- Speaker #0
Bonsoir et bienvenue chez La Pérouse pour une nouvelle conversation. Cette semaine, notre sponsor, c'est lui, c'est Thomas Schlesser, pour son livre Le Chat du Jardinier, chez Albain Michel. Thomas Schlesser, en fait, il a repris l'idée du monde de Sophie, un peu, qui était un livre de Justin Gardner, qui était un énorme best-seller mondial, où un homme expliquait à une petite fille toute l'histoire de la philosophie. Il avait repris cette idée un peu dans les yeux de Mona, qui a aussi été un immense succès international, où un homme expliquait l'histoire de l'art à une enfant. Et là, c'est une nouvelle fois de la pédagogie très bien faite, de la bonne vulgarisation, mais c'est sur la poésie. Et donc il y a un jardinier qui rencontre une prof qui va lui apprendre la poésie. Vous étiez à la Grande Librairie avec lui ? Oui, Oui,
- Speaker #1
je l'ai lu et je trouve que c'est une belle initiation à la poésie et à la vie des grands poètes. Je pense que ça peut plaire à beaucoup de jeunes.
- Speaker #0
Et puis finalement, ce n'est pas tout à fait le contraire du vôtre. La fêlure qui est aussi une sorte de tour d'horizon et ça peut aussi inciter à aller voir et aller lire de la littérature. Alors donc, c'est Le chat du jardinier de Thomas Schlesser chez Albain Michel. Voilà, fin de la publicité. Je remets mes lunettes. Charlotte Kaziragi, bonsoir.
- Speaker #1
Bonsoir.
- Speaker #0
Bienvenue chez La Pérouse pour une conversation sur votre fêlure, publiée chez Julia. Vous avez créé les rencontres philosophiques de Monaco en 2015. Quelles ont été les plus belles rencontres ? J'ai une réponse possible qui est dans le livre.
- Speaker #1
Les plus belles rencontres ? Ah, quand même ! Ceux des philosophes avec qui j'ai construit plus que des rencontres dans des théâtres ou dans des lieux. Ça a été des amitiés qui ont bouleversé ma vie, comme avec Robert Maggiore, ou Raphaël Zaguri, ou d'autres philosophes qui m'ont vraiment poussé dans l'écriture aussi.
- Speaker #0
Au fond, quand vous aviez créé ça, c'était dans l'idée un jour de devenir écrivain ?
- Speaker #1
Non, pas du tout.
- Speaker #0
Ça fait longtemps que ça vous titille quand même.
- Speaker #1
Oui, ça fait longtemps, mais peut-être justement les philosophes, en tout cas, nous poussaient plus vers la philosophie, vers quelque chose de plus académique. Et il a fallu que je m'émancipe aussi un petit peu de tout ça.
- Speaker #0
Moi, la suggestion que j'allais vous faire, c'était Anne Dufour-Mantel. Elle n'est jamais venue aux Rencontres philosophiques ? Non,
- Speaker #1
Anne Dufour-Mantel faisait partie du jury des Rencontres philosophiques. Elle a été là dès le début et notre amitié est née par les Rencontres. Voilà, c'est aussi... Anne, ça a été quelqu'un que j'ai connu... par les rencontres et qui a eu une place très importante dans ma vie et dans cette aventure.
- Speaker #0
Je précise qu'Anne Dufour-Montecq est une philosophe française qui s'est noyée à Ramatuel en tentant de sauver la vie de jeunes garçons qui étaient en train de se noyer. Et vous en parlez avec beaucoup d'émotion. Vous animez aussi, comme moi, un podcast littéraire. Vous êtes une concurrente en fait. Oui,
- Speaker #1
voilà,
- Speaker #0
je suis une concurrente. Alors j'ai noté qu'on reçoit parfois les mêmes. Par exemple, vous avez reçu Rachel Kusk, moi aussi, Maria Pourchet, moi aussi, Chantal Thomas, elle est venue ici aussi. En revanche, je suis jaloux parce que vous avez reçu Kristen Stewart, et pas moi.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Et Marie-Henri Diaille aussi.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Voilà, je rêve de recevoir Marie-Henri Diaille. Mais il y a une chose bizarre dans vos rencontres littéraires de la rue Cambon, c'est qu'il n'y a jamais un homme. Vous n'avez jamais invité un homme. Êtes-vous masculophobe ?
- Speaker #1
Pas du tout. Que c'est pas utile ! Non, c'était dans l'idée que... Parce qu'il y a déjà quand même... Voilà, Chanel, c'est quand même une marque qui est destinée à habiller les femmes et...
- Speaker #0
Il y a des parfums pour hommes ?
- Speaker #1
Oui, c'est vrai. Non, non, mais l'idée c'était de montrer que la littérature est un moyen d'émancipation pour les femmes. Et donc, à ce moment-là, on a choisi principalement des romancières pour parler de comment la littérature leur a permis de s'émanciper par l'écriture, par la lecture. Donc ça a été un parti pris, mais qui n'était pas dans le but d'exclure des hommes, mais c'était vraiment pour... Il faut défendre cette idée de la littérature comme vecteur d'émancipation et pas seulement le militantisme ou autre. Et que c'était une manière pour Chanel de s'engager aussi sur ces questions, mais par la littérature et pas par autre chose.
- Speaker #0
Parce que, également, dans votre livre, La Fêlure, il y a quand même une majorité de femmes.
- Speaker #1
Donc ça, vous avez fait le compte ?
- Speaker #0
J'ai fait le compte. Ingeborg Barkman, Anne Dufour-Mantel, Marguerite Duras. Anna Akhmatova, Georges Sand, mais... Heureusement, il y a Scott Fitzgerald, il y a Émile Cioran, il y a César Épavézé, il y a Bernard Moitessier,
- Speaker #1
il y a un poète argentin, Roberto Juarez, il y a Balzac, il y a Pascal,
- Speaker #0
et il y a JJ Cade, le compositeur de Cocaine, qui est une chanson pour dénoncer ce fléau, je précise. Le point commun entre tous ces auteurs, c'est donc la fêlure, mais est-ce que ce n'est pas plutôt le désespoir ?
- Speaker #1
Je dirais que c'est difficile à dire parce que la fêlure, c'est plutôt un point de silence. C'est un endroit en nous qui n'est pas facilement attrapable. C'est une certaine manière d'être fragile et elle peut s'exprimer de différentes manières. Mais c'est vrai que beaucoup des auteurs qui sont dans le livre sont... pris par le désespoir.
- Speaker #0
Il y en a plusieurs qui se sont suicidés. Pavès et Deleuze.
- Speaker #1
Le but du livre n'était pas de montrer que des trajectoires de résilience ou des trajectoires heureuses, parce que ce mot magasse beaucoup. De se dire qu'on va tout réparer, qu'on va donner des exemples de gens qui ont réussi à tout surmonter.
- Speaker #0
Ce n'est pas un guide de développement personnel.
- Speaker #1
Et que, quelque part, l'autodestruction, ceux qui ne sont pas résilients, ceux qui n'y arrivent pas, ceux qui sont rattrapés par leur faillure, je pense à Ingeborg Bachmann, par exemple, est-ce qu'on peut se remettre de ce qu'elle a vécu après la Seconde Guerre mondiale, après qu'elle sache que son père a adhéré au Parti nazi bien avant la guerre ? Comment elle se remet de tout cela ? Eh bien, il y a des gens qui n'y arrivent pas. Et c'est ce qu'il y a de plus dur à accepter. Et que c'était quand même important de ne pas en faire quelque chose de honteux. Et de réfléchir un peu à est-ce qu'on est capable d'accepter ceux qui se détruisent et qui ne peuvent pas faire autrement.
- Speaker #0
Je vais vous faire lire un passage de la fêlure de Fils Gérald.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
qui est un passage magnifique sur le sourire. Est-ce que vous êtes d'accord ? J'ai mis des petites traces de feutre.
- Speaker #1
Alors, voilà. Et le sourire. Oui, il allait falloir me trouver un sourire. J'y travaille encore à ce sourire qui doit combiner ce que produisent de mieux les hôteliers, un vieux renard mondain expérimenté, un principal le jour de réception des parents, un liftier de couleur. Une tapette qui fait des mines, un producteur qui se fournit à moitié prix, une infirmière qui prend son premier service, un mannequin qui pose pour sa première couverture, un extra plein d'espoir qu'une bousculade vient de faire échouer tout près de la caméra, une ballerine avec une ampoule à l'orteil, sans oublier naturellement l'immense rayonnement de chaleur et d'amour qu'on en partage. « Tous ceux qui, de Washington à Beverly Hills, ne peuvent compter survivre qu'à grand renfort de mou et de si magré. »
- Speaker #0
Pourquoi avoir eu envie de reprendre exactement le même titre ?
- Speaker #1
Alors, c'est pas du tout... En fait, au départ, je ne voulais surtout pas reprendre le titre de Fitzgerald, parce que pour moi, la faillure, c'est Fitzgerald et personne d'autre. Mais dans mon dossier d'écriture, j'avais mis la faillure, parce que pour moi... toujours la fêlure, la fêlure, je ne parlais que de la fêlure. Et après, à un moment, j'avais pensé mettre fêlure au pluriel. Et puis apparaît une traduction de Fitzgerald de la fêlure qui était intitulée L'effondrement.
- Speaker #0
Parce qu'en fait, c'est
- Speaker #1
The Crack-Up en anglais. Et The Crack-Up, ce n'est pas la fêlure. Et je me suis dit, en fait, finalement, si j'avais... Pris The Crackup, là oui, ça m'aurait posé problème parce que c'est des titres de Fitzgerald. Et donc, je me suis dit, bon, ben voilà, je vais prendre La Fêlure. Puis c'est un mot assez simple. On peut s'en emparer sans... Voilà, c'est pas... Moi,
- Speaker #0
j'avais une suggestion, c'était La Lézarde.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
La Lézarde, ça avait un double sens. C'est quelqu'un qui lézarde sur une plage et en même temps, c'est la fissure. Oui. Bon, c'est pas terrible, je suis d'accord.
- Speaker #1
Non, mais j'aime tellement le mot Fêlure. La sonorité est magnifique et... Et puis finalement, on va garder ça. Mais je ne voulais pas au début. Au début, je me suis dit, c'est Fitzgerald, je ne peux pas prendre ce titre. Ça ne marche pas.
- Speaker #0
C'est sacré.
- Speaker #1
C'est sacré. Et puis après, je me suis dit, parfois, il faut oser désacraliser.
- Speaker #0
Par rapport au passage que je vous ai demandé de lire sur le sourire, il y a des phrases de vous, dans votre fainéure à vous, qui rappellent ce passage-là. Vous dites, par exemple, la fragilité. doit s'échapper en contrebande se suggérer et affleurer malgré soi sous le masque C'est une question d'éducation, de situation sociale, ce sourire malgré tout ?
- Speaker #1
Après, je crois que le livre, il n'est pas là pour proposer des manières d'être ou de dire il faut...
- Speaker #0
Là, la fragilité doit s'échapper en contrebande.
- Speaker #1
Oui, mais je rentre dans le monde de Colette. À ce moment-là, je me fonde en Colette aussi. Et donc, il y a des moments où c'est aussi... Pour moi, la littérature, c'est devenir autre. Quand on écrit, quand on lit, on devient autre. On quitte son territoire, on quitte sa manière, sa petite manière de fonctionner. Et effectivement, Colette, dans cette manière de retenir sa peine, de garder sa dignité, oui, ça correspond à mon éducation, à plein de choses.
- Speaker #0
Elle parle d'ailleurs du maquillage dans les extraits que vous citez. C'est pour ça que je me disais, comme vous parlez de masque, est-ce que la vie est un bal masqué quand on est pêlé ? Il faut se déguiser ?
- Speaker #1
En gros, je crois qu'aujourd'hui, on est beaucoup dans le grand déballage, l'hémorragie de la plainte, de la blessure qui saigne en public. Et je crois qu'il y a un risque à cela aussi. Et que pour ne pas devenir sa fêlure... Il faut pouvoir masquer, ou en tout cas la pudeur est quand même quelque chose de très important. Il faut avoir des zones de pudeur, une manière de se tenir. Alors ça ne veut pas dire rentrer dans un carcan ou dans un masque complètement surfait, mais d'avoir une possibilité de se cacher, de jouer avec sa peine, de la dissimuler. Et je crois que Colette sur ça a tout à fait raison, parce que Elle nous alerte sur une chose, elle ne croit pas à la bienveillance en société, elle ne croit pas au fait que quand on se montre fragile, l'autre va nécessairement nous réconforter, nous prendre. Et je crois qu'elle a raison là-dessus, c'est que la faillure, c'est aussi le lieu de la manipulation. C'est quand on repère les faillures de quelqu'un, là où il est très sensible et fragile, c'est un levier de pouvoir aussi.
- Speaker #0
Alors, vous êtes allé directement à la conclusion de votre livre. Pardon, excusez-moi. Non, pas du tout, c'est très bien, au contraire. C'est la qualité de l'intervieweur qui, évidemment, vous entraîne très vite à l'essentiel. Je vous demande maintenant de lire votre propre prose, parce que vous faire lire Fitzgerald était quand même d'une grossièreté absolue.
- Speaker #1
Non, pas du tout. J'adore Fitzgerald, je pourrais le lire tous les jours. Or, aujourd'hui, on nous exhorte à dévoiler nos fractures au grand jour, à confesser nos malheurs, à faire l'aveu de nos traumas, à nous montrer fragiles. comme si cela nous rendait plus aimables ou aptes à aider ceux qui souffrent. Il y a un risque à faire de sa fêlure une nouvelle identité, où la profondeur, l'entaille, ne peut plus jouer avec la surface. Cela peut aussi devenir une prise de pouvoir sur l'autre, qui ne peut plus rien vous dire au risque de vous briser, mais aussi une manière de donner à l'autre toutes les armes pour taper là où ça fait mal. Peut-être faut-il garder en tête cette idée que nous avons besoin d'un voile de pudeur sur nos blessures. qui passe par la mise en scène, le costume, le personnage ou le masque pour avoir la possibilité à la fois de se cacher et de s'exposer au regard.
- Speaker #0
Oui, ça c'est à la fin du livre. En gros, c'était comme un manifeste. Vous dites, j'ai écrit sur la fêlure de tous ces gens, tous ces gens brisés, tous ces gens blessés, fragiles, ultrasensibles. Mais il y a aussi le refus de la victimisation, le refus et l'orgueil et l'amour propre. est-ce que c'est pas un traité sur le dandisme au féminin ce livre ?
- Speaker #1
Je sais pas j'ai du mal à mettre une étiquette je sais pas si c'est du dandisme au féminin mais en tout cas même si tous ceux qui sont dans ce livre et qui m'ont accompagné m'ont fait réfléchir sur la fragilité même s'ils ont été en proie à un très grand désespoir, il y avait une certaine dignité même dans les plus grandes douleurs. Je pense à Akhmatova par exemple, cette immense poétesse russe qui a quand même traversé des événements d'une violence inouïe. Mais il y a cette manière de tenir debout quand même et de ne pas rentrer dans un... Voilà une position de victime, même si évidemment qu'il faut reconnaître la souffrance d'une victime. Mais Deleuze nous dit une chose, c'est... qu'on ne peut pas être seulement objet d'un événement. Il faut redevenir sujet, il faut réhabiter quelque chose pour que quelque chose d'autre soit possible ensuite. Sinon, il y a une forme d'anéantissement et que quand on est dans la posture de victime, si on n'en sort pas, on ne peut pas inventer autre chose.
- Speaker #0
C'est assez marrant quand on tape... votre nom sur Wikipédia, on tombe sur cavalière. Et vous parlez de ce sport que vous pratiquez, page 186, vous dites, entre cavaliers, on paie son champagne après la gamelle, on apprend à se relever dignement, on partage la chute et on la célèbre de bon cœur. C'est aussi la leçon du livre, c'est ce que vous venez de dire, en fait. On se casse la gueule. Et puis on éclate de rire, on se tient bien. Si je vous demandais ça, c'était aussi par rapport au fait que depuis votre naissance, vous vivez surveillée par les médias, vous êtes sans arrêt espionnée, suivie, dans photo. Oui,
- Speaker #1
et puis ce n'est pas quelque chose que je n'ai rien demandé. Non ? Voilà, ça m'est arrivé, qu'est-ce que je peux y faire ? J'ai pas grand chose à voir avec ça, donc il y a une sorte d'absurdité aussi. Moi, je me suis rendu compte très vite que c'était complètement absurde de me dire, mais pourquoi cette attention ? Pourquoi, par rapport à mes amis qui vivaient comme ça ? Ça m'a semblé à la fois injuste et absurde à bien des égards.
- Speaker #0
Et c'est ça qui vous contraint à cette pudeur ? C'est une forme de bouclier, quoi, en fait.
- Speaker #1
Oui, mais en même temps, je trouve qu'il y a une sorte de... d'illusion aussi dans le fait de rendre visibles les choses de manière massive. C'est très risqué. C'est factice à la fois. C'est addictif. Et puis, de toutes les manières, on n'a pas le contrôle là-dessus. C'est une illusion d'avoir le contrôle sur son image. Ça déborde complètement. Et moi, d'avoir vu ça très jeune... et avec des proches aussi, je sais que ce n'est pas quelque chose qu'on peut forcément contrôler et que finalement, ce n'est absolument pas la vraie vie. Ça donne un aspect des choses et il faut faire attention comme Narcisse qui se noie dans sa propre image. Il faut faire très attention. Il faut se tenir à distance aussi de l'image.
- Speaker #0
Je pose la question autrement. C'est vrai que de décider Là, aujourd'hui, de publier ce livre-là, il y avait un nombre de pièges incroyables et vous évitez tous les pièges. C'est ça qui est assez fascinant. C'est-à-dire que vous abordez la question de cette enfance, de cette vie, comme vous dites, absurde, spectaculaire, exposée. Et en même temps, vous échappez à la complainte ou à la plainte ou la lamentation.
- Speaker #1
Ses privilèges, non, c'était pas du tout...
- Speaker #0
Non, c'est-à-dire que c'est assez adroit comme livre. Et moi, ça me fait penser, c'est qu'en fait, vous avez... C'est comme vous aviez voulu donner un panthéon personnel, vous présenter, dire voilà qui je suis vraiment, en passant par le truchement de toutes ces lectures que vous avez faites, que vous analysez très bien et tout. Ça m'a fait penser un peu au premier livre de Jean-Paul Antoven, qui s'appelait Les Enfants de Saturne, où il avait rendu hommage à tous ses écrivains préférés. Mais Jean-Marie Roy avait aussi fait ça, ça s'appelait « Ils ont choisi la nuit » . C'était une liste d'écrivains suicidés. C'était une manière de se présenter au monde, voilà la littérature, ce qu'elle m'a apporté. Et vous échappez du coup à ce danger d'être catalogué. Est-ce que j'ai bien compris ?
- Speaker #1
Oui, il y a un peu de ça, il y a un peu de révéler un peu plus. Et pas seulement ce qu'on peut imaginer ou projeter et le faire à travers la littérature. Mais après, je pense qu'il y avait vraiment une interrogation, pour le coup, plus philosophique en dessous du livre par rapport à la question de la fragilité et de l'uniformisation aussi des existences et du fait qu'on veut aujourd'hui se simplifier pour aller plus vite, pour... Il y a quand même quelque chose d'une forme de lissage généralisé où les jeunes aussi en souffrent terriblement. Le poids de la norme, le poids de la visibilité, de penser que si on est regardé sur un réseau, on a plus de valeur, d'existence est devenue. Quelque chose qui avance là concerné. un plus petit nombre de personnes qui étaient très exposées. Et puis aujourd'hui, ça concerne quand même beaucoup, beaucoup de gens qui sont en fait finalement, ce que je raconte au début du livre, c'est pas quelque chose de vraiment si exceptionnel que ça. Aujourd'hui, on est quand même beaucoup plus confrontés à cela. Et donc j'avais envie d'en parler et de montrer comment justement la littérature permet de... Ce jeu de caché dévoilé qui est extraordinaire.
- Speaker #0
Oui, mais vous auriez pu écrire un roman. D'ailleurs, dans l'article que je vous ai consacré dans le Figaro Magazine, je dis que peut-être le prochain sera un roman, puisque ça vous permettrait de vous déguiser encore plus, de mettre un masque officiellement et de vous libérer du coup.
- Speaker #1
Oui, après, je crois que j'avais vraiment envie de... Enfin, c'était... Moi, je suis... passionnée par les biographies d'écrivains, par les correspondances. Je trouve que dans la trajectoire de vie, il y a une identification extraordinaire qui peut se passer et j'ai vu à quel point, justement, dans ces ateliers que j'ai fait à l'hôpital pendant trois ans en pédopsychiatrie, à quel point en fait, de raconter une vie, provoquer des rencontres Euh... avec les textes qui étaient complètement différentes. Au lycée, les jeunes filles, en fait, la manière dont elles vont découvrir Colette, ça va être très scolaire et en fait, de raconter toute la vie de Colette, en fait, ça provoque des tremblements, des ouvertures. Et je me suis dit que j'avais quand même envie de partager aussi cela. Oui,
- Speaker #0
c'est assez beau ce passage où vous allez dans un hôpital, dans un endroit où il y a des filles anorexiques et on sent que vous avez des doutes. Vous vous dites, mais comment je vais faire ? Comment faire pour les... pour les sauver, les intéresser, et vous passez par une écrivaine que je connaissais pas. Maya Angelou. Et là, vous arrivez à les choper, à les...
- Speaker #1
En leur racontant sa vie, en leur racontant... Et comme elles sont souvent beaucoup de mal à parler de leurs émotions, c'est pas toujours très facile, il y a quelque chose d'assez silencieux, il faut supporter le silence. Et du coup, j'ai pris Maya Angelou, qui est une immense poétesse aux États-Unis, qui a été une militante des droits civiques et très proche de Martin Luther King, mais qui a eu un mutisme pendant cinq ans suite à un viol qu'elle avait subi. Et donc, je trouvais que c'était intéressant de leur raconter cette histoire de quelqu'un qui, dans le silence, avait forgé... une voix qui allait devenir extrêmement puissante. Et donc, c'est en racontant sa vie, en le mélangeant aussi avec...
- Speaker #0
Avec ses textes aussi.
- Speaker #1
Avec ses textes, que d'un seul coup, il y a une identification qui se fait avec cette femme qui est très très différente d'elle, qui vit dans une autre époque avec d'autres enjeux. Mais en fait, c'est le décalage qui est intéressant. Parce que souvent on me dit, ah mais quel auteur vous ressemble le plus ? Je dis, mais c'est pas la question en fait. Ça qui est magique, pour moi en tout cas, dans la littérature, c'est qu'on peut s'identifier, on peut avoir des endroits en nous qui tremblent, mais on n'a pas du tout vécu la même chose que le personnage ou que l'auteur en question, à la lettre. Il ne s'agit pas de faire des copiés-collés, mais c'est en cela que c'est merveilleux. Et parfois, on ne comprend pas pourquoi tel auteur, finalement...
- Speaker #0
Vous touche plus qu'un autre, oui. Alors, j'ai une question qui est digne d'un sujet du bac français ou philo. Est-il possible d'écrire quand tout va bien ? Vous avez trois minutes.
- Speaker #1
Difficile question. Ça dépend de ce qu'on écrit, déjà.
- Speaker #0
Parce que moi, j'ai l'impression que la réponse, vous auriez pu me dire non. Tout simplement non.
- Speaker #1
Non, mais ça dépend. Mais c'est sûr que quand on parle de la fêlure, je pense que si j'allais très, très mal, je ne pense pas que j'aurais fait des chapitres sur... pavéser Bachman, je pense que ça m'aurait donc je crois qu'il fallait pas aller trop trop mal mais après ce qui est surprenant c'est dans les moments où on se sent plus fragile, on écrit mieux quand même Il y a un truc à vif comme ça, où il n'y a rien à faire.
- Speaker #0
Quand tout va bien, on préfère se balader, je ne sais pas, sortir. Il y a des choses comiques dans votre livre. Je pense à la mère d'une amie qui, apprenant la naissance de sa petite fille, dit...
- Speaker #1
Encore quelqu'un à aimer.
- Speaker #0
Encore quelqu'un à aimer, sur un ton épuisé. Alors, soit c'est une dame très passive-agressive et toxique, un peu, soit c'est vraiment de l'humour aristocratique. J'adorais ça. Ça fait très Dorothy Parker. Oh, encore quelqu'un à aimer.
- Speaker #1
Oui, oui. J'avais envie de parler de cet épuisement à aimer, en fait. On n'en parle pas assez, mais voilà. Cette espèce d'excitation dès qu'il y a un enfant qui naît, sauf que c'est du... temps, c'est de l'énergie, c'est tout un tas de choses et que, voilà, c'est qu'on n'a peut-être pas...
- Speaker #0
Quel corvée ! Il va falloir aimer quelqu'un de plus !
- Speaker #1
Ouais, ouais, voilà !
- Speaker #0
Vous parlez des dérivatifs pour colmater les brèches, alors l'alcool chez Duras, chez Fitzgerald, chez Deleuze, bien sûr, le maquillage chez Colette, dont on en a parlé déjà, il y a l'écriture, bien sûr, la voix de J.J. Cale. La voix du GGKL vous aide parfois à aller mieux ?
- Speaker #1
Cette chanson, c'est Magnolia. Je n'avais pas du tout prévu d'écrire sur une chanson au départ. Dans le livre, c'est venu un peu à la fin. Et cette chanson, je peux l'écouter des centaines de fois. Je ne m'en lasse jamais.
- Speaker #0
C'est le côté un peu paresseux, un peu détendu.
- Speaker #1
Oui, détendu et en même temps cabossé. Il y a un naturel dans la voix de J.J. Kell. Il y a quelque chose d'un... Ce qu'il appelle le live feel. C'est-à-dire qu'on laisse quelque chose dans le son. Il n'est pas parfait. Il n'est pas parfait. Et donc, j'avais envie de parler de ça et de J.J. Kell qui a une manière... Oui, de rester cool quand même, d'être discret et blessé à la fois. Et que c'est une autre manière de surfer sur la fêlure aussi.
- Speaker #0
Et vous parlez aussi, ça c'est pour le coup quelque chose que Fitzgerald ne pouvait pas faire forcément, c'est de l'addiction au téléphone. Il y a beaucoup de gens fêlés qui deviennent addicts aux écrans. Évidemment, ça vous effraie par rapport à vos enfants. Et ça c'est vrai que c'est marrant, vous parlez... Le point commun avec Fisural, c'est l'insomnie. Les écrans rendent insomniaque, c'est prouvé. Mais vous, vous êtes addict aux écrans ? Vous échappez à ce danger ?
- Speaker #1
Non, je ne crois pas. Après, je ne suis pas addict de manière... Mais oui, je suis quand même tout le temps sur mon téléphone. D'ailleurs, si on a des enfants un peu jeunes, ils vous le font remarquer toute la journée. Ils vous disent,
- Speaker #0
je ne suis pas sur ton téléphone. Et puis on leur dit de ne pas y aller. Alors nous-mêmes, on y est.
- Speaker #1
Oui, non, je suis quand même souvent sur mon téléphone, oui. Oui, oui, puis il y a un truc aussi, je pense que c'est une captation du regard où le visuel est surstimulé, en fait, où on a besoin de quelque chose qui accroche le regard tout de suite.
- Speaker #0
C'est donc une fêlure sociétale, pour le coup, là.
- Speaker #1
Oui, oui, ça, je pense que c'est quelque chose qui nous touche quand même à très grande échelle. On a du mal à y échapper, quoi.
- Speaker #0
Parfois, vous passez au tu. Pourquoi ?
- Speaker #1
En fait, je passe au tu dans un chapitre qui s'appelle Habiter la chute.
- Speaker #0
qui est sur le poète Roberto Juarez. Et c'est à peu près au milieu du livre. Et je me suis dit, il faut que je chope le lecteur, il faut que je parle. Et que je me parle à moi-même aussi. Et que je parle au lecteur, que je me parle à moi, qui est cette espèce d'envie qu'on se dit, on est tous en fait dans le même bateau, on est tous en train de faire semblant.
- Speaker #1
Et ça, c'est là où on voit que vous êtes un écrivain, puisque vous avez des techniques pour nous capter. Le « tu » a été utilisé par Michel Buthor dans la modification, par Jay McInerney dans Bright Lights, Big City, etc. Et ce chapitre-là, ça m'a surpris. Je me suis dit, tiens, il y a une recherche formelle aussi. Ce n'est pas seulement un essai biographique, si vous voulez. Donc, bravo. Ah oui, je voulais vous poser une question sur votre grand-mère. Vous êtes la petite fille de Grace Kelly. Quel est votre film préféré d'elle ? Vous ne l'avez pas connue, elle est morte quatre ans avant votre naissance.
- Speaker #0
En même fenêtre.
- Speaker #1
Oui, Fanny Serco.
- Speaker #0
Très, très grand film.
- Speaker #1
Elle a tourné trois fois avec Hitchcock. Et elle a eu un Oscar en 1955 pour un film que je n'ai jamais vu. Oui, alors... Country Girl.
- Speaker #0
Ce n'était pas un de ses meilleurs, je crois. Bizarrement.
- Speaker #1
Une fille de la province. Voilà. C'est là où elle a eu son Oscar. Alors qu'elle a fait trois chefs-d'oeuvre avec Hitchcock. Apparemment,
- Speaker #0
ce n'est pas le meilleur film, en tout cas de sa filmographie.
- Speaker #1
Nous passons au jeu de Vintécitation. Je vais vous le lire. Alors, comme vous n'avez écrit qu'un seul livre, je vais modifier un peu les règles du jeu. Vous devez deviner si c'est de vous ou pas de vous La phrase La condition naturelle de l'adulte sensible Est un état de misère modéré
- Speaker #0
C'est pas de moi ça
- Speaker #1
C'est Scott Fitzgerald dans La Fêlure Et la différence entre vous et Fitzgerald La principale différence C'est que vous n'avez pas connu la pauvreté Lui se débat sans arrêt dans des problèmes de fric Mais vraiment c'est même le sujet central dans la fêlure, il se plaint de ses problèmes d'argent tout le temps. Vous, votre fêlure, elle est ailleurs. Est-ce que c'est indiscret de vous demander si elle est née peut-être parce que votre père est mort quand vous aviez 4 ans ?
- Speaker #0
Justement, je crois que la fêlure, c'est pas... On me pose souvent cette question, alors, votre fêlure, c'est quoi ? C'est le mort de votre père ? tel ou tel élément, c'est comme si moi je vous dis, Frédéric, c'est quoi votre fêlure ? C'est très compliqué de se résumer, et justement, la fêlure, ce n'est pas un événement. Ce n'est pas du tout ça, ce n'est pas un événement de la vie. Oui, un événement peut avoir une part importante dans ce que sera notre fragilité singulière par rapport aux événements, mais c'est une infinité de données... qui sont impossibles à cartographier. Ça peut être aussi ma fêlure, ça peut être dans ma biologie, ça peut être dans mon milieu social, le contexte historique à un moment donné dans lequel on grandit, un événement biographique majeur comme la perte d'un parent. Évidemment que sa fille de Gérald, dans l'occurrence, lui, il porte le poids de beaucoup d'enfants morts avant lui. Donc ça, ce n'est pas rien. C'est-à-dire qu'il arrive alors qu'il y a eu trois ou quatre enfants avant lui qui n'ont pas survécu. Donc, il porte un peu le poids de la vie, d'être l'enfant vivant. Et donc, c'est des choses qui comptent, évidemment, mais on ne peut pas résumer.
- Speaker #1
Non, non, bien sûr.
- Speaker #0
C'est ça. Et je me suis souvent d'ailleurs demandé la question, est-ce que si je n'avais pas perdu un parent... très jeune, à quel point je serais différente ? Et ça, on ne pourra jamais le savoir. C'est un mystère, je ne peux pas vous le dire.
- Speaker #1
Autre phrase. Est-ce que c'est de vous ou pas ? Il suffit parfois d'une minute de trop, d'un mot grinçant, d'un geste un peu lent, d'un oubli vexant.
- Speaker #0
Oui, ça oui.
- Speaker #1
C'est de vous, ça ?
- Speaker #0
Dans le chapitre sur Pavé.
- Speaker #1
D'une intonation jugée idiote, d'un regard trop mielleux. d'une manière trop bruyante de manger, bref, d'une bagatelle pour mettre l'amour entre parenthèses. Page 129. L'amour est si fragile que ça, franchement. Juste quelqu'un qui mâche bruyamment. Et c'est terminé. Vous remarquez, je suis assez d'accord. Quelqu'un qui mâche bruyamment.
- Speaker #0
Ça peut...
- Speaker #1
Oui, non, non, cette personne doit partir.
- Speaker #0
Voilà. Mais après, c'est pas...
- Speaker #1
Le regard mielleux aussi, le regard mielleux de veau. C'est comme ça.
- Speaker #0
Je sais. J'ai aucune idée.
- Speaker #1
Ça, ça...
- Speaker #0
Non, mais là, je parle surtout par rapport... Je me mets dans... Oui, je sais bien. ...de Paris et qui lui... Voilà, et c'est le... Il se... Il suffit d'un rien pour le décevoir, mais parce qu'il surinvestit trop, en fait, l'amour. Donc, il y a un peu cette espèce d'attente démesurée, une forme d'idéalisation démente, et donc la moindre petite chose qui vient casser l'idéal est insupportable.
- Speaker #1
Est-ce que ce n'est pas les gens, justement, un peu fêlés ou cabossés, qui sont moins aptes à se battre pour que l'amour dure ?
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Parce qu'ils se... Vous voyez, c'est peut-être ça aussi, ils sont trop sensibles.
- Speaker #0
Alors tout le monde n'est pas comme Pavé Zé.
- Speaker #1
Oui, oui.
- Speaker #0
Mais voilà, c'est un exemple de quelqu'un qui justement démolit l'autre parce qu'il surinvestit l'amour. Et que ça devient une forme d'idéalisation. Et donc le réel, dès qu'il y a un petit grain de sable, ça explose tout en fait.
- Speaker #1
Une phrase, est-ce que c'est de vous ou pas de vous ? Il est épuisant, voire presque impossible d'être une mère dévouée et une femme passionnée.
- Speaker #0
Oui, je crois.
- Speaker #1
C'est de Balzac. C'est vous qui le citez, page 96. C'est dans La femme de 30 ans.
- Speaker #0
Oui, voilà,
- Speaker #1
c'est ça. Et je trouve ça incroyable, parce que moi j'avais oublié cette phrase. La femme de 30 ans, j'ai dû lire il y a longtemps. Il est épuisant, voire presque impossible d'être une mère dévouée et une femme passionnée. C'est quand même extrêmement moderne de dire ça. Donc c'est quoi la solution ? C'est aux hommes d'aider, bien sûr. C'est aussi aux femmes de se... de se libérer des hommes, des enfants, de se libérer du romantisme. C'est des questions que vous soulevez, pardon.
- Speaker #0
Oui, c'est des questions difficiles.
- Speaker #1
On n'a pas de réponse. Il n'y a pas de réponse. Elles toussent.
- Speaker #0
Pardon.
- Speaker #1
Non, mais ça va. Je suis un peu enrhumé. Madame Kaziragi est un peu malade.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Vous voulez un thé chaud ?
- Speaker #0
Là, j'avais ramené avec moi. Non,
- Speaker #1
mais c'est... Si vous pleurez trop, les gens vont croire que je suis un méchant. Pleurez un peu moins, s'il vous plaît.
- Speaker #0
Je suis émue.
- Speaker #1
Non, non, c'est très bien.
- Speaker #0
Séquence émotion.
- Speaker #1
Oui, vous voulez ?
- Speaker #0
C'est dur. T'aimerais écrire un livre.
- Speaker #1
C'est dur, la fêlure. C'est dur.
- Speaker #0
Maintenant, tu vas me poser des questions sur le livre.
- Speaker #1
Mais c'est... C'est quand on parlait de la maternité. La maternité, est-ce qu'elle est conciliable avec la passion ? Et à ce moment-là, vous vous êtes effondré.
- Speaker #0
Exactement. Il y a une quinte de tout incontrôlable. Cette question est absolument insoluble.
- Speaker #1
Insoluble, insoluble, oui.
- Speaker #0
Je crois que Balzac, lui, il essaye de la résoudre avec l'enfant, ce qu'il appelle l'enfant de la passion, c'est-à-dire que l'enfant qui naîtrait d'une grande passion permettrait de tout résoudre. Mais bon, je ne suis pas sûre que ça puisse être une solution nécessairement, puisqu'il dit que même un enfant né d'un adultère, mais qui serait un enfant de la passion, pourrait résoudre les contradictions dans lesquelles une femme peut être plongée. Non, je ne crois pas qu'on le résout vraiment.
- Speaker #1
En tout cas, on ne règle pas les fêlures en faisant des enfants.
- Speaker #0
J'ai bien dit que ça, ce n'était pas du tout recommandé. Au contraire, les enfants sont des activateurs. Ils nous révèlent nos fêlures de manière beaucoup plus forte.
- Speaker #1
Le livre, dans l'ensemble, il a une écriture sobre, très pudique, on l'a dit, sensible, pas lyrique du tout. Et pourtant vous êtes une romantique, parce que, par exemple, le chapitre sur Sande et Musset, c'est un chapitre sur la passion, vraiment, qui les détruisait. Donc là aussi, c'est une sorte de paradoxe.
- Speaker #0
Oui, après je crois qu'on peut... Je garde en mémoire cette phrase de Fitzgerald, quand il dit « on peut tenir deux idées contradictoires ensemble, est-ce que la maturité c'est pas ça ? » contradictoires ensemble, c'est-à-dire désespérer et pouvoir espérer quand même. Je crois que ça, c'est une très belle phrase de Fitzgerald et qu'on peut, voilà, ne pas être dupe de la passion, mais s'y jeter quand même, on peut...
- Speaker #1
Croire que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les changer. Voilà. Il y a longtemps, j'avais écrit que l'amour s'est foncé dans un mur. Une autre phrase, la dernière, est-ce que c'est de vous ou pas ? Très vite dans ma vie, il a été trop tard. C'est oui.
- Speaker #0
Non, non, non, non, non, c'est pas moi. J'en parle dans le livre. C'est Duras.
- Speaker #1
C'est Duras, exactement.
- Speaker #0
Je pensais, est-ce que cette phrase l'ai mise dans le livre ? Oui, mais c'est de moi.
- Speaker #1
Et c'est vrai qu'elle aussi, la vie de Duras, elle a rabâché cette histoire de son enfance indochinoise indéfiniment, indéfiniment. Et Gallimard publie bientôt en pléiade un volume avec l'amant, l'amant de la Chine du Nord et un barrage contre le Pacifique. Voilà, j'espère que je pourrai y revenir. Le questionnaire de l'émission, Charlotte, vous répondez rapidement, parce que je ne veux pas vous ennuyer trop longtemps. Alors, pourquoi un jeune devrait-il lire votre livre au lieu de scroller sur TikTok ?
- Speaker #0
Difficile question. Déjà, peut-être pour lutter contre l'insomnie, au moins, pour s'endormir plus vite. Oui, c'est vrai.
- Speaker #1
Que savez-vous faire que ne sait pas faire une IA ?
- Speaker #0
Repérer les faillures.
- Speaker #1
Est-ce que vous n'avez pas eu peur en écrivant votre livre qu'il ne serve à rien ?
- Speaker #0
Non, parce que pour moi, la philo et la littérature, ça ne sert à rien. Et c'est pour ça que c'est intéressant, c'est parce que ça n'a pas d'utilité.
- Speaker #1
Pensez-vous qu'un écrivain doit être gentil ?
- Speaker #0
Non, je ne crois pas que l'écriture, enfin la littérature, ait du côté de l'élégance ou de la gentillesse. Donc non, je ne crois pas. Il y en avait beaucoup qui avaient un seul caractère.
- Speaker #1
Oui, oui. Avez-vous déjà écrit en état d'ivresse ?
- Speaker #0
Non, jamais.
- Speaker #1
Que pensez-vous de la critique littéraire ? Est-ce un mal nécessaire ou juste une perte de temps ?
- Speaker #0
Ni l'un ni l'autre. Je pense que c'est important qu'il y ait de la critique. Après, ce n'est pas tout non plus.
- Speaker #1
Là, ils sont plutôt très gentils avec vous.
- Speaker #0
Oui, voilà. Non, non, mais je veux dire, je pense que c'est important qu'il y ait des gens qui chroniquent les livres, qui en parlent, qui les mettent en valeur et même parfois aussi pour en montrer les faiblesses. Et je crois que c'est important. Un petit critique est important.
- Speaker #1
Ah, merci. Un roman doit-il réparer le monde ?
- Speaker #0
Non, déjà réparer le monde, pour moi, j'ai l'impression d'être dans un truc hyper abstrait, ésotérique. Réparer le monde, non. Non, je crois que c'est le droit qui répare. C'est... Enfin, il y a... Voilà, je crois pas qu'un livre peut réparer le monde.
- Speaker #1
Êtes-vous une ouin-ouin ?
- Speaker #0
Je sais pas, peut-être, peut-être pas, j'en sais rien. Ça peut m'arriver de faire ouin-ouin, mais après, certainement pas en public, ça c'est sûr.
- Speaker #1
Non, et puis même, votre livre milite pour une certaine tenue.
- Speaker #0
Oui, il y a une certaine...
- Speaker #1
Du ouin-ouin, mais du ouin-ouin chic.
- Speaker #0
Voilà, ouf, tenue ! Il faut se tenir, oui.
- Speaker #1
Quel est le meilleur écrivain français vivant ?
- Speaker #0
Difficile à dire. J'ai du mal à répondre à cette question. Français vivant...
- Speaker #1
Je peux vous dire quelques noms.
- Speaker #0
Allez. Non, mais Frédéric Lecbédé. Ah,
- Speaker #1
merci, enfin ! J'ai une longue liste d'écrivains contemporains qui vont être curieux.
- Speaker #0
Non, mais c'est hyper dur. Moi, je trouve ça trop dur d'en choisir un. Le meilleur, c'est horrible. Il y en a plein. Je n'ai aucune envie de faire de la peine à tous ces merveilleux écrivains.
- Speaker #1
Alors, pour vous torturer encore plus, quel est le meilleur écrivain du monde, vivant ?
- Speaker #0
Dieu, mais c'est horrible.
- Speaker #1
Vous en recevez, vous en avez reçu plein ?
- Speaker #0
Oui, mais je ne peux pas en nommer un. C'est horrible. Les autres, je ne les ai pas. Non, vous ne voulez pas. D'accord. Je refuse. Non, parce que je trouve ça trop dur pour les autres.
- Speaker #1
La phrase de vous dont vous êtes la plus fière.
- Speaker #0
Wow.
- Speaker #1
Il y en a une que j'ai beaucoup aimée.
- Speaker #0
Moi, je ne sais pas du tout. En fait, j'oublie vraiment beaucoup de trucs.
- Speaker #1
Celle qui est sur la quatrième de couverture, elle est de vous ou pas ? Quelque chose de nous est cassé, tant mieux.
- Speaker #0
Oui, ben oui.
- Speaker #1
Ça, c'est très bien.
- Speaker #0
Ouais.
- Speaker #1
Bravo. Merci beaucoup, Charles-Eude Casiraghi, d'être venu chez La Pérouse, de viser nonchalamment sur la souffrance interne des ultrasensibles. Merci à tous. Je vous rappelle que cette émission est en deux formats, un sur le Figaro TV en 26 minutes et un en une heure sur YouTube et toutes les plateformes. Voilà, cliquez partout, s'il vous plaît. Et puis, j'ai trouvé une phrase de Victor Hugo. qui n'est pas dans votre livre, mais que je trouve très belle pour inciter à la lecture. « Lire, c'est boire et manger. L'esprit qui ne lit pas maigrit, comme le corps qui ne mange pas. » Voilà, Victor Hugo qui venait souvent ici, chez la Pérouse, a écrit ça en 1840. Bonsoir.