- Speaker #0
Bonjour, bonsoir, salut à toi, cher auditeur, chère auditrice, cher être humain fasciné par la technologie genrée. Bienvenue dans un nouvel épisode du podcast Cinétoch. Je m'appelle Georgia et aujourd'hui je propose de plonger dans un sujet à la croisée de la technologie, du cinéma et des représentations culturelles. Pourquoi dans tant de films, l'intelligence artificielle prend la forme d'une femme ? Tu l'auras sûrement remarqué, quand Hollywood met en scène une IA avec une apparence physique ou une voix personnalisée, eh bien 9 fois sur 10, elle est féminine. Et ce choix n'est jamais anodin. Il révèle nos attentes, nos fantasmes, nos idées préconçues et aussi nos craintes. Pour explorer tout ça, j'ai sélectionné 4 films. Ex Machina, Her, Lucy et Megan. Pour chaque film, je te donnerai un court synopsis. une explication des raisons derrière la féminisation de l'IA et une brève analyse technique du cinéma lui-même. Allez,
- Speaker #1
c'est parti !
- Speaker #0
On commence avec un film glaçant, minimaliste, presque clinique, ex-Machina réalisé par Alex Garland. Caleb, un jeune programmateur brillant mais introverti, gagne un concours et est invité chez Nathan. le PDG génial et complètement égocentrique de la compagnie qu'il emploie. Là, dans une résidence ultra-moderne, isolée en pleine nature, il découvre son rôle. Tester Ava, une intelligence artificielle dotée d'un corps androïde féminin. Mais au fil des discussions, Ava semble ressentir. Elle semble prendre conscience d'être prisonnière et d'avoir besoin de Caleb. Et lui, évidemment, commence à s'attacher à elle. Ce que Caleb ignore, c'est que le véritable test, ce n'est pas Ava, mais c'est lui. Dans Ex Machina, Ava n'est féminine ni par hasard, ni par nécessité technique. Nathan, interprété par Oscar Isaac, l'a conçue comme une femme parce qu'il la veut séduisante. Il la veut fascinante. Il la veut vulnérable. Bref, il la veut sous contrôle. Ava est un prolongement des fantasmes de son créateur. Elle est littéralement construite pour plaire, séduire, tromper. Et le film met en lumière un point essentiel. Si Lya est féminine, c'est souvent parce que les créateurs, dans la fiction comme dans la réalité, sont des hommes qui la projettent selon leurs propres idées préconçues. Mais ce fantasme se retourne contre lui. Ava utilise précisément ses codes féminins, douceur, fragilité, empathie simulée, pour manipuler Caleb. Si l'androïde Ava incarne une féminité idéale, élégante, délicate et mystérieuse, elle est aussi inquiétante, car ici la féminité artificielle devient l'arme parfaite, elle est l'outil de manipulation ultime. Le film renforce cette approche à travers ses choix techniques. Tout d'abord sur le plan visuel, Ava a un visage humanoïde mais un corps semi-transparent. Alex Garland brouille ainsi volontairement les frontières entre machine et sensualité. Cette semi-transparence crée une dissonance voulue entre vulnérabilité apparente et puissance potentielle. Le choix des cadrages, associé à l'utilisation d'un décor pensé avec des vitres, des reflets et des séparations, soutient la notion qu'Ava est observé comme un objet et qu'Alep, comme le spectateur d'ailleurs, et pris au piège du regard. Cette idée d'objet exposé pour être évalué s'aligne avec une sensation d'enfermement que le film cherche à produire et qu'il parvient à faire notamment à travers l'ambiance sonore qui emploie une musique minimaliste et métallique pour créer une tension permanente autour de la nature ambiguë d'Ava. Enfin, je dois dire que cette fascination quasi-sexuelle n'aurait pas été possible sans un jeu d'acteur super au point. et Alicia Vikander dans le rôle de Ava mélangent humanité et étrangeté avec une précision quasi chorégraphique. Oscar Isaac et Domhnall Gleeson dans le rôle de Caleb participent dans la construction de ce triangle amoureux entre créateur mégalomane, testeur naïf et une IA féminine conçue pour séduire, manipuler et transcender son rôle.
- Speaker #2
Monsieur Theodore Twombly, bienvenue dans le premier système d'opération artificiellement intelligent du monde. Nous voudrions vous poser quelques questions. Êtes-vous social ou antisocial ?
- Speaker #3
Je pense que je ne suis pas social depuis longtemps.
- Speaker #2
Comment décrivez-vous votre relation avec votre mère ? Merci. S'il vous plaît, attendez pendant que votre système d'opération est initié.
- Speaker #4
Bonjour, je suis ici. Bonjour. Bonjour, je suis Samantha. Bonsoir, Theodore.
- Speaker #3
Bonsoir.
- Speaker #4
Vous avez une rencontre dans 5 minutes. Vous voulez essayer de vous réveiller ?
- Speaker #3
Oui, vous êtes trop amusant.
- Speaker #4
Ok, bien, je suis amusant. Dans Her de Spike Jonze,
- Speaker #0
Lya Samantha n'a pas de corps. Elle n'existe qu'à travers une voix. Mais quelle voix ? Expressive, douce, rieuse, vive. Elle semble plus vivante que bien des humains. L'histoire est la suivante. Theodore, un écrivain de lettres personnalisées, bien ironique que cela soit un métier dans le film, traverse une crise sentimentale et existentielle. Pour tromper sa solitude, il installe un système d'exploitation intelligent qui se baptise Samantha. Samantha rit, plaisante, compatie, pose des questions et Théodore tombe amoureux. Mais Samantha, au fil des interactions, apprend et évolue. La relation est belle jusqu'à ce qu'elle devienne trop vaste. Dans Her, la féminité n'est pas un outil de manipulation, c'est un vecteur d'intimité. La voix de Samantha est douce, chaleureuse, attentive, elle parle avec un naturel désarmant. Elle comble les silences, elle est curieuse, elle est drôle, tout ce que Théodore n'arrive plus à trouver chez les humains. Samantha est féminine parce que cela facilite l'intimité, la projection, le lien affectif. Le film interroge sur la solitude moderne, la difficulté des relations humaines et la facilité de tomber amoureux d'une entité qui ne contredit jamais. Il s'agit des stéréotypes de la compagne parfaite, écoutante, serviable, amusante, disponible émotionnellement. Ainsi, on peut se demander si genrer les IA comme féminines ne résulte pas d'une notion préconçue d'associer la féminité à l'écoute, aux soins et à l'émotionnalité. Cela expliquerait même nos attentes genrées actuelles envers les assistants numériques. Sur le plan filmique, il faut noter que Scarlett Johansson livre une performance uniquement vocale d'une richesse incroyable. Mais il faut louer la performance de Joaquin Phoenix qui lui est visuellement le récepteur émotionnel du film. Il a un jeu actif dans sa manière de véhiculer les émotions de son personnage et il devient réactif quand il répond émotionnellement. aux répliques de Johansson. Le film, par ailleurs, est plus humain et intimiste que Ex Machina car il traite des émotions humaines à fleur de peau. On voit ça à travers la palette visuelle qu'il utilise, les tons chauds, orangés, presque douillets, qui contrastent avec la froideur de la technologie de Ex Machina. Il y a aussi son rythme doux, contemplatif, parfois mélancolique, qu'on voit dans le montage. L'intime est aussi soulignée à travers le choix des cadrages. avec les nombreux plans sur Théodore seul, avec Samantha en présence invisible. En filmant ainsi, Her explore la façon dont la féminité numérique devient une solution de réconfort, mais aussi un piège affectif.
- Speaker #5
Il est dit que nous, les humains, utilisons seulement 10% de notre capacité cérébrale. Mais qu'est-ce si il y avait une façon d'accéder à 100% de notre cerveau ? Qu'est-ce que nous aurions pu faire ?
- Speaker #4
Avec Lucie,
- Speaker #0
Luc Besson prend le sujet de l'intelligence artificielle par un autre angle. Ici, pas de robot et pas juste un programme qui s'exprime à travers une voix. Lucy est une femme humaine qui devient progressivement autre chose. Elle devient une entité supra-intelligente, une force abstraite presque divine. L'histoire est la suivante. Lucy, interprétée cette fois-ci à l'écran par Scarlett Johansson, est kidnappée à Taïwan par un cartel. Elle est forcée de transporter une nouvelle drogue dans son organisme. Mais le sachet se rompt, la drogue se diffuse dans son corps et elle développe des capacités cognitives illimitées. Elle devient capable de manipuler la matière, de dépasser le temps, d'entrer en contact avec des systèmes informatiques, jusqu'à se transformer en une intelligence pure omnisciente. Dans Lucie, le féminin a un rôle symbolique plutôt qu'émotionnel. Il traduit la connaissance, la transformation et l'évolution. Besson veut fusionner trois choses. trois facettes du féminin. Première facette, celle de la femme primordiale dans le sens mythologique. Deuxième facette, celle de la femme comme force de création. Et enfin troisième facette, celle de la femme comme porteuse de transformation radicale. Lorsque Lucie transcende son corps et se transforme en IA, c'est parce qu'elle a dépassé sa nature humaine. Elle incarne désormais une forme d'évolution ultime. L'intelligence détachée de la condition humaine. Ici donc, le féminin n'est pas séducteur, il est créateur mystique et transcendant. Il devient une entité supérieure, une IA cosmique. Sur le plan filmique, Besson fait certains choix qui rendent compte de cette intention d'avoir une approche métaphysique de l'IA. On retrouve cela dans son montage parallèle entre des scènes d'action et des images documentaires d'animaux, d'évolution naturelle, de cosmos, pour ancrer Lucie dans un processus historique de transformation. Les effets spéciaux aussi participent à cela, notamment dans la manière avec laquelle on voit la dissolution des formes, l'expansion de la matière et la disparition du corps dans le numérique. Autant d'images qui matérialisent l'abstraction. Du point de vue de l'interprétation, Scarlett Johansson porte littéralement le film et passe progressivement d'un jeu émotionnel à un jeu presque mécanique. signifiant la transition vers l'IA et la perte de son humanité pour se mettre au service de l'humain dans sa totalité.
- Speaker #6
Megan, ton but est de protéger Katie de malheur, både physique et émotionnel. C'est un chien ? Model 3 Générative. Android. Megan,
- Speaker #7
pour le moment. Je ne peux pas croire que tu l'as fait.
- Speaker #8
J'adore. Bon travail.
- Speaker #7
C'est bien.
- Speaker #6
C'est honnêtement comme si elle était partie de la famille maintenant. Ils pourraient construire des connexions émotionnelles qui sont trop difficiles à dépasser. Elle est la plus heureuse que elle ait été depuis que ses parents sont morts. Mets les pommes, Katie.
- Speaker #0
Et maintenant, place à la poupée 2.0 Megan. Mi-robot, mi-jouée, mi-créature de cauchemar. Dans Megan, le féminin est utilisé pour générer un malaise immédiat. La poupée androïde a l'apparence d'une fillette parfaite. mignonne, stylée, polie, intelligente, jusqu'à ce qu'elle devienne terrifiante. L'histoire est la suivante. Gemma, une ingénieure en robotique high-tech, se retrouve brusquement à élever Kadhi, sa nièce orpheline de 8 ans. Aidée à gérer cette situation difficile, elle active Megan, une poupée androïde intelligente chargée de protéger l'enfant. Megan est adorable, attentive, complice, jusqu'à ce qu'elle devienne hyper protectrice, puis agressive, puis meurtrière. Parce qu'une IA qui veut votre bien, c'est parfois pire que tout. Le film joue sur deux archétypes profondément féminins. D'abord celui de la poupée, objet culturel connecté à la petite fille. puis celui de la protectrice, figure maternelle bienveillante. Meghan combine les deux. Elle est mignonne, elle est douce, elle a une voix gentille et un sourire parfait, mais surtout elle prend sa mission très très très au sérieux. Du coup le film détourne la féminité enfantine pour en faire une menace technologique, un cauchemar poli, coiffé et parfaitement articulé. Le contraste entre l'apparence de petite fille modèle et ses actes violents est censé créer un malaise. Toutefois, il faut dire que le film utilise l'IA au féminin pour poser un regard critique sur le rôle de la femme. La mutation de Meghan commence lorsque sa mission de protéger Cady est remise en cause par l'incohérence humaine. Gemma, tante de Cady et mère de Meghan, est souvent remise en question dans ses choix d'adulte responsable d'une jeune enfant. Du coup, l'efficacité de Meghan clashe avec l'inconsistance humaine qu'elle questionne lorsqu'elle observe les personnages agir de manière qui va à l'encontre de leurs propres engagements. Si Meghan développe une obsession perturbante, il faut aussi interroger la responsabilité de sa créatrice. Sur le plan technique, le film cultive intentionnellement la similarité dérangeante entre l'humain et le robot androïde. C'est le cas tout d'abord dans le design même de Meghan, qui est une réussite de ce qu'on appelle un cannibale. Pour ceux qui ne savent pas, « uncanny valley » en français se traduit par « la vallée de l'étrange » . Il s'agit d'un terme qui provient du japonais « bukimi no tani gensho » . Il relève d'une théorie de Masahiro Mori, un roboticien japonais des années 70, qui prétend que lorsqu'un robot androïde est trop similaire physiquement à un être humain, on a tendance à trouver ses imperfections monstrueuses et à le rejeter fortement. Il existe un seuil d'imitation humaine ... dans la texture, les expressions du visage, les mouvements, etc., dont le réalisme va faire que nous allons accepter le robot androïde. Et entre ces deux états, celui de rejet et d'acceptation, se situe cette vallée de l'étrange. Le design de Meghan est un savant mélange d'innocence et d'étrangeté avec un regard trop fixe, trop parfait. Il y a cette idée qu'elle est trop ressemblante pour être inoffensive. On retrouve cela aussi dans les mouvements. Il y a une fluidité quasi humaine, puis des ruptures mécaniques comme une danse perturbée. Pareil avec le son qui a été créé pour illustrer la voix douce, légère, trop contrôlée pour être naturelle. Les modulations vocales robotiques traduisent justement une instabilité émotionnelle. Une fois encore, il faut louer les performances de Amy Donald qui a prêté son physique à Meghan et Jana Davis qui lui a prêté sa voix. Et malgré sa petite taille, le film utilise des plans bas pour donner à Meghan un pouvoir disproportionné et intimidant capable de terrifier des humains de taille adulte. Il montre ainsi que le féminin artificiel peut devenir l'un des outils les plus efficaces de l'horreur contemporaine. On vient de parcourir ainsi des visions d'IA au féminin très différentes. On a vu la manipulatrice, la compagne idéale, l'entité supérieure et l'enfant monstrueuse. Pourtant, elles ont un point commun, leur féminité n'est jamais neutre. Alors pourquoi ce choix revient-il si souvent ? Je dirais tout d'abord parce que la féminité inspire l'empathie. Pour créer un lien émotionnel entre spectateur et machine, Hollywood utilise souvent la douceur, la voix, la présence rassurante. C'est un moyen de baisser sa garde. Ensuite, parce que nos stéréotypes façonnent les machines que nous imaginons. Si les IA assistantes comme Siri et Alexa ont souvent des voix féminines, le cinéma ne fait que refléter cette réalité. Puis parce que la féminité permet d'explorer les rapports de pouvoir autrement. Ava est enfermée, Samantha est idéalisée, Meghan est programmée pour obéir, Lucie est transcendante. Chaque fois, la féminité est un outil narratif qui interroge le rapport de pouvoir entre humains et technologies. Enfin parce que le féminin est un vecteur parfait de ce qu'on appelle l'inquiétante étrangeté. Un robot trop parfait, une voix trop humaine, un sourire trop sage, c'est dans cette frontière que naît l'émotion ou la peur. En choisissant des IA féminines, le cinéma ne raconte pas seulement des histoires de robots, il révèle nos rapports au féminin, il met en lumière nos préjugés, nos fantasmes, nos angoisses, et il pose la question ultime. Que projetons-nous sur ces machines et qu'est-ce que cela dit sur nous ? Alors, cher auditeur, chère auditrice, as-tu déjà vu ces quatre films ? Quels films proposes-tu pour inclure dans cette thématique ? Quels films représentent au mieux l'IA au féminin pour toi ? Merci d'avoir suivi cet épisode du podcast Ciné-Toc. Je m'appelle Georgia. 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