. Pas une histoire, une traversée. Parce que Nora, elle ressentait tout. Beaucoup trop. Mais sans le dire comme une excuse, non ? Elle disait ça comme on dit « j'ai la peau fine » ou « je capte les orages avant qu'ils arrivent » . Elle ressentait dans les supermarchés, dans les transports, dans les SMS mal ponctués, elle pleurait pour les autres, pour celles qui faisaient semblant, pour celles qu'on n'écoutait jamais, et aussi parfois pour les caissières trop gentilles. Un jour elle m'a dit « Tu sais, quand quelqu'un me dit ça va, j'ai envie de lui tendre un plaid et de lui dire tu peux t'effondrer ici si tu veux. » Et elle disait pas ça pour être spéciale. Elle disait ça parce qu'elle savait pas faire autrement. Alors elle portait des pulls trop grands. Des écouteurs même quand elle écoutait rien. Une sorte de sarcasme doux en guise de bouclier. Elle m'a touchée, Nora. Pas parce qu'elle ressentait tout, mais parce qu'elle fuyait rien. Elle parlait d'elle sans honte, de ses colères qui montaient sans prévenir, de ses larmes aux rayons fruits secs, et des sensations physiques qu'elle avait quand une amie allait mal. Elle me disait, tu sais, je suis une sismographe mal réglée, j'enregistre tout, même les micro-séismes, tout autour de moi. Et moi, je l'écoutais, avec ce mélange d'admiration et de crainte. Parce que moi, j'avais appris à rien ressentir, ou à faire semblant, alors qu'elle, elle débordait. Et il y a eu un dimanche, un vrai dimanche. Pluité, lumière grise. Je venais de lui lire un texte, un texte que j'avais écrit en apnée, un truc pas encore cicatrisé. Et là elle s'est mise à pleurer. Pas discrètement, pas des petites larmes non ? Pas des « je cligne des yeux très vite » pour faire genre, non non c'est rien, non. Des vraies larmes. Avec le nez qui coule, les joues rouges. Ça sort des profondeurs, et avec une espèce de sincérité qui t'empêche de détourner les yeux, qui prend les tripes. C'est là qu'elle m'a dit, ça y est, tu t'es laissé traverser, c'est ça, t'as créé. Et moi j'ai rien dit, mais à l'intérieur, c'est un barrage qui a craqué. Pas d'un coup, mais assez pour laisser passer un filet d'eau. Un filet de vie. Elle, elle ressentait trop, et moi pas assez. On était un drôle de duo, elle l'éponge, et moi la pierre polie. Mais bizarrement ça fonctionnait, alors on s'est contaminés. Un peu. Elle m'a montré que la vulnérabilité n'était pas un accident. Que parfois, fallait juste laisser la tristesse passer. Comment on laisse une vague nous mouiller sans lutter. Et elle m'a appris à ne pas m'excuser. Pas pour pleurer, pas pour avoir le cœur serré, pas pour aimer trop vite, ni pour avoir encore un pansement deux ans après, pour une histoire terminée. Puis un jour elle est partie, pas de drame. C'était l'été, un départ, un de plus. Elle m'envoyait une carte postale, depuis une auberge près d'un lac. Elle avait écrit « Ici, les émotions vont moins vite, et j'ai le droit de ne pas tout comprendre, juste de sentir. » Je crois que j'ai pleuré ce jour-là, évidemment. Je ne l'ai jamais revu. Mais parfois, quand je sens mon ventre réagir avant ma tête, quand je laisse une larme couler sans te justifier, quand j'ai pas envie d'expliquer pourquoi je vais mal, je me dis qu'elle est là, encore un peu. Alors voilà Nora, c'est pour toi, et pour toutes celles qui ressentent trop. C'est le contexte d'intenses, d'excessives, de fragiles, de sensibles, d'hystériques, de difficiles, celles qui captent l'invisible et qui en font quelque chose de beau. Et pour toutes celles comme moi, qui à ton contact ont commencé à ressentir, à leur façon.