- Speaker #0
Clarisse Gorokhov, bonsoir.
- Speaker #1
Bonsoir Frédéric.
- Speaker #0
Bienvenue chez La Pérouse pour une nouvelle conversation. Vous étiez venue il n'y a pas très longtemps ? Il y a trois ans. Il y a trois ans pour votre livre précédent intitulé « Défaire l'amour » .
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Eh bien cette fois-ci vous venez pour parler de votre nouveau roman publié chez Actes Sud dont le titre est…
- Speaker #1
« Femme tout au bord » .
- Speaker #0
« Femme tout au bord » , tout au bord de poivre. Vous le saurez en regardant l'émission. Mais d'abord, nous avons un sponsor cette semaine musical. C'est le label Noforma. Noforma, c'est un label qui produit des musiques éclectiques, des artistes du monde entier avec une grande ambition artistique, une recherche de l'émotion par l'acoustique et par le refus de l'IA. Ça va de soi. L'originalité de ce label, c'est donc qu'on peut s'abonner à sa production annuelle. C'est-à-dire qu'en fait, vous soutenez la création artistique en vous abonnant un peu comme quand on s'abonne à Conversation chez La Pérouse. Je vous offre donc Clarisse quelques échantillons de ce que vous pouvez trouver dans le PASSE nos formats. Là c'est le disque de la chanteuse Alany, l'album de Pierce Faccini et Balaké Sisoko, une sérigraphie. Non mais attendez, oui quand on vient chez moi, c'est comme si on rendait visite au Père Noël.
- Speaker #1
Un petit peu, mais les autres invités avaient des cadeaux aussi ?
- Speaker #0
Il ne faudrait pas que ça devienne une habitude. Voilà, c'est généreux de ma part et c'est beau. et merci Noforma et bonsoir Clarisse Gorokoff. Donc ce livre, Femmes tout au bord, vous écrivez dans le mot que vous avez envoyé à la presse, j'ai traversé cette histoire à peu de fiction près. Donc je n'arrive pas à comprendre si ça veut dire que c'est une fiction ou si c'est vrai.
- Speaker #1
Ça veut dire que l'idée originelle est vraie. En fait, j'ai vraiment vécu ce voyage et j'ai fait ces rencontres et cette correspondance avec cette femme à l'article de la mort. Et ensuite, bien sûr, emporté par le processus d'écriture, la fiction a été plus qu'une tentation et peut-être même aussi un cheval de Troie.
- Speaker #0
D'accord. Donc, au départ de l'histoire, il y a une liaison amoureuse avec un garçon à New York pendant cinq mois. Et puis, il a le mauvais goût de vous quitter brutalement et vous devenez amis par correspondance avec sa mère, avec la mère du gars qui vous a largué.
- Speaker #1
Il ne m'a pas vraiment largué, c'est fictif. personne ne m'a jamais larré.
- Speaker #0
C'est important. C'est pas possible.
- Speaker #1
J'ai assez un individu pour me faire ça. Par contre, on s'est très bien entendus. Il m'avait parlé de sa mère en me disant vous entendriez bien, ma mère et toi. C'était avant qu'il apprenne qu'elle était malade. Je trouvais ça très fraudiant. Déjà, un type avec qui j'avais couché deux fois, qui me dit tu t'entendrais bien avec ma mère. C'est beau. Souvent, c'est des... des espèces d'intuitions assez fulgurantes qu'on a. Et elle habitait au Nouveau-Mexique. Et je m'étais dit, un jour, j'irai rendre visite à cette femme qui a l'air très chouette. Et j'en profiterai pour visiter le Nouveau-Mexique. Mais peu de temps après, il a appris cette nouvelle dramatique, tragique même, que cette femme était atteinte d'un cancer du pancréas. Alors même que son mari était cancérologue et qu'un de ses trois fils était cancérologue aussi. Donc,
- Speaker #0
échec thérapeutique.
- Speaker #1
Exactement.
- Speaker #0
Et alors donc, du coup... Ça me fait penser à un livre d'Anna Gavalda qui s'appelait Je l'aimais, où il y avait une femme quittée qui devenait amie avec le beau-père. Il y a un peu cette configuration dans Je l'aimais. C'est vrai qu'on a l'impression que la narratrice est un petit peu désaxée de devenir amie avec la mère du garçon, mais ça se passe d'abord uniquement de manière épistolaire. Ce sont des e-mails, c'est un roman, mais elles s'écrivent beaucoup et elles apprennent à se connaître par écrit. Donc c'est grâce à l'écriture, c'est une amitié qui naît de la littérature.
- Speaker #1
Oui voilà, en fait, elle écrit un premier message un peu pour dire bonjour, au revoir, parce qu'elle sait qu'elle ne va jamais rencontrer cette femme. Et elle est prise d'une espèce de chagrin assez inexplicable et irrationnel qu'on va découvrir dans le livre qui fait écho à la propre... mort de sa mère, quand elle était enfant, à qui elle n'a jamais pu dire au revoir. Et donc là, c'est une sorte de projection ou de transfert sur cette femme qui voit la mort lui foncer dessus. Et mon héroïne est assez fascinée par la mort. Et c'est l'occasion de dire au revoir à une mère, même si ce n'est pas la sienne, d'accompagner une femme vers la mort et de lui dire au revoir, de la soutenir aussi et de lui donner l'occasion de livrer des choses qu'elle ne pourrait pas forcément livrer. aux êtres qu'elle côtoie tous les jours parce qu'on les préserve en fait
- Speaker #0
Oui alors ça c'est intéressant parce que c'est un peu l'extrait que je voulais vous faire lire donc on y va direct pouvez-vous lire s'il vous plaît la page 30 Clarice ?
- Speaker #1
A partir de Jack me tend... Non !
- Speaker #0
Je tire de là où j'ai marqué. Soyez un peu disciplinés s'il vous plaît.
- Speaker #1
Vous vous écriviez souvent, Fay et toi ? Quasiment chaque jour. Et vous parliez de quoi ? Il me regarde, trop longtemps. De tout et de rien. Il hoche la tête. Je vois bien qu'il n'en croit pas un mot ou qu'il aimerait en entendre davantage. Qu'est-ce qu'on confie à quelqu'un qu'on n'a jamais vu ? Oh, parfois plus qu'à ceux qu'on voit tous les jours. Il hoche la tête, puis baisse les yeux. C'est ça les confidences modernes. On écrit à des inconnus pendant que ceux qui vous aiment rangent les médicaments.
- Speaker #0
J'ai beaucoup aimé cette dernière phrase, dans votre style, assez laconique et tout en étant brusque. Depuis votre premier livre, vous avez toujours traité ce sujet. Au fond, on pourrait dire que vous avez des mother issues. On parle souvent des daddy issues.
- Speaker #1
J'en ai aussi beaucoup des. beaucoup d'issues c'est pour ça que je n'ai pas d'enfants parce que les pauvres,
- Speaker #0
ils auraient des grandfather issues ce serait sympa mais donc on récapitule, il y avait ce livre qui s'appelait Les fillettes aux Équateurs, vous parliez de la mort de votre mère vous aviez quel âge ?
- Speaker #1
à la mort de ma mère ? 5 ans et demi et le et demi est très important parce que c'est 6 mois de plus et c'est 6 mois que je n'ai pas eu non plus bref Oui, oui.
- Speaker #0
Et donc, elle était accro aux médicaments, elle était très autodestructrice. Mais elle est morte de quoi ?
- Speaker #1
Alors, elle est morte d'une crise d'épilepsie qui est une réaction physique que son corps a faite. Parce qu'en fait, son corps était un champ de bataille depuis ses 12 ans. Sa mère était pharmacienne, son père était médecin. Donc, elle avait accès à la pharmacopée et elle était très intelligente. Elle connaissait le Vidal par cœur et elle se concoctait des petits coquilles. hôtels décollés de ce monde. Ce qui est compréhensible. C'est un peu plus dommage. Enfin, c'est compréhensible pas de vouloir se détruire. C'est compréhensible de vouloir un peu quitter ce monde et ce système de temps en temps. Mais il faut trouver les bons outils, les bons moyens. Oui.
- Speaker #0
Et tous vos livres parlent directement ou indirectement de cet événement fondateur chez vous. Casse-gueule chez Gallimard. Bon, c'était une femme défigurée. C'est un peu différent. Défaire l'amour, j'en ai parlé. C'était... Une histoire d'amour à Istanbul, mais il y avait aussi une référence à l'absence de votre mère. Et cette fois, vous êtes passé chez Actes Sud. Au fait, pourquoi vous changez d'éditeur à chaque livre ?
- Speaker #1
C'est une très bonne question. Il faudrait la poser aux éditeurs. Pourquoi ils ont une telle capacité à décevoir les auteurs ? Non, mais je pense que j'ai aussi un publisher issue.
- Speaker #0
Ah oui ? Voilà. Beaucoup d'issues.
- Speaker #1
Mais je suis très contente avec Actes Sud.
- Speaker #0
Et là, en fait, cette histoire, qui est quand même, comme vous le dites, c'est quand même une histoire... à la base un peu vraie, cette correspondance avec cette femme comble le vide maternel. C'est-à-dire que vous la prenez comme une mère de substitution, un peu.
- Speaker #1
Un peu, et puis de toute façon, quand on a vécu quelque chose de si tragique et de si sculpteur, de formateur dans notre prime jeunesse, comme l'arrachement d'un parent, c'est comme une amputation. Presque toute notre vie va être au diapason de ça, ou va être, pas forcément pour guérir, pour combler, mais en tout cas pour... C'est le fil rouge, ça ne veut pas dire que je suis animée en permanence, je ne berce pas ce deuil, mais c'est sûr que ça m'intéresse de le décliner, et l'écriture est vraiment géniale pour ça, je peux le décliner sous plein de facettes, là je ne parle pas tellement de ma mère, moins que dans les fillettes, mais j'ai l'impression aussi que ma mère fait partie d'une famille de femmes justement, ces femmes tout au bord, et que j'ai retrouvée au cinéma avec des Marilyn Monroe, des Romy Schneider, des Jenna Rolland dans les films de Cassavetes, même Marie Trantignant dans Betty. Je me souviens quand j'ai allumé la télé, je devais avoir 12 ans, je rentrais du collège et je suis tombée sur une scène de Betty, de Claude Chabrol. Et je voyais Marie Trintignant comme ça avec son verre de whisky, ses cigarettes.
- Speaker #0
Vous avez l'impression de voir ?
- Speaker #1
J'ai eu l'impression, je connaissais cet état d'âme. Oui, j'étais très familier.
- Speaker #0
Votre mère se prénommait Pascaline.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Et qu'est-ce que Fay, la mère de votre ex, vous a appris sur Pascaline ?
- Speaker #1
Bonne question. Oui,
- Speaker #0
il n'y a que des bonnes questions ici.
- Speaker #1
Tout à fait. Déjà, bien sûr qu'elle ne se connaissait pas. Peut-être apporter un regard de femme sur ma mère et plus de petite fille en quête de cette maman disparue. Mais peut-être de regarder la femme dans l'entièreté de son destin. À un moment, elle parle aussi d'Albertine Sarrazin, l'Astragal, que l'héroïne lui offre et je lui avais vraiment offert dans la vraie vie. Et c'est ces espèces de femmes au destin qui est dangereux et toujours au bord du précipice. mais finalement qui, je trouve, vaut mille vies longues et infiniment chiantes. Et peut-être à regarder ce destin sous ce prisme-là.
- Speaker #0
Mais est-ce que vous, ou la narratrice, c'est pas grave, est-ce que vous êtes obsessionnel ? Je veux dire, est-ce que chaque fois que vous rencontrez un... garçon, vous voulez rencontrer sa mère tout de suite ?
- Speaker #1
Non, généralement, je préfère rencontrer leur père. Mais non, non, pas du tout. Là, c'est vraiment parce que cette phrase qu'il m'avait dite et en fait, bizarrement, je me sens beaucoup plus liée à cette femme qui est morte maintenant, son fils que j'aime bien, qui est un écrivain très talentueux, mais le lien, c'est je crois que parfois dans la vie, on rencontre des gens et on se dit, je t'ai rencontré en premier, mais c'était bien sûr pour m'ouvrir cette relation.
- Speaker #0
C'est très gentil pour lui. Non. Je pose la question autrement. Pourquoi est-ce qu'une femme qui vit une rupture amoureuse, pourquoi elle va chercher du réconfort chez la mère ? Ça paraît maso un peu.
- Speaker #1
Alors par exemple, dans les cultures orientales, la mère est tellement présente et importante dans la manière dont l'homme se construit que ça pourrait avoir du sens si on sort avec quelqu'un d'une culture orientale de vouloir aller à la source, à l'origine. Mais moi, je dirais que de manière générale... Quand on a aimé quelqu'un ou même quelque chose, on veut trouver l'origine de cette chose. Et ça peut être l'origine factuelle, comme ça peut être l'origine divine, si on croit en Dieu. Mais là, en l'occurrence, comme elle va aussi dans la maison où il a grandi, c'est qu'est-ce qui a peuplé, qu'est-ce qui a créé cet être que j'ai aimé ? Et voilà, cette femme, mais aussi son père et tout l'environnement assez particulier dans lequel il a évolué.
- Speaker #0
Oui. Avouez-le, vous avez dormi dans le lit de votre ex, à Albuquerque. chez sa mère, vous avez dormi dans son lit donc ça c'est clairement de la folie
- Speaker #1
Dormir dans le lit de son ex ?
- Speaker #0
Ça arrive à beaucoup de personnes Non mais c'est bizarre d'aller dans la maison mais non, vous avez jamais emmené lui dans la maison ?
- Speaker #1
Non, c'est vrai, tout à fait, oui ça c'est vraiment dans le livre mais c'est quand même intéressant mais oui, c'est de la folie en tout cas moi j'aime bien quand les choses sont ambiguës ambivalentes et quand... les choses s'entrecroisent et les lient aussi. Enfin, tout ça, moi, j'aime bien. Je trouve ça poreux.
- Speaker #0
Êtes-vous... Alors, parce que c'est un des sujets du livre, c'est peut-être même le sujet caché du livre. Êtes-vous pour ou contre le suicide assisté ?
- Speaker #1
Complètement pour. Et je dirais même, c'est peut-être que vous allez devoir le censurer, je suis pour le suicide. Je pense que les personnes qui choisissent... Je pense que quand on arrive sur cette terre et dans cette vie, sans avoir rien demandé, même si certaines personnes dont moi croient au contrat que l'âme fait avant d'arriver pour être incarnée, Mais parfois, on oublie qu'on a passé ce contrat. Et puis, je pense qu'on devrait toujours avoir la possibilité de partir de toute chose et de tout endroit. Si on va à un spectacle, à une fête et qu'on s'ennuie, on peut partir.
- Speaker #0
Mais on n'est pas obligé de se suicider parce qu'une fête est ennuyeuse, par exemple.
- Speaker #1
Non, bien sûr. Mais je veux dire, avoir la possibilité de partir et d'être l'auteur de sa vie jusqu'à la fin, pour moi, ça me paraît absolument très important. Et par contre, que la société ne fasse pas en sorte d'encourager les gens qui ont des petites vagues à l'âme. En fait, je pense qu'il devrait y avoir presque un ministère de la mort ou du suicide où les gens devraient dire bon, la vie, c'est quand même des vagues. Parfois, il y a des vagues qui vont atteindre très fortement le système nerveux. Je pense qu'on ne se suicide pas que quand on est malheureux. Je pense qu'on se suicide quand il y a un courant trop élevé et qu'il faut couper le courant. Et je pense qu'il faudrait qu'il y ait des gens tout le temps, pas que des psys, qui apprennent à distinguer la différence entre un désespoir, quelque chose qui est insupportable, on ne supporte pas l'existence, et une coupure momentanée du courant.
- Speaker #0
Ah oui, d'accord. Donc, il y aurait un ministère de la mort et on irait sonner à la porte quand on ne va pas bien pour savoir si ça va aller mieux ou s'il vaut mieux y renvoyer.
- Speaker #1
Et puis pour trouver des recours qui ne sont pas juste des recours médicamenteux, mais avec des gens dont la spécialité serait d'aller convoquer chez ces personnes ce qu'il y a en eux de très précieux, d'uniques et peut-être leur mission de vie, je ne sais pas. Mais ça devrait être beaucoup plus au centre de notre société, de notre système, ça.
- Speaker #0
On ne va pas couper ce passage, c'est très intéressant, mais en revanche, beaucoup de gens vont réagir. Et sans doute, les gens qui sont contre l'euthanasie ou contre le suicide assisté ou l'aide à mourir disent en général, non seulement le risque c'est qu'on change d'avis le lendemain, mais c'est aussi que ça pousse la santé, les proches et même les soignants peut-être à accélérer les choses. C'est ça le danger. Bien sûr. Vous comprenez ça.
- Speaker #1
Vous avez tout le côté un petit peu plus logistique de la mort. Là, je ne vais pas me prononcer là-dessus. Tout ce que je sais, c'est qu'il y a beaucoup trop de souffrances inutiles en fin de vie, mais qu'on va être de plus en plus nombreux à être amenés à se voir mourir, puisqu'il va y avoir de plus en plus de maladies sur le temps long. Et en fait, qu'est-ce qu'on va faire de ce chapitre final de notre vie, qui est un chapitre très important et qu'il faut soigner, vraiment soigner. Il faut soigner pas juste le corps pour qu'il reste en vie, il faut soigner l'atmosphère de cette fin de vie, la manière dont on peut laisser une trace, Il faut encourager les gens, au même titre qu'on leur donne des médicaments, aux soins palliatifs, peut-être laisser un carnet avec un stylo, et leur dire, si vous avez envie d'écrire une phrase pour vous, pour quelqu'un, n'hésitez pas, c'est là. Peut-être que les soignants, même s'ils ne sont pas des animateurs d'ateliers d'écriture, peuvent avoir le réflexe d'encourager ces choses-là à mettre du sens. Et à créer des liens, parce que c'est sûr que les gens, quand ils sont dans ce chapitre-là, c'est souvent administratif et médicamenteux. Comment ne pas souffrir et comment organiser ses fénérailles ? Mais qu'est-ce qu'on fait du sens de la vie, de l'âme ? C'est d'ailleurs ça,
- Speaker #0
c'est vraiment ça le livre, votre livre « Femmes tout au bord » . En fait, quand je disais « Femmes tout au bord » de quoi ? De la faim, c'est ça ? Et au fond, en accompagnant Faye... Vous réalisez ce que vous n'avez pas pu faire avec votre propre mère, non ? Oui, tout à fait. C'est ça l'idée, oui.
- Speaker #1
Elle est tombée dans le coma pendant 4-5 mois. A l'époque, on ne pouvait pas, c'était en 95, il était hors de question que des gamines aillent dans un hôpital à Clamart voir une femme inanimée sur son lit. Aujourd'hui, les choses seraient différentes parce qu'on questionne justement comment accompagner même des enfants face à la mort. Et parfois, voir une réalité vaut mieux que d'être dans cette espèce de déni un petit peu. On veut protéger les enfants et finalement, ça va les hanter toute leur vie. Moi, c'est quatre mois et demi. Je me dis peut-être que ma mère, en fait, au stade final du coma, elle s'accrochait parce qu'elle attendait qu'on vienne lui dire au revoir. Donc, c'est sûr que là, ça a été l'occasion. De toute façon, j'ai été démesurément déstabilisé et chagriné par la maladie et la mort de cette femme alors que je ne l'avais jamais vue.
- Speaker #0
Oui, c'est sûrement lié à ça. Non, mais c'est très beau tout ce que vous dites sur la fin de vie. Et c'est vrai qu'on a une lâcheté en fait, on a une lâcheté alors du coup soit il y a des gens qui sont pressés que ça s'arrête, soit rien n'est vraiment organisé pour en parler tout simplement et c'est très juste. Il y a dans ce roman un secret, il y a un secret. Alors est-ce qu'on dévoile le secret ? Ce n'est pas le but, ce serait spoiler la fin. Mais cette faille a aimé une femme, on ne peut rien en dire.
- Speaker #1
Si, si, on peut quand même dire que... Non, mais c'est quand même important parce que c'est ce qu'elle livre.
- Speaker #0
Elle vit avec un homme, mais elle a eu une histoire qui est très importante aussi pour son fils.
- Speaker #1
Elle a eu une vie conventionnelle et rangée de proviseur dans un grand lycée d'Aboukirki. Elle a eu cette vie maritale et familiale. Et finalement, dans les coulisses de son être, elle était démangée par un désir peut-être de vie sauvage. J'en parle beaucoup, vie sauvage, de vie intense, libre. par-delà les carcans, par-delà les attentes de la société et du système. Et cette femme, qui n'est pas du tout de la même génération que moi, c'est ça qui m'a énormément intéressée, c'est qu'à cette époque, et même l'époque de ma mère, il y avait tellement peu d'outils pour apprendre à se connaître, pour apprendre à déchiffrer ses désirs, et on pouvait avoir la tête dans le guidon, puis hop, cimetière, on n'en parle plus, et on était passé complètement à côté de sa vie. J'ai beaucoup de peine pour mes ancêtres femmes, et aussi les hommes, il ne faut pas croire qu'il n'y a que les femmes, les hommes aussi étaient broyés par la machine. ils allaient à la guerre, ils devaient rapporter de l'argent ils n'avaient pas le droit d'avoir accès à leurs sentiments à leurs émotions, à leurs sensibilités et je ne dis pas qu'on ne pouvait être que là-dedans mais en tout cas une vie qui passe à côté de ses désirs véritables et de son essence pour moi c'est quand même un gaspillage et c'est beaucoup ça que je questionne dans cette correspondance oui c'est comme si la mort était un rendez-vous avec soi où il faut faire le point et
- Speaker #0
en fait c'est idiot de le faire si tard le point Peut-être qu'on devrait faire des bilans un peu plus réguliers. Oui,
- Speaker #1
tout à fait, je suis d'accord.
- Speaker #0
Et ce n'est pas ça le rôle de la littérature ?
- Speaker #1
Si, si, tout à fait.
- Speaker #0
À la fois quand on écrit, mais aussi quand on lit.
- Speaker #1
Mais complètement. Non, je pense que quand on lit, bien sûr, de toute façon, on est des êtres de projection. On vit par procuration, on grandit par procuration. On ne va pas pouvoir vivre 36 000 vies, mais un livre qui est bien écrit nous procure une émotion et parfois même la sensation de s'être dépassé comme les personnages. Et donc, c'est hyper important de lire et de vivre par procuration. Ces victoires, ces accomplissements, ces bilans existentiels qui nous concernent tous.
- Speaker #0
Il y a une scène assez drôle dans Femmes tout au bord, où la narratrice regarde fixement un mec dans un bar. Vous faites ça ? Vous regardez fixement les mecs dans les bars quand ils vous plaisent ?
- Speaker #1
Quand ils bavent.
- Speaker #0
Oui ! Oui, c'était notre teaser cette semaine. Mais c'est pour ça. Parce que cette scène, elle m'a frappé. Donc, ça doit être embarrassant. Enfin, je ne sais pas. Vous regardez comme ça.
- Speaker #1
Vous n'avez jamais regardé fixement une femme dans un bar ?
- Speaker #0
Si, mais c'est illégal de faire ça. Vous savez qu'aux États-Unis, c'est considéré comme un eye contact. C'est une agression. Regarder quelqu'un droit dans les yeux qu'on ne connaît pas.
- Speaker #1
Oui, mais alors avec les lumières tamisées, la musique. Et puis bon...
- Speaker #0
Donc, c'est votre... C'est une méthode de rencontre ?
- Speaker #1
Pas du tout. Non, je fais un tout petit eye contact et j'espère que la personne va capter, comme beaucoup de personnes.
- Speaker #0
Oui, alors vous citez l'Astragal, c'est intéressant. C'est un roman d'Albertine Sarrazin, publié en 1964, où il y a cette phrase, « Oui, j'étais bourrée, mais j'ai quand même vu le cosmos. » C'est un livre qu'elle a écrit.
- Speaker #1
Ça, c'est moi qui l'ai écrit. Ah non, c'est vous, ça,
- Speaker #0
pardon.
- Speaker #1
Elle a écrit des phrases tellement sublimes, Albertine Sarrazin.
- Speaker #0
J'aimais bien cette phrase. C'est de vous, pardon, j'ai mélangé. Non mais, elle l'a écrite en prison à Frennes. Albertine Sarrazin était prostituée, délinquante, elle est morte à 29 ans. Qu'est-ce qui vous séduit chez cette espèce de vie complètement intense,
- Speaker #1
très constantée ? Le côté comète, feu follé. Si on parle du suicide, on est obligé d'évoquer tous les faufolés qu'on aime et qui peuplent la littérature.
- Speaker #0
Rieu La Rochelle, bien sûr.
- Speaker #1
Rieu La Rochelle a écrit un livre que j'adore qui s'appelle « Récits secrets » où il parle justement de cette fascination qu'il avait toujours eue pour le suicide, où il se mettait en condition presque de sa propre mort sous le lit. Il est très très beau ce court livre. Et Albertine Sarrazin, c'est une vie puissance, je ne sais pas, une vie au carré. c'est à dire que de toute une certaine Elle n'a même pas le luxe et le loisir de se poser les questions que nous on se pose un peu tous sur notre confort et elle est ailleurs dans une autre fréquence existentielle. Et je pense que ces gens-là, au même titre que les célébrités sont un peu des totems humains sur lesquels la masse projette énormément de rêves, mais personne n'aurait le courage d'être une célébrité parce que c'est écrasant. Karmiquement, on reçoit une énergie tellement écrasante. On pense que c'est génial d'être Rihanna, mais je pense que c'est insupportable.
- Speaker #0
On a reçu Charlotte Kaziragi qui parlait de ça.
- Speaker #1
Je pense que c'est insupportable et qu'il faut une grande intelligence émotionnelle, stratégique, et être extrêmement bien entourée. Mais au même titre que ces célébrités, il y a d'autres totems qu'on saisit. D'ailleurs, souvent, ça peut être des célébrités. Marine Landreau en a été un. C'est-à-dire des figures sur lesquelles on va projeter toute l'intensité de la vie que nous autres mortels plus pris dans le confort, on ne va pas oser vivre. On a besoin en fait, c'est des figures...
- Speaker #0
Albertine Sarrazin n'a pas choisi, elle a été...
- Speaker #1
Non, elle a été adoptée déjà par... Oui,
- Speaker #0
elle a eu une enfance terrible, c'était une spirale de... de violence...
- Speaker #1
Mais elle a vécu une très grande histoire d'amour, je ne sais plus comment il s'appelle, Mathieu, je ne sais plus, mais en tout cas ils sont enterrés ensemble, ils ont fait une cavale ensemble, et c'est une grande poétesse et j'aime énormément cette femme.
- Speaker #0
On passe au Je devine tes citations, Clarisse. Je vous rappelle, puisque vous connaissez l'émission, je vais vous lire des phrases de vous tirées de vos six livres. Je vais deviner le titre du livre dans lequel cette phrase a été publiée. On dirait qu'il m'aime pour ce que je suis, mais qui suis-je ?
- Speaker #1
C'était dans Défaire l'amour ?
- Speaker #0
Oui, Défaire l'amour, 2023, bien répondu. Est-ce que vous avez répondu à cette question ? Il m'aime pour qui je suis, mais qui suis-je ? Vous savez qui vous êtes aujourd'hui ?
- Speaker #1
Non, justement, j'essaye à chaque livre. Si, mais si, je pense avoir une...
- Speaker #0
Est-ce que chaque livre permet de se rapprocher de la réponse ?
- Speaker #1
Oui, voilà, exactement. Merci d'avoir si bien formulé.
- Speaker #0
Comme si on pelait un oignon.
- Speaker #1
Mais je pense qu'il n'y a pas vraiment... Moi, je crois au mystère qu'il ne faut pas percer. Je pense qu'on est des mystères ambulants, qu'à la fin, ce n'est pas comme si on allait tomber sur un... Ah, maintenant, j'ai compris l'énigme.
- Speaker #0
Et à ce moment-là, quick.
- Speaker #1
Voilà, exactement.
- Speaker #0
Une autre phrase de vous. Manquer d'une mère, c'est porter en soi, jusqu'à la tombe, une fêlure.
- Speaker #1
Les fillettes.
- Speaker #0
Les fillettes 2019. C'est marrant parce que ça fait encore un point commun avec Charlotte Kaziragi qui vient de publier un livre intitulé La Pellure. Il y a une épidémie de femmes fêlées en ce moment. Je ne sais pas ce qui se passe. Peut-on ? Alors je lui ai demandé, je lui ai posé cette question et la réponse était difficile. Peut-on écrire quand on va bien ?
- Speaker #1
Ah oui, moi j'ai besoin d'aller très bien pour écrire. De toute façon, j'ai besoin d'aller bien tout le temps.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Si je ne vais pas bien, je suis mal.
- Speaker #0
Mais vous voulez dire que vous n'arrivez pas à travailler ? Non,
- Speaker #1
non, non. Si je ne vais pas bien, il faut que j'aille dans la nature. Il faut que je fasse quelque chose. Il ne faut pas que j'aille... Comment dire ? Bien. Dans mon corps, en tout cas. Il faut que je me sente bien. Il ne faut pas comme ça. Non, non. Il faut vraiment que je me sente bien.
- Speaker #0
Mais écrire quand tout va bien...
- Speaker #1
Mais tout ne va jamais bien.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Ce n'est pas possible. Il y a toujours des trucs qui nous martèlent le cerveau, le cœur. Mais en tout cas, être bien... Dans son corps, oui.
- Speaker #0
Dans votre livre « Femme tout au bord » , il y a une phrase que vous dit la mère qui est malade. Elle vous dit « Prends soin de ta tristesse » . C'est quelque chose qu'elle vous a vraiment écrit. C'est très beau cette phrase.
- Speaker #1
Oui, pas vraiment. Non, non,
- Speaker #0
mais ça veut dire que vous êtes une bonne romancière. « Prends soin de ta tristesse » , c'est un peu votre moteur ?
- Speaker #1
Alors, comme je me méfie énormément de l'idée de la complaisance et justement de bercer un peu trop son mal-être, non, mais par contre, accueillir tout ce qui nous traverse et se dire que... D'ailleurs, c'est pour ça que le suicide est intéressant, parce que le lendemain peut aller bien. Et accueillir le côté complètement cyclique de la vie, de nos humeurs. On est quand même des êtres d'hormones, d'humeurs, de vagues à l'âme, la météo. Je veux dire, moi, j'ai l'impression qu'on est comme le ciel breton, quoi. Il faut être patient, quand même, avant de prendre des décisions radicales.
- Speaker #0
Ce que dit Salinger aussi, il dit « Les poètes prennent la météo personnellement » .
- Speaker #1
Ah c'est bien ça, vous êtes un grand fan de Salinger.
- Speaker #0
Ah oui j'adore. Autre phrase de vous, « Les gens blessés savent que... » « Rien ne dure » . Où avez-vous écrit ça ?
- Speaker #1
Eh bien dans « Femmes toutes à mort » . Non, dans « Écrire l'amour » . D'accord. Oui,
- Speaker #0
oui. Ouais. 2023. Donc là, dans le dernier, le titre pourrait être « L'amour dure cinq mois » .
- Speaker #1
D'ailleurs, je ne pense pas du tout que l'amour dure trois ans. C'est vous qui avez lancé cette idée-là ou c'était déjà…
- Speaker #0
C'était le titre d'un de mes livres. Mais c'est vous qui avez créé le concept de ça ? À l'époque, il y avait des études… scientifique, statistique et biologique qui disait qu'il y avait un changement au bout de 3 ans un changement justement hormonal donc vous avez écrit sur Istanbul New York, Paris, quelle est la ville des trois que vous préférez habiter ?
- Speaker #1
la ville de mon âme c'est vraiment Istanbul je l'adore et je l'adorais toute ma vie j'ai été appelée par cette ville sans raison rationnelle Euh... Paris, je déteste. Vraiment, j'y suis née et je ne peux pas tenir plus de 24 heures à Paris. Pourtant, elle est magnifique, mais je n'aime pas l'ambiance, je n'aime pas la tête des gens, je n'aime pas ma tête. Je deviens insupportable. Au bout de deux secondes, je suis agressée par n'importe qui. J'habite à Arles et j'adore Arles.
- Speaker #0
Ah oui, d'accord. Et pourquoi Istanbul ? Qu'est-ce qu'il y a à Istanbul ? C'est le mélange d'Orient, d'Occident, c'est le Bosphore, c'est...
- Speaker #1
Alors, le Bosphore était le premier mot qui m'avait captivée. Je voulais à tout prix... plonger dans ce mot. Je trouve même la sonorité magnifique. Et après, c'est tout. C'est l'histoire, c'est les strates d'histoire. C'est mélodieux. C'est sale et grandiose. J'adore.
- Speaker #0
Il y a des Ausha partout.
- Speaker #1
Les gens, je ne sais pas, c'est intemporel. Il y a plein de choses aussi insupportables parce que c'est une ville... C'est une dictature. Oui, en plus, tout à fait. Mais moi, j'ai tous mes meilleurs amis qui sont là-bas et que j'adore.
- Speaker #0
Alors, qu'est-ce que j'ai d'autre ? Il était une fois, dans un splendide palais sur les rives du Bosphore, une jeune femme qui s'apprêtait à poser une bombe.
- Speaker #1
De la bombe !
- Speaker #0
Première phrase du livre. Franchement, quand vous avez publié ce livre, bravo, parce que ça, c'est d'un classicisme. Il était une fois, dans un splendide palais sur les rives du Bosphore, une jeune femme qui s'apprêtait à poser une bombe. C'est une des meilleures premières phrases de roman.
- Speaker #1
Merci !
- Speaker #0
Mais vraiment, ça fait penser à Alexandre Dumas, tellement c'est... Et le dernier mot, une bombe.
- Speaker #1
Après, ça se casse la gueule.
- Speaker #0
Oui. C'est un peu le danger quand on fait une bonne première phrase. C'est qu'après, il faut maintenir le niveau. Mais vous y arrivez très bien. Donc, c'était une terroriste de luxe puisque ça se passait au Four Seasons d'Istanbul. Pourquoi ce choix ?
- Speaker #1
J'habitais à Istanbul à l'époque. Four Seasons,
- Speaker #0
ça m'étonnerait.
- Speaker #1
Non. Je m'incrustais dans l'hôtel pour me baigner dans la piscine. Parce qu'il n'y a pas de piscine municipale. en tout cas dans lequel on a envie d'aller.
- Speaker #0
Et vous, on vous tolérait ?
- Speaker #1
Ah bah ça, c'est un petit tip que je donne à tout le monde. Dans les hôtels de luxe, personne ne peut avoir l'outrecuidance de présumer que vous ne faites pas partie de l'hôtel. Même si vous arrivez habillé comme un clochard, vous pouvez être Johnny Depp. Donc on est un peu obligé de vous accueillir royalement. Et donc moi, j'arrivais pas du tout à... Donc en fait,
- Speaker #0
il faut avoir l'air arrogant.
- Speaker #1
Voilà, c'est une évidence. Donc moi, je mettais ma serviette au bord de la piscine, on m'apportait des cacahuètes. Je disais que je rendais visite à mes grands-parents dans la chambre 421. Et je lavais les cacahuètes et je faisais mes longueurs. Et je me suis dit, tout le monde pourrait arriver à faire ça. Et pourquoi pas poser une bombe ? C'est comme ça que l'idée est née.
- Speaker #0
Oui, alors Clarisse Gorokoff est une romancière. Il ne faut pas suivre à la lettre tout ce qu'elle dit. Ne vous suicidez pas immédiatement. Ne posez pas des bombes. C'est interdit. Autre phrase de vous. La vie nous écrase. C'est tout.
- Speaker #1
Défaire l'amour. Défaire l'amour.
- Speaker #0
Non, c'est dans Iris en feu.
- Speaker #1
Ah, ouais.
- Speaker #0
Iris en feu, c'est votre livre sur le dernier amour de Van Gogh.
- Speaker #1
Ouais, je l'adore ce livre. Parce que je l'ai écrit avec le grand expert de Van Gogh, qui est un type génial, Wouter van der Wijn. Et j'adore Van Gogh. Et c'est une très belle histoire comme on s'est rencontrés. J'habitais à Auvers-sur-Oise. Et j'allais tous les matins pendant le confinement sur la tombe de Van Gogh, qui est magnifique de sobriété. Il est enterré avec son frère Théo. Les deux tombes sont recouvertes de lierre. Et j'ai eu cette espèce de vision un peu chamanique. Vous avez pensé que je suis hyper new age. Mais je me suis dit, je crois que dans une vie antérieure, j'ai vécu une histoire incroyable avec Van Gogh. C'était une prostituée. Et ce qui est drôle, c'est que maintenant, j'habite à Arles, dans le quartier des prostituées que Van Gogh fréquentait. Donc, il y a quand même un truc. Et en plus, je ne vis pas à Arles à cause de Van Gogh. J'ai vécu à Auber-sur-Oise, pas à cause de lui. Maintenant, à Arles, j'ai passé les deux premières années de ma vie à Montmartre, à côté de là où il était, donc Van Gogh Forever.
- Speaker #0
Vous ne parviendrez jamais à écrire sur autre chose que l'amour.
- Speaker #1
L'amour et la mort.
- Speaker #0
Oui, j'ai l'impression. Une dernière phrase. Ah ça c'est un piège. On passe sa vie à rabâcher.
- Speaker #1
C'est un piège parce que c'est quoi ? C'est sur Instagram ?
- Speaker #0
C'est pas de vous, c'est une phrase de Duras. Dans l'amant de la Chine du Nord.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Enfin non, pas dans, mais... Bien sûr, à propos de l'amant de la Chine du Nord, Duras a dit dans un entretien, on passe sa vie à rabâcher. Le barrage contre le Pacifique et l'amant vont ressortir en pléiade bientôt. Et je sais que vous aimez beaucoup. Mais le point commun entre Duras et vous, c'est peut-être, pas que vous rabâchez, mais que vous ne sortez pas de cette enfance. Elle, c'est l'Indochine et vous, c'est cette enfance.
- Speaker #1
Oui, dans les fillettes, pour me citer, parce qu'on est là-dedans.
- Speaker #0
Là pour ça.
- Speaker #1
Dans le préambule, je dis cette phrase, j'écris « l'enfance est une atmosphère » et cette phrase a beaucoup parlé aux gens. Et je pense que c'est plutôt l'atmosphère, que l'enfance, je pense que tout est atmosphérique, mais que l'enfance c'est particulièrement, parce que c'est une première fois, les odeurs, les humiliations, les joies, les gaietés, c'est impossible de ne pas, c'est notre matrice, c'est impossible de ne pas. Et je pense que la vie adulte n'est qu'une tentative de... De comprendre cette enfance, de la sublimer, de rejouer des sens... Bon, et puis, oui, bien sûr, oui.
- Speaker #0
Ça, c'est vrai, quand on se reproduit, ce qui est mon cas, on revit à travers l'enfance de ses propres enfants, on revit les premières fois. Et ça, c'est vrai que c'est assez... Je suis frappé par ça en ce moment. Je vois qu'ils vivent des choses et du coup, je revis mes premières fois. Bref. Duras dit aussi, j'ai toujours vécu le réel comme un mythe. Je me demandais si cette absence de la mer, c'était votre mythe fondateur et si vos romans n'étaient pas aussi une tentative de création d'un mythe à chaque fois. Comme ça, cette personnage d'Américaine qui vit au Nouveau-Mexique, comme vous voyez, côté Ulysse et Pénélope.
- Speaker #1
Oui, tout à fait. C'est vrai qu'il y a d'où aussi les références cinématographiques. Il faut faire attention à ce que le mythe n'efface pas la personne, justement, et sa fragilité. C'est pour ça que j'adore Cassavetes, c'est que ses personnages... extrêmement fragiles, toujours sur un fil, mais ils ne sont jamais mythifiés, plastifiés. Et ça me fait de la peine parfois pour Marie-Hune Monroe. C'est pour ça que j'ai adoré le livre « Dernière séance » de
- Speaker #0
Chachébert. Vous avez reçu sa fille il y a peu de temps.
- Speaker #1
Parce que je pense que c'est très dangereux de, ça ne se dit pas de plastifier, mais vous voyez ce que je veux dire, de rendre, voilà, d'enfermer dans des espèces de mausolées où finalement l'être humain n'existe plus.
- Speaker #0
Oui, mais quand vous écrivez... Des histoires qui sont des histoires simples, on a l'impression que vous mythifiez les choses, les endroits, les décors, les paysages, tout. Mais c'est peut-être normal quand on écrit.
- Speaker #1
Mais c'est Pessoa qui disait qu'on écrit parce que le réel ne suffit pas. Alors moi je pense que le réel est amplement suffisant si on sait le regarder, parce qu'en fait, même si on est tétraplégique, ce que je souhaite à personne, on est coincé comme ça, il suffit qu'on regarde, on bouge notre regard et... Par exemple, qui a peint ce tableau-là ? Et on rentre dans une histoire. Tiens, l'invention de la lumière par un truc... Le monde est plein de détails dans lesquels il y a beaucoup d'histoires, beaucoup de parcours. Mais c'est... Comment il s'appelle ? Grimaldi. Un philosophe, Nicolas Grimaldi, qui a écrit Le Traité des Solitudes, qui est un de mes livres préférés. Et il parle énormément... D'ailleurs, je crois que Charlotte Kaziragi le cite souvent aussi. Ça devait être son professeur de philo. Il parle énormément de ça, en fait. Qu'est-ce que le réel et l'imaginaire ? Et je trouve que cette question est fascinante parce que les deux doivent se rencontrer. On ne peut pas rester que dans le réel, sinon ce serait... Mais on ne peut pas non plus mythifier le réel en considérant qu'il ne suffit pas et qu'il faut à chaque fois l'enjoliver ou l'embellir.
- Speaker #0
Mais vous, vous cherchez... Vous voyez ce que je veux dire ? Vous faites de l'autobiographie fictive. Vous n'êtes jamais allé jusqu'à l'autobiographie complète. Bonjour, je m'appelle Clarisse. Ce matin, je me suis réveillé, j'ai bu mon café, etc. Vous ne faites pas ça. Vous ne faites pas autre chose, c'est ça que je veux dire. Vous essayez de mythifier le réel.
- Speaker #1
J'écris une autobiographie un peu dans ce style depuis des années. Peut-être que je la publierai quand je me suiciderai.
- Speaker #0
C'est horrible. Non, arrêtez, vous me faites peur. Mais je comprends pourquoi vous parlez de la mort. Je pense que c'est parce que vous n'aimez pas le small talk. Et donc, la proximité de la fin, elle nous débarrasse du small talk. On y va.
- Speaker #1
Moi, j'adore la vie. Je pense que ce livre, les retours que j'en ai C'est que ça parle beaucoup plus de la pulsion de vie Et de l'élan vital que de la mort au final Moi je ne suis pas du tout dans une espèce d'idéalisation de la mort La mort est ce qu'elle est, elle nous prend tous au nez Et je trouve ça dommage en fait Qu'on fasse semblant d'être immortel Parce que si on parlait un peu plus de manière légère De cette mort qui est notre condition première Et bien on vivrait les choses de manière Pas que intense Plus riche
- Speaker #0
Tant défaire l'amour Ce qui m'avait beaucoup plu, vous en souvenez C'était que Merci. C'était une héroïne qui n'était pas victime, qui était plutôt un don juant au féminin, à la Brigitte Bardot. Alors comme Brigitte Bardot vient de nous quitter, encore une morte, je me disais que peut-être vous aviez un commentaire à faire. sur cette figure. C'est drôle,
- Speaker #1
vous lisez dans mes pensées, parce qu'au moment où j'ai dit on devrait moins se considérer immortel, après la mort de Brigitte Bardot, je suis tombée sur une vidéo d'elle où elle disait moi la mort me terrifie. Et elle dit quand même, elle dit ça me terrifie mais c'est dommage qu'on n'en parle pas. Elle dit c'est complètement idiot de se croire immortel. Elle dit moi j'y pense tous les jours et ça n'empêche pas de vivre une vie très...
- Speaker #0
Même au contraire, d'y penser tous les jours rend plus vivant.
- Speaker #1
Bien sûr, bien sûr. Oui, tout à fait.
- Speaker #0
Le questionnaire de Bec Bédé est absolument passionnant et culte. Est-ce que vous êtes prête ? Vous avez reçu les questions ? Préparez vos réponses. Pas trop, mais bon. Attention, on y va. Pourquoi un jeune devrait-il lire votre livre au lieu de scroller sur TikTok ?
- Speaker #1
Parce que la grâce. Non pas que mon livre, ça soit la grâce, mais...
- Speaker #0
La prétention de cet invité. Non, non,
- Speaker #1
la grâce dans le sens... Dans un livre, on a plus de chance de... de vivre des épiphanies. TikTok, je ne comprends pas TikTok, rien que le nom. Mais parce qu'il se passe quelque chose, on rencontre, on rentre quelque part. Et en fait, quand on est lecteur, on est acteur. Quand on est sur TikTok, on s'anéantit.
- Speaker #0
C'est ça. Que savez-vous faire que ne sait pas faire ChatGPT ?
- Speaker #1
Mourir.
- Speaker #0
Ah oui, ah oui. Parce que Chad GPT,
- Speaker #1
je pense qu'il ne voudra jamais mourir.
- Speaker #0
Chad GPT meurt à chaque fois qu'il y a une panne de batterie.
- Speaker #1
Oui, mais il va phagocyter d'autres intelligences artificielles, il va tout faire, c'est ce qui est terrifiant. Il n'aura jamais l'humilité de mourir, il ne voudra pas mourir. L'extermination, ça va être sa grande peur, comme à nous tous.
- Speaker #0
Vous n'avez jamais eu peur en l'écrivant que votre livre ne serve à rien ?
- Speaker #1
Non, moi j'aime bien les choses qui servent à rien, les êtres qui servent à rien. Oui, je trouve que c'est génial de servir à rien, ça veut dire qu'en fait on existe pour la contemplation, pour le bonheur d'exister.
- Speaker #0
Pensez-vous qu'un écrivain doit être gentil ?
- Speaker #1
Je pense qu'il doit être bon dans tous les sens du terme. Bon quand on fait les choses et quand on existe à moindre des choses de vouloir être bon. Donc bon avec son cœur, bon avec son esprit. Je ne supporte pas les gens qui utilisent la méchanceté pour montrer qu'ils sont intelligents. Et je trouve qu'il y en a beaucoup dans la littérature. Et ça m'énerve parce que je trouve que c'est plus facile d'avoir l'air intelligent avec la méchanceté qu'avec la gentillesse. Moi j'adore Charles Julliet, il est extrêmement bon. Et c'est, j'aimerais que...
- Speaker #0
Au sens de bonté, oui.
- Speaker #1
Bonté, mais c'est pour ça que c'est un bon écrivain, parce qu'il est bon.
- Speaker #0
Je dirais quand même que le pessimisme rend parfois les phrases plus étincelantes que l'optimisme.
- Speaker #1
Mais ça c'est différent, le pessimisme bien sûr, tout à fait, j'adore Suran, j'adore, bien sûr, mais on peut être pessimiste et fondamentalement bon.
- Speaker #0
Et bon, oui. Qu'est-ce qui vous plaît le plus dans le fait d'être une écrivaine ? La solitude, la folie, la pauvreté ?
- Speaker #1
Ha ! La pauvreté vient sur la grande précarité. Non, mais on peut se demander quelle est la poule et l'œuf, parce que peut-être que j'avais une telle tendance à la solitude. J'adore être seule, mais j'aime bien aussi voir les gens, mais 45 minutes max, ou alors il faut beaucoup d'alcool. Mais la solitude, c'est parfait quand on est écrivain, sauf au moment de la promotion, parce que c'est quand même une manière d'être seule géniale, je trouve. On ne s'ennuie jamais.
- Speaker #0
En écrivant ?
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Et là, par exemple, vous êtes en tournée promotionnelle. C'est pénible ?
- Speaker #1
Non, parce que j'ai aussi un côté, on est des êtres multiples, et j'ai aussi un côté, pas mondain, j'aime pas ça, mais vibrionnant et parfois par petites touches, comme ça, comme des shots. Je trouve ça très agréable, surtout avec vous.
- Speaker #0
Avez-vous déjà écrit en état d'ivresse ?
- Speaker #1
Non, pas du tout. Alors là, pas du tout. En état d'ivresse, je suis bonne à rien.
- Speaker #0
Que pensez-vous de la critique littéraire ? Est-ce que c'est un mal nécessaire, une perte de temps ?
- Speaker #1
Alors là, c'est peut-être mon côté un petit peu bisounours. Je pense que quand on prend la peine de... de lire quelque chose, de regarder une œuvre, et en plus de dire, je vais convoquer mes neurones pour en parler, il vaut mieux que ça soit pour en dire des choses qui donnent envie aux gens. Enfin, moi, il y a plein de choses que je n'aime pas, et hop, on passe à autre chose. Et puis, ce n'est pas la peine d'utiliser de l'énergie pour en parler, pour démolir quelque chose qui pourrait toucher d'autres personnes.
- Speaker #0
Mais vous, vous en lisez ? Quand on écrit sur vous, vous lisez ?
- Speaker #1
Je suis contente, j'ai envie d'avoir une pleine page dans le monde des livres, et j'étais vraiment très heureuse.
- Speaker #0
C'est formidable !
- Speaker #1
Oui, je ne sais pas, les bonnes critiques, mais les mauvaises, non. Quel est l'intérêt ?
- Speaker #0
Fantasmez-vous sur J.D. Salinger qui n'a jamais donné d'interview de sa vie ?
- Speaker #1
Je respecte beaucoup l'anonymat, les gens qui savent préserver l'anonymat, alors que tout le monde les harcèle, comme les Daft Punk, comme j'aime beaucoup ces figures-là, de la discrétion.
- Speaker #0
Un roman doit-il réparer le monde ?
- Speaker #1
Je pense qu'il doit donner voix, je pense qu'il doit élargir le monde, je pense qu'il doit créer des... des passerelles, donner envie aux gens d'aller trouver ce qu'il y a vraiment en eux d'intéressant à vivre et à faire connaître. Mais réparer, je ne sais pas, on entend beaucoup cette expression.
- Speaker #0
Pour ça, ça m'énerve.
- Speaker #1
Oui, oui.
- Speaker #0
Quel est votre chef-d'œuvre à vous, votre meilleur livre ?
- Speaker #1
Je pense que tout le monde répond ça, il n'est pas encore...
- Speaker #0
Oui,
- Speaker #1
c'est ça. Non, personne,
- Speaker #0
non, c'est la première fois.
- Speaker #1
Il n'est pas encore écrit. Mais j'espère que je n'aurai pas trop de chefs-d'oeuvre non plus, parce que c'est comme avoir des enfants à en préférer un.
- Speaker #0
Oui, oui.
- Speaker #1
Je les aime tous avec leur maladresse.
- Speaker #0
Oui. Êtes-vous une ouin-ouin ?
- Speaker #1
Ça veut dire quoi ?
- Speaker #0
Eh bien, c'est l'expression qu'on emploie un peu pour qualifier les gens qui se plaignent, qui se lamentent.
- Speaker #1
Est-ce que vous pensez que je suis une ouin-ouin ?
- Speaker #0
Non, je ne crois pas. Moi, je ne suis pas du tout. Je pense que vous... plaigniez, mais avec discrétion et style. Le but de la littérature... Ah ça, c'est pour vous, ça. Le but de la littérature n'est-il pas de mentir sans se faire prendre ?
- Speaker #1
C'est de vous cette citation ? J'adore, il y a un côté espiaque des joueurs et ils doivent se dire qu'est-ce que la vérité ? Je suis une très mauvaise menteuse dans la vie de tous les jours, parce que ça se voit comme... J'ai essayé une fois aussi de voler dans un magasin à 15 ans. Je suis allée voir le vigile en lui demandant où était le vernis pour me le mettre dans la poche. Il a tout de suite compris que j'avais volé quelque chose. Et pareil pour le mensonge, je suis une piètre menteuse. Donc peut-être que j'utilise un peu le dispositif de la littérature pour mentir en toute...
- Speaker #0
Égalité.
- Speaker #1
Voilà.
- Speaker #0
Qui est le meilleur écrivain français vivant ?
- Speaker #1
Je viens de faire un post sur lui ce matin, il s'appelle John Jefferson Sell.
- Speaker #0
Ah ça alors !
- Speaker #1
Je l'adore, je trouve que c'est un styliste incroyable et on pourrait qualifier son écriture d'exigeante, mais je trouve que c'est justement nécessaire de remettre de l'exige. Il a un nouveau roman qui sort là. La matière humaine et qui est sublime.
- Speaker #0
Et qui se passe que dans les boîtes de nuit. Oui,
- Speaker #1
il fait parler la drogue, c'est vraiment, c'est sublime.
- Speaker #0
Je vais lui faire signe, très bien, formidable. Et le meilleur écrivain de la planète.
- Speaker #1
De la planète ? Vivant. oui ah waouh oui dans les 20 ans je ne sais pas cherchez cherchez parmi les auteurs espagnols allemands j'avais beaucoup aimé Manuel Villas hors dessin ah oui j'avais été vraiment dit que c'était un de mes livres préférés c'est
- Speaker #0
splendide Manuel Villas bon bah merci beaucoup merci Clarisse Gorokoff on frappe à la porte ça doit vouloir dire que je dois partir oh un monsieur qui vient d'arriver entrez entrez entrez Merci. mais qui c'est ? venez,
- Speaker #2
venez venez bonjour mesdames regardez qui est là vous le voyez ou pas ?
- Speaker #1
regardez qui est arrivé mais c'est vous comment ça moi je comprends rien je me mets où ?
- Speaker #0
merci beaucoup lisez Femmes tout au bord de Clarisse Gorokoff chez Actes Sud bonsoir