- Speaker #0
Marie-Hélène Laffont, bonsoir et bienvenue chez La Pérouse pour une conversation sur votre onzième roman, Orchans, lié chez Boucher-Chastel. Je suis très honoré de vous recevoir car je ne pense pas qu'il existe deux auteurs aussi diamétralement opposés que nous, en apparence en tout cas, et on va explorer si c'est vrai ou faux. Mais vous incarnez une littérature de terroir ou du monde rural, paysan, champêtre, bucolique, choisissez le mot qui vous plaira. Et en réalité, je ne suis pas certain que ce soit vrai, parce que vous écrivez sur un monde qui disparaît.
- Speaker #1
Je ne suis pas certaine, en effet, que le mot terroir, par exemple, que vous avez utilisé, répondre vraiment à... Aux intentions qui sont les miennes, mais j'ai peu d'intentions. Je n'ai que de l'expérience, de la ténacité et du faire. Mais le monde terroir, par exemple, je ne le reconnais pas du tout.
- Speaker #0
Non, mais l'univers des livres de Marie-Hélène Laffont n'est pas tout à fait le mien. Par exemple, il n'y a pas beaucoup de discothèques, à ma connaissance, dans vos livres.
- Speaker #1
Non, en effet.
- Speaker #0
Peu de drogues, non pas du tout. Assez peu de prostituées russes.
- Speaker #1
Pas de prostituées russes, non. Et un rapport à la représentation de l'acte sexuel, par exemple, qui n'est pas le même que le vôtre. Ça, c'est sûr.
- Speaker #0
Alors, ce livre-là, Orchand, qui est un titre cinématographique, c'est une ellipse, en fait. Ce livre est l'histoire d'une ellipse. C'est vraiment une figure de style littéraire, mais aussi visuelle.
- Speaker #1
J'ai eu grand peine à trouver ce titre. Il est venu tard, mais quand il est venu, quand il a surgi, j'ai senti monter derrière lui toutes sortes d'acceptions, dont celles que vous venez de dire et beaucoup d'autres. Le livre en lui-même, de toute façon, est construit par ellipse, puisqu'on a 50 ans d'une vie en 10 tableaux et de vastes morceaux de temps qui tombent dans les abîmes du silence.
- Speaker #0
Et ça, vous le faites souvent. C'est votre marque de fabrique d'aller... Au fait... De tableau en tableau, comme un peintre.
- Speaker #1
Alors, de tableau en tableau, comme un peintre, je dis volontiers que j'eusse aimé écrire comme un peintre ou être peintre. En revanche, le rapport au déroulement chronologique des faits est différent d'un livre à l'autre. La matière s'articule différemment. Le rapport avec le temps, le jeu avec le temps. Parce qu'écrire, c'est toujours jouer avec le temps. C'est à la vie et à la mort. Ce jeu-là... Il se déploie, je l'espère, selon des figures que j'aimerais, afin que je qualifie volontiers de chorégraphiques, qui sont différentes d'un livre à l'autre.
- Speaker #0
Parce qu'au fond, ce que vous voulez, c'est que le lecteur écrive le livre autant que l'auteur, non ?
- Speaker #1
Je donne du travail au lecteur, ça c'est certain.
- Speaker #0
Vous devriez lui rembourser une partie du prix de vente ?
- Speaker #1
Peut-être, on va y songer avec son éditeur. Je vais faire cette proposition qui est intéressante, que je vous remercie de m'avoir soumise, on ne regrette pas d'être venu. Mais en tout cas... Oui, le lecteur, il ne faut pas le prendre pour un imbécile. Je publie des livres depuis 25 ans. Depuis 25 ans, je donne du travail au lecteur. On pourrait dire que les livres ne sont ni faits ni à faire puisqu'il reste du travail à faire pour le lecteur.
- Speaker #0
Comme un puzzle.
- Speaker #1
Comme un puzzle. Habiter les blancs, habiter les silences, s'arranger à sa façon. Et si le lecteur n'est pas captif, s'il n'est pas content, si ça ne lui convient pas, il va voir ailleurs. Chez Frédéric Becbélé, par exemple.
- Speaker #0
Mais peut-être que chez moi, il y a pas mal d'ellipses aussi, finalement. Notamment, la nuit, il y a des trous, il y a des... Il y a des blancs. Il y a des oublis.
- Speaker #1
On perd le contrôle.
- Speaker #0
Oui. Bon, ce qui compte chez un écrivain, vous le savez comme moi, c'est la forme. Michon, qui est votre saint patron, que j'ai eu l'honneur de recevoir deux fois, enfin, c'est plutôt lui qui m'a reçu chez lui, dans la Creuse, plaisante beaucoup sur sa réputation d'écrivain rural, provincial. Alors que lui aussi, c'est surtout un style, un style sensuel, parfois comique. Et au fond, c'est exactement la même chose avec vous. Pourquoi est-ce que, même si vous écrivez beaucoup sur le Cantal, presque exclusivement sur cette région, vous n'en avez pas marre de cette étiquette-là d'écrivain de la province ?
- Speaker #1
Je m'en fiche des étiquettes. J'ai la grande chance d'avoir commencé à publier tard. de n'avoir jamais dépendu pour vivre des succès ou des insuccès de mes livres. Et les étiquettes, si elles peuvent parfois m'irriter superficiellement, ne m'atteignent pas. J'essaie de faire ce que j'ai à faire et ça suppose déjà de rassembler toute mon énergie, de bander tous mes arcs. Donc le reste, j'ai envie de vous dire, les chiens à bois, la caravane passe. Et les trompettes de la renommée, enfin on sait ce qu'il en est. Ça ne veut pas dire que je sois une sorte de créature caparasonnée d'acier inoxydable. Non, mais... Quand je suis au travail d'écriture, c'est ça qui compte et c'est ça qui m'emporte. Et vous l'avez dit, au centre du terrain, la mêlée au centre du terrain. La mêlée, c'est la mêlée textuelle, c'est l'affaire de la langue. Et si j'ai élu comme saint patron des écrivains vivant Pierre Michon, c'est parce qu'il est, ce que j'appelle, un aventurier ou un travailleur de la langue, du verbe. Après Flaubert et avant d'autres et après beaucoup d'autres et avec beaucoup d'autres.
- Speaker #0
Mais vous, comment définiriez-vous votre style ? Classique ? Alors, on a parlé des ellipses. Est-ce que c'est pas aussi cette opposition entre une langue très classique qui décrit l'irruption de la modernité ? Dans une France profonde, les choses changent et vous sauvez ces choses avec la langue. Est-ce que je…
- Speaker #1
J'inscris une trace. Je suis à côté de la plaque ou pas ? Vous voyez, sauver, c'est beaucoup.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Sauver, c'est messianique. Oui. Voilà. Vous savez, c'est comme le verbe créer. Voilà. Les écrivains, les artistes sont des créateurs. Ça sent la genèse quand même. C'est un peu surfait.
- Speaker #0
Les gens qui disent un livre m'a sauvé la vie. Non, un sauveteur t'a sauvé la vie. Oui,
- Speaker #1
mais comment dire ? La matière qui pour moi s'impose comme matière à écrire, c'est celle du lieu et du milieu d'où je viens. C'est très banal. Il se trouve que j'y suis née à une époque. C'était différent à mon avis 30 ans plus tôt ou 30 ans plus tard. Mais j'y suis née à une époque où tous les toxins sonnaient en même temps. On est les derniers indiens, etc. Quand on grandit avec les écoutilles un peu ouvertes, dans un milieu comme celui-là, où on vous dit constamment « c'est fini » , on va se crever la gueule ouverte, grosso modo. Si vous, ce qui était mon cas, vous avez le goût de la langue et envie de la malaxer, il y a une sorte d'emboîte. Certement, j'ai presque envie de vous dire, la question du choix de ce que j'allais écrire, la question du sujet par exemple. Jamais de la vie j'ai cherché un sujet. Qu'est-ce que ça veut dire ça ? Je suis débordée de cette matière. Alors, la sauver, non. En inscrire une trace. La trace la plus juste possible. Au sens, ça c'est Pierre Bergogneau qui m'a un jour écrit au sujet de Joseph, un de mes livres, que c'était un monument de justice et de justesse. Oh, il est gentil. Ça, j'avoue que je ne dis pas ce qu'il est gentil, mais ça m'a... Voilà, par exemple, vous voyez un écho qui m'a glitché. Et c'est ça que j'essaie de faire finalement. Donc, inscrire une trace, on sait que c'est très fugace. On sait que c'est sujet à interprétation, etc. Mais moi, j'en suis là. Et par ailleurs, si je peux me permettre, il n'est pas tout à fait exact de dire que mes livres sont des livres du monde paysan, du monde de la terre, etc. Ils le sont, mais dès mon troisième livre, il y a une sorte d'opposition comme ça et de pulsation presque vitale qui s'instaure entre le monde d'où je viens et celui dans lequel, vous l'avez fait remarquer, celui dans lequel je vis depuis que je n'ai plus 18 ans. Donc, ça fait longtemps.
- Speaker #0
C'est même cette tension qui est intéressante. C'est là, dans le livre, la narratrice. Une des héroïnes s'appelle Claire. Elle quitte le Cantal pour aller à Paris, étudier, puis elle devient professeure. Vous avez été prof de français toute votre vie, à Paris, dans le XIVe, si je ne me trompe pas.
- Speaker #1
J'ai terminé dans le XIVe à côté de la prison de la santé. Vous voyez ?
- Speaker #0
Vous n'êtes plus parisienne, finalement, que pas mal de parisiens. Et puis d'ailleurs...
- Speaker #1
Parisienne d'adoption.
- Speaker #0
Les parisiens, d'ailleurs, sont souvent tous d'anciens provinciaux qui sont montés à la capitale.
- Speaker #1
Montés en graines, moi, je dis volontiers.
- Speaker #0
Et ce qu'il y a d'intéressant, c'est que... Cette tension, vous la comparez à celle du frère de Claire, Gilles, qui lui va rester toute sa vie dans la ferme pour continuer le travail de ses parents. Ils ont 11 mois d'écart. Et alors, il y a beaucoup de choses qui sont très, très drôles. En fait, c'est ça que je voudrais dire aussi, c'est que Marie-Hélène Laffont, comme Pierre Michon, vous avez beaucoup d'humour. J'adore la scène où les deux enfants vont au catéchisme en apnée parce que la personne qui fait le catéchisme... puent tellement de la gueule qu'ils sont obligés de s'empêcher de respirer.
- Speaker #1
Ils disent qu'elles puent du goulot. On ne va pas jusqu'à employer le mot gueule parce que ce serait irrévérencieux à l'endroit de la famille de cette nini, qui est issue d'une famille de notables. Elle a un frère notaire et deux soeurs propriétaires de ferme. Donc on emploie le mot goulot, qui est moins désobligeant que gueule. Parce qu'il est moins animal, vous voyez. Mais bien évidemment que c'est de ce côté-là qu'on va chercher.
- Speaker #0
D'ailleurs, elle ne pue pas que du goulot. J'ai l'impression qu'il y a une allusion à un moment où elle sent aussi d'ailleurs.
- Speaker #1
C'est-à-dire qu'elle émet des... Sa digestion est bruyante. Mais on ne va pas jusque à la dimension scatologique. Non. Elle émet des bruits de ventre. Et Gilles a le sentiment d'être seul à les entendre. Alors, ce que vous dites là sur l'humour... Dès mon troisième livre, qui est pourtant, je n'hésite pas à dire, le pire, sur la photo. C'est un livre insensé de violence. Alors là, l'ellipse à la puissance 100 000. Dès ce troisième livre... Il m'est arrivé, cette aventure merveilleuse et étrange, de faire une lecture en librairie et d'entendre les gens rire en écoutant la lecture. Et j'ai presque envie de vous dire, ça m'a fait beaucoup de bien, ça m'a beaucoup détendu. Je ne cherche pas l'humour, évidemment, parce que si on se mal cherche, c'est terrible. Mais je sais que par moments, on peut en rire, on peut aussi en rire.
- Speaker #0
Oui, il y avait beaucoup dans un des livres qui... Vous, le plus séduit chez Michon, c'est Lévi-Munuscule, je suppose, son premier. Et là aussi, il y a beaucoup d'humour. Il y a peut-être une différence principale entre vous, c'est que vous n'avez pas le même âge. Et que par exemple, chez vous, les paysans, ils ont la télé.
- Speaker #1
Il y a aussi une autre différence, si je puis me permettre, c'est que c'est un homme et pas moi. Et à mon avis, ça fait une énorme différence. Mais vous avez raison, la question de la génération, il est de la génération qui m'a précédé, disons. Il est, si je ne m'abuse, en 1945, je crois. Voilà. Et d'ailleurs, c'est aussi le cas de Pierre Bergouniou et de Richard Millet, qui sont ce que j'appelle les trois points de mon triangle des périodes fondateurs, du point de vue de la littérature en train de se faire, des contemporains. Et les trois appartiennent à une génération précédente, qui précède la mienne d'une part, et les trois sont des hommes. Et les trois ont au minimum une génération intermédiaire entre le socle paysan et eux. C'est Pierre Michon qui est le plus proche du socle. paysans puisque ses grands-parents étaient paysans et ce sont ses parents, père et mère, qui étaient instituteurs. Mais ça fonde, si vous voulez, cette détermination sociologique, fonde quelque chose dans le choc qu'a été pour moi la découverte de ces écrivains. Elle n'épuise pas tout, mais ça signifie évidemment beaucoup.
- Speaker #0
Vous vous êtes dit, il y a peut-être encore quelque chose à creuser que moi j'ai vécu ou que j'ai vu et pas eux. Cette chose, c'est peut-être aussi la disparition de ce monde. Plus que, c'est-à-dire que, même si Richard Millet, oui, dans la gloire des pires, mais en fait, vous racontez la différence là, entre ceux qui sont partis et ceux qui sont restés. Donc, c'est plus un livre sur la liberté, non ?
- Speaker #1
L'invention de soi. Mais le livre sur l'invention de soi, vous voyez, à partir d'une matière semblable à celle qui nourrit Orchand, ce serait plutôt ce livre que j'ai publié en 2012 qui s'intitule « Les pays » . On voit au fond une variante de cette même Claire, mais on la suit pour le coup à Paris. Qui s'appelle Claire aussi. Elle s'appelle Claire. Et là, on ne la suit pas à Paris. On est tantôt dans son flux de conscience à elle, tantôt dans son flux de conscience à lui, mais toujours à la ferme. Justement, le monde qui est celui de cette vie qu'elle s'est construite, qu'elle a inventée à Paris, reste hors champ.
- Speaker #0
Oui, mais alors, comment travaillez-vous précisément ? Parce que... Donc, ce sont dix tableaux. Ça veut dire que vous avez un souvenir, que ce souvenir, après, vous allez, comme une fine dentelle, le décrire avec précision, comme si vous habitiez dans ce souvenir qui est un instant. Et puis ensuite, tac, on passe à un autre instant et un autre. Et il y en a dix. C'est comme une expo. En fait, on visite une expo dans une galerie.
- Speaker #1
Une galerie.
- Speaker #0
Qui est votre cerveau.
- Speaker #1
Alors, j'espère que c'est plus qu'une galerie, mon cerveau. Il faudrait que ce soit un vaste musée. Bon, mais, alors, par exemple, pour un livre comme celui-là, vous voyez, je n'ai pas écrit les tableaux dans l'ordre chronologique.
- Speaker #0
Ah tiens !
- Speaker #1
Non, j'ai pensé très tôt, au début du chantier, que si j'allais au bout, je les déroulerais dans l'ordre chronologique, ce qui ne va pas forcément de soi, parce que dans l'histoire du fils, par exemple, on est loin de la chronologie. On est d'accord.
- Speaker #0
Les pièces du puzzle étaient particuliers.
- Speaker #1
Voilà, tandis que là, je savais qu'on irait de quatre. ans à 8 ans à 55 ans mais sans faire de détour en revanche je ne les ai pas écrit chronologiquement je les ai écrits je dirais par pulsions de sensations donc c'est très proche de ce que vous venez de dire c'est à dire que je pars toujours d'un noyau qui est souvent un moment la neige par exemple l'avant dernier tableau la neige voyez l'odeur de la neige la tente de la neige, ce que la neige durcit, fait au corps quand on a 60 ans et qu'on a peur de tomber. Vous voyez, tout un lot de sensations très crues, comme ça, très élémentaires, liées à la neige. Et ça, c'est le noyau autour duquel prolifère le récit de ce tableau, par exemple, qui est un tableau tardif. Ils ont largement plus de 50 ans tous les deux.
- Speaker #0
Vous procédez par contraste ? Vous dites, tiens, puisqu'il y a la neige là, après, il va y avoir un retour vers le frère ?
- Speaker #1
Alors... Par exemple, je fais attention aux saisons.
- Speaker #0
Ah oui, oui.
- Speaker #1
Voilà. Et il y a l'hiver. L'hiver et l'été, c'est un pays où la saison du printemps est assez sommaire, on va dire. Et il n'y avait pas de place dans un livre comme ça pour les épanchements bucoliques de l'automne. Il y avait l'hiver et l'été. Et l'alternance entre le point de vue, à la troisième personne toujours, mais du frère et celui de la sœur, celui-là il m'est apparu dès le début aussi. et c'est en ce sens que le chantier m'a semblé ardu parce que... quand j'ouvre un chantier, je ne sais pas si j'irai au bout.
- Speaker #0
Vous n'êtes pas arrivé de laisser tomber ?
- Speaker #1
Une fois,
- Speaker #0
oui.
- Speaker #1
J'ai un chantier vacant dont je ne sais pas s'il est... Alors, j'en ai un détruit complètement, donc c'est autre chose. C'est celui qui a précédé les sources, que les sources ont atomisé complètement. Mais les sources, c'est un livre qui a une place particulière dans la chronologie de mes livres, on va dire. Et celui-là, j'ai mis à peu près deux ans entre le moment où j'ai ouvert le chantier et le moment où j'ai lâché le texte. Et il y a toujours un temps assez long, plus ou moins long selon les chantiers, où je suis en équilibre, en déséquilibre comme ça. C'est-à-dire, je me dis, ça n'ira peut-être pas au bout. Et donc, ça m'est arrivé une fois.
- Speaker #0
Et comment vous décidez de laisser tomber ? Vous vous dites, bon, vous pourriez le laisser reposer, peut-être que vous allez le reprendre dans trois ans ?
- Speaker #1
Justement, vous voyez, c'est ça. La question reste ouverte. C'est-à-dire que ce chantier, peut-être qu'il ne fait que poser et qu'il n'est pas mort. Mais, et je ne décide pas tellement.
- Speaker #0
C'est comme la pâte à crêpes, il faut laisser reposer. J'essaie de trouver des comparaisons.
- Speaker #1
J'entends, j'entends. J'entends bien. Des comparaisons de saison.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Puisque je crois que c'était hier ou avant-hier, le grand jour. Mais si vous voulez, pour moi, c'est très empirique tout ça. J'écris depuis 30 ans, donc je devrais normalement avoir un peu plus de connaître manière, avoir des trucs, etc. Mais ça, je n'y crois pas du tout. C'est triste.
- Speaker #0
On recommence à zéro à chaque fois.
- Speaker #1
Oui, mais moi, je ne trouve pas ça triste. Je trouve que c'est plutôt bon signe. Et quand on ne recommence plus à zéro, quand on a le sentiment d'être devenu un gros cador qui va être capable de tâcher son affaire, à mon avis, il faut s'arrêter.
- Speaker #0
Oui, vous avez raison. Alors, comme vous étiez prof de français, ça doit vous fasciner. Vous devez trouver ça marrant que les lecteurs veuillent toujours savoir si c'est vrai ou pas vrai, si vous êtes clair ou pas clair. Et en même temps, avouez-le, vous jouez un peu avec ça. Moi,
- Speaker #1
je m'en range très bien avec ça.
- Speaker #0
Vous n'étiez pas obligée de choisir une femme qui est née au même endroit que vous, qui est montée à Paris comme vous, qui est devenue prof comme vous et qui a écrit des livres comme vous ?
- Speaker #1
Tout à fait. Non, non. Donc, je m'arrange avec ça.
- Speaker #0
Est-ce que c'est un jeu ? Ça vous amuse un peu ?
- Speaker #1
Non, je ne peux pas faire autrement.
- Speaker #0
Ah oui.
- Speaker #1
Si je pouvais faire autrement, peut-être l'UCEF le fait, mais non. Ça s'impose, voilà. Et si vous voulez, il y a des choses dans l'écriture qui s'imposent. pose et que je ne songe pas contre lesquelles je ne songe pas à lutter et il y en a d'autres que je m'interdis. Par exemple, un exemple écrit sur les faits divers. Ça, je m'interdis.
- Speaker #0
Peut-être qu'un jour, vous aurez envie de faire votre Truman capote.
- Speaker #1
J'adore les faits divers. J'ai envie tout le temps. C'est dément. Mais je me retiens pour toutes sortes de raisons, peut-être un peu nulles, mais qui me paraissent encore suffisamment vivaces pour que je continue. de persister à mon côté. De toute façon,
- Speaker #0
il faut écouter votre inspiration. Vous le voyez dans l'inspiration ? Non,
- Speaker #1
je ne crois pas du tout dans l'inspiration. Non, non, il n'y a pas d'inspiration.
- Speaker #0
Il n'y a pas que de la transpiration ?
- Speaker #1
Non plus. Je dis, moi, qu'il y a de la jubilation et du vertige. De la jubilation parce que l'écriture, ça me paraît être un peu ma place dans la vie. Voilà. C'est ce qui me fait sentir exister le plus intensément possible. du vertige parce que on se pose toujours quand même la question de à quoi bon, est-ce que ça tient ? Et on a quand même le sentiment, sauf à être complètement... Enfin, à manquer totalement de lucidité pour ne pas employer notre terme, on a quand même le sentiment et la certitude que tout ça est d'une fugacité extrême. C'est pour ça que je parlais de trace tout à l'heure, vous voyez, plutôt que de sauver. Une trace.
- Speaker #0
Ce que vous décrivez restera... pour ceux qui s'intéressent à la littérature, bien sûr.
- Speaker #1
Combien de temps ? Et moi, je pense toujours, quand je pense trace, je pense toujours aux traces que laissent les renards et les oiseaux dans la neige. Vous voyez cette perfection-là. C'est ça qu'il faudrait atteindre par l'écriture. Oui, mais la neige, elle compte. Bien entendu. Et j'aime bien ça. Vous voyez, j'aime bien penser à ça comme ça.
- Speaker #0
Claire, c'est une transfuge de classe, comme on dit aujourd'hui ? Non. C'est comme vous seriez une disciple d'Annie Ernaux ?
- Speaker #1
Vous savez bien que non. Je pense que la... Certains livres d'Agnès Arnaud ont beaucoup compté pour moi. Elle a écrit de sacrés morceaux qui se tiennent très bien. Mais je crois que, déjà, dans le mot transfuge, pardonnez-moi, mais il y a fuge. Et fuge, c'est le fuguio du latin, c'est le fugitif. Je dis volontiers que ça sent la déroute en race campagne. Je n'arrive pas du tout à habiter un mot pareil. Alors,
- Speaker #0
c'est une exilée urbaine. Comme il y a un exode rural maintenant, qui est en train de s'inverser. D'ailleurs, les gens veulent plutôt quitter la ville pour aller à la campagne. Mais c'est une...
- Speaker #1
J'ai conscience, si vous voulez, que les trajectoires comme les miennes, enfin comme la mienne, pardon, mais elle est très courante, cette trajectoire chez les femmes issues de ce milieu à cette époque-là. Donc j'ai conscience qu'elle coche un certain nombre de cases, donc de l'itinéraire de transfuge social. Mais en ce qui me concerne, je pense que ça n'épuise pas le geste d'écriture. Ça ne le contredit pas non plus, bien entendu. Ça peut l'accompagner. Ça peut contribuer peut-être à l'expliquer, si tant est qu'il faille l'expliquer. Mais pourquoi l'expliquer ? On n'a ni à l'expliquer, ni à rendre compte.
- Speaker #0
Non, mais c'est tout de même un livre qui raconte une histoire. Et l'histoire, c'est celle où finalement, celle qui s'en sort, c'est la sœur. Et le frère est la victime. Il reste. Et c'est la femme qui s'émancipe.
- Speaker #1
Oui. Oui, alors en ce sens, en effet, j'entends bien patriarcat, etc. Et là, c'est en effet... Formant féministe ? J'irais pas jusque là. Moi non plus. Mais c'est elle qui tire son épingle du jeu, en effet. Mais d'une certaine manière, elle est déterminée sociologiquement. C'est-à-dire qu'à cette époque-là, dans ce milieu-là, si quelqu'un reste, si quelqu'un reste, c'est le garçon.
- Speaker #0
C'est le garçon. Voilà.
- Speaker #1
Et il y a aussi le tri de l'école. Vous voyez, ça, c'est très déterminant dès le début. On sent dès le début qu'elle aime l'école et que l'école l'aime. Et que lui, en revanche, peine à y trouver place. Et il est probable, ça a été le cas dans beaucoup de familles paysannes, que quand on avait un fils qui apprenait bien à l'école, dans bien des familles paysannes, on l'a, entre guillemets, laissé partir. Quand même, vous voyez, à cette époque-là en tout cas. Donc, tout ça est plus complexe qu'il n'y paraît. C'est moins manichéen qu'il n'y paraît.
- Speaker #0
Non, bien sûr. Acceptez-vous de lire une page que j'ai beaucoup aimée. C'est la page 32-33. J'ai mis des petits traits et je suis assez content de pouvoir faire le prof avec la prof.
- Speaker #1
Faites, faites. Le samedi soir, elle reste devant la télévision avec son frère. Ils ne disent presque rien. Elle ne lui pose pas de questions sur sa semaine, les matières spécialisées qu'il étudie, ses profs, ses copains, et il ne lui demande rien non plus. Elle n'aime pas que les adultes, sa mère ou d'autres personnes, l'épicière ou son ancien instituteur, quand elle les croise dans le bourg, l'interrogent sur le pensionnat et elle comprend que son frère est comme elle. Elle préfère ne pas savoir où il est le plus à l'aise, à l'école ou à la ferme. Et elle ne le lui demande pas. On a toujours dit depuis les petites classes qu'il était lent pour étudier, qu'il n'écoutait pas vraiment les leçons, qu'il était dans la lune. Pas comme elle, pas du tout. On a toujours comparé et elle déteste ça. Elle ne peut plus l'aider pour ses devoirs. Quand ils étaient à l'école primaire, elle se souvenait de tout par cœur. Elle lui expliquait les exercices qui étaient les mêmes que l'année précédente. Il comprenait bien. Elle lui faisait aussi apprendre les résumés qu'il avait recopiés dans ses cahiers. Elle ne s'énervait pas et il s'appliquait. Mais le lendemain... Si le maître lui demandait de réciter devant la classe, très vite les mots lui manquaient. Il avait oublié, plus rien ne sortait. Le maître était patient, il attendait longtemps. Elle avait mal au ventre et se retenait d'articuler chaque syllabe de la leçon derrière ses dents à la place de son frère. Elle entendait ce qui se passait dans le rang des petits, même si elle gardait la tête penchée sur le travail que le maître avait donné à faire au grand. Elle n'avait pas besoin de regarder pour savoir comment Gilles respirait fort par le nez en serrant les dents, bouche fermée.
- Speaker #0
Il y a une très grande émotion dans ce passage et ça m'a fait penser à l'attrape-cœur. Vous avez lu l'attrape-cœur de Salinger ? Vous savez qu'en Holden Caulfield... rend visite à sa petite sœur Phoebe et lui offre un disque cassé. Pour moi, c'est la même chose, cette scène. Pourquoi les parents n'ont jamais de nom dans vos livres ? Les enfants, oui. Les parents, c'est la mère, le père.
- Speaker #1
On n'ose pas tellement peut-être les approcher de plus près avec un prénom. Le père en a un, très fugitivement, Pierre, Pierrot, dans les sources. Mais ça serait sans doute les approcher de trop près. Il ne faut pas approcher de trop près les morts.
- Speaker #0
Vous étiez en pensionnat comme Claire, à Saint-Flour, j'ai reçu beaucoup d'hommes traumatisés par les pensionnats.
- Speaker #1
Vous avez adoré le pensionnat ! Ah vous,
- Speaker #0
vous avez adoré, c'est pour ça que je ne vous comprends pas. Vous êtes une originale, parce que vous n'avez pas été victime de brimades, de violences, d'aucune sorte ?
- Speaker #1
Rien du tout.
- Speaker #0
Quelle chance !
- Speaker #1
J'ai adoré le pensionnat, c'était formidable. On était ensemble, on était les pensionnaires, on faisait comme une équipe de rugby les pensionnaires. quand vous mettez les pensionnaires dans une... classe, c'était notre cas, on était les pensionnaires dans une classe et il y avait aussi des externes et des demi-pensionnaires qui venaient de la ville. Il y avait, c'était des classes majoritairement féminines, de la 6e à la 3e. Il y avait quelques malheureux garçons qui, à mon avis, ont dû rester définitivement traumatisés. Ils étaient deux ou trois et ils étaient dans un état d'infériorité mais terrifiante. Nous étions absolument atroces avec eux et je dois dire que je menais bien la danse. Et donc, vous habillez Merci. Le groupe des pensionnaires, comme une équipe de rugby. Et puis donc les demi-législataires, les autres. Mais ils existaient à peine les autres. Quand on est pensionnaire, on est tout puissant. Puis moi, j'ai aimé la clôture. J'aime la clôture.
- Speaker #0
Mais c'est-à-dire que la violence était plutôt chez vous.
- Speaker #1
C'est-à-dire que...
- Speaker #0
Dans tous vos livres quasiment, il y a des bagarres entre le père et le frère.
- Speaker #1
En tout cas, il y avait probablement un sentiment dans la clôture du pensionnat. de protection, de sécurité, un univers où on avait une place, sa place.
- Speaker #0
Parce que c'est quand même des endroits qui étaient assez durs à cette époque-là. On a à peu près le même âge.
- Speaker #1
Le pensionnat...
- Speaker #0
Dans les années 80... Loin de moi, une belle pensée. 70-80, c'était... C'était quand même moins... Il n'y avait pas de téléphone portable pour surveiller, par exemple.
- Speaker #1
Ce n'était pas non plus le prétendé militaire.
- Speaker #0
Tu as Antoine Compagnon qui était au prétendé de la flèche. Je sais. Il perdait un mauvais sou. Et
- Speaker #1
Yannick Henel aussi. Non, ce n'était pas ça du tout. Vous voyez, c'était bonhomme. On n'était pas nombreuses. Alors évidemment qu'il y avait... Parmi les religieuses, il y en avait une qui avait la fâcheuse manie, quand nous étions à la douche, d'ouvrir le rideau afin de se rincer l'œil. Évidemment. Ça n'a traumatisé personne. Elle était, on va dire, on trouvait ça plutôt drôle, vous voyez. On était dans la force de la jeunesse aussi. Et quand vous mettez toute cette jeunesse ensemble...
- Speaker #0
Vous verrez un jour, je recevrai un garçon qui a été brimé par vous, qui écrira un règlement de compte terrible.
- Speaker #1
Ça c'est possible. Mais moi, je n'ai jamais été maîtresse d'internat. J'ai toujours été professeure dans le public, devant des élèves qui étaient rendus chaque soir à la clé de leur foyer.
- Speaker #0
Claire et Gilles étaient aussi dans Les Pays un autre roman et déjà au début des sources ils sont sur la balançoire la même balançoire qu'au début de celui-là dans Histoire du Fils pré-Renaudot 2020 C'était aussi l'histoire d'une famille sur un siècle. Là, c'est sur 50 ans. Bon, alors, donc, vous n'échapperez pas à la question de Marguerite Duras. Vous savez, Duras, elle disait, on passe sa vie à rabâcher.
- Speaker #2
Hum ?
- Speaker #1
Rabâchons. Ça ne vous dérange pas ? Absolument pas. Ne glisse pas ailleurs, creuse sur place. C'est Robert Bresson. Il note sur le cinématographe et c'est l'exergue de mon deuxième livre. Oui, oui, c'est vrai. Voilà. Je n'ai aucun problème avec ça.
- Speaker #0
Donc vous voulez dire qu'il y aura encore une trentaine de livres sur une famille du Cantal dont la sœur s'échappe pour aller à Paris ?
- Speaker #1
Une trentaine, non, parce que je n'y suffirais pas. J'ai déjà atteint, comme vous l'avez tout à l'heure fort élégamment suggéré, un âge...
- Speaker #0
Est-ce qu'on avait le même âge ?
- Speaker #1
Un peu, voilà, un peu avancé. Donc non, mais toute plaisanterie mise à part, c'est une matière qui jusqu'à présent m'est apparue inépuisable. Quoiqu'infime, j'en ai bien conscience. Mais sauf à... Aller du côté de la plaisanterie, si vous voulez, jamais personne depuis 25 ans que je publie ne m'a assigné, par exemple, à la case, vous voyez, roman paysan ou roman régionaliste. Jamais. Non,
- Speaker #0
parce qu'il y a la littérature, il y a la langue. Il y a le travail.
- Speaker #1
Vous avez commencé par ça tout à l'heure. Bien sûr,
- Speaker #0
c'est la seule chose importante dans un livre. À mon sens,
- Speaker #1
oui.
- Speaker #0
Mais vous diriez que le Cantal, c'est votre Indochine ?
- Speaker #1
Si vous voulez. Ça, ça me... Pourquoi pas.
- Speaker #0
Pourquoi pas ? Il y a quand même, j'y reviens, cette violence familiale, le père et le fils se cognent, et tout est hors champ. Alors c'est cette idée du hors champ qui me fascine, parce que c'est ce qui fait aussi que vous êtes très moderne. Vous pourriez être considéré comme un écrivain traditionnel, traditionnaliste, ou j'en sais rien, mais du fait de cette construction en ellipse, de la suite de tableaux, et du hors champ, au fond, cette violence Et jusqu'à éventuellement la tragédie finale, dont je ne parlerai pas. Tout ça n'étant pas là, l'émotion est décuplée, en quelque sorte, comme dans le passage que vous avez lu.
- Speaker #1
Est-ce que vous coupez beaucoup ? Oui. Alors, j'ai un premier G qui est déjà resserré, qui est déjà très dense. Je dis toujours, mais je ne saurais jamais si c'est vrai ou pas, mais je dis toujours que la densité des premiers G que j'écris depuis le début, est très lié aux conditions économiques de production. C'est-à-dire que j'ai toujours écrit dans le temps volé, dans le temps arraché.
- Speaker #0
Après les devoirs ?
- Speaker #1
Voilà, après, avant, une heure par-ci, trois heures par-là. Vous voyez le luxe de grandes journées ouvertes où on pourrait passer dix heures à écrire ou bien cinq. Je ne connais pas ça. Et je pense quand même que ça n'est pas indifférent. Donc, un premier jet est déjà très dense. Et à partir de ce premier jet, j'ai plutôt tendance à enlever. qu'à ajouter. Et quand je dis enlever, parfois, mais vous le savez bien, on enlève une virgule, on enlève un adjectif et ça change tout. Notamment dans le rapport à l'émotion, parce que l'émotion, oui, le pathos, non. La corde est raide.
- Speaker #0
Vous connaissez la théorie de l'iceberg de Hemingway ?
- Speaker #1
Non, allez-y.
- Speaker #0
Hemingway dit, en gros, ce qui est sur la page, c'est un huitième de l'iceberg. Il y a un iceberg. qui est sous l'eau, et ce qu'on doit écrire dans la page, c'est simplement ce qui dépasse de l'eau. Votre manière d'écrire me fait penser à elle. Oui,
- Speaker #1
ça me convient assez bien. Je ne connaissais pas cette rubrique d'Einberg.
- Speaker #0
La rubrique « Devine tes citations » , alors je vous lis des phrases de vous, tirées de tous vos livres, et vous devez me dire dans quel livre... Vous avez écrit ceci, Marie-Hélène Laffont.
- Speaker #1
Ça, c'est terrible.
- Speaker #0
C'est bien sûr. À mon âge,
- Speaker #1
à mon âge, c'est terrible.
- Speaker #0
C'est un test de mémoire. Et c'est pour vérifier que vos livres ne sont pas écrits par quelqu'un d'autre.
- Speaker #1
Par une IA.
- Speaker #0
Ou par une IA, exactement. Attention. Les colères du père sont comme l'orage ou le tonnerre. La maison tremble, la terre tremble. C'est la nuit en plein jour. Quand ça s'arrête, quand le père s'en va, on recommence à respirer.
- Speaker #1
Ça c'est très ancien.
- Speaker #0
Pas tant que ça.
- Speaker #1
Ah bon ? C'est pas non sur la photo ça ?
- Speaker #0
Histoire du fils. Oh ! Histoire du fils. Ah oui, et c'est le père...
- Speaker #1
Ah oui, j'y pensais même pas que dans l'histoire du fils, il y a un père très colérique. Oui, le père de Paul.
- Speaker #0
Il y a beaucoup de... Oui,
- Speaker #1
vous avez tout à fait raison, bien sûr.
- Speaker #0
Et alors, l'usage du point-virgule est intéressant. La première partie, les colères du père, la maison tremble, c'est la nuit en plein jour. Point-virgule, quand ça s'arrête, quand le père s'en va... On recommence à respirer. Donc le point virgule, en fait, c'est la respiration qui revient, là où la respiration coupée.
- Speaker #1
Le point virgule, c'est vraiment inépuisable. C'est Flaubert, le point virgule. C'est le patron. Je fais ce que je peux avec le point virgule, mais je fais beaucoup avec le point virgule. Je l'utilise beaucoup. Vous voyez, je me méfie un peu de moi-même. Vous vous amusez du point virgule ? Il faut faire attention parce que le point virgule va peut-être porter plate.
- Speaker #0
On devient addict au point virgule. Michel Houellebecq utilise beaucoup le point virgule.
- Speaker #1
Je n'ai pas assez lu Michel Houellebecq.
- Speaker #0
L'éternité de l'enfance est une éternité brève, point virgule, le paysage défile. J'adore ça. Alors, autre phrase de vous, attention Marilène, vous êtes prête ? Elle préfère le mot source au mot racine.
- Speaker #1
Ça quand même, c'est à la fin des sources.
- Speaker #0
À la fin des sources, 2023. Et pourquoi préférez-vous le mot source au mot racine ? Vous n'êtes pas... Quelqu'un ? Ben oui, parce que vous êtes vous-même déraciné, voilà pourquoi.
- Speaker #1
Parce qu'il est plus bleu, parce qu'il est plus fluide, parce qu'il est plus ouvert. On ne peut pas le soupçonner de sentir le rance, vous voyez ? Tandis que le mot racine, auquel je vous une grande dévotion, grâce aux arbres. Le mot racine, vous savez bien comme moi qu'on peut faire des nœuds avec les racines. Et des fâcheux.
- Speaker #0
On l'utilise souvent en ce moment.
- Speaker #1
Donc, voilà.
- Speaker #0
Le français de souche et tout ça.
- Speaker #1
Des soucheaux.
- Speaker #0
Attention, phrase de vous. J'ai l'œil, je n'oublie à peu près rien. Ce que j'ai oublié, je l'invente.
- Speaker #1
Ça, c'est dans nos vies.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
C'est Jeanne Centoire.
- Speaker #0
2017.
- Speaker #1
Oui. Livre totalement citadins.
- Speaker #0
Le seul qui se passe ailleurs que dans le canton.
- Speaker #1
Il y a juste... Non, il y a moi aussi. Ah oui. Banlieue d'Avignon et Marseille.
- Speaker #0
Ok, ok. C'est là qu'on retrouve la prof. Attention ! BD, élève, BD. Bon, alors, donc, là, attendez, je ne vais pas vous laisser avec ça. Je n'oublie rien. Ce que j'ai oublié, je l'invente. Donc, vous êtes une tricheuse.
- Speaker #1
Oui, mais vous savez bien que les écrivains sont des tricheurs. Ce n'est pas à vous que je vais apprendre ça.
- Speaker #0
Mais vous avez des retours de lecteurs qui vous demandent ce qui est vrai, ce qui est inventé. Oui, bien sûr.
- Speaker #1
Alors, par exemple, pour Novi, c'est très drôle parce que pour Novi, donc le Franprix ou Gordana, cette caissière félinienne, sévit. Ce Franprix, il est avenue du docteur Arnold Netter. Vous allez mettre ça dans un roman, vous ? Non, mais du point de vue de la musique, du point de vue de la phrase, c'est impossible. Juste à côté de cette avenue, il y a une rue qui s'appelle la rue du rendez-vous. C'est du pain béni. Donc moi, je le déplace, le Franprix. Et évidemment que des lecteurs me sont venus me dire, je ne sais plus quel numéro, c'est 93, mais au 93 de l'avenue du docteur Arnold Netter, nous, on y allait. Il n'y a pas de franprix. Vous voyez, mais ça donne une excellente occasion de déployer vraiment ce qu'est le travail de fiction de manière très imagée et très efficace.
- Speaker #0
La fiction consiste à déplacer les franprix.
- Speaker #1
Par exemple. Autre phrase.
- Speaker #0
Ah, j'adore, j'adore ça. Je l'ai rêvé si fort que les draps s'en souviennent.
- Speaker #1
C'est pas de moi. C'est cette chanson mirifique. Quelle merveille.
- Speaker #0
c'est le plus beau mon slow préféré c'est j'ai encore rêvé d'elle du groupe il était une fois, vous lui consacrez 4 pages
- Speaker #1
4 pages hors champ oui bien sûr ça fait partie des variétés que Claire et Gilles regardent à la télévision et Claire perçoit bien que son frère n'entend pas ses paroles de la même façon qu'elle bien sûr moi je l'aimais énormément et j'ai comme tout le monde un stock de phrases plus ou moins justes mais... de citations plus ou moins justes, de refrains. J'aime énormément la variété. Enfin, j'ai été nourrie. Voilà, il y avait le poste. Mon père avait le poste. Et puis, ça sortait du poste. Il n'écoutait pas, lui, ça. Mais nous, on l'entendait, les gosses. Et encore, Béthel, c'est sublime. Ça vous reste, toujours.
- Speaker #0
Vous avez des paroles de Serge Koulen. Et vous décrivez la chanteuse Joël Morgensen, qui est mort en 1929. Oui,
- Speaker #1
bien sûr, je me souviens très bien. Très, très bien.
- Speaker #0
Et la chanson date de 1975. Et ça, c'est vrai que c'est un moment du livre.
- Speaker #1
Je dormais dans son corps C'est sublime Et en même temps c'était complètement torride quand même Oui c'est chaud J'en ai rêvé si fort que les draps s'en sont faits Et on laissait des gamines de 13-14 ans Élevées dans les pensionnats Qui étaient censées ne rien entendre à ces questions On leur frottait les oreilles avec ça
- Speaker #0
Après on se bétonne Aujourd'hui c'est pareil avec le rap J'ai remarqué que mes enfants On leur interdit les gros mots Ils ne doivent pas trop regarder des films qui font peur Résultat Ils écoutent du rap où il y a toutes les pires grossièretés, tout ce qui est interdit, le sexe, la drogue, les kalachnikovs, tout ça. Enfin bon, on continue.
- Speaker #1
C'est vous les éducateurs d'enfants, c'est pas moi.
- Speaker #0
Oui, oui, finalement, je m'y suis retrouvé. Les deux plus jeunes, la fille et le garçon, Claire et Gilles, qui n'avaient jamais vu la tour Eiffel.
- Speaker #1
Et ça, c'est dans les pays ? C'est au début ?
- Speaker #0
C'était un piège. Parce que c'est les mêmes prénoms que dans le dernier. Vous m'avez eu. Encore une phrase. Ah, j'aime beaucoup. Elle portait des mitaines et surveillait un œil distrait ses deux sœurs en maillot de laine rose.
- Speaker #1
Oh, ça c'est trop facile. C'est le début de mon premier roman. Ce n'est pas mon premier livre écrit, mais c'est mon premier roman. C'est la première phrase de votre premier roman. Oui, absolument. Le soir du chien.
- Speaker #0
Le soir du chien. Pris Renaudot des lycéens en 2001. Déjà, vous étiez surveillée par le Renaudot. Absolument. Et c'est vrai que... Alors là, pour le coup, cette phrase, je la redis. Elle portait des mitaines et surveillait d'un œil distrait ses deux sœurs en maillot de laine rose. on sent un hommage à Un cœur simple de Flaubert. Je rappelle qu'il y a une phrase dans Flaubert, c'est « Pour cent francs par an, elle faisait la cuisine, le ménage, cousait, lavait, repoussait... »
- Speaker #1
Pendant un demi-siècle, les bourgeoises pour l'évêque envièrent à Mme Aubin sa servante félicité. Cent francs par an, elle faisait le ménage et la cuisine, cousait, lavait, repassait, savait battre le beurre, brider la volaille, engraisser, non ? Engraisser au cheval, non ? Brider en cheval, engraisser la volaille, on ne va pas faire l'inverse, mon Dieu. Mais resta fidèle à sa maîtresse qui, cependant, n'était pas une personne agréable.
- Speaker #0
Non mais, vous voyez d'où vient la littérature, les enfants. Il faut lire d'abord un cœur simple et ensuite l'apprendre par cœur et après on peut écrire.
- Speaker #1
Moi je sais que le début, c'est cependant et agréable, vous voyez. L'usage du cependant et l'usage de l'adjectif.
- Speaker #0
Oui, puis surtout la simplicité, l'extrême simplicité de la description. Est-ce que votre style n'a pas un peu évolué depuis ce premier roman qui date de 2001 ? Là, on est 25 ans après quand même. Cette presque pastiche de Flaubert, aujourd'hui vous êtes plus moderne.
- Speaker #1
moi je ne me rends pas compte qu'on a de la fluidité en j'écris ça par exemple voyez je je n'ai ça peut vous paraître étrange je me souviens très très bien que j'ai commencé à écrire ce qui est devenu Le soir du chien, ce n'était pas le titre d'origine, le lundi de Pâques de l'année 1998. Ça, je m'en souviens très bien pour des raisons très précises. Et quand j'écris cette phrase, moi, je ne suis absolument pas consciente que... Il y a du chauveur qui remonte. Pas du tout, mais pas du tout.
- Speaker #0
Il y a l'imparfait ?
- Speaker #1
Oui, bien sûr, Mais dans certains passages des nouvelles que j'avais, écrites avant ce roman qui ont été publiées après, Jeanne ou Alphonse, par exemple, je me souviens, les écrivains, ces phrases-là, de m'être dit « Où tu fais du soumichon ? Attention ! » Ça, je m'en souviens, vous voyez ? Mais dans ce sens-là, c'est-à-dire « Attention ! » Mais ce qui monte souvent, je ne le vois pas. Ce que vous dites est certainement vrai. Vous voyez, 98, on est presque 30 ans après. Donc, évidemment que la langue bouge, comme les plaques tectoniques. tonique. Oui,
- Speaker #0
la rythme, le rythme, la musique.
- Speaker #1
Bien sûr. Et puis, je fais des expériences. Oui. Vous voyez, par exemple, autour des temps verbaux, j'ai maintenant une façon d'user des temps verbaux qui n'étaient pas celles que j'avais au début. Je ne parle pas de l'imparfait, là. Je parle plutôt du futur et de la forme en réel conditionnel, par exemple. Vous voyez ? Voilà. Et puis, la ponctuation aussi. Évidemment, j'utilise des points de... Plus de virgule qu'avant. Depuis le début, mais en effet, ma manière d'utiliser la virgule... à bouger dans mes livres. Enfin, vous voyez, évidemment, on fait des expériences et en même temps, moi, j'ai l'air comme ça, sous prétexte que je suis agrégée de grammaire, etc. J'ai l'air d'être très consciente de ce que je fais avec la langue. Mais parfois, franchement, ça me traverse et je m'en rends compte. Ensuite, je me dis, ah bon, d'accord. C'est comme ça.
- Speaker #0
Je suis devenu ultra moderne.
- Speaker #1
Non, mais alors ça, ce sont des catégories de pensée qui ne sont pas les miennes. J'ai toujours du mal à me... J'essaie de trouver la langue plus juste pour la matière dont il est question, vous voyez. Et c'est tout. Et c'est déjà ça, ça occupe.
- Speaker #0
Alors, j'ai cité la première phrase de votre premier roman. Je vais citer la dernière phrase de votre dernier roman. J'en peux plus, il faut que ça s'arrête. J'ai le droit de vous poser la question, qu'est devenu Gilles ?
- Speaker #1
Il est resté vivant.
- Speaker #0
Ah oui ? Oui. Bon.
- Speaker #1
Et... Elle a veillé sur lui.
- Speaker #0
Tant mieux aussi.
- Speaker #1
Elle veille sur lui.
- Speaker #0
Oh, j'adore le Saint-Nectaire, vous en faites toujours ? Non mais parce que moi je veux du Saint-Nectaire. Non mais...
- Speaker #1
J'ai une excellente adresse de Saint-Nectaire. Et je me fournis chez Christian, à la Gazonne, commune de Marchastel. Et je peux vous assurer que c'est quelque chose. Et le nombre de sénectaires que j'ai transportés sur mon dos, dans un sac à dos, dans le train.
- Speaker #0
Les gens ont dû vous apprécier.
- Speaker #1
Si on l'emballe bien, surtout dans du papier journal. Je conseille tout particulièrement la montagne, naturellement. On connaît ses classiques.
- Speaker #0
Quelle merveille.
- Speaker #1
Je vous l'accorde.
- Speaker #0
C'est vrai, vous en faisiez la ferme ? Oui, bien sûr.
- Speaker #1
Mes grands-parents paternels fabriquaient du cantal, et mes parents et mon frère du Saint-Nectaire. Et le Saint-Nectaire, comme vous le savez certainement, ça ne peut se fabriquer, le Saint-Nectaire fermé, que dans une certaine zone. Et donc c'est un hasard. Mais dans cette zone géographique, la ferme de mes parents se trouvait juste à la limite de cette zone. Quelques kilomètres plus loin, ils étaient hors de la zone, et n'eussent pas fabriqué.
- Speaker #0
Est-ce qu'il faut manger la croûte ou pas ?
- Speaker #1
Ça dépend. Moi, je la mange parfois quand elle est un peu sèche. Mais la croûte, quand elle est trop pelue, je ne la mange pas parce que j'ai l'impression de manger du rat. Non, je ne peux pas. Mais je connais des gens qui la mangent.
- Speaker #0
C'est vrai que moi, j'aime bien, mais je m'en méfie un peu. Le questionnaire de BQBD, c'est moi. Pourquoi un jeune devrait-il lire ? Ça, c'est important pour la prof. Pourquoi un jeune devrait-il lire votre livre au lieu de scroller sur TikTok ?
- Speaker #1
Je pense qu'il ferait ainsi une expérience très essentielle. On ne fera pas sur TikTok qui est l'expérience de la solitude.
- Speaker #0
Vous croyez qu'on n'est pas seul quand on scrolle ? On est très seul.
- Speaker #1
On est seul en regardant des films. Mais on a l'illusion de ne l'être pas. Tandis que là...
- Speaker #0
C'est assumé.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Que savez-vous faire que ne sait pas faire Tchad Gpt ?
- Speaker #1
Allumer un feu.
- Speaker #0
Très bonne réponse. Vous n'avez jamais eu peur en l'écrivant que votre livre ne serve à rien ?
- Speaker #1
Moi je ne pense pas du tout qu'un livre doive servir à quelque chose.
- Speaker #0
Pensez-vous qu'un écrivain doit être gentil ?
- Speaker #1
Non.
- Speaker #0
Qu'est-ce qui vous plaît ? le plus dans le fait d'être un écrivain ? La solitude, la pauvreté ou la folie ?
- Speaker #1
Eh bien, je n'ai l'expérience ni de la troisième ni de la deuxième. Et quant à la première, la solitude, je m'entends très bien avec elle. Très, très bien. Très, très bien.
- Speaker #0
Avez-vous déjà écrit en état d'ivresse ?
- Speaker #1
Je n'ai jamais été ivre de ma vie. Jamais. J'ai un empêchement de santé.
- Speaker #0
Ah, bon d'accord. Vous n'avez pas le droit de boire un verre de vin.
- Speaker #1
Ça veut dire que si je bois un verre de vin, ça déclenche chez moi aussitôt. Donc j'ai un empêchement de santé qui m'a tenue à l'écart de l'ivresse. J'ai parfois été un peu...
- Speaker #0
Parce que dans vos lits, il y a beaucoup de mecs bourrés.
- Speaker #1
Oui, mais des mecs d'ailleurs. Et j'ai parfois été un peu, comment dire, émoustillée par du champagne. Mais c'est tout ce que je peux faire, rien de plus. Ce n'est pas de l'ivresse.
- Speaker #0
C'est dangereux, c'est des gens dangereux qui vous donnent des coupes de champagne dans les salons du livre.
- Speaker #1
Alors un, les salons du livre, je ne les fréquente pas. Deux, je ne dépasse jamais la demi-coupette.
- Speaker #0
Ah bon ? Contrairement à Amélie Nothomb. Que pensez-vous de la critique littéraire ? Est-ce que c'est un mal nécessaire, une perte de temps, une injustice ? entre laquelle il faudrait militer ?
- Speaker #1
C'est une caisse de résonance pour les livres. Ça permet en principe d'accroître leur visibilité auprès d'un certain public.
- Speaker #0
Vous êtes bien traité en général.
- Speaker #1
Et je n'ai jamais été violemment maltraité.
- Speaker #0
Non, non.
- Speaker #1
Donc je ne pense rien de bien virulent à cet endroit.
- Speaker #0
Est-ce que vous distinguez la critique... L'analyse littéraire des journalistes dans les journaux et la critique universitaire, puisque vous êtes aussi étudiée par des sorbonnards.
- Speaker #1
Je suis bon gibier d'universitaire. Je respecte beaucoup le travail des universitaires. Ils sont vaillants. Il faut être vaillant, vous voyez, pour porter la littérature aux étudiants et pour porter la littérature dans le monde de manière générale. Il faut être vaillant. Donc, je respecte souvent leur travail. Et lorsque je... Ça m'est déjà arrivé. Alors ça, pour la vanité, c'est fatal. Quand vous êtes... un colloque et je joue volontiers le jeu je joue volontiers le jeu et puis je suis du verbe suivre certaines pistes que lèvent parfois comme on lève des lièvres certains universitaires qui sont affûtés,
- Speaker #0
aiguisés ils ont l'habitude du travail de l'esprit Est-ce que vous avez appris des choses sur votre écriture grâce à eux ?
- Speaker #1
Parfois j'ai vu s'ouvrir des perspectives notamment pour par les stylisticiens, qui sont plutôt d'ailleurs des stylisticiennes. Et qui sont, de surcroît, j'ai remarqué, souvent, des jeunes femmes. Elles ont 40 ans. Elles font tout. Elles sont à la fois intelligentes, elles font une carrière universitaire, elles sont belles, elles ont des belles chaussures, elles ont des enfants, elles font tout. Moi, je suis pleine d'admiration.
- Speaker #0
C'est admirable. Voilà. Et quand vous étiez prof... Là, à Paris XIVe, vous avez enseigné des vivants, des auteurs contemporains ? Vous donniez à lire parfois ? Oui,
- Speaker #1
par exemple, je me souviens d'avoir donné à lire Nagasaki de Eric Fay. C'est un livre merveilleux, vous voyez ? Oui, et puis avec les élèves, c'était très intéressant. Ou bien Hubert Mangarelli. C'est un beau texte du Bermangarelli, vous voyez. Oui, bien sûr, ça m'a... Oui, bien sûr, ça m'a privé.
- Speaker #0
En plus, les écrivains... On les choisit comme affaires.
- Speaker #1
En revanche, vous voyez, par exemple, avec mes élèves, jamais je n'ai étudié un texte de Zola.
- Speaker #0
Ah, pourquoi ?
- Speaker #1
Parce que j'ai une allergie.
- Speaker #0
Ah, vous avez une allergie cutanée à Émile Zola. Bon, très bien, très bien.
- Speaker #1
Ah c'est la littérature, pas au bon ordre. Non mais bien sûr.
- Speaker #0
Je pense qu'on peut épargner certains, mais bon, ce serait une longue conversation. Un roman doit-il réparer le monde, comme on l'entend beaucoup ?
- Speaker #1
Non. Alors pour moi, pas réparer le monde. Il y a là quelque chose de très fonctionnaliste qui me déplaît, me semble au réducteur. Mais je dis volontiers que la littérature serait une mince tentative pour donner forme... au chaos du monde. Donc, voilà. Je serai plutôt de ce côté-là.
- Speaker #0
Êtes-vous une ouin-ouin ?
- Speaker #1
Je ne sais pas tellement ce que ça veut dire. C'est quelqu'un qui se plaint tout le temps, c'est ça ?
- Speaker #0
Oui. Je crois que vous ne l'êtes pas.
- Speaker #1
Non, je ne crois pas. Non, non, je n'ai pas cette tournure-là.
- Speaker #0
Vous avez beaucoup de défauts, mais pas celui-là.
- Speaker #1
Je vous l'accorde volontiers. Et puis, je n'ai pas de temps à perdre pour ça. Et puis... Je suis très gâtée par la vie, moi.
- Speaker #0
Non, mais je pense que c'est souvent, en fait, chez vous, le « ouin ouin » est contenu. Ce qui est bien, c'est que votre style, c'est une lutte permanente contre le « ouin ouin » .
- Speaker #1
C'est la rétention du « ouin ouin » .
- Speaker #0
La rétention du « ouin » , comme vous avez dit, pas de pathos.
- Speaker #1
C'est une esthétique, alors.
- Speaker #0
Oui, exactement. Alors, qui est le meilleur écrivain français vivant ? C'est toujours Michon ?
- Speaker #1
Il y en a deux. Il y a Pierre Michon et... Il y a, je le pense depuis longtemps, mais fort heureusement, l'actualité de l'automne dernier le confirme avec éclat, Laurent Mauvignier.
- Speaker #0
Oui,
- Speaker #1
pour moi, c'est un immense écrivain.
- Speaker #0
Il faut que je m'y remette alors, parce que je n'ai pas réussi.
- Speaker #1
Lisez « Ce que j'appelle oubli » . Ça, c'est très court. « Ce que j'appelle oubli » . Et la matière de ce livre est profondément liée à celle de Horchand, puisque c'est aussi une affaire de fratrie. On a deux frères. L'un à qui il est arrivé. Quelque chose et l'autre qui reste. Et ces deux frères ont en commun aussi.
- Speaker #0
Je sais, ce n'est pas sur son père qui est parti à la guerre d'Algérie ? Non,
- Speaker #1
pas du tout, ça c'est des hommes. C'est d'ailleurs déjà un beau livre. Mais ce que j'appelle oubli, parce qu'évidemment, 842 pages, la maison vide, à mon avis, il n'y a pas une de trop. Alors que moi, je suis incapable de faire ça, d'aller comme ça, vous voyez, dans la fresque.
- Speaker #0
Mais ce que j'ai dit surtout, c'est que 800 pages sur une maison vide, qu'est-ce que ça aurait été si elle avait été meublée ?
- Speaker #1
Bon, certes, ce trait d'esprit vous honore, mais si je puis me permettre... Ou vous déshonore, je ne sais pas. Mais moi, je vous conseille vraiment ce que j'appelle Oublie. Ça fait 100 pages. Et à mon avis, là-dedans, il y a ce que Mauvignier peut faire de plus grand. De plus grand. Notamment dans le rapport à l'émotion. Puisque vous avez dit que le hors-champ, etc. Alors là, il y en a du hors-champ, je peux vous dire.
- Speaker #0
Une dernière question, c'est la question Fahrenheit 451. Donc, un monde où les livres sont interdits, les pompiers brûlent les livres. Il faut retenir un livre par cœur, un livre par cœur. Vous qui avez enseigné la littérature, lequel choisissez-vous ? Et vous changez de nom. Vous devenez Marie-Hélène Lapont. Vous appelez le titre du livre. Vous vivez dans une forêt, en plus.
- Speaker #1
Bien sûr, je me souviens très bien de cette scène dans le livre, de l'adaptation. Oui, de Truffaut. J'ai souvent montré ça à mes élèves. Ah oui, c'est bien. Ah ben oui, évidemment. Bonne idée. Pour moi, c'est un cœur simple, évidemment. Et en plus... Vous le savez déjà par cœur. Je n'ai plus une très bonne mémoire. Un cœur simple, c'est court. Oui, c'est ça. Vous voyez, ce que je vous prenais, Madame Bovary, par cœur, c'est du boulot.
- Speaker #0
Et je pense d'ailleurs que si un enfant ou un adolescent lit un cœur simple, il apprend à écrire, forcément.
- Speaker #1
Je ne sais pas, mais en tout cas, il a... C'est à la fois une leçon d'écriture, vous avez raison, mais aussi une leçon de vie tout court. C'est tout, c'est tout, il y a tout. Tout a toujours déjà été fait dans un cœur simple.
- Speaker #0
Merci infiniment Marie-Hélène Laffont d'être venue. C'est difficile de dire Marie-Hélène, Marie-Hélène Laffont. Si, j'y arrive. J'ordonne à tout le monde de lire Orchans chez Boucher et Chastel. Merci à tous. Je devais dire, ah oui. Tu voulais absolument que je dise quelque chose, c'est abonnez-vous, cliquez partout sur YouTube, sur Instagram, mettez des commentaires, insultez-nous. C'est important parce que plus vous participez et plus nous, après, on peut trouver des financements pour cette émission. Et donc cette émission peut continuer d'exister grâce à vous, grâce à vos index. Je vais lire une phrase de Victor Hugo pour conclure, parce que c'était un habitué de ce salon. Il venait tout le temps ici et il a dit une phrase, je pense que vous serez d'accord avec lui. « Lire, c'est boire et manger. L'esprit qui ne lit pas maigrit comme le corps qui ne mange pas. »
- Speaker #1
Formidable. Et dans la lecture, il y a à boire et à manger.
- Speaker #2
Bonsoir.