- Speaker #0
Et cette semaine, notre conversation est parrainée par les éditions de l'Observatoire qui ont souhaité attirer notre attention sur « Toutoui » d'Alexandre Postel. C'est son cinquième roman, un livre qui donne envie de tendre l'oreille puisque le narrateur est un type qui n'aime qu'une chose, c'est écouter. Écouter tout ce qu'il entend. Alors quand il est enfant, il écoute les coquillages pour entendre la mer. Et puis quand il est adulte, il essaye. promener dans les rues pour entendre des gémissements de femmes au moment de l'orgasme, il passe son temps à vouloir entendre des cris de jouissance. On pense un peu au parfum de Suskind en remplaçant l'odorat par l'ouïe. Et je l'avoue que moi je comprends un homme qui veut entendre des femmes crier « oui, oui, oui » . D'où le titre « Tout ouïe » d'Alexandre Postel aux éditions de l'Observatoire. Et je vous l'offre.
- Speaker #1
Ça a l'air vraiment très bien. Eh oui,
- Speaker #0
ça va vous prendre pas de feu, mon cher époux. C'est original comme idée, mais dans une forme très classique. Et donc, ce n'est pas le contraire de ce que vous faites avec. Et quelle transition. Bonsoir, Amélie Nothomb, ce livre. Ce livre, tant mieux. Publié aux éditions Albert Michel. Alors, depuis... Vous êtes baronne, donc je dois vous dire baronne Amélie, baronne Noton, vous êtes la baronne Noton.
- Speaker #1
Vous faites exactement comme vous voulez, vous savez que nous sommes mariés, mais malheureusement je dois vous prévenir que le titre ne se transmet pas à l'époux. Donc il ne suffit pas malheureusement pour vous d'épouser une baronne pour devenir baron.
- Speaker #0
Je ne peux même pas être baron par alliance ? Non,
- Speaker #1
vous restez un gueux Frédéric, je suis vraiment désolée.
- Speaker #0
Alors, les grands livres sur la mer sont le livre de ma mère, d'Albert Cohen. et La promesse de l'aube de Romain Garry. Mais tous les deux parlent d'une mère juive, ce qui est quelque chose de très particulier. Dans leurs deux cas, un amour absolu et étouffant. À ma connaissance, il n'y avait pas encore de livre sur une mère belge.
- Speaker #1
C'est tout à fait vrai. Je pense que c'est la toute première mère belge de l'histoire de la littérature. Ma mère avait toutes les caractéristiques de la mère belge, à savoir, était folle, mais d'une folie de très bonne aloi. C'est la folie du « tant mieux » . Une espèce de bonne humeur paroxystique et complètement démente.
- Speaker #0
Parce que, étant épouse d'ambassadeur, elle devait recevoir beaucoup de monde, donc une sorte de femme du monde, très élégante. Et l'idée de survivre à chaque contrariété par la phrase « tant mieux » vient d'elle.
- Speaker #1
Vient d'elle, et elle avait trouvé ça toute seule à l'âge de 4 ans. À 4 ans, on ne pouvait quand même pas la soupçonner d'avoir lu Nietzsche. Donc, elle passait ses grandes vacances seule chez sa grand-mère folle dans une vieille maison à Gans. La grand-mère était sadique, forçait la petite fille de 4 ans à manger au petit déjeuner des harangs au vinaigre avec un bol de café au lait. Évidemment, la petite fille vomit. La grand-mère lui fait manger son vomi aussi longtemps qu'elle ne le rend plus. Donc, c'est une véritable scène de torture. la petite fille qui est quand même pas... idiote se rend compte que sa grand-mère est sadique, qu'elle est toute seule pendant deux mois avec une vieille femme sadique et que personne ne va venir la secourir. Et là elle comprend que l'unique manière de s'en sortir c'est de s'inventer une formule magique. Et du haut de ses quatre ans elle trouve la formule magique, la formule magique c'est tant mieux. Quoi qu'il arrive ce sera tant mieux.
- Speaker #0
Je dois dire que c'est une idée géniale qui peut fonctionner. Faites-le chez vous. Je vais très mal, tant mieux, ça veut dire que je suis vivant. Il y a des catastrophes dans le monde, tant mieux, on va les résoudre, on va chercher. Ça marche aussi pour vous cette idée-là ?
- Speaker #1
Alors, je me suis bien évidemment appliquée à prendre la philosophie de ma mère. J'ai plus de mal qu'elle, ça m'est arrivé plus tard. Ma mère l'avait vraiment inventée. Moi, je l'ai pris de ma mère. Donc, c'est plus compliqué. Chez moi, c'est de seconde main. Mais j'ai quand même été profondément imprégnée par la philosophie du tant mieux. C'est bien pour ça que je vous ai épousé, mon cher Frédéric.
- Speaker #0
Voilà, voilà. Quelles que soient les grossièretés que je peux lire.
- Speaker #1
Quelle que soit l'huile qui vous tombe dessus, c'est tant mieux.
- Speaker #0
C'est tant mieux. Bon, moi, j'aimais bien à quoi bon. La phrase à quoi bon fonctionne aussi.
- Speaker #1
Oui, mais ce n'est pas pareil. Ce n'est pas pareil. À quoi bon, c'est post-moderne. Tant mieux, c'est vraiment Nietzsche. Oui,
- Speaker #0
oui. Cette scène d'ouverture est évidemment spectaculaire et épouvantable. Pendant la guerre, 1942, une grand-mère force sa petite-fille de 4 ans à ingurgiter des harangs au petit-déjeuner, puis à manger son vomi. Alors, avez-vous cédé à la mode de la victimisation ? Je ne crois pas.
- Speaker #1
Mais pas du tout, d'abord parce que tout ce que je racontais est vrai, et ensuite parce que ma mère me racontant d'abondance, parce que ma mère parlait d'abondance, ces scènes de son enfance où elle devait manger son vomi, ne le racontait pas du tout comme de la victimologie. Elle trouvait ça très rigolo. Elle était heureuse qu'une chose pareille lui soit arrivée.
- Speaker #0
Il y a d'ailleurs, on retrouve votre style sardonique, par exemple à un moment elle tombe par la fenêtre, votre mère, et vous écrivez... C'est ainsi que la défenestration d'une fillette n'accéda même pas au grade d'incident. Pourquoi ? Parce qu'en fait, c'était quelque chose de normal.
- Speaker #1
Parce que tout ceci est normal, parce que le malheur est une chose normale. Mais si on y réfléchit, c'est vrai.
- Speaker #0
C'est vrai.
- Speaker #1
Le malheur est une chose parfaitement normale. Ce qui est extraordinaire, c'est notre époque où on dramatise le malheur comme quelque chose d'événementiel, alors que le malheur, c'est juste la vie de tous les jours.
- Speaker #0
Oui, oui. À votre avis, pourquoi tout d'un coup ? Notre génération s'intéresse-t-elle autant à ses parents et à leur enfance ? L'enfance des parents est présente. Alors, j'ai une liste là.
- Speaker #1
Frédéric Becbédé.
- Speaker #0
Frédéric Becbédé a écrit sur son père, mais avant lui, bien des gens. Et là, dans la rentrée, rien que la rentrée qui est là, au mois d'août-septembre, Catherine Millet sur sa mère, Emmanuelle Carrère aussi, Régis Geoffray, Raphaël Antoven, publient tous des livres sur leur mère, comme vous. Je ne compte même pas les livres sur les pères d'Anne Berest, Vanessa Schneider, Sorge Chalandon. Alors, comment expliquez-vous ? J'ai plusieurs théories.
- Speaker #1
Alors, la première chose c'est quel grand sujet et quelle bonne idée, c'est passionnant. Mais ensuite, c'est un ressort aux sources de la littérature. La littérature est née de quoi ? De la tragédie grecque. La tragédie grecque, c'est quoi ? C'est le drame d'avoir des parents, c'est le drame d'avoir des enfants. Être dans une lignée, c'est tragique. C'est la plus grande chose qui nous arrive et on ne peut en aucun cas en faire l'économie. Tout le monde ne peut pas être orphelin, nous en savions quelque chose. Quand on n'est pas orphelin, il y a un moment ou l'autre où il faut en faire le récit.
- Speaker #0
Et même quand on est orphelin, d'ailleurs, on en parle aussi. Bien sûr. Je n'ai pas de parents, c'est mon femme ou c'était ma tante.
- Speaker #1
Bien sûr, la génération est un énorme sujet.
- Speaker #0
J'avais d'autres possibilités pour expliquer cette fascination pour les parents actuels. Peut-être qu'on veut analyser les traumatismes de la génération qui nous a précipités pour qu'ils ne nous soient pas transmis.
- Speaker #1
C'est complètement raté. En tout cas, dans mon cas, c'est complètement raté. Ma mère était folle. J'ai hérité de sa folie, mais d'une autre façon. J'ai envie de dire que ma folie est moins directement joyeuse que la sienne. Je ne suis pas quelqu'un de triste, je suis quelqu'un d'assez amusé par la vie. Mais ma mère, ça prenait des proportions absolument hallucinantes. Tous les drames de l'existence lui arrachaient des espèces de cris d'émerveillement.
- Speaker #0
Votre arrière-grand-mère était donc complètement sadique et méchante.
- Speaker #1
Et ma grand-mère était un personnage très particulier parce que ma grand-mère a été, à mon avis, la plus grande serial-killeuse de Ausha, en tout cas de la Belgique.
- Speaker #0
C'était vrai, je me demandais si c'était vrai. Elle assassinait des Ausha.
- Speaker #1
Ma grand-mère avait, à cause de sa mère, la phobie des Ausha et ça ne lui suffisait pas de les détester. Il fallait encore qu'elle les fasse périr dans d'atroces souffrances.
- Speaker #0
Pourquoi ? Parce que votre arrière-grand-mère préférait les Ausha à sa propre fille.
- Speaker #1
C'est ça. Et exhibait à ses trois filles qu'elle n'aimait pas son adoration pour ses Ausha en disant « Vous voyez, vous mes filles, je ne vous aime pas, mais j'aime mes Ausha Donc ma grand-mère en avait conçu une haine des Ausha qui... Il fallait qu'elle fasse payer à tous les Ausha qu'elle rencontre, et ça faisait beaucoup à Bruxelles dès les années 30, 40, 50, qu'elle leur fasse payer cette préférence.
- Speaker #0
Alors donc, votre mère, elle, a cassé la transmission de la méchanceté en étant une très bonne mère bienveillante avec vous.
- Speaker #1
Mais alors, non seulement elle a été une très bonne mère bienveillante, mais elle a fait une chose beaucoup plus extraordinaire. Elle avait vu que sa mère était un monstre. sa mère était une mauvaise femme et ma mère a aimé sa mère jusqu'au bout, elle voyait ce qu'elle faisait elle la voyait zigouiller les Ausha avec sadisme, elle a aimé sa mère jusqu'au bout, elle a défendu sa mère jusqu'au bout,
- Speaker #0
c'est pas banal et c'est pas votre cas, parce que dans Tant Mieux vous dites quand même que l'aristocratie belge est très cruelle que c'est un milieu que vous avez voulu un peu fuir,
- Speaker #1
que vous en aviez c'est-à-dire que je défends ma mère parce que quand ma mère Merci. a voulu épuiser mon père qui appartenait à l'aristocratie belge l'aristocratie belge dans la personne de la famille de mon père a refusé ma mère parce que ma mère était de petite noblesse flamande et que ce n'était pas assez bien pour les illustres notambes etc je dois dire que Quand j'ai su que cette famille n'avait pas voulu de ma mère comme épouse pour mon père, ça m'a rendu malade. Donc je veux aussi rendre justice à ma mère. Mon père était un homme formidable, mais ma mère était une femme exceptionnelle, d'une façon moins facile à défendre. C'est vrai que ma mère était folle, alors que mon père n'était pas fou. Mais ma mère était un personnage vraiment incroyable.
- Speaker #0
Mais je m'interroge, parce qu'il se trouve que moi aussi, j'ai eu une arrière-grand-mère, Aris. assez monstrueuse qui a déshérité son fils parce qu'il avait épousé une roturière, qui a empêché ses deux filles de se marier pour s'occuper d'elle. Qu'est-ce qu'elles avaient ces aristocrates déchues ? Pourquoi est-ce qu'elles étaient si méchantes ?
- Speaker #1
Je pense qu'elles avaient la haine. D'abord ces femmes étaient d'une misogynie extraordinaire. Je peux vous dire dans la lignée notombe, je ne parle pas ici de ma mère, mais les femmes notombe de la génération précédente disait « toute femme ne tombe est forcément une détraquée » . Pas les hommes, évidemment.
- Speaker #0
Ce n'est pas complètement faux en même temps.
- Speaker #1
Et bien sûr, quand je suis née, je dis « ah ben voilà ! » .
- Speaker #0
D'autres hypothèses pour expliquer pourquoi les écrivains de cette rentrée et des rentrées précédentes parlent de leurs parents. Alors, j'ai écrit ça. Je me demande s'il n'y a aussi pas un moyen pour nous de parler enfin de la guerre. Vous n'aimez pas traiter les sujets frontalement. Mais c'est une façon pour vous, discrètement, de parler de 1942-43 à Bruxelles et à côté.
- Speaker #1
Avec ma grand-mère qui... Mes grands-parents se trompaient abondamment l'un l'autre, mais ma grand-mère a entre autres trompé mon grand-père avec un collabos. Donc ça, ça a fait scandale en Belgique. Et ma grand-mère a fait ça sans aucune émotion et même sans aucun sentiment. C'était parce que c'était un homme riche, donc c'est tout ce qui l'intéressait.
- Speaker #0
Est-ce que vous cherchez, en écrivant sur votre père, D'abord, puis votre mère maintenant, à comprendre cette génération qui nous précède et qui a un peu mené le monde à sa perte. C'est en tout cas ce qu'on dit des boomers, on leur reproche beaucoup de choses.
- Speaker #1
Ce n'est pas du tout ce que je fais. Que j'essaye de les comprendre, oui certainement, parce que je pense que ce sont des gens fascinants, mais la deuxième partie de votre proposition ne me va pas. Cette espèce de règlement de compte, je trouve qu'il n'est pas juste.
- Speaker #0
Ne pensez pas qu'ils ont profité après la guerre. de la société de consommation de manière un peu esservelée. Je...
- Speaker #1
Je pense que c'est une façon caricaturale et simpliste de voir leur vie. Je me souviens très bien de mes parents quand j'étais petite, donc à l'époque où c'était censé aller très bien. Je ne les ai pas vus comme ça. Je ne les vois pas comme ça. Et je trouve cette obligation moderne du règlement de compte avec la génération précédente, je la trouve idiote. Et surtout simpliste. Je trouve que c'est un manque d'imagination. Tout réglé par la haine, tout réglé par la récrimination.
- Speaker #0
Non, mais sans être forcément dans le règlement de compte, écrire ces livres-là sur le père et la mère sont un moyen de répondre à la question « qu'est-ce que je fous là ? » C'est ça que vous vous demandez.
- Speaker #1
Alors c'est d'accord, ça c'est intéressant. Mais ça c'est une question existentielle extraordinaire. Je ne suis pas sûre que...
- Speaker #0
C'est un peu leur faute si on est là.
- Speaker #1
Bien sûr, c'est leur faute, mais je sais que, en tout cas dans le cas de mes parents, c'était une faute extrêmement bien intentionnée. Bon, évidemment, maintenant la catastrophe est là, je suis là, il est trop tard. Mais ils ont fait ça avec de très très belles intentions.
- Speaker #0
Vous écrivez votre œuvre comme on pèle un oignon. Pardon pour cette métaphore nulle, mais c'est vrai que chaque livre, on a l'impression que vous enlevez une couche. supplémentaire pour se rapprocher du cœur. Est-ce que vous avez cette sensation-là ? Et d'ailleurs, quand on pèle un oignon, on pleure.
- Speaker #1
J'aime beaucoup votre métaphore. Écoutez, je n'y avais pas pensé comme ça, mais vous pourriez bien avoir raison. Cela dit, je fais ça en toute inconscience, parce que très sincèrement, je ne sais pas où je vais. Je sais que je vais quelque part, ça c'est certain. Mais je serais bien en peine de vous dire où. Ça m'intéresse moi aussi de savoir où je vais. J'écris aussi pour ça. Si je continue à tenter d'écrire et à écrire tous les jours, c'est parce que je me demande bien où tout ceci me conduit. Ça continue à me fasciner.
- Speaker #0
Et avez-vous pleuré en l'écrivant ?
- Speaker #1
Mais bien sûr. Il y a des moments vers la fin où j'ai pleuré, surtout à la fin. Ce qui m'a fait énormément plaisir, c'est que mon frère et ma sœur l'ont lu. Ils ont tous les deux pleuré. De la part de mon frère, pleurer en lisant un livre, c'est un truc qui ne lui était jamais arrivé. Avoir fait pleurer mon frère à la lecture d'un livre sur sa mère. est une chose dont je ne me serais jamais crue capable.
- Speaker #0
Et j'ai envie de vous dire tant mieux. Tant mieux. Vous écrivez « Je suis mon père, je ne suis pas ma mère » . Alors expliquez la différence. Parce que votre père est un héros, je rappelle.
- Speaker #1
Mon père est un héros, je ne prétends pas du tout en être une. Mais le fait est là, je lui ressemblais... terriblement. Si vous voyez des photos de mon père, je me ressemble terriblement. Si vous voyez des photos de ma mère, qui est une femme d'une beauté exceptionnelle, je ne lui ressemble pas du tout.
- Speaker #0
Je ne me permettrais pas, mais c'est vrai que votre sœur...
- Speaker #1
Alors que ma sœur lui ressemble d'une façon extrêmement frappante. Et mes parents étaient un couple extrêmement uni, extrêmement épris l'un de l'autre. Or, ma sœur et moi, comme tout le monde le sait, on est fusionnels, on s'adore depuis toujours. Donc c'est assez étonnant de voir que ma sœur et moi... On reproduit le couple parental. C'est très étonnant. Maintenant que nos parents ne sont plus, quand on arrive quelque part, je vois dans la famille, les gens pensent soudain, mais c'est Patrick et Daniel qui reviennent.
- Speaker #0
Alors, vous avez révélé au fil de votre œuvre bien des choses personnelles, votre anorexie, votre potomanie.
- Speaker #1
Ça, c'est resté.
- Speaker #0
Le fait de boire énormément, votre viol. Et cette prise d'otage où votre père a été héroïque à Stanleyville au Congo en 1964, que reste-t-il à savoir de vous ?
- Speaker #1
Beaucoup de choses. Ah ! Mais vous pensez bien que vous êtes mon mari, je ne vais quand même pas vous dire ça. Mon cher Frédéric, restez marié avec moi encore quelques années et vous en saurez davantage.
- Speaker #0
J'ai une suggestion. Je pense que vous n'avez pas assez parlé de vos expériences avec les produits psychédéliques. Il y a eu une allusion dans un de vos 34 livres. Et peut-être que ça pourrait être un sujet intéressant.
- Speaker #1
Alors, j'ai déjà apporté à mon éditeur un livre sur la plus extraordinaire de mes expériences psychédéliques qui m'a été refusé. Voilà, comme ça vous savez.
- Speaker #0
C'est incroyable. Un éditeur, l'éditeur d'Amélie Nothomb peut lui dire non ?
- Speaker #1
Mon éditeur m'a déjà refusé trois livres. Et remarquez... preuve de loyauté réciproque. Mon éditeur sait parfaitement que s'il me refuse un livre, ce livre est accepté partout ailleurs. Et je le sais aussi. Mais j'ai confiance en son jugement et je reste et je lui apporte un autre manuscrit.
- Speaker #0
C'est une belle preuve de fidélité. La forme de Tant mieux, c'est celle d'un conte. Renaud Matignon avait écrit sur vous dans le Figaro littéraire que vous étiez la spécialiste non pas des contes de fées mais des contes de sorcières. Et donc ça commence comme ça, comme un conte de sorcière. Et puis, la dernière partie, c'est complètement différent. C'est un journal intime, des notations à la Annie Ernaux, je dirais.
- Speaker #1
C'est l'envers du décor et je dis soudain, tout ce que vous venez de lire et dont vous pensiez que c'était un conte de sorcière, tout cela est vrai. Parce que c'est vrai, parce qu'en effet, quand il s'est agi de parler de ma mère, je me suis dit, mais comment, comment je vais faire passer ça ? Une personne mais tellement... incroyable. Comment raconter une histoire pareille ? Je l'ai écrite sous forme d'un conte, ce qui me convient bien. J'écris très souvent de cette façon-là. Mais là, je lui ai mis toute la gomme. Je lui ai dit « Ce que tu as raconté est tellement énorme, c'est épouvantable. » C'est épouvantable. Donc je raconte cette histoire épouvantable, tellement épouvantable qu'elle en est même comique. Et puis, page 169 ou quelque chose comme ça, tout à coup, je dis « Maintenant, sachez-le, tout ce que vous venez de lire est vrai, c'est juste l'histoire de ma mère. » Et là, je parle complètement au premier degré, de façon sérieuse. Et je crois que le lecteur, là, peut se sentir pris au piège, puisque tout ce qu'il avait pris pour de la fantaisie notambienne, c'est en fait la pure réalité.
- Speaker #0
Mais pourquoi avez-vous éprouvé ce besoin ? Vous pensiez que le conte seul ne suffisait pas ?
- Speaker #1
Parce que s'il n'y avait pas eu cette espèce d'épilogue, les gens auraient dit une fois de plus...
- Speaker #0
Le délire !
- Speaker #1
Quelle imagination ! Elle a tellement de fantaisie ! Oui, c'est ça ! Mais là, je... Vraiment, je voulais rendre cette justice à ma mère. Que les gens sachent, je n'ai rien inventé.
- Speaker #0
Et en fait, ça me fait penser à Jules Renard. Vous savez, Jules Renard a écrit Poil de carotte, qui est un des livres les plus bouleversants sur une enfance martyr. Et il a tenu son journal. Et dans le journal, c'est un journal intime où il explique tout ça. C'est un peu comme... Vous faites un peu la même chose. Vous faites du Jules Renard. À la fois poêle de carotte et le making of.
- Speaker #1
Le making of de poêle de carotte. J'aime beaucoup votre idée, mais c'est ça. C'est ça. Bon, voilà. Quand mon père est mort, tout le monde a parlé de lui. Quand ma mère est morte, personne n'a remarqué qu'elle était morte. Ça m'a fait mal. Je me suis dit, c'est pas juste. Bien sûr, mon père méritait qu'on parle de lui. Mon père était un héros.
- Speaker #0
Un grand diplomate.
- Speaker #1
Ma mère aussi méritait qu'on parle d'elle. C'était femme de héros, c'est pas rien. À sa façon, elle était une héroïne.
- Speaker #0
On va bientôt, en tout cas moi, je vais avoir bientôt 60 ans. Je pense que malheureusement, on a à peu près le même âge. Où est passée notre vie ?
- Speaker #1
Oh, vous me faites rire en disant ça, surtout vous. En tout cas, moi, je peux vous dire que ma vie, elle n'a pas disparu, que les années, je les ai bien vues passer, qu'il s'est passé des tas de choses. Et je vais vous dire une chose, il va se passer encore beaucoup de choses.
- Speaker #0
Mais vous ne pensez pas que c'est quand même que l'idée qu'on est vieilli est une vaste fumisterie ?
- Speaker #1
Oui, mais c'est ça qui est génial. C'est que maintenant, nous n'avons plus d'excuses. Nous savons que l'âge ne veut rien dire. Franchement. Et c'est une délivrance de le savoir.
- Speaker #0
Vous avez toujours mal à l'épaule ?
- Speaker #1
Beaucoup moins. Vous savez pourquoi ? Parce que je me suis cassé le cou de Ausha vélo. Regardez, j'ai une belle cicatrice. Et depuis que je me suis cassé le cou de gauche, c'est fou ce que j'ignore mon épaule droite.
- Speaker #0
C'est une bonne idée. Tant mieux. Non, mais je m'intéresse à votre santé en tant que mari. Pas d'infarctus, pas d'AVC.
- Speaker #1
En dehors de ça, je suis en parfaite santé.
- Speaker #0
Bon, d'accord. Moi, je suis content. Comme dans tous vos livres, il y a votre mot préféré. Pneu. Absolument. Donc là, c'est un gros chat.
- Speaker #1
C'est un crochet, oui.
- Speaker #0
Et qui meurt dans d'atroces souffrances.
- Speaker #1
Lui, non. Lui, à mon avis, il sauve sa peau.
- Speaker #0
Parce qu'on ne sait pas très bien. Il disparaît, mais...
- Speaker #1
Non, vous vous confondez avec Bishop. C'est pour Bishop que les choses évoluent très mal. Je pense que Peno est justement le seul chat qui est fabriqué à ma grand-mère.
- Speaker #0
Je vais tester pour vous tout à l'heure, pour la première fois, mon nouveau questionnaire rédigé cet été au bord de ma piscine. Mais d'abord, il y a le jeu très célèbre. que le monde entier nous envie. Devine tes citations. Je rappelle qu'Amélie Notton n'a jamais perdu à une seule question de ce jeu. C'est la seule, la seule de mes invités, qui sont nombreux depuis quatre ans. Donc je vous lis des phrases de vous. Vous devez deviner dans quel livre vous avez écrit cette phrase. Vous êtes prête ? « J'aime ma mère d'un amour absolu et déconcerté. »
- Speaker #1
Tant mieux.
- Speaker #0
D'accord, c'est dans « Tant mieux » , le dernier, c'était facile. Et quand même, j'aimerais bien savoir, un amour absolu, on comprend, mais un amour déconcerté.
- Speaker #1
Ma mère m'a étonnée jusqu'au bout. Ces trois enfants peuvent en témoigner, elle disait tout le temps des énormités. Je me souviens quand je lui ai fait lire Cosmétiques de l'ennemi, elle l'a lu très consciencieusement. Et puis elle m'a dit, j'ai beaucoup aimé, mais maintenant, dis-moi, lequel des deux personnages s'appelle Cosmétiques ? Je suis restée absolument interdite. Voilà le genre de choses qu'elle disait.
- Speaker #0
Une autre phrase de vous. Dans quel livre avez-vous écrit ceci ? « Tout ce que l'on aime devient une fiction » .
- Speaker #1
« La nostalgie heureuse » .
- Speaker #0
C'est exact, 2013, toujours aussi forte. Donc, « tout ce qu'on aime devient une fiction » . Vous pensez que l'amour consiste à inventer l'autre ?
- Speaker #1
Alors, je pense que la fiction, ça signifie raconter. Est-ce que raconter est invention ? Oui, parce qu'il y a choix de mots. Mais vous comprenez la nuance qu'il y a entre inventer et raconter. La fiction, c'est raconter quelque chose.
- Speaker #0
Et l'amour, c'est inventer quelqu'un ?
- Speaker #1
L'amour, c'est raconter quelqu'un. Et ça, Romain Garry le dit très bien. L'amour, c'est raconter.
- Speaker #0
Mais c'est aussi écrire peut-être. Quand on aime, on ne compte pas.
- Speaker #1
Alors raconter, c'est écrire. Soit on est ces magnifiques conteurs africains et on n'a pas besoin d'écrire, ce n'est pas du tout mon cas. Soit on veut raconter, alors on écrit.
- Speaker #0
Autre phrase de vous. C'est facile ça. Dans la compagnie Yumimoto, j'étais aux ordres de tout le monde.
- Speaker #1
Super étranglement de
- Speaker #0
1999. J'étais aux ordres de tout le monde. Je me suis dit, oui, vous avez fait ce stage japonais qui s'est très mal passé, vous avez terminé Dame Pipi et vous étiez aux ordres de tout le monde. Devenir écrivain, c'était un moyen d'être aux ordres de personne.
- Speaker #1
C'est vrai. C'est tout à fait vrai, je bénéficie d'une liberté extraordinaire. Cette liberté a des côtés terrorisants, mais c'est vrai que je ne dois plus obéir à qui que ce soit. Et croyez-moi... Ah,
- Speaker #0
c'est sauf votre éditeur, donc de temps en temps, quand il dit non.
- Speaker #1
Ça ne s'appelle pas obéir, ça. Ça s'appelle proposer autre chose. Ce n'est pas de l'obéissance. Quand j'écris, je suis totalement libre. Et tous les matins, vous savez que tous mes jours commencent par 4 heures d'écriture, tous les matins, je me dis, rappelle-toi quand tu étais dame pipi. Là, tu devrais vraiment obéir. et je vous assure que En comparaison, écrire, c'est la folie. C'est grandiose.
- Speaker #0
Oui. Mais vous ne regrettez jamais de n'avoir aucun patron ? Vous savez, Andy Warhol, quand on lui demandait ce qui lui manquait dans la vie, il disait « Ah, j'aimerais bien avoir un boss. Quelqu'un qui me dise quoi faire, qui me donne des ordres. Vas-y, fais ci, fais ça. »
- Speaker #1
J'aurais détesté ça.
- Speaker #0
C'est vrai ? Oui. Autre phrase de vous. « Toi, tu es comme moi, tu n'es rien. »
- Speaker #1
L'impossible retour.
- Speaker #0
Non, c'est votre... votre père Patrick dans Premier sang ?
- Speaker #1
Mais je le répète dans l'impossible retour.
- Speaker #0
Ah d'accord.
- Speaker #1
L'épisode revient dans l'impossible retour.
- Speaker #0
D'accord, d'accord. Oh trop forte. Même quand elle se trompe, elle a raison. Ben oui,
- Speaker #1
vérifiez,
- Speaker #0
vérifiez. Non, non, bien sûr. Donc ses parents étaient un peu spéciaux, tout de même, l'ambassadeur héroïque, la femme du monde. Mais vous dites quand même de votre maman qu'elle était... pleine de duplicité, elle était vraiment double.
- Speaker #1
Double, mais la duplicité, ça a l'air d'être un truc concerté, alors que ma mère, c'était vraiment un cas de Jekyll et Hyde, super flippant pour les enfants.
- Speaker #0
Vous voyez, donc,
- Speaker #1
c'était pas très bien que ça. Mais oui, mais j'ai pas dit que c'était bien, mais c'était fascinant. C'est vrai que quand on parlait à ma mère, on ne savait jamais si on avait affaire au Dr Jekyll ou à Mr Hyde.
- Speaker #0
Mais dans le cas du Dr Jekyll et Mr Hyde, de Stevenson, il y en a un qui est la bonté même. Et l'autre qui est un monstre sanguinaire.
- Speaker #1
Alors, Mr. Hyde n'était pas un monstre dans le cas de ma mère, mais c'était...
- Speaker #0
Elle pouvait être cassante ?
- Speaker #1
Elle pouvait être extrêmement cassante et puis elle pouvait ne rien comprendre à rien. Je me souviens, j'étais allée voir Les Vestiges du Jour avec elle. Moi, je suis sortie en larmes, je trouvais que cette histoire d'amour était magnifique. Ma mère me dit « Oh, qu'est-ce que tu as trouvé à ce film ? Oh, c'était emmerdant ! » Et puis, une heure plus tard, elle me dit « Mais dis-moi, j'ai eu une vague impression en voyant ce film. » Est-ce que le butler ne serait pas amoureux d'Emma Thompson ? Je dis, mais maman, c'est l'histoire du film, en fait ! Donc, le docteur, voilà, le Mr Hyde était une espèce de brute épaisse qui ne comprenait pas.
- Speaker #0
Donc, elle était, peut-être, j'ai l'impression que vous dites qu'elle avait une intelligence à retardement.
- Speaker #1
Alors, quand elle était le docteur Jekyll, elle était géniale. Je rappelle cette réplique magnifique, le clan, je publie Hygiène de l'Assassin. Le clan Notombe vient protester auprès de mes parents en disant « Mais vous êtes prié de tenir votre fille qui est en train de nous déclasser en écrivant ces ordures. » Et mon père, très noble, proteste au nom de la liberté d'expression « Mais je respecte ma fille, mais j'estime ma fille et ma fille sera libre jusqu'au bout. » Et ma mère fait cette réponse 15 fois plus géniale. Elle leur dit « Mais je vous comprends très bien, personne ne voudrait avoir un caravage dans son salon. » C'est une réplique magnifique.
- Speaker #0
Oui, c'est une manière d'être... d'aller dans leur sang.
- Speaker #1
Tout en adressant à sa fille le plus beau compliment du monde.
- Speaker #0
Autre phrase de vous. Je suis une Japonaise ratée, mais une Belge réussie.
- Speaker #1
Mais ça, j'ai dit tellement de fois. Est-ce que je l'ai écrit dans un livre ? Je pense que je n'ai pas écrit ça dans un livre. Je pense que c'est une chose que j'ai beaucoup dite parce que c'est la vérité. Mais chez vous ! Avec mon époux ! Mais vous savez, le plus beau livre que nous ayons écrit, Frédéric, c'est notre mariage. Il faudra un jour... Publiez les actes de notre mariage.
- Speaker #0
Mais alors, japonaises ratées, d'accord, mais belges réussies, est-ce que ça justifie votre titre de noblesse ? C'est ça ? Ils se sont aperçus qu'ils avaient une belge réussie et ils vous ont nommé baronne.
- Speaker #1
Interrogez le roi des belges. C'est le roi des belges qui est intervenu pour me nommer baronne. Posez la question au roi des belges.
- Speaker #0
Je vais contacter la monarchie.
- Speaker #1
J'aime beaucoup cette idée.
- Speaker #0
Autre phrase. « Vain le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus, il leur en fallut le spectacle. » Les gens souvent, ils se souviennent de la plupart, mais pas de tous. Cette phrase est importante parce que c'est votre œuvre sociologique, je dirais. Oui. « Acide sulfurique 2005. Vain le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus, il leur en fallut le spectacle. » C'était à propos de la télé-réalité, mais aujourd'hui c'est mille fois pire avec les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux sont le spectacle de la souffrance des gens étalés.
- Speaker #1
C'est un livre qui a 20 ans cette année. Et ça signifie que mon livre n'a servi à rien. Parce qu'il n'a rien empêché. Il a annoncé des choses et il ne les a absolument pas empêchées.
- Speaker #0
C'est vrai. Vous avez peur de l'IA ?
- Speaker #1
Alors, personnellement, non. Je consomme beaucoup moins comme énergie. Voilà.
- Speaker #0
Mais oui, c'est vrai. Oui. Vous êtes économique par rapport à l'IA.
- Speaker #1
Je suis très économique par rapport à l'IA.
- Speaker #0
Mais vous ne pensez pas qu'on sera remplacés, nous les écrivains, par des logiciels ?
- Speaker #1
Écoutez...
- Speaker #0
Qui écriront mieux que nous ?
- Speaker #1
Je le répète, le jour où une IA consommera aussi peu que moi, je commencerai à m'inquiéter.
- Speaker #0
Vous savez que j'ai fait le test avec vous. J'ai demandé à une intelligence artificielle qui s'appelle Gemini, qui est celle de Google, de m'écrire un aphorisme d'Amélie Nothomb. Il a proposé plein de choses nulles, mais il y en avait un qui était pas mal. C'est « L'amour n'est pas aveugle, il est myope » .
- Speaker #1
C'est très beau, c'est pas du moi, mais c'est très beau.
- Speaker #0
Mais je lui ai dit « à la manière de nos tons » , il m'a sorti ça. J'aime beaucoup. « L'amour n'est pas aveugle, il est myope » . Ça veut dire que bon, en fait, on voit mal la personne qu'on aime, on la voit floue de loin. On ne voit pas le lointain,
- Speaker #1
en fait. Mais moi, je pense exactement le contraire, en fait. Oui. Je pense que la mort, c'est ce qui nous ouvre les yeux.
- Speaker #0
C'est pour ça que je vois votre extrême beauté. Il aboie mieux que moi.
- Speaker #1
J'allais dire la même chose en vous concernant. J'ai réécouté notre dernière conversation et vous annonciez que vous alliez passer à l'Olympia avec ce groupe de métal. Comment il s'appelle ?
- Speaker #0
C'est... Affontillage 666. J'ai un peu bu. C'est Aldebert. Version métal, c'est Aldebert. Et je refais. J'ai tellement aimé que je refais. Là, je fais le zénith. Le 5 octobre.
- Speaker #1
Donc le 5 octobre, vous pouvez aller voir Amélie Nothomb sur la scène du Zénith avec un groupe de métal.
- Speaker #0
Avec Aldebert.
- Speaker #1
Avec Aldebert. Et allez-vous enfin faire ce stage diving que je vous ai conseillé de faire ? Vous avez peur ? Vous n'avez pas fait l'Olympia.
- Speaker #0
Je n'ai pas osé le faire. Je pense que c'est plus pour vous Frédéric. Je n'ai pas envie de marcher sur vos plates-bandes.
- Speaker #1
Non, non, mais je vous conseille vraiment, c'est très agréable. Ce qu'il faut, c'est prévenir les gens, les appeler, les appeler, leur dire voilà, je vais me jeter. Il ne faut pas y aller par surprise. Oui,
- Speaker #0
en effet.
- Speaker #1
Parce que là, on finit tétraplégique.
- Speaker #0
Mais j'entends ce que vous dites, mais c'est déjà tellement colossal d'être sur scène, de danser sur scène, de chanter sur scène. Je n'ai pas besoin de faire ça en plus.
- Speaker #1
Alors oui, c'est vrai que vous êtes un peu une rock star de la littérature. C'est vrai, par toutes vos apparitions, il y a des milliers de gens. Et pourtant... Vous trouvez que c'était plus agréable de chanter avec un groupe de rock ?
- Speaker #0
Franchement, je n'ai rien connu de plus fort que d'être sur scène à l'Olympia devant ce public en délire. C'est hurlement, de danser, de chanter devant eux. Mais il n'y a rien de plus fort que ça. Oui,
- Speaker #1
c'est vrai que de ce point de vue-là, romancier, c'est quand même un échec.
- Speaker #0
Ce n'est pas pareil.
- Speaker #1
Je continue, j'ai encore des phrases de vous. Où avez-vous écrit « En sa présence, maman avait les yeux doux et le sourire immédiat » ? Ça,
- Speaker #0
c'est... pas autobiographique. Ah si, si, ça c'est dans Premier sang.
- Speaker #1
Ah là, tant mieux.
- Speaker #0
C'est dans tant mieux ?
- Speaker #1
Enfin, j'ai gagné.
- Speaker #0
Ah mon dieu.
- Speaker #1
Une fois, j'ai gagné, j'ai réussi. Non, c'est dans le dernier, c'est dans le dernier. D'accord. Vous dites ça, c'est très joli, j'aime beaucoup ce sourire immédiat, elle avait le sourire immédiat. Pour moi, c'est ça l'amour, c'est quand on a le sourire immédiat en regardant quelqu'un.
- Speaker #0
C'est vrai.
- Speaker #1
Comme nous.
- Speaker #0
Mais c'est exact. Je n'osais pas le dire.
- Speaker #1
Enfin, une dernière, mais c'est facile. À cinq ans, forcément, on a la foi.
- Speaker #0
J'ai écrit ça un grand nombre de fois. C'est d'entendre mieux.
- Speaker #1
Oui, c'est d'entendre mieux. Vous l'avez perdue, la foi ? Ou vous l'avez toujours ?
- Speaker #0
Je l'ai toujours. Mais c'est une foi intransitive. C'est trop bête d'avoir foi en quelque chose de précis. Mais avoir la foi tout court, c'est très bien.
- Speaker #1
Et souvent... Dans vos nombreux livres, il est question de Dieu et il est question de l'enfance comme une sorte de religion. J'ai l'impression que les grands écrivains ne sortent jamais de leur enfant.
- Speaker #0
Je pense que nous avons tous un âge emblématique qui est notre âge pour toute la vie. Je ne sais pas quel est le vôtre Frédéric, mais moi c'est 3-4 ans. 3-4 ans, c'est clairement mon âge emblématique.
- Speaker #1
Oui, moi c'est plutôt peut-être 7 ans.
- Speaker #0
C'est l'effet que vous me faites, en effet.
- Speaker #1
Ah là là ! Mais écoutez, moi, ce que je crois à propos de vous et de votre œuvre, c'est que la leçon de cette enfance et de ses parents, c'est la politesse. J'ai l'impression que les bonnes manières qui vous ont inculquées sont une morale, en fait.
- Speaker #0
C'est tellement vrai. Ça a permis par exemple à ma mère de faire cette chose magnifique, de recevoir Berlusconi. Elle était bien obligée en tant qu'ambassadrice de recevoir Berlusconi. Elle détestait. Qu'elle détestait. Mes parents détestaient Berlusconi, on les comprend. Ma mère, sans avertir mon père, avait gardé pendant un mois tous les restes les plus innommables dans un coin de la cuisine. Et quand Berlusconi est venu en dîner officiel à l'ambassade de Belgique à Rome, ma mère lui a servi des restes croûteux, dégueulasse, poilu. Et mon père a regardé les choses avec effroi. Ma mère lui fait un clin d'œil. Ils ont été parfaitement polis avec Berlusconi, qui a tout mangé en poussant des cris de joie, en disant à la cuisine belge, quelle délice. Et voilà, la politesse permet des choses pareilles. C'est fantastique. Oui,
- Speaker #1
c'est ça. Et c'est ça que peut-être que je retiens. Enfin, je retiens beaucoup de choses, mais que vous dites au fond, le monde est affreux, mais quelle chance d'être bien élevé.
- Speaker #0
Mais... La politesse est du côté de l'humour. L'humour est l'arme la plus colossale qui existe. L'humour est une politesse. Donc oui, je suis pour la politesse parce que c'est de l'humour.
- Speaker #1
C'est ça aussi la théorie du temps mieux. Tout va mal, tant mieux. C'est ça,
- Speaker #0
c'est exactement ça.
- Speaker #1
Nous passons maintenant à une nouvelle rubrique, le questionnaire du Bec BD, puisqu'on est chez moi. Allons-y. Autant y aller, j'ai écrit des questions cet été. Vous me répondez sans réfléchir ou même en réfléchissant après tout. Pourquoi un jeune devrait-il lire votre livre au lieu de scroller sur TikTok ?
- Speaker #0
Ça fait moins mal aux yeux.
- Speaker #1
Que savez-vous faire que ne sait pas faire, chatte GPT ?
- Speaker #0
J'ai les pouces réversibles à 180 degrés.
- Speaker #1
Oui, c'est vrai. Aucune IA ne pourra rivaliser. Vous n'avez jamais eu peur, en l'écrivant, que votre livre ne serve à rien ?
- Speaker #0
Servir à quelque chose, mais c'est vulgaire.
- Speaker #1
Pensez-vous qu'un écrivain doit être gentil ?
- Speaker #0
C'est la dernière de mes préoccupations.
- Speaker #1
Qu'est-ce qui vous plaît le plus dans le fait d'être un écrivain ? La solitude ? La pauvreté ? Ou la folie ?
- Speaker #0
La liberté.
- Speaker #1
Avez-vous déjà écrit en état d'ivresse ?
- Speaker #0
J'ai essayé, ça ne marche pas très bien.
- Speaker #1
Mais enfin, vous êtes tout le temps ivre.
- Speaker #0
Alors, à partir de midi, oui. Mais je vous rappelle que j'écris dans la première partie de ma journée. J'ai déjà essayé de boire trop de champagne à cette heure-là. Les résultats d'écriture étaient médiocres. Pour la correspondance, ça peut être intéressant. Pour l'écriture romanesque,
- Speaker #1
non. Que pensez-vous de la critique littéraire ? Est-ce un mal nécessaire ou juste une perte de temps ?
- Speaker #0
C'est un mal nécessaire, je suis pour.
- Speaker #1
Fantasmez-vous sur J.D. Salinger, comme moi, qui n'a jamais donné d'interview de sa vie ?
- Speaker #0
Pas tellement. C'est pas parce qu'il n'en a jamais donné que ça aurait été si intéressant qu'il en donne.
- Speaker #1
Un roman doit-il réparer le monde ? On entend beaucoup ça.
- Speaker #0
Alors ça, je pense que c'est vraiment fuligineux comme théorie.
- Speaker #1
Quel est votre chef-d'œuvre ? Ah, il faut choisir. Vous avez 34 romans, il faut choisir.
- Speaker #0
Soif.
- Speaker #1
Ah oui, celui sur Jésus. Êtes-vous une ouin-ouin ? Qu'est-ce que c'est ? Alors, c'est... Aujourd'hui, quand les gens, notamment les hommes, se plaignent, on les traite de ouin-ouin.
- Speaker #0
Ah non, mais pas du tout. Vous avez vu, je suis toujours contente.
- Speaker #1
Le but de la littérature n'est-il pas de mentir sans se faire prendre ?
- Speaker #0
Ça me paraît très peu intéressant. Non, le but de la littérature, c'est la jouissance. C'est jouissance pour tous. Un livre est réussi quand il vous fait jouir et quand vous avez joui en l'écrivant.
- Speaker #1
Qui est le meilleur écrivain français ? Vivant.
- Speaker #0
Ça va s'il est belge ?
- Speaker #1
Oui, allez-y.
- Speaker #0
On ne parle jamais de lui. Vous n'avez certainement jamais entendu parler de lui. Il n'est pas du tout prétentieux. Il s'appelle Armel Job. Et il écrit des bouquins dans lesquels il raconte la Belgique de façon très, très modeste. Et je trouve ça formidable.
- Speaker #1
Écoutez, j'irai voir. Et le meilleur écrivain de la planète ?
- Speaker #0
Vivant ?
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Haruki Murakami.
- Speaker #1
Ah oui, c'est vrai. Moi, je ne comprends rien. Le dernier.
- Speaker #0
La cité aux murs incertains.
- Speaker #1
C'est trop beau. C'est le cas d'ailleurs, très riche. Cesseriez-vous d'écrire ?
- Speaker #0
Pas du tout. Le but de la littérature, ce n'est pas du tout de gagner de l'argent.
- Speaker #1
La phrase de vous dont vous êtes la plus fière ?
- Speaker #0
Quelqu'un qui m'aime beaucoup m'affirme qu'une phrase que j'ai écrite dans Métaphysique des tubes et que j'ai prononcée à l'âge de 3 ans, est-ce que j'ai écrit de plus beau ? Je lui laisse la totale responsabilité de ces paroles. C'est à trois ans, je parle de mon frère et de son meilleur ami, je dis André et Hugo sont des cacavers.
- Speaker #1
Avez-vous menti durant cette conversation ? Pas du tout. Ah, la question Farané de 451 de Pierre-Henri, notre monteur. Si les livres étaient interdits, quels livres seriez-vous prêts à prendre par cœur pour le sauver ?
- Speaker #0
Le portrait de Dorian Gray.
- Speaker #1
Ah oui. En anglais alors ?
- Speaker #0
Ah, mon anglais n'est pas assez bon.
- Speaker #1
Non, alors vous l'apprenez par cœur en français.
- Speaker #0
Oui, oui.
- Speaker #1
Y a-t-il un livre qui vous a sauvé la vie ?
- Speaker #0
Plusieurs, mais celui qui m'a le plus sauvé la vie, c'est quand même L'être à un jeune poète de Rainer Maria Rilke.
- Speaker #1
Merci infiniment
- Speaker #0
Amélie. Merci Frédéric.
- Speaker #1
Comme toujours, c'était un plaisir de vous recevoir. Je vous ordonne. évidemment à tous de lire tant mieux aux éditions Albain Michel. Abonnez-vous s'il vous plaît à notre chaîne YouTube en cliquant sur s'abonner. Tout le monde peut y arriver. Vous commentez les vidéos, ça vous aide à faire moins pire. Et enfin, alors je précise, l'émission est diffusée le samedi en 26 minutes sur le Figaro Télé. Et puis six jours après, l'émission intégrale d'une heure est visible sur YouTube. Et puis enfin, n'oubliez pas, lisez des livres, sinon vous deviendrez idiot. Bonsoir.