- Speaker #0
Patrice Jean, bonsoir. Bienvenue chez La Pérouse pour une conversation autour de votre nouveau roman Stay Free aux éditions du Cherche-Midi. Vous êtes le meilleur romancier français, je le dis parce que je le pense. Vous avez été révélé en 2017 avec L'Homme surnuméraire chez un petit éditeur, Ruf Romantin. C'est Jean-Pierre Montal qui vous a découvert. et il publie lui aussi un roman La Peau Neuve qui est en cette rentrée chez quel éditeur ?
- Speaker #1
Chez Séguier
- Speaker #0
J'espère recevoir également Jean-Pierre Montal Cette date 2017 et la sortie de l'homme surnuméré est une date importante puisque vous faites partie de ces auteurs qui sont à la fois drôles ambitieux et qui parlent du monde tel qu'il est tel qu'il évolue Euh... Mais alors, je vous repose la question que je vous ai posée dans notre petit teasing où vous avez été très punk avec un blouson de cuir. Mais pourquoi ce titre en anglais, Stay Free ? Est-ce que c'est une utopie impossible de rester libre ?
- Speaker #1
Bien, Stay Free c'est la chanson des Clash, comme je l'ai dit. Et cette chanson raconte l'histoire de deux adolescents à Londres. Et il y en a un qui fait de la musique et l'autre qui va tourner dans la délinquance. et à la fin de la chanson Mick Jones, le guitariste des Clash, apprend la sortie de prison de son ami et lui dit « Maintenant, t'es sorti, essaie d'être droit et surtout reste libre » . Cette chanson m'a donné l'idée de ce roman.
- Speaker #0
Un roman sur la liberté. Est-ce qu'elle est possible, la liberté ? Est-ce qu'on est dans un monde de déterminisme comme le pense Pierre Bourdieu ? ou bien est-ce qu'on peut... On peut échapper ? Ou est-ce qu'il faut faire tout le temps des compromis ? C'est vraiment ce qui arrive à ces trois personnages dans le livre.
- Speaker #1
Bien, on peut échapper au déterminisme, mais ça demande justement beaucoup de volonté, de détermination. Les personnages, eux, essaient d'échapper à un destin qui leur tend les bras, qui est d'être les petites mains du monde. Et ils vont, un par la musique, l'autre par la littérature. l'autre par le cinéma vont essayer de s'extraire d'un destin qui est tracé, qui est devant eux et ils essaient. Mais évidemment ce sont des cas particuliers globalement statistiquement quand on est dans les classes populaires on arrive plutôt à des métiers qui sont destinés pour ces classes et également pour les classes plus aisées on va avoir les postes qui qui couvient une femme. Je ne sais pas si Bourdieu aurait dit qu'il y avait un déterminisme absolu, je ne sais pas. De toute façon, tout le monde peut s'en sortir avec... Pas tout le monde, mais chacun peut essayer en tous les cas de le vouloir et de rester libre.
- Speaker #0
Stay Free commence par une scène d'initiation. Martial fait découvrir The Clash à Paul, qui écoutait Tom Waits. Ce n'est pas si mal, Tom Waits. Mais tout d'un coup, d'entendre London Calling va changer sa vie. Ça m'a fait penser à... un autre auteur que j'ai reçu récemment, Bruno Marsan, dans Underdog, le narrateur, sa vie est transformée parce qu'il a vu Rocky. Est-ce que vous, c'est vrai, ça vous est arrivé quand vous avez écouté London Calling ?
- Speaker #1
Oui, oui. C'est-à-dire, c'est un ami qui s'appelait Martial qui était venu chez moi. Il avait des disques, il y avait David Bowie, il y avait les Clash. Il a mis l'album des Clash sur le... Le disque 33, enfin le machin 33 tours, je ne sais plus comment on appelle ça. Et donc j'ai entendu London Calling et là c'était une déflagration assez extraordinaire. Est-ce que tu peux me laisser le disque ? Il m'a laissé le disque, je l'ai écouté je ne sais combien de fois. Ma vie a été transformée en bien et en pas bien. Parce que, comme je le raconte un peu dans le roman, qui n'est pas autobiographique, mais qui reprend des éléments d'autobiographie.
- Speaker #0
Il y a un martial dans le roman.
- Speaker #1
Et oui, voilà.
- Speaker #0
Donc ça veut dire que vous êtes Paul.
- Speaker #1
Exactement.
- Speaker #0
Ah, ben voilà, vous voyez.
- Speaker #1
Un peu, j'ai un peu dans les trois, entre Marcia, Paul et Samia, mais Paul, effectivement, est le plus proche de moi. Et là, j'ai arrêté, par exemple, de travailler au lycée. En tant qu'élève, ça ne m'intéressait plus.
- Speaker #0
Avec un disque, ça suffit. Et vous avez essayé d'apprendre la guitare alors ? Oui,
- Speaker #1
j'apprenais de la guitare et j'ai été viré d'un groupe parce que je n'étais pas bon. Ah, ben donc,
- Speaker #0
il n'y a rien à imaginer alors.
- Speaker #1
Non, si, après, il y a beaucoup de choses, mais ça part de quelque chose de vrai.
- Speaker #0
Mais c'est vrai que ce début-là, il est extraordinaire parce que, bon, je ne sais même pas quel est votre âge, on a peut-être quelques années de différence, je ne sais pas. Mais vous décrivez bien cette époque que moi j'ai connue, où l'achat d'un disque était quelque chose de très important. D'abord parce que c'était cher, mais aussi parce que c'était une manière de se définir. On se définissait par le choix de tel ou tel groupe de rock.
- Speaker #1
Oui, oui. Et puis, la différence peut-être avec aujourd'hui, où par Internet, on a accès à des milliers et des milliers de chansons. Quand on achetait un disque, il y avait 12 chansons sur le disque, on les écoutait plusieurs fois et on finissait par les connaître par cœur. Donc, on avait un rapport beaucoup plus, je pense, intime et fort au disque qu'on achetait que ça peut l'être aujourd'hui. Même si, là, je fais des généralités.
- Speaker #0
Oui, c'est vrai. Et d'ailleurs, on mettait des badges. Des pins à l'effigie de clash, un truc qu'on pouvait se faire péter la gueule parce qu'on n'avait pas choisi le bon groupe. C'est ça. Bien sûr. Et alors vous dites dans le livre que la création de la fête de la musique en 1982 par Jacques Lang a été une catastrophe parce que ça récupérait la révolte, en quelque sorte. Et pour cette génération, vous avez un peu le même discours que Philippe Muray de manière romanesque.
- Speaker #1
Oui, c'est-à-dire qu'il y a eu la fête de la musique, la fête du cinéma, on avait l'impression que l'État s'immisçait dans la vie et les loisirs des gens. Et moi, je pense que l'État aurait dû... Enfin, c'était très bien à la mesure de François Mitterrand, je ne sais plus ce qu'il y avait, enfin bref, la fin de la peine de mort, bref. Mais quand ils ont commencé à vouloir faire le bonheur des individus, c'est-à-dire maintenant vous allez faire de la musique, maintenant etc. On était déjà dans autre chose, dans un projet utopiste. qui, moi, m'a semblé un peu ridicule.
- Speaker #0
Donc, il y a trois personnages dans le roman. Il y a Martial et Paul, qui sont des enfants de prolétaires et qui créent ce groupe qui s'appelle Divin Suicide. Vous savez qu'il y a un groupe qui s'appelait vraiment Suicide, qui était un très, très bon groupe de post-punk. Et il y a Samia. Et Samia, elle, est cinéphile. Et je trouve que c'est le personnage, peut-être le... plus important des trois, parce qu'elle apporte un regard plus distancié, plus romantique. Est-ce que vous pensez que les filles sont plus mûres que les garçons ?
- Speaker #1
À cet âge-là, oui.
- Speaker #0
Oui,
- Speaker #1
elles sont plus intelligentes. Oui, aussi, oui. J'ai beaucoup d'admiration pour les filles, de manière globale. Non, mais, oui, oui, à cet âge, elles sont plus posées, plus passionnées. Moi, en tant que j'enseigne au lycée, je vois bien qu'elles vont lire plus facilement, elles vont... Avoir ce rapport, je ne sais pas d'où ça vient, je ne vais pas faire de philosophie là-dessus, mais c'est un constat que je peux faire.
- Speaker #0
Et ce personnage, j'ai l'impression que c'est celle qui apporte de la profondeur à votre roman. D'ailleurs, toutes les lettres qu'elle écrit, tout ça, ce sont des moments, vraiment des morceaux de bravoure. Alors que les deux autres punks, ils ont un rêve, mais qui est un rêve un peu ado. C'est le jeu entre ces trois personnages qui fait le roman. Mais moi, je ne sais pas comment vous faites. J'aimerais bien que vous m'expliquiez comment vous faites. Vous vous mettez tour à tour dans la peau de ces trois...
- Speaker #1
Vous savez comme moi, les personnages sont à la fois nous et pas nous. Donc oui, Samia, je lui ai prêté par exemple mon goût pour Truffaut, un cinéaste que j'admire beaucoup. pour les autres. Mais après, ce n'est pas moi, parce que moi, j'ai connu, j'ai grandi dans ce quartier-là. C'est le même.
- Speaker #0
C'est à Nantes.
- Speaker #1
Oui, c'est à Nantes, un quartier périphérique de la cité HLM. Et donc, j'avais des amis marocains, tunisiens, etc. Et donc, j'ai connu des jeunes filles qui pouvaient lui ressembler. Donc, le personnage prend son autonomie parce que c'est la magie du... Enfin, magie, ce n'est pas le terme. Enfin, c'est l'alchimie du roman.
- Speaker #0
Mais le punk, c'était quoi exactement ? C'était un rêve anarchiste, violent, ou est-ce que c'était, je ne sais pas, une utopie comme le communisme ? Ah non,
- Speaker #1
pas du tout, je pense.
- Speaker #0
Non, mais de faire une autre société ?
- Speaker #1
Ah non, je ne pense pas. Non, c'était juste une réaction. Moi, je pense que c'était une révolte basique. Et je pense que c'était ça, c'était souvent des fils de prolos, de prolétaires, qui se disaient, en façon... Notre vie, ça ne sera rien. Autant qu'on fasse de la musique. On ne sait pas jouer, mais ce n'est pas grave. On va apprendre à jouer avec quelques accords. On va monter un groupe avec des amis. Et puis, de toute façon, c'était le nouveau futur. De toute façon, on n'aura pas de futur.
- Speaker #0
C'est un livre sur l'absence de futur. C'est vrai. C'est un livre aussi sur ce rêve et cette résignation qui a suivi le rêve. Le livre est très mélancolique. C'est aussi peut-être un de vos premiers livres non satiriques. Il n'y a pas de... Tous vos romans précédents, vous vous moquez un peu de l'époque, de ses travers. C'est très truculent et agréable. Mais là, c'est moins humoristique et plus sincère, j'ai l'impression. Est-ce que vous évoluez vers...
- Speaker #1
Non, mais je suis sincère dans les autres romans aussi, je pense. Mais là, je parle d'une époque qui n'est plus la nôtre. Donc j'ai peut-être... la veine satirique se déclenche moins parce que c'est du passé, il n'y a pas d'urgence à se moquer de quelque chose qui n'existe plus. Et bon, peut-être que l'aspect un peu, effectivement, personnel, autobiographique, est important. Mais je voulais ajouter, c'est que, en écrivant ce livre... Je ne voulais pas prendre les personnages de haut. En tant qu'adulte, avec la vie qui a été la mienne, je pourrais ironiser sur eux. Mais je voulais être à leur niveau. J'essaie d'être avec eux, avec leurs espoirs, leur naïveté, leur pureté. Autrement, ça aurait été vraiment dégueulasse d'avoir le regard de l'adulte qui se moque des adolescents qui forcément, par essence, par nature, sont un peu naïfs.
- Speaker #0
Oui, c'est un livre sur la jeunesse. et c'est pas vraiment Sur les années 80, parce que ce délire-là existe encore. Aujourd'hui, par exemple, il y a le rap. Beaucoup de jeunes rêvent de devenir rappeurs ou se mettent à rapper, etc. Comme à l'époque de Divin Suicide, je pense que ça existe encore, ce désir, cette rébellion.
- Speaker #1
C'est un roman sur la jeunesse. Ce n'est pas un roman nostalgique sur les années 80. D'ailleurs, je l'ai écrit justement au présent pour chasser toute nostalgie, pour qu'on soit... comme si c'était des jeunes gens d'aujourd'hui. Et donc, cette espèce de ce qui se passe à l'adolescence, qui est découvrir, enfin à l'adolescence on découvre tout, justement la musique, l'amour, la politique, l'injustice, et tous ces éléments-là, les adolescents le prennent comme ça, ils ne savent pas trop quoi en faire, ils ont leur vie à construire, et c'est de ça que j'avais envie de parler.
- Speaker #0
Mais la grande différence entre le punk et le rap, C'est que les punks étaient contre la société de consommation, ils critiquaient le fric, ils critiquaient la pub et tout ça un peu. Et là, le rap, c'est Chanel, Gucci, Prada, il faut avoir une Lamborghini, il faut boire du Hennessy ou du Ruinard.
- Speaker #1
Alors ça dépend peut-être, moi je ne connais pas très bien le rap.
- Speaker #0
C'est très différent.
- Speaker #1
Mais il y a quand même des groupes de rap, je crois, j'ai un neveu qui fait du rap, et je peux vous assurer qu'il n'est pas pro-consommation.
- Speaker #0
Ah bon, d'accord.
- Speaker #1
Il trouve que Mélenchon, c'est la gauche molle, donc vous voyez, il n'est pas du tout dans cet état d'esprit. Il est plutôt dans la révolte, comme pourrait être celle des Clash. D'ailleurs, il aime bien les Clash.
- Speaker #0
C'est aussi un roman sur la vie en province, sur la vie dans un lycée près de Nantes, l'apprentissage du désir, vous l'avez dit. Et ça, vous le faites extrêmement bien. Est-ce que c'est parce que vous-même, vous l'avez dit aussi, vous êtes prof ? Vous êtes au lycée de Saint-Nazaire, c'est ça ? Oui. Vous êtes toujours enseignant ?
- Speaker #1
Oui, toujours.
- Speaker #0
En français, alors ?
- Speaker #1
En français, oui.
- Speaker #0
D'accord. Et ça va ? Ce n'est pas trop difficile, la rentrée ?
- Speaker #1
C'était quand ? C'était lundi, oui. Oui, c'est difficile.
- Speaker #0
Mais vous arrivez, parce qu'il y a Yannick Henel qui publie un livre qui s'appelle « La solitude des professeurs est infinie » . Vous êtes d'accord avec lui ?
- Speaker #1
Oui, mais la solitude de tout le monde est infinie, je dirais. Tout le monde est seul, je ne voudrais pas faire pleurer.
- Speaker #0
Non, mais la mission de transmettre Baudelaire et Rimbaud...
- Speaker #1
Il est vrai qu'on est un peu seul. Un peu seul, on est les derniers, on est en première ligne à essayer que les élèves lisent Rimbaud, Chateaubriand, Flaubert et Proust. Et après, il n'y a pas tellement de relais dans la société. Bah si, moi ! où il y a vous.
- Speaker #0
Ah, merci ! Non, non, je te plaisante. Les journalistes culturels font un essai aussi de faire ce travail. Augustin Trapenard...
- Speaker #1
Certes, mais je voulais dire, par exemple, les adolescents, après une fois qu'ils sont en famille, ce n'est pas forcément des choses dont les gens parlent en famille, dans des repas, ce n'est pas ce qui va permettre de connaître Flaubert, par exemple, de réussir sa vie, je pense.
- Speaker #0
Non.
- Speaker #1
Et c'est ça qui pose un problème pour nous, parce qu'on leur dit que c'est extraordinaire. Mais enfin, vous n'en ferez rien dans votre vie.
- Speaker #0
Mais ce n'est pas tout à fait vrai. Moi, je pense que ça peut servir, par exemple, si, je ne sais pas, votre femme vous trompe et que vous lisez Madame Bovary, ça peut vous aider à entrer dans sa tête. Je ne sais pas. Donc, ça peut parfois... Non, mais professionnellement, je voulais dire. Oui, oui.
- Speaker #1
Non, mais... Oui. Pour moi, littérature, c'est tout. Oui, oui, je sais.
- Speaker #0
Bon, vos trois personnages sont... Est-ce qu'on pourrait les définir comme ça ? Romantiques.
- Speaker #1
Oui, je pense, oui, ce sont des romantiques. Et on disait beaucoup à l'époque des années 80, vous devez vous en souvenir, que c'était la bof génération. Oui, cynique. Voilà, cynique, ça n'intéresse à rien par rapport à la génération 68, qui avait fait la révolution. Et moi, je pense qu'au contraire, c'était une génération, du moins, il y avait beaucoup de jeunes gens très romantiques, passionnés, qui avaient envie de faire quelque chose. Et moi, j'avais envie de parler de cette génération, parce que c'est la mienne, et puis d'une certaine manière, en montrer une forme de grandeur.
- Speaker #0
Bon, alors ils veulent baiser, séduire, être aimé, c'est normal à cet âge-là.
- Speaker #1
À tous les âges.
- Speaker #0
Mais, bon, je vous l'ai déjà dit, mais je voulais parler de vos livres précédents, parce que vous étiez davantage dans la dérision à l'époque de l'homme surnuméraire, 2017, donc c'est un anti-héros qui est chargé de corriger les classiques. Ensuite, il y a eu Tour d'Ivoire en 2019, le même genre d'anti-héros qui crée une revue littéraire à un moment où tout le monde s'en fout des revues littéraires. Et puis ensuite, dans La Poursuite de l'idéal, c'est un musée de la littérature française. C'est comme si, voilà, au fond, vous arrivez par des personnages un peu losers à parler de votre... Mission difficile, transmettre la littérature aux nouvelles générations. Là, plus du tout. Là, vous regardez ces jeunes, vous regardez vos élèves en fait. Vous n'êtes plus à la place du prof, vous êtes à la place des élèves.
- Speaker #1
Oui, je suis un peu à leur place. D'ailleurs, je ne l'ai pas utilisé pour le roman. Les nouvelles expressions, c'est que les emplois, j'ai besoin de ça. Wesh ! Ouais, mais ça date déjà. Ouais, mais moi,
- Speaker #0
j'essaye toujours.
- Speaker #1
Non, non, faut pas essayer. Ils détestent qu'on emploie les mots qui sont comme des mots argotiques. Oui, ça fait démagogie. Et puis ça fait le vieux qui essaie de... Non, ça, je sais pas, mais je leur demande quand même. Ils aiment bien, d'ailleurs. Alors,
- Speaker #0
c'est quoi les dernières... Ah,
- Speaker #1
je ne sais plus, parce que là, je reprends les cours, je n'ai pas encore fait mon boulot.
- Speaker #0
J'ai entendu par mon fils de 8 ans, Guez.
- Speaker #1
Ouais, Guez. Guez,
- Speaker #0
ça vient de merguez, et c'est comme merde, Guez commence par mer, donc c'est de la merde, quoi.
- Speaker #1
Guez, c'est de la merde. Mettre Guez, c'est nul,
- Speaker #0
c'est nul, quoi.
- Speaker #1
Ouais, alors je me joute pour la vérité, ouais.
- Speaker #0
Je sais pas, hein.
- Speaker #1
Mais il y a un truc qu'ils disent que j'aime bien, ça fait déjà quelques années, c'est stylé.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Je trouve ça bien, c'est stylé. Non, mais c'est vrai que c'est bien trouvé.
- Speaker #0
Oui, c'est vrai. C'est mieux que notre branché à nous, qui était pas si bien que ça, ouais. Alors, le... Donc, je le disais, Stéphanie n'est pas satirique, n'est pas cynique. Mais il y avait déjà eu un de vos livres qui était tendre comme ça. C'était... Attendez, je vais le retrouver. Les structures du mal. Les structures du mal étaient déjà un roman... Non ? Est-ce que je me trompe ? C'est un roman plus tragique,
- Speaker #1
plus...
- Speaker #0
Premier degré et romantique.
- Speaker #1
Oui, oui.
- Speaker #0
Donc, il y a un romantique derrière le satiriste.
- Speaker #1
Moi, j'aime beaucoup le romantisme. En tant que le romantisme, c'est la sensibilité, l'expression de la sensibilité. Je pense qu'à partir du moment où on est écrivain, on doit quelque chose au romantisme et on est romantique. Peut-être pas Voltaire, ça peut être un des rares écrivains qui n'a pas eu une petite goutte de romantisme. Mais ces romans n'étaient pas des vrais romans. C'était des espèces de contes satiriques qui n'avaient pas pour but de parler vraiment des sentiments, des émotions. Enfin, ceux que j'ai lus en tous les cas. Et je ne les ai pas tous lus.
- Speaker #0
Mais je reviens à vos trois personnages. Donc, ce sont des ados romantiques qui espèrent, qui veulent devenir rock stars ou cinéastes. Et ils nous disent, au fond, un autre monde était possible. Alors, à quel moment ça a merdé ? Qu'est-ce qui fait que finalement...
- Speaker #1
Parce qu'un autre monde n'est pas possible.
- Speaker #0
Ah !
- Speaker #1
De toute façon, ils sont pris. En fait, c'est des révoltes individuelles. Vouloir faire du rock ou devenir cinéaste, c'est une révolte individuelle. C'est-à-dire échapper au destin prolétaire qui les attend. Mais je ne sais pas s'ils ont vraiment l'idée de créer un nouveau monde. Peut-être le personnage de Martial. Mais de manière plus, je dirais... exaspéré que réellement conceptuel avec la volonté de tout modifier.
- Speaker #0
Vous semblez dire, et c'est ce que disait aussi Philippe Muray, que le septennat de François Mitterrand a participé à ça, à un retour sur Terre. Il y a 1981 où on rêve de changement, et puis 1983, le tournant de la rigueur, et là, tout le monde devient réaliste pour toujours.
- Speaker #1
Oui, mais même déjà, comme on disait tout à l'heure, dès 1981, il y avait des réformes qui pouvaient être ridicules. Ce n'est pas un roman politique, en réalité. Non, non, non,
- Speaker #0
mais quand on le referme, c'est extrêmement mélancolique quand même. C'est-à-dire ces jeunes, bon, je ne vais pas dire la fin, mais la fin est tragique.
- Speaker #1
Oui, mais c'est aussi parce que la vie a passé, parce qu'il y a une ellipse. Et cette ellipse, c'est 20 ans plus tard à peu près, et la vie a passé, et les rêves ne sont pas tous réalisés, et certains c'est encore pire que d'autres. Et donc, moi quand je me retourne sur ma vie, il y a une forme de mélancolie, ne serait-ce que parce qu'elle est passée déjà.
- Speaker #0
Oui, c'est très beau cette scène à la fin, c'est Paul, donc c'est vous, vous retournez sur les lieux de sa jeunesse.
- Speaker #1
Oui, c'est un épilogue où j'imagine une sortie de Samia, Paul et Martial. Ils font du vélo, ils sortent de Nantes et Martial cueille des murs et il en donne une à Samia. Il se souvient de ce moment-là qui était heureux, alors qu'on est 30 ou 40 ans plus tard et qu'il est passé. Et forcément, les moments heureux quand ils sont passés, ça nous fait toujours un peu de mal.
- Speaker #0
Je suis un peu jaloux de votre souffle. Parce que tous les deux ans, vous publiez 400 pages. Vous êtes très gentil de dire que je suis également romancier, mais enfin moi, mes romans sont plus courts. Je ne sais pas comment vous faites, alors qu'en plus vous adorez Cioran, qui n'était pas un balsacien.
- Speaker #1
Non mais je n'écris rien en ce moment. Non,
- Speaker #0
mais comment vous faites ? Où trouvez-vous cette énergie de consacrer 300, 400, 500 pages à chaque livre, à des personnages qui sont dans votre tête ? Je ne peux pas vous dire.
- Speaker #1
C'est mon côté martial, personnage d'une sorte de révolte, besoin d'écrire, j'en ai envie.
- Speaker #0
Parce que vous avez les copies à corriger aussi ?
- Speaker #1
Oui, je fais le plus vite possible, mais c'est incompressible.
- Speaker #0
Vous travaillez la nuit, les vacances ? Non,
- Speaker #1
pas du tout. Je vais quatre jours au lycée. J'ai donc trois jours où je n'y vais pas. Et donc j'écris pendant les trois jours où je n'y vais pas. Ce qui fait qu'effectivement, à la fin de l'année, je suis mort. J'en peux plus.
- Speaker #0
On vous compare beaucoup à Balzac et à Flaubert. Est-ce que vous ne seriez pas un romancier du XIXe égaré deux siècles après ?
- Speaker #1
Oui, sans doute. Mais je pense que le roman est né vraiment au XIXe. C'est-à-dire qu'il y a eu des... En Russie, en France. Voilà. Et il y a eu des expériences qui ne me semblent pas forcément très convaincantes. Et je crois que le roman n'est pas mort, justement, qu'il vit encore. Et que c'est là un des arts importants d'aujourd'hui. Et je pense que, par exemple, le nouveau roman, c'était une impasse. Oui,
- Speaker #0
mais vous ne tirez rien des avant-gardes. Là,
- Speaker #1
j'en parle un peu, du surréalisme. Oui, j'ai beaucoup lu, j'ai tout lu Guy Debord. Je suis presque de gauche, en fait.
- Speaker #0
C'est bizarre parce que vous êtes catalogué pour Toréac, alors qu'en fait c'est un roman punk, c'est un roman sur le désir de changement, d'utopie, c'est romantique et je ne vois pas le rapport avec la droite.
- Speaker #1
Oui, je ne suis pas toujours très à l'aise d'être... mais je vois bien, j'ai quelques liens avec la droite, mais j'ai aussi quelques liens avec la gauche. Et ne serait-ce que par mes origines, je ne pourrais jamais être totalement à l'aise dans un... milieu où tout le monde est de droite. Je ne me sens pas à ma place.
- Speaker #0
Et là, par exemple, chez La Pérouse, vous vous êtes un peu dépaysé ?
- Speaker #1
Non, ça va très bien.
- Speaker #0
Je suis bien. J'adore le... Alors, il y a une scène de dialogue au bain-douche avec un bourgeois blasé qui félicite Martial pour son ambition avant de lui proposer de coucher avec sa femme. Là, vous vous êtes beaucoup... Là, il y a de la satire. Là, quand même, il y a de la satire. Les soirées chez les bobos, c'est... quasiment présents dans tous vos livres et en général, c'est assez bien observé. Donc, vous êtes un espion chez les bobos, parfois ?
- Speaker #1
Ah oui, j'en précompte beaucoup. Non, mais c'est un peu comme les caractères de la brouillère. J'essaie de voir des types humains. En fait, j'écris aussi des romans parce que je n'ai pas envie de taper sur des gens en vrai. Le roman, vous savez, on tape sur personne. C'est des personnages imaginaires. Donc, personne n'est vraiment attaqué. J'aime pas tellement ça. Je pense que chacun a des excuses d'être celui qu'il est. En revanche, les ridicules, comme tout écrivain, c'est quelque chose d'attirant.
- Speaker #0
Bien sûr. Mais un jour, vous passerez à l'autobiographie, vous ferez un roman d'Annie Arnault, la première personne. Je m'appelle Patrice Jean, j'ai grandi à Nantes.
- Speaker #1
Peut-être. Pas comme Annie Arnault, mais pourquoi pas. J'y pense. Ah oui ? Oui, j'y pense.
- Speaker #0
Ah oui, ça serait intéressant, ça serait un virage.
- Speaker #1
Mais je ne pense pas faire une autobiographie chronologique, mais des moments de ma vie.
- Speaker #0
Alors attention, c'est la question qui tue. Le véritable message de « Stay free » ne tient-il pas dans cette phrase de Samia que vous devriez lire à vos élèves du lycée de Saint-Nazaire, je cite « Au lycée, nous attendions de vivre. Désormais, nous sommes assez grands pour affronter, sans nos parents, le déséquilibre et l'incertitude.
- Speaker #1
Elle est très bien Samia.
- Speaker #0
Elle est bien Samia ?
- Speaker #1
Elle est très bien, oui.
- Speaker #0
Elle est bien cette phrase. Vous pourriez la mettre en sujet de Dissert ?
- Speaker #1
C'est peut-être trop philosophique pour un sujet littéraire. Ah oui. Mais c'est un sujet philosophique.
- Speaker #0
Est-ce que vous avez vu un chef-d'oeuvre de Mia Onsen Love qui s'appelle Eden ?
- Speaker #1
Non.
- Speaker #0
Ah, vous devez voir ce film.
- Speaker #1
C'est au cinéma ?
- Speaker #0
C'est au cinéma.
- Speaker #1
En ce moment-là ?
- Speaker #0
Non, c'est un film... un vieux film d'il y a 10 ans.
- Speaker #1
Je ne fais plus au cinéma depuis des années.
- Speaker #0
Est-ce que Eden, c'est sur la naissance des Daft Punk, le mouvement électro et les soirées que faisait son frère, les soirées techno et tout ça. Et comment un DJ renonce à son rêve d'être un grand DJ. Il y a beaucoup de points communs avec le personnage de Martial. qui veut être une punk star, et qui finit différemment. Bref, ça vous plairait, Eden. Conclusion. Alors, on ne va pas faire la conclusion, parce qu'on va faire devine tes citations. Le grand jeu devine tes citations, Patrice. Je vous lis des phrases tirées de vos romans. Je vois que vous essayez de tricher.
- Speaker #1
Je suis mieux. Bon, alors ça va.
- Speaker #0
Et vous devez me dire dans lequel de vos livres vous avez écrit ceci. S'il n'y a pas de secret derrière les êtres, la vie n'est plus qu'un défilé de platitudes.
- Speaker #1
Je ne sais pas, la vie des spectres ?
- Speaker #0
Stay free, 2026. C'était pourtant facile.
- Speaker #1
Ça commence mal.
- Speaker #0
Mais moi, j'aime bien cette phrase. S'il n'y a pas de secret derrière les êtres, la vie n'est plus qu'un défilé de platitudes. Au fond, ce qui vous intéresse chez les humains, c'est le romanesque.
- Speaker #1
Et la vie intérieure.
- Speaker #0
Et la vie intérieure.
- Speaker #1
Je pense que la littérature, c'est la vie intérieure.
- Speaker #0
Autre phrase de vous. Une vie réussie, ce serait donc le plaisir de bronzer à côté d'une piscine bleue turquoise en slip de bain ? Question.
- Speaker #1
C'était free.
- Speaker #0
La poursuite de l'idéal 2021. Je suis assez content qu'ils perdent. Parce que ça change. Non mais souvent les gens... Non mais je retiens pas mes livres. Quand on écrit des livres de 400 pages, évidemment, c'est plus difficile. Oui, alors... C'est quoi une vie réussie ? Alors si c'est pas le plaisir de bronzer à côté d'une piscine bleue turquoise en slip de bain ?
- Speaker #1
Eh bien c'est une vie où il y a des événements, où il y a de la passion, où on fait quelque chose. Parce que le type qui bronze près d'une piscine, il ne fait rien. Il est comme un lézard, il attend que le temps passe. Je vois pas ça comme une vie réussie. Il faut faire quelque chose dans la vie. On vit peu de temps, mais il faut quand même la remplir et avoir... voilà.
- Speaker #0
C'est ce que vous dites à vos élèves ?
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
C'est bien. Vous êtes un peu comme le prof dans le cercle des poètes disparus, vous montez sur la table parfois.
- Speaker #1
Ça peut m'arriver.
- Speaker #0
Ah, c'est vrai ?
- Speaker #1
Oui, ça m'est arrivé.
- Speaker #0
Ah, c'est drôle. Ils doivent vous adorer alors.
- Speaker #1
Ça dépend lesquels.
- Speaker #0
Autre phrase de vous. Frères humains, rassurez-vous, vous ne comptez pour personne.
- Speaker #1
Je ne sais pas.
- Speaker #0
La vie des spectres. La vie des spectres. 2024. Mais c'est pas vrai ça, par exemple vous comptez pour moi Patrice ? C'est gentil,
- Speaker #1
vous aussi Frédéric.
- Speaker #0
Une autre phrase, il a pensé qu'il n'avait jamais vu Dieu si bleu, ni de mur dans les buissons, plus alléchante que les lèvres de cette fille sans âme.
- Speaker #1
C'est Stay Free !
- Speaker #0
Oui ! Pouf ! Un point ! Un point ! Bravo ! Ouf ! Stay Free 2026. Ça cette phrase elle est presque désuète. Est-ce qu'on désire encore comme ça ? En 2026.
- Speaker #1
Mais vous savez, les gens sont, je pense, plus romantiques qu'ils ne le disent. Il y a un affichage un peu comme ça, mais je pense que l'amour est toujours présent, la passion, l'idéal. Ça ne peut pas s'écrouler comme ça.
- Speaker #0
Oui. je pense mais avec les écrans portables et tout ça est-ce que c'est pas ce mystère là de cette fille qui a mangé une mûre et qui dans un buisson est alléchante elle a les lèvres avec un petit peu de noirci un peu de rouge Est-ce que finalement, à cause d'Internet, la même meuf, on l'a vue en maillot de bain ?
- Speaker #1
Je pense qu'Internet change beaucoup de choses, ça c'est sûr. Et l'IA également, ça va changer. C'est drôle du romancier d'essayer de voir les changements, les micro-changements.
- Speaker #0
Autre phrase. Dans quel livre avez-vous écrit cette phrase ? « L'humanité aime l'héroïsme, l'aventure et la folie. C'est pourquoi je devins vendeur de jupes et de collants. »
- Speaker #1
Les structures du mal.
- Speaker #0
Voilà, deuxième point. Les structures du mal 2015. Donc, c'était votre premier mélodrame avant Stay Free. Oui, c'est vrai. C'est ça. Une histoire d'amour ratée.
- Speaker #1
Aussi, oui.
- Speaker #0
Dernière phrase. Attention, vous pouvez encore marquer un point. Mais c'est difficile. Je vous préviens. Celle-là, je l'ai été la chercher. Je l'adore, cette phrase. Je vous le dis. Celle-là, je suis jaloux. J'aurais aimé la trouver. Le niveau d'une conversation. est inversement proportionnelle au nombre de ses participants.
- Speaker #1
Ça, je sais. C'est dans la fin du monde, on avait pourtant bien commencé.
- Speaker #0
Voilà, c'est le moment où vous avez fait des aphorismes qui ont été publiés en 2025 dans ce recueil. Le niveau d'une conversation est inversement proportionnel au nombre de ses participants. Là,
- Speaker #1
par exemple, nous sommes deux. C'est parfait.
- Speaker #0
C'est parfait. C'est une vraie conversation. Vous pensez qu'au-delà de combien, une conversation devient inepte ?
- Speaker #1
Il fut un temps où je refusais d'aller dans des soirées où il n'y avait plus de 6 personnes. Donc je pense que 6. Il y a une chanson de Brunsin qui dit « Au-delà de 4, on a une bande de cons » . C'est assez vrai aussi. Le pluriel ne vaut rien à l'homme, voilà ce qu'il dit. Je pense qu'il a raison.
- Speaker #0
Les questionnaires. Alors le questionnaire compliqué de Frédéric Beigbeder. Est-ce que vous êtes prêt ? Pourquoi lire des livres au lieu de scroller ?
- Speaker #1
Parce que c'est beaucoup mieux. Et que quand on scrolle, on perd son temps. Et quand on lit des livres, on le gagne. Pour faire une antithèse.
- Speaker #0
Vous dites ça à vos élèves ? Ah oui, je me bats contre ça. Que savez-vous faire que ne fait pas Chad GPT ? Ou Gemini,
- Speaker #1
ou Claude ? Je sais faire tout ce qu'un être humain sait faire. Ou presque. Donc je sais vivre, respirer, faire l'amour. Donnez des claques.
- Speaker #0
Êtes-vous certain que vos livres servent à quelque chose ?
- Speaker #1
Oui, je pense qu'ils servent à quelque chose. Je pense que quand les lecteurs les lisent... Pendant le moment où ils les lisent, ils vont avoir quelques émotions, ils vont réfléchir un peu et c'est déjà pas si mal.
- Speaker #0
Parce que je sais que vous n'allez pas beaucoup dans les salons du livre, vous n'avez pas trop le temps.
- Speaker #1
Ça m'ennuie un peu, je veux dire.
- Speaker #0
Oui, du coup vous n'avez pas beaucoup de retours ou vous avez quand même du courrier ? Non,
- Speaker #1
j'ai des courriers, on m'écrit beaucoup, c'est bizarre. Et là, je n'arrive pas à répondre. J'imagine que ça doit être pire pour vous, mais moi, on m'écrit. Je dis que c'est vraiment pas de ma faute.
- Speaker #0
Pensez-vous qu'un écrivain doit être gentil ?
- Speaker #1
Non, pas dans ses livres, mais dans la vie, oui, il peut être gentil. Au contraire.
- Speaker #0
La littérature doit-elle réparer le monde ? Je vais l'enlever cette question tellement elle m'énerve.
- Speaker #1
Non, non, non.
- Speaker #0
Non ?
- Speaker #1
Non, elle doit le diagnostiquer, elle doit donner peut-être des objectifs au lecteur. Mais enfin, le réparer, c'est pas possible.
- Speaker #0
Y a-t-il une mode que vous regrettez d'avoir suivie ?
- Speaker #1
J'ai pas beaucoup suivi de mode, et je regrette pas, non.
- Speaker #0
Bah, le punk, c'était un peu une mode.
- Speaker #1
Oui, oui, mais je l'ai pas vraiment... J'ai pas eu de crête. J'ai quand même eu une époque où j'avais des cheveux. J'aurais pu avoir une crête, mais non, j'ai résisté.
- Speaker #0
Vous préférez regarder une série ou vous promener dans la nature ?
- Speaker #1
Les deux activités ne sont pas mes activités préférées.
- Speaker #0
D'accord. Préférez rester chez vous à...
- Speaker #1
Ou lire, ou écouter de la musique, ou voir des amis, ou me baigner, parce que j'habite au bord de la mer.
- Speaker #0
Ah, tiens, une question très actuelle, que je pose aux professeurs de lettres. Faut-il séparer l'œuvre de l'artiste ?
- Speaker #1
Non, il ne faut pas les séparer, mais il faut être indulgent avec tout le monde.
- Speaker #0
Quand vous enseignez à un écrivain, je ne sais pas, par exemple si vous parlez de Louis-Ferdinand Céline ou des auteurs comme ça...
- Speaker #1
Alors, voilà ce que je dis. Je dis que Louis-Ferdinand Céline a pu être condamnable dans certains moments de sa vie, mais chaque individu doit être jugé sur ce qu'il a fait de mieux dans sa vie. Il faut juger les gens sur ce qu'ils savent faire de mieux. Par exemple, on ne va pas juger Zidane sur sa capacité à faire des tartes aux pommes. Il faut juger sur ce qu'il a été le mieux, c'est-à-dire un grand footballeur. Donc Céline, il faut le juger en tant que grand écrivain et savoir qu'en tant que grand écrivain, il y a très peu qui arrivent à s'achever. C'est ça qui est important. Après qu'il était un salopard peut-être, mais comme beaucoup de monde.
- Speaker #0
Oui, d'accord. C'est pas mal comme façon de voir les choses.
- Speaker #1
Il faut être indulgent avec chacun et voir ce qu'il peut faire de mieux. Moi, quand je discute avec qui que ce soit, j'essaie de trouver quelque chose d'intéressant chez lui qui va pouvoir me raconter à moi parce que je n'ai pas intérêt à m'emmerder avec lui. Donc il faut aller sur les choses qu'il connaît.
- Speaker #0
Mais si par exemple, vous enseignez à vos auteurs... Je ne sais pas, quand je dis vos auteurs et vos élèves, un auteur scandaleux, je ne sais pas, le Marquis de Sade, je ne pense pas que vous allez faire étudier le Marquis de Sade à vos élèves.
- Speaker #1
Ça m'est arrivé.
- Speaker #0
Ah oui ? Est-ce qu'il y a eu des cas où il y a eu des protestations avec des élèves qui disent « comment osez-vous ? »
- Speaker #1
Oui, parfois. Par exemple, les scènes sexuelles, les élèves, étrangement, alors qu'ils regardent du porno sur Internet, sont très prudes. Ils ne comprennent pas qu'un livre puisse en comporter. Ils sont aujourd'hui aussi très à cheval sur la religion. On ne se moque pas. Ils sont à cheval aussi. Par exemple, j'ai étudié la Vénus et l'Adiomène d'Arthur Rimbaud. Et des élèves m'ont dit, mais c'est de la grossophobie. Pourquoi est-ce qu'il a écrit ça ? Parce qu'il se moque d'une femme qui sort de la baignoire, elle est grosse, puis termine belle et deusement d'un ulcère à l'anus. Et il se moque d'elle. Mais on n'a pas le droit de se moquer des gens comme ça. Quand Rimbaud a écrit cela, il pensait qu'il allait choquer les bourgeois au 19e siècle. Il dit, vous choquez vous.
- Speaker #0
Oui,
- Speaker #1
c'est vous les bourgeois. C'est vous les bourgeois. Mais en réalité, ça montre quand même la force de Rimbaud. Et oui, oui, les élèves peuvent être choqués, mais je leur dis que la littérature aussi, ça peut les choquer.
- Speaker #0
Parce que dans l'homme surnuméraire, c'était quand même l'histoire d'un type qui corrige les classiques du passé selon les critères d'aujourd'hui. Et on vous demande de le faire, en fait.
- Speaker #1
Exactement.
- Speaker #0
Et vous arrivez à les convaincre malgré tout de l'utilité de... de lire des ouvrages sulfureux ou d'être dérangé par la littérature ?
- Speaker #1
Je leur dis toujours ça. Si vous n'êtes pas dérangé, c'est que ça ne va pas. C'est normal que vous soyez dérangé. Mais ils, effectivement, beaucoup attendent d'être conforté. Et d'ailleurs, on est tous un peu comme ça. Dire des livres qui vont conforter nos idées, nos façons de voir. Mais il faut aussi accepter qu'on va, au contraire, vous bousculer. Non, je leur dis ça. Après, le dire et ce qu'il accepte et qu'il intériorise,
- Speaker #0
c'est autre chose. Oui, bien sûr. Comment savez-vous que votre livre est fini ?
- Speaker #1
J'écris le mot fin.
- Speaker #0
C'est très bien. Et on parle de vos goûts maintenant, parce qu'évidemment, un grand écrivain et un professeur, on a envie de savoir quels sont vos livres de chevet. Alors, un livre qui donne envie de pleurer ?
- Speaker #1
Un livre qui m'a toujours ému, j'ai lu plusieurs fois, c'est le livre de ma mère,
- Speaker #0
d'Albert Cohen.
- Speaker #1
Moi, je pleure quand je lis ça, vraiment.
- Speaker #0
Oui, c'est très... Alors, encore un livre très simple, très pur et romantique, presque.
- Speaker #1
C'est un amour à sa mère.
- Speaker #0
Un livre pour arrêter de pleurer ?
- Speaker #1
Un livre peut-être pas, mais le journal de Gombrowicz, par exemple. Il me paraît tellement roboratif, tellement insolent, arrogant, que ça me donne envie de vivre.
- Speaker #0
Un livre pour crâner dans la rue ?
- Speaker #1
Moi, je ne crâne pas dans la rue.
- Speaker #0
Oui, mais si jamais vous voulez... Vous allez à un rendez-vous, vous voulez frimer avec un bouquin ?
- Speaker #1
C'était Free, Patrician. Ah ben voilà ! C'est moi qui l'ai écrit !
- Speaker #0
Ben oui !
- Speaker #1
C'est moi !
- Speaker #0
Ben vous êtes le premier à avoir l'idée ! Oui, voilà ! Bien sûr ! On frime avec son propre bouquin ! Ben voilà ! C'est comme ça, ouais ! Oh non, c'est de moi ! Ah oui,
- Speaker #1
je l'ai lu, c'est nul !
- Speaker #0
Un livre qui rend intelligent !
- Speaker #1
Alors, je dirais Le Monde comme Volonté comme représentation d'Arthur Schopenhauer.
- Speaker #0
Ouais, ouais.
- Speaker #1
C'est vraiment un très bon livre. Ça m'a traumatisé, à 20 ans.
- Speaker #0
Ouais. Très très très noir, très pessimiste.
- Speaker #1
Ah mais très intelligent surtout !
- Speaker #0
Oui, oui. Un livre pour séduire, on en parlait, qui ne soit pas de vous.
- Speaker #1
L'amour dure trois ans entre Derek
- Speaker #0
Becker. C'est poli ça, c'est très poli.
- Speaker #1
Non, non, non, vous savez, j'ai une belle soeur, elle adore ce livre, elle m'en parle tout le temps. Elle va être toute contente de voir l'interview.
- Speaker #0
Un livre conseillé par la belle soeur de Patrice Jean. Muriel,
- Speaker #1
Muriel.
- Speaker #0
Merci Muriel. Un livre que je regrette d'avoir lu.
- Speaker #1
Elle a un certain nombre, mais regretté, pas vraiment, parce que même j'ai appris, dernièrement je n'ai pas réussi à finir Dr Givago, ça m'est tombé des mains, j'ai eu jusqu'à la moitié, c'est devenu une corvée de le lire, j'ai arrêté.
- Speaker #0
Un livre que je fais semblant d'avoir fini, donc ce n'est pas le Dr Givago ?
- Speaker #1
Alors un livre que je dis que j'ai lu entièrement, alors j'ai sauté quelques chapitres, c'est La Critique de la Raison Pure, j'ai sauté des chapitres, je l'avoue, ton affronte s'en tire.
- Speaker #0
C'est bien déjà d'avoir essayé.
- Speaker #1
Oui, c'est bien aussi.
- Speaker #0
Le livre que j'aurais aimé écrire ?
- Speaker #1
Je dirais un livre de Flaubert, L'éducation sentimentale, par exemple, ou Madame Bovary.
- Speaker #0
celui-ci il ya quelque chose de notification sentimentale cette filiation de romans d'initiation de formation non mais dès que j'écris flaubert revient très rapidement quel est le pire livre que j'ai jamais lu non là j'ai vraiment je suis plus c'est l'occasion de se régler des comptes
- Speaker #1
Non, vraiment, je n'y arrive pas. Il y a des livres que je n'aime pas du tout, mais le pire, je ne sais pas. Là, j'allais dire le docteur Givago, mais peut-être pas deux fois quand même.
- Speaker #0
Non, mais souvent, les gens ont répondu Musil, l'homme sans qualité.
- Speaker #1
Oui, alors, effectivement, je ne suis pas allé au bout non plus. J'ai arrêté au bout de 100 pages, mais je ne devrais pas le dire, je vais passer pour un idiot.
- Speaker #0
Non, non, parce que lui-même ne l'a pas fini.
- Speaker #1
Oui, c'est vrai. Non, la phénoménologie de l'esprit de Hegel. J'ai arrêté au bout de la préface.
- Speaker #0
Je ne comprends rien.
- Speaker #1
Je ne comprends rien.
- Speaker #0
Ah, la question faronnée de 451. Nous sommes dans un monde où les livres sont interdits. Les pompiers brûlent les livres. On n'a pas le droit d'en avoir chez soi. Quel livre apprendriez-vous par cœur ? Et vous ne vous appelez plus Patrice Jean, mais le titre du livre.
- Speaker #1
Alors, peut-être que ce serait, mais alors ce serait très très long à apprendre, le Zibaldone de Giacomo Leopardi, qui est un de mes livres préférés.
- Speaker #0
Donc quand vous arrivez quelque part, les gens font « Ah, voilà Zibaldone ! »
- Speaker #1
Ils pourraient.
- Speaker #0
C'est sympathique.
- Speaker #1
Oui, c'est un beau nom. Ça tient, ça veut dire je crois journal en italien, je ne sais pas exactement.
- Speaker #0
C'est un beau nom, oui. Bon, mais écoutez, merci infiniment Patrice Jean d'être venu deviser sur l'ensemble de votre œuvre ici. J'ordonne à tout le monde de lire « Stay Free » , qui est franchement, disons-le, le meilleur livre de cette rentrée littéraire. C'est au Cherche-Midi. Et d'habitude, je dis, lisez des livres, sinon vous allez mourir idiots. Mais voici ce qu'écrit Patrice Jean. Alors, c'est dans le livre. Pour sa mère, pour ses tantes, lire n'a de sens que l'été, sous un parasol entre deux mains de mer. On pourrait croire à les écouter que la lecture est d'une même nature que la pêche à la crevette ou la planche à voile. Le reste de l'année, elles n'ont pas le temps de bouquiner, disent-elles. Fin de citation. Ne bouquinez jamais. La lecture n'est pas de la planche à voile, c'est votre dernière chance d'être humain. Bonsoir. Merci beaucoup.
- Speaker #1
Merci. Belle conclusion.
- Speaker #0
Et 13h en plus, c'est l'heure du déjeuner.
- Speaker #1
Comment ? Ah merci.