- Speaker #0
Esther Teilhard, bonsoir.
- Speaker #1
Bonsoir Frédéric Begbedé.
- Speaker #0
Merci de revenir chez La Pérouse pour parler de votre deuxième roman, qui j'espère ne sera pas le second, parce qu'il y en a forcément d'autres. Oui.
- Speaker #1
Nous l'espérons.
- Speaker #0
Oui. C'est l'histoire d'une narratrice qui se fait quitter par son compagnon. et qui du coup va sortir toute la nuit dans une ville qui ressemble à Marseille mais n'est pas nommée. Et je voulais savoir, elle est très amoureuse de ce type qui l'a sauté sur un toboggan orange, comment une femme peut accepter de tomber amoureuse d'un type pareil ?
- Speaker #1
On tombe amoureuse souvent des mauvaises personnes, Frédéric. Vous savez ça sûrement mieux que moi, je ne sais pas. Mais oui, la narratrice est une jeune femme d'une vingtaine d'années qui tombe follement amoureuse d'un jeune garçon qui s'appelle Gabriel. Et avant tout, c'est un roman, je crois, sur le sentiment amoureux, dans tout ce qu'il peut avoir de grotesque et de ridicule.
- Speaker #0
Et de douloureux.
- Speaker #1
Et de douloureux, parce que c'est un livre sur une rupture amoureuse, ça commence par une rupture amoureuse. Cette jeune femme se fait quitter de manière très brutale par ce garçon Gabriel, et elle va... Tenter d'assimiler le choc de cette rupture en faisant la fête, en se droguant, en rencontrant des individus plus ou moins marginaux au cours de la nuit.
- Speaker #0
De la nuit. Elle était tombée amoureuse de ses mains.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
C'était ce qu'elle préférait chez Gabriel.
- Speaker #1
Oui. Ça dit beaucoup les mains, Frédérique. Faites voir les vôtres. Oui. Ça dit tant de vous, tous vos excès.
- Speaker #0
Non, on voit une alliance.
- Speaker #1
Oui, mais on voit que l'alliance masque. Masque le... Le derrière de la main. Oui, elle tombe amoureuse de ses mains parce que c'est un garçon qui a une apparence assez sèche, assez froide. Il est très beau, il est enfermé dans son physique parfait. Mais il a des mains de femme et des mains de pianiste. Et elle trouve ça étrange et ça l'a séduit profondément. Et elle tombe amoureuse de ses mains, oui.
- Speaker #0
Et donc, elle va dans cette boîte de nuit qui s'appelle Le Mythe. Je me suis dit... Peut-être que, j'ai compris ça comme ça, que comme elle cherche l'amour et que c'est impossible de le trouver, c'est pour ça que ça s'appelle le mythe, cet endroit ?
- Speaker #1
Oui, si vous voulez être spirituelle, c'est aussi un nom débile de tous ces nouveaux bars qui ouvrent, parce que c'est un bar à concept, comme il y en a tant dans les villes qui se gentrifient avec des noms absurdes, le mythe, le royaume. Le classique à Biarritz. Voilà. C'est des noms absurdes qui ne sont pas du tout à la hauteur du lieu qui est toujours décevant. Et c'est des lieux à envergure quand on voit le titre. Donc elle arrive au mythe. Et si on veut prendre le sens littéral du mot, il y a quelque chose d'une forme de comédie humaine à l'intérieur du bar. Parce qu'il y a une bande de joyeux de riz qui essaye de noyer leur mélancolie, leur tristesse, leur solitude au sein de ce bar.
- Speaker #0
C'est un constat assez pessimiste sur les relations hommes-femmes et femmes-femmes aussi, à savoir qu'elle fait beaucoup de rencontres, mais aucune n'est concluante, on peut dire ça ?
- Speaker #1
Oui, aucune n'est concluante parce que j'avais envie de mettre en scène une jeune femme de son temps. C'est une jeune femme qui a une vingtaine d'années et qui est extrêmement froide. Elle a une sorte de rapport assez glacé à l'existence. Elle regarde tout avec grande distance. Et je crois que c'est quelque chose qui est propre à ma génération. Parce que moi, je suis née dans les années 2000. Je suis de la Gen Z, comme on dit. Et je trouve que le...
- Speaker #0
Vous pensez que cette génération est plus froide que la mienne, par exemple ?
- Speaker #1
Beaucoup plus, oui.
- Speaker #0
Ah bon ?
- Speaker #1
Oui, je crois qu'on est dans une génération qui vit une véritable crise de l'empathie. Une incapacité à éprouver des émotions, à se mettre à la place de l'autre, à éprouver de la compassion, à s'apitoyer.
- Speaker #0
Et ça vient d'où ?
- Speaker #1
Évidemment des réseaux sociaux. Ça vient de cette grande barrière qu'on a placée entre les êtres et qui rend tout le monde... L'écran ? L'écran, oui. Qui rend tout le monde très froid. Et puis, au-delà de l'écran, l'algorithme, par exemple. Vous voyez, votre algorithme vous met dans un cercle d'intérêts qui sont les vôtres et qui font qu'en fait, vous allez de moins en moins être intéressé par l'autre et avoir une curiosité pour celui qui ne vous ressemble pas. Et c'est quelque chose qui est très ancré dans le roman. C'est une jeune femme qui n'est pas du tout bête. Elle a de l'intelligence, elle a un regard sur les choses, mais elle ne vient pas au monde. Elle laisse le monde venir à elle sans cesse et elle est extrêmement froide. à l'image de notre époque, qui est une époque, je trouve, glaçante.
- Speaker #0
C'est de là que vient le titre, c'est que le sexe est un cirque, le sexe est une sorte d'illusion, de blague, de clownerie.
- Speaker #1
Oui, parce qu'il y a quelque chose de très burlesque dans le roman. En fait, ce que j'avais envie de faire, Frédéric, c'est de mettre en scène le sentiment amoureux dans tout ce qu'il a de ridicule. Parce que le sujet amoureux est un être ridicule, c'est un être qui vit dans une sorte de monde parallèle, un monde marginal, un monde de signes, un monde dans lequel tout peut être interprété et il peut aller très loin.
- Speaker #0
Mais pourquoi vous voyez ça comme quelque chose de ridicule alors que c'est le plus beau sentiment ?
- Speaker #1
C'est le plus beau sentiment, je suis d'accord avec vous. C'est grand,
- Speaker #0
c'est beau. C'est pas ridicule, une fille qui se fait larguer a le droit d'avoir le cœur brisé et de boire toute la nuit.
- Speaker #1
C'est pas ridicule Frédéric, mais le sentiment amoureux a quelque chose de, comment dire, d'incompréhensible. C'est un terrain qui réunit toutes les extrêmes parce que le sentiment amoureux, c'est quand même, on est tellement rempli de soi quand on est amoureux. On est tellement profondément rempli de soi et en même temps, on est... Comment vous dire ? C'est à la fois un rétrécissement considérable de son champ de vision et en même temps, un grand déploiement de sa sensibilité. C'est à la fois une sorte d'excès et de manque, de saturation.
- Speaker #0
Oui,
- Speaker #1
oui. Et je voulais mettre en scène ce sentiment amoureux dans tout ce qu'il a de contradictoire, mais aussi parce que, et là, je reviens à ce que vous dites, ce n'est pas du tout un roman contre l'amour. C'est finalement l'amour qui permet à la narratrice de s'en tirer dans cette nuit infernale. Donc ce n'est pas du tout contre l'amour. Mais par contre, ce que je voulais montrer, c'est que la dévotion amoureuse, aujourd'hui, c'est presque une contre-culture. Je veux dire, c'est tellement loin de notre société. Le sentiment amoureux, il va vraiment à l'encontre de tout ce qui structure notre société, c'est-à-dire la vitesse, la performance, le bruit, la saturation de tous les éléments possibles et inimaginables. On est dans une société où on passe notre temps à regarder les hommes monter et tomber. On est dans une société marchande. L'amour, ça demande justement de l'arrêt, ça demande du temps, de l'endurance, de la compassion et du pardon. Et c'est des choses qui sont structurellement opposées à ce qui est propre à notre époque. Et je voulais mettre en scène cette absurdité dans tout ce qu'elle a de très beau aussi.
- Speaker #0
Moi, j'ai vu votre héroïne comme une jeune femme qui joue les blasés. Parce qu'elle a peur du sentiment, elle a peur de souffrir, elle a peur d'aimer en fait.
- Speaker #1
Bien sûr, et j'en reviens à ma génération qui est une génération, je sais que vous adorez ce mot, vous en parlez souvent, mais de « ouin ouin » si vous voulez. Mais on est dans une peur permanente de l'autre. On a aussi grandi, moi j'avais 20 ans pendant le confinement, l'autre c'est une menace, l'autre c'est une potentielle. maladie quand vous faisiez la bringue dans tous les clubs. Non, on avait le sida,
- Speaker #0
nous on avait le sida aussi, c'était dangereux.
- Speaker #1
J'avais mon masque et l'autre est une menace et c'est assez flippant et assez inquiétant et ça fait des individus, des jeunes personnes assez malheureuses et j'en reviens à ce que je disais, assez glaçante.
- Speaker #0
Alors chez vous, de toute façon l'histoire n'est pas le principal, ni dans votre premier roman Karn, l'année dernière, en 2025. ni dans Fuck Circus en cette rentrée, c'est votre style. Votre talent, c'est de toujours trouver des phrases inattendues, des mots surprenants. J'ai noté quelques phrases. Dites-moi, expliquez-les-moi un peu. Il est facile de chasser les femmes de la rue, il suffit d'éteindre la lumière.
- Speaker #1
Oui, parce que là, je pense à Marseille. Moi, j'ai grandi à Marseille. Il y avait une politique soi-disant bienveillante. écologique qui consistait à éteindre la lumière la nuit. Sauf qu'en fait, les femmes dans le noir la nuit, elles ont peur. Soit elles se font agresser, soit elles ne sortent pas. Donc, c'est tout simplement ça. C'est la rue, et notamment la rue méditerranéenne que ma narratrice arpente. C'est une rue qui déteste les femmes.
- Speaker #0
On existe intensément chez des personnes dont on a oublié le nom. Vous parlez donc de rencontres rapides sans lendemain ou vous parlez d'Instagram ? Les deux,
- Speaker #1
mais c'est aussi cette espèce d'étrangeté. Ça a dû vous arriver mille fois, Frédéric, où vous vous rendez compte que vous êtes très présent dans la vie de quelqu'un, dans sa vie intérieure. Vous faites partie, je ne sais pas, d'un ami d'enfance et vous l'avez complètement oublié, mais vous êtes omniprésent. Il se rappelle très bien de vous. Je ne sais pas, moi,
- Speaker #0
on m'oublie, je ne suis personne, je suis invisible.
- Speaker #1
Ne commencez pas à pleurnicher. Stop.
- Speaker #0
Est-ce que plus... que l'amour, le vrai sujet de votre roman, ça n'est pas le désir. C'est-à-dire cette espèce de désir permanent de notre société qui n'est jamais assouvi, qui conduit à une insatisfaction. C'était vrai dans Carme, tout le monde se chauffait, s'allumait. Là aussi, dans cet endroit, le mythe, les gens se rencontrent, mais sans vraiment se comprendre, sans vraiment se connaître. C'est presque, je dirais, presque comme l'étranger de Camus. Cette narratrice, elle essaye d'aller vers les autres et n'y arrive jamais.
- Speaker #1
Elle n'y arrive jamais, oui. Oui, c'est un roman sur le désir. C'est un roman aussi, je crois, sur le sexe amoureux. Qu'est-ce que c'est que de faire l'amour avec quelqu'un qu'on aime ? C'est pour ça que vous m'avez expliqué que vous trouviez qu'il n'y avait pas assez de scènes de sexe, Frédéric. Moi, je trouve qu'il y en a beaucoup.
- Speaker #0
Disons, par rapport au titre, Fuck Circus, on attend à ce que ce soit un bouquin porno. Il ne se passe pas grand-chose.
- Speaker #1
Il ne se passe pas grand-chose, mais à l'image d'une vie amoureuse, d'une vie sexuelle quand on est amoureux. Et la narratrice, elle a un rapport particulier au corps, avec notamment cet homme qu'il a quitté, Gabriel, parce qu'on se rend compte que c'est deux individus qui sont assez froids, qui sont assez empêchés. On a l'impression qu'ils n'arrivent jamais à communiquer. Mais par contre, ils ont quand même une vie sexuelle qui est assez foisonnante et assez belle. qui est un peu brutale, mais qui est aussi très sentimentale, qui est une vie sexuelle qui se passe souvent dehors, dans la nature, avec toujours des éléments... Dans les scènes de sexe, il y a toujours un point par lequel la narratrice se concentre, un tableau, une chaise, quelque chose. Il y a quelque chose de très pictural dans ces scènes de sexe. Et donc, en effet, ce n'est peut-être pas assez trash pour vous. Je suis désolée. Non, pas du tout. Pardon.
- Speaker #0
Mais c'est ce titre. mais... Vous vous concentrez beaucoup sur des détails. Par exemple, vous parlez de Gabriel qui surjoue son plaisir. Et la narratrice dit « Je suis heureuse qu'il ne veuille pas que je meure » . Je trouve que c'est très bouleversant.
- Speaker #1
Oui, il surjoue son plaisir. Mais parce que ce personnage de Gabriel, encore une fois, c'est un homme de son temps. C'est-à-dire que c'est un homme qui est... carrefour de plusieurs injonctions différentes. On sent qu'il est profondément... Il est jeune, il utilise les applications de rencontre, il a une sexualité libre, il est beau, il est sexy, il est glamour, tout ce que vous voulez. Mais en même temps, je pense qu'il est en difficulté avec Me Too, avec tout ce qui s'est passé, avec la manière dont la société a changé. Et cette incapacité à s'adapter à son temps aussi est très présente dans sa sexualité. C'est pour ça que... C'est un garçon qui, on sent que le sexe, c'est pour lui une sorte de langage un peu étrange, un peu sacré.
- Speaker #0
Vous pensez que les hommes ont peur des femmes, maintenant ? C'est l'impression que ça donne parfois. C'est-à-dire que les jeunes ont peur et les boomers les plus âgés sont lourds.
- Speaker #1
Vous avez raison de nous craindre, Frédéric. Nous sommes terribles, nous sommes des gorgones. Faites attention à nous.
- Speaker #0
Non, mais la narratrice aussi, elle semble avoir peur des hommes. peur de souffrir ?
- Speaker #1
Je ne sais pas si elle a peur. Je dirais qu'elle est très passive. Elle laisse le monde venir à elle. Elle ne vient jamais au monde. Elle est très froide, encore une fois. Moi, je la trouve très antipathique, cette jeune femme. J'aurais envie qu'elle ait un peu plus de rondeur, qu'elle ait un peu plus d'émotion. On perçoit qu'elle n'est pas du tout imperméable à la tendresse, parce qu'elle a des moments de grande bouffée, de joie, de tendresse, notamment quand elle pense à son enfance ou à... ou à son passé amoureux, mais elle reste comme enfermée dans sa pudeur. C'est assez exaspérant, je trouve.
- Speaker #0
C'est assez marrant parce qu'elle rit tout le temps avant l'amour.
- Speaker #1
Elle a un fourrir nerveux avant de faire l'amour. Pourquoi ?
- Speaker #0
C'est de la timidité ? Ou c'est parce qu'elle trouve qu'on est ridicule quand on se déshabille ?
- Speaker #1
C'est de la pudeur. C'est une narratrice qui joue à la bête. Elle fait semblant souvent d'être complètement conne, alors qu'en réalité elle est extrêmement futée et extrêmement fine. Mais elle joue à ça parce que la bêtise dans le roman est... présentée presque comme une forme d'éthique, une éthique qui consisterait à être bête pour préserver l'autre de soi-même, pour le mettre à distance aussi, pour se sauver soi.
- Speaker #0
Et peut-être qu'elle rit avant l'amour parce qu'elle va pleurer après.
- Speaker #1
probablement. C'est votre côté Freud.
- Speaker #0
De toute façon, je trouve qu'il y a chez vous un talent assez unique dans votre génération. C'est vraiment un livre que je conseille. Cela dit, c'est encore une fois un roman assez claustrophobe parce qu'on reste dans cet endroit. Il se passe beaucoup de choses. Il y a notamment un... Un descendant de Châteaubriand qui devient un peu terroriste et qui veut dézinguer tout le monde. Il y a un homme de gauche qui parle beaucoup pour ne rien dire. Je ne dis pas ça parce qu'on est sur le Figaro TV.
- Speaker #1
Pas du tout, non.
- Speaker #0
C'est un peu ça. Et il y a aussi une serveuse lesbienne qui...
- Speaker #1
Ce n'est pas une serveuse, vous n'avez pas lu le roman, Frédéric.
- Speaker #0
Ah, je confonds, pardon. Mais pas du tout,
- Speaker #1
une serveuse c'est une cliente.
- Speaker #0
Une cliente, pardon. Attention. Oui, et alors... On a l'impression que la femme est presque plus douée pour draguer que les hommes.
- Speaker #1
Oui, elle a l'avantage d'y aller. Elle n'a pas peur, donc elle est très brutale, directe, frontale. Contrairement aux hommes qui sont patos, mous du genou, ils ne savent pas trop comment faire. Ça peut vous parler, il y a un groupe de sexagénaires un peu...
- Speaker #0
Ah, merci.
- Speaker #1
Excusez-moi, un peu mièvre. J'ai passé le cadre. Qui essayent d'atteindre les belles serveuses, mais qui n'y arrivent pas, parce que le temps que leurs gestes se décollent, elles sont passées au moins 100 fois.
- Speaker #0
Non, mais alors, c'est ça qui est injuste. C'est qu'en fait, les hommes se comportant mieux qu'autrefois, maintenant...
- Speaker #1
Ils ne se comportent pas très bien dans le roman, Frédéric. Il y en a un qui prend en otage les autres.
- Speaker #0
Oui, c'est vrai. Mais en dehors de celui-là, vous semblez insinuer que les hommes, maintenant, sont devenus trop mous, trop chiants. Mais c'est mieux que les brutes épaisses d'autrefois, vous voyez ?
- Speaker #1
Oui, mais au-delà, je trouve que tous les personnages du roman sont assez mous. C'est des personnages qui sont complexés, en fait. Moi, c'est ce qui m'a intéressée. Mon premier thème, ce sur quoi je voulais travailler en commençant ce roman, c'était la honte. Et en quoi la honte de soi peut paralyser les êtres. Je pense que la honte fait beaucoup de dégâts chez les gens. Et tous les hommes de ce roman, notamment, ont profondément honte de qui ils sont. Ils n'arrivent pas à être... Mais oui,
- Speaker #0
mais quand vous dites que l'amour est ridicule, évidemment, on a peur d'être ridicule.
- Speaker #1
Je ne dis pas que l'amour est ridicule, je dis que le couple amoureux, la dévotion amoureuse aujourd'hui, est très loin de notre société. Mais j'ai une grande tendresse. Moi, j'aime tellement les amoureux, il n'y a rien de plus beau. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Non,
- Speaker #0
d'accord, d'accord. Bon, alors, il y avait déjà eu des livres comme ça, dans une boîte de nuit du début à la fin.
- Speaker #1
Comme le vôtre.
- Speaker #0
Vacances dans le coma. N'est-ce pas ? Je sors ce soir de Guillaume Dustan. Je ne sais pas si vous l'aviez lu, je sors ce soir. Non, pas du tout. c'est déçu C'était dans un getty dance, mais c'était plutôt l'après-midi, pas le soir. D'accord. Et alors, parfois, si je puis permettre, il y a des scories, comme cette phrase assez dure à prononcer. J'aime son inadaptabilité à l'été.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Ça, c'est de vous.
- Speaker #1
Oui, c'est de moi.
- Speaker #0
J'aime son inadaptabilité à l'été.
- Speaker #1
Vous voulez que je vous l'explique ?
- Speaker #0
Oui, expliquez-moi.
- Speaker #1
D'accord. Alors, c'est une théorie que j'ai concoctée.
- Speaker #0
Ah.
- Speaker #1
Comme quoi, certaines personnes étaient particulièrement gracieuses. pendant un laps de temps précis, par exemple pendant une saison. Et lorsque la saison change, ils deviennent... Oui,
- Speaker #0
alors il y a des gens comme ça qui sont nuls l'été.
- Speaker #1
Voilà, exactement. C'est vrai. Des personnes qui l'été sont pataudes, maladroites, bêtes et qui se déploient en hiver et vice-versa. Ah oui,
- Speaker #0
c'est pas mal ça. C'est intéressant. C'est-à-dire qu'en fait, pour être adapté à l'été, il faut être beau en maillot. Il faut avoir un corps musclé, bronzé.
- Speaker #1
Oui, il faut avoir un rapport au soleil. Il faut être un être... Il faut être un tournesol, il faut être un être lumineux. Sinon, on se fait zigouiller par l'été, c'est certain.
- Speaker #0
Pour donner une idée de ce style si original, à la fois provocateur et innocent, je vous demande de lire la page 39. Est-ce que vous êtes d'accord ?
- Speaker #1
Mais oui.
- Speaker #0
Alors, attendez, je vais la trouver, la page 39. Elle se trouve page 39.
- Speaker #1
J'imagine que c'est... Oui,
- Speaker #0
c'est là où j'ai souligné.
- Speaker #1
Comme Gabriel, j'ai grandi dans une ville qui sue, empêche de bander, avec cette seule différence, cette différence énorme, la présence de la mer. Chez moi, les corps sont minces, la Méditerranée clarifie les peaux, raffine les courbes, les femmes ont les yeux marrons, tous un peu verts ou violets, le teint chauffé, jamais cramé. Les bombasses sur la corniche comme un indice de pureté du ciel, et les beaux gosses, les beaux gosses, abordent, épousent, fécondent. Les beaux font des enfants entre eux, exception jour de match, les physiques du Nord envahissent la ville, c'est Annick Locale, un sex-bury dans une bouche huile d'olive, deux amants dégénérés.
- Speaker #0
On voit un peu votre manière de faire. Il y a un peu des mots contemporains un peu provoques, genre bombasse. Et puis aussi, derrière, on sent la lectrice. Vous avez beaucoup lu. Vous participez à une émission sur France Culture qui s'appelle Mauvais Genre. On sent que vous avez beaucoup lu, notamment les écrivains décadents de la fin 19e. Et vous mélangez ce vocabulaire contemporain avec un vocabulaire plus désuet, peut-être.
- Speaker #1
Oui, parce que moi, j'aime bien bousiller la machine traditionnelle romanesque contemporaine. Je trouve qu'on s'ennuie beaucoup en littérature française contemporaine. Et je crois qu'on gagnerait à sortir de ces codes féodaux qui consistent à séparer d'un côté une littérature très pure, immaculée, goncourisante, à une littérature trash, marginale, qu'on fétichise aussi, parce qu'on s'y intéresse, parce que ça ne nous ressemble pas. Et moi, ce que j'aime faire, c'est mélanger les genres, c'est mélanger la beauté avec la saleté. Parce que je pense que la grande beauté et la grande crasse peuvent vouloir dire aussi la même chose. On peut arriver au même point.
- Speaker #0
Alors, on ne s'ennuie jamais chez vous, c'est ça qui est bien.
- Speaker #1
Ah, attendez, ça me fait plaisir.
- Speaker #0
Mais vous savez pourquoi ? Parce que vous êtes agaçante.
- Speaker #1
Ah, allez, dites-moi un peu.
- Speaker #0
Non, je dirais que vous êtes... Une sorte d'allumeuse littéraire. On lit, on se demande ce qui va arriver.
- Speaker #1
Qu'est-ce que c'est que ces conneries ?
- Speaker #0
Oui, c'est des conneries. Non, mais c'est une manière de tenir le lecteur.
- Speaker #1
Mais pourquoi ? Une allumeuse littéraire en quoi ?
- Speaker #0
Parce qu'on se dit, ça s'appelle fuck circus, il va se passer des trucs, ça va être une orgie totale. Puis en fait, on avance, on avance. C'est un roman chaste. C'est chaste et on avance justement grâce à ces phrases surprenantes. Comme par exemple, vous venez de dire, les beaux font des enfants entre eux. C'est drôle parce que c'est une phrase très politique, finalement. De dire que finalement, il y a un racisme anti-moche. C'est vrai, dans la nuit. C'est vrai, on le sait. Il y a une misère sexuelle dans la nuit que vous décrivez bien puisque finalement, seuls les gens au physique attirant vont rentrer accompagnés.
- Speaker #1
Moi, je reste sur cette phrase d'allumeuse littéraire. Je me prends très mal. Allumeuse littéraire ? Tant mieux. Et si je ne vous allume pas, tant pis.
- Speaker #0
Non, il faut être énervant quand on écrit. Non, vous ne croyez pas ? C'est bien ?
- Speaker #1
Déjà, il faut être extrêmement arrogant, prétentieux, pour penser qu'on va tenir, qu'on va allumer quelqu'un. Quelle arrogance. Et ensuite... Oui, je ne sais pas. En fait, vous savez, c'est marrant, parce que ce titre, quand je le regarde, c'est vrai que je trouve qu'il est infidèle au roman. Le roman est assez... Il est assez chaste, oui. Il est assez classique. C'est vraiment sur ce sentiment amoureux, dans tout ce qu'il peut avoir d'étrange aussi, de bizarroïde. Et c'est vrai que ce titre pourrait faire croire à un roman un peu plus rock. Mais en même temps, il l'est aussi, je crois. Oui, oui. Quand même un descendant direct de Châteaubriand qui prend en otage l'Assemblée.
- Speaker #0
Bien sûr. Flaubert voulait écrire un livre sur rien. Ça a donné Madame Bovary. Et vous, ça a donné Fuck Circus.
- Speaker #1
C'est un moment de panache quand on le dit quand même. J'ai honte devant Tonton Flaubert.
- Speaker #0
Donc, on passe à Devine tes citations. Je vais vous lire des phrases de vous tirées de vos deux livres. C'est assez facile. Vous avez 50% de chance d'avoir bon. Je commence. Soit c'est Carnes, soit c'est Fuck Circus.
- Speaker #1
Il n'y a pas beaucoup de...
- Speaker #0
Je n'étais pas encore un monstre. Le monstre est apparu plus tard lorsque j'ai découvert Baudelaire, c'est-à-dire que certains êtres étaient strictement incapables d'écrire une connerie.
- Speaker #1
Fuc Circus.
- Speaker #0
Bravo, Fuc Circus. Baudelaire a quand même dit « Aimer les femmes intelligentes, c'est un plaisir de pédéraste » . Ce n'est pas une connerie, ça ?
- Speaker #1
C'est quelque chose qu'on pourrait très bien entendre dans l'émission dans laquelle je travaille, Mauvais Genre. Une phrase de Cracra.
- Speaker #0
Autre citation de vous. « Le désir humilie et traverse les âges » .
- Speaker #1
Ça, c'est Carnes. Oui,
- Speaker #0
2025.
- Speaker #1
C'est Carnes.
- Speaker #0
Pourquoi tout est si compliqué ? Vous pensez que c'est uniquement à cause de MeToo ou il y a une autre explication ?
- Speaker #1
Si on parle d'humiliation, je pense qu'on vit dans une époque profondément humiliante. On passe notre temps à se faire humilier, en fait, partout, par notre incapacité à nous adapter à tout ce qui va tellement vite, à comprendre les nouvelles règles du jeu, même à communiquer. Je me faisais la réflexion... Hier, Frédéric, vous ne trouvez pas que c'est intolérable qu'on ait accepté que de liker, par exemple, une réponse, d'aimer un message, ce soit accepté ? Je trouve ça monstrueux, en fait. Je me faisais la réflexion, vraiment. Quand la personne prend le temps de vous écrire, même si vous avez juste à répondre très bien ou c'est noté, vous devriez juste écrire ça. Moi, je trouve monstrueux cette société où, je ne sais pas, on ne prend même plus le temps de répondre. Ça me désespère. En même temps,
- Speaker #0
liker, c'est envoyer un cœur. Non,
- Speaker #1
mais c'est monstrueux. Ce petit cœur numérique rouge, moi, il me déprime. Vous savez que
- Speaker #0
Mark Zuckerberg vient de payer une amende de 15 milliards de dollars à précisément à cause du like, et il va supprimer le like aux Etats-Unis. J'espère que ça va arriver en France.
- Speaker #1
Ça fait beaucoup de dommages.
- Speaker #0
Vous serez comblée.
- Speaker #1
Je serai ravie, ah oui.
- Speaker #0
Autre phrase de vous. Les phrases de ce livre ressemblent à de la pluie.
- Speaker #1
C'est dans Fake Circus. Oui.
- Speaker #0
J'aime beaucoup ça. Vous dites ça à propos de mes amis, d'Emmanuel Bove.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Qu'il a écrit à 26 ans, à peu près votre âge, en 1924. Et pourquoi... Et vous aimeriez écrire comme ça ? que vos phrases ressemblent à des gouttes de pluie.
- Speaker #1
Oui, c'est tellement beau, c'est tellement sobre. Il y a une forme de beauté absolue, de pureté dans cette écriture. Il ne se passe rien dans Mes Amis. C'est un homme qui suit des gens dans la rue parce qu'il est seul et qu'il n'a pas d'amis. Et c'est magnifique. Ça ne sent justement qu'austile et à ce regard sur les êtres qui est tellement délicat et poétique.
- Speaker #0
Oui, mais c'est ça. Rien, pardon.
- Speaker #1
Je n'ai plus rien à dire.
- Speaker #0
Non, mais c'est intéressant que vous citiez Emmanuel Boff, parce que c'est quand même un écrivain pas très connu, je pense, de votre génération, je veux dire.
- Speaker #1
Mais vous pensez ? Parce que j'avais l'impression que Mes Amis, c'était quand même un roman assez lu.
- Speaker #0
C'est un chef-d'œuvre, c'est magnifique. C'est magnifique,
- Speaker #1
c'est tellement beau.
- Speaker #0
Ce n'est pas, si vous voulez, comme si vous citiez, je n'en sais rien, Tropique du cancer, vous voyez. Mais bon, alors, une autre phrase de vous. Ah, pour connaître une ville, il faut errer près de sa gare.
- Speaker #1
Où avez-vous dit ça ? Ça, c'est dans Carne.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
C'est dans Carne. C'est vrai qu'il y a une vérité à côté des gares. Alors moi, je suis marseillaise, donc la gare Saint-Charles, elle dit beaucoup de la ville. Beaucoup.
- Speaker #0
Mais qu'est-ce que ça dit, alors, par exemple ? Autour d'une gare, généralement, il y a des clochards, des prostituées et quoi ? Des dealers ?
- Speaker #1
Si vous voulez, ça vous donne une odeur de la ville. Par exemple, à Marseille, vous arrivez à Marseille, la gare Saint-Charles, c'est sublimissime. C'est un des plus beaux endroits du monde. Vous avez cette vue, là, sur la bonne mer, cette lumière qui vous éclabousse, vous vous en prenez plein la vue. Et en même temps, elle est terrible, cette gare. Enfin, elle est triste. Elle est triste, elle est... En plein centre de Marseille, mais on voit que Marseille, c'est une ville qui est complètement bousillée et qui est très violente. Et voilà, ça montre toute l'étrangeté des villes. Je me suis demandé,
- Speaker #0
est-ce que si j'irais près de la gare de Tourcoing ou la gare de Perpignan, qui était le centre du monde selon Dali, Esquivez-vous ! autour des gares, on comprend mieux une ville. En tout cas, on voit un peu à la fois la pauvreté et puis beaucoup de gens qui traversent, qui sont pressés, qui regardent leur téléphone.
- Speaker #1
Ou alors des gens qui ne font rien. Moi, j'aime bien regarder les gens, notamment les femmes dans les gares. Je me demande où elles vont. Il y a une chanson italienne que j'adore qui dit que les femmes ont toujours quelqu'un qui les attend à la gare. Moi, je ne crois pas. Il y a des femmes qui errent dans la gare, qui font des allers-retours. On ne sait pas ce qu'elles font. On dirait qu'elles ont leur vie dans leur valise. Elles sont prêtes à... Elles ont peut-être quitté un homme un peu bête ou je ne sais pas. Une situation désagréable, mais elles sont là.
- Speaker #0
Autre phrase de vous. Le couple est un espace psychotique.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Elle va très bien. J'en rejoins. Esther Thea, vous allez très bien.
- Speaker #1
Je vais très mal. Oui.
- Speaker #0
C'est dans quel livre ?
- Speaker #1
C'est dans Fake Circus. Oui.
- Speaker #0
Mais je n'arrive pas à comprendre si vous êtes pour ou contre le couple.
- Speaker #1
Je suis pour le couple. Le couple sauve le roman. C'est le seul îlot d'espoir du roman qui est assez noir quand même, Frédéric. Bien sûr que je suis pour le couple. Si on regarde vraiment l'entité amoureuse dans tout ce qu'elle peut avoir encore une fois différent du monde dans lequel on vit et de décaler, je pense que c'est... Il y a quelques indices sur la manière dont on peut s'en tirer de cette société qui est en train de se casser la gueule.
- Speaker #0
Donc, ce serait un espace psychotique souhaitable.
- Speaker #1
Oui, bien sûr, c'est un espace. En fait, le couple, c'est un ralentissement aussi. C'est un temps réfléchi qui n'est pas une éternité forcément figée, mais c'est un temps resserré. On a besoin de temps, on a besoin de regarder. Encore une fois, le couple, je pense, c'est l'espace de la... de l'endurance, de la compassion. Et c'est des choses dont on a besoin, encore une fois, dans une époque qui est... Non, mais moi, ça me passionne.
- Speaker #0
Vraiment, je suis passionné par vos livres parce qu'ils me donnent accès à votre génération de femmes. qui sont un mystère. Le mystère féminin. C'est intéressant de se dire ce qu'elle veut, ce n'est pas niquer tout le monde, ce n'est pas non plus... Si, c'est le mariage.
- Speaker #1
Moi, ce que je veux, c'est que les êtres se parlent, se regardent, éteignent leur téléphone, soient vulnérables les uns avec les autres, se pardonnent aussi. C'est ça qui m'intéresse, en tout cas.
- Speaker #0
Il y a de l'espoir. Dernière phrase de vous. Et alors donc, vous me dites, dans quel livre ? Que pouvaient bien se dire Pétain et Laval en montant les escaliers du château de Sigmaringen les soirs de fin d'été 1944 ?
- Speaker #1
Dans Fug Circus.
- Speaker #0
Dans Fug Circus. Il y a un moment où un personnage se pose cette question. Et alors, à votre avis, qu'est-ce qu'ils disaient, Pétain et Laval, en montant les escaliers à Sigmaringen ? Moi, j'ai une hypothèse.
- Speaker #1
L'hypothèse du livre, c'est qu'ils se sont racontés leur première fois. Parce que l'hypothèse, encore une fois, du livre, c'est que les hommes sont des grands handicapés, des grands autistes dans la vie en général, mais parfois, à des moments très précis, ils arrivent à être impudiques ou alors tout simplement à se livrer, à se raconter les choses de manière assez...
- Speaker #0
C'est assez romantique, ça.
- Speaker #1
Oui, c'est... Moi,
- Speaker #0
ce n'est pas du tout ma théorie.
- Speaker #1
Mais moi, je suis persuadée qu'ils étaient dans un moment vraiment... C'était la fin. Un moment d'un aller sans retour. Et je pense qu'ils ont parlé de leur première émotion, la première fois qu'ils ont couché avec une femme, de ce que ça leur a fait.
- Speaker #0
Alors moi, ce n'est pas ça. Moi, je pense qu'ils étaient exactement comme Kylian Mbappé et Didier Deschamps après la demi-finale perdue contre l'Espagne dans la Coupe du Monde. Ils se sont dit, on a perdu. Voilà, c'est tout.
- Speaker #1
C'est votre côté cynique, ça, Frédéric.
- Speaker #0
On passe au questionnaire compliqué de Frédéric Beigbeder. Esther Teilhard, pourquoi lire vos livres plutôt que scroller sur TikTok ?
- Speaker #1
Pour ne pas scroller sur TikTok.
- Speaker #0
Oui, très bonne réponse. Que savez-vous faire que ne sait pas faire, chat GPT ?
- Speaker #1
Aimer.
- Speaker #0
Vous ne croyez pas qu'il aime... Ses clients ou ses interlocuteurs ? Non.
- Speaker #1
Je pense qu'il est très poli. Il est très poli, mais c'est une sorte de chien collant. C'est un Harry, un ami qui vous veut du bien. Vous savez, il peut se retourner contre vous et vous trucider dans votre sommeil. Donc, il ne vous aime pas. Ne pensez pas qu'il vous aime.
- Speaker #0
Vous avez critiqué les algorithmes. Je comprends tout à fait. Est-ce que vous êtes inquiète face aux IA ?
- Speaker #1
Je suis pétrifiée. C'est terrorisant.
- Speaker #0
Vous pensez que c'est peut-être la dernière rentrée littéraire ? dont les livres sont écrits par des humains ?
- Speaker #1
Non, je ne crois pas. Et là, c'est mon côté optimiste. Je pense justement que l'IA va permettre à toute la littérature qu'on ne regardait pas jusqu'alors, qui était un peu marginale, jugée trash ou pas assez française dans tout ce que ça peut avoir de puritain et de bien séant, va ressortir parce que l'IA sera absolument incapable de s'en emparer.
- Speaker #0
L'IA s'autocensure.
- Speaker #1
Oui, tout ce qui est niche, tout ce qui est étrange va ressortir et va être enfin regardé avec intérêt.
- Speaker #0
C'est ça. L'autre est à mon va gagner la bataille contre... Bien sûr,
- Speaker #1
on va lire Léon Blois avec ardeur.
- Speaker #0
Êtes-vous certaine que vos livres servent à quelque chose ?
- Speaker #1
Je pense qu'ils serviront au moins à caler un meuble.
- Speaker #0
C'est une ambition.
- Speaker #1
Voilà.
- Speaker #0
Pensez-vous qu'un écrivain doit être gentil ?
- Speaker #1
Oui, je crois que c'est toujours mieux. C'est mon côté mièvre, encore une fois.
- Speaker #0
Non, non. Gentil dans la vie ou gentil dans son œuvre ?
- Speaker #1
Je pense qu'il peut se permettre d'être extrêmement cruel du moment qu'il traite amoureusement ses personnages. Voilà. Et dans la vie, oui, c'est toujours mieux d'être quelqu'un de bien, Frédéric. Je crois.
- Speaker #0
La littérature doit-elle réparer le monde ? Esther Teilhard.
- Speaker #1
Non, Frédéric Beigbeder. Elle doit l'emmêler, le compliquer, le torsionner dans tous les sens.
- Speaker #0
Y a-t-il une mode que vous regrettez d'avoir suivie ?
- Speaker #1
Oui, beaucoup.
- Speaker #0
Je ne sais pas, par exemple, je ne vous ai jamais vu en tongs, par exemple.
- Speaker #1
Mais alors là, vous ne me connaissez pas du tout, car à Marseille, je ne porte que la tong. D'ailleurs, j'ai une théorie sur les tongs, c'est que ça élance considérablement les êtres. Et je ne sais pas si vous avez vu, mais si vous portez une tong, votre être se retrouve projeté vers les hauteurs et vous pouvez gagner beaucoup de charisme. Donc, j'adore la tong. Je suis pour la tong.
- Speaker #0
Jamais. Vous ne me verrez en tong. Jamais.
- Speaker #1
Mais ça, je n'y crois pas, encore une fois. Je crois que c'est un... En revanche,
- Speaker #0
je dois vous dire que j'étais cet été à Comporta, au Portugal.
- Speaker #1
Ah oui.
- Speaker #0
Et j'ai vu une jeune femme... porter des tongs à talons.
- Speaker #1
Mais moi, je porte ça aussi, les tongs compensés.
- Speaker #0
Des tongs à talons. Je ne savais même pas que cela existait.
- Speaker #1
Mais c'est génial. Mais vraiment, en fait, c'est magnifique parce que quand vous portez une... Bon, on ne va pas non plus passer trois heures sur la tongs compensées. Je préférerais qu'on parle de littérature.
- Speaker #0
Mais c'est de la littérature.
- Speaker #1
Non, mais la tongs compensées a une manière de vraiment délancer les êtres. Je vous jure, c'est fascinant. Essayez.
- Speaker #0
Moi, en tongs compensés ?
- Speaker #1
Oui, essayez. Je vous assure, c'est presque magique.
- Speaker #0
Jamais. Tu préfères Regarder une série ou te promener dans la rue ?
- Speaker #1
Je préfère flâner et suivre les gens, tel Emmanuel Boeuf.
- Speaker #0
Ah, c'est ça. Ou comme l'héroïne du livre.
- Speaker #1
Comme l'héroïne, oui.
- Speaker #0
Faut-il séparer l'œuvre de l'artiste ?
- Speaker #1
Oui, je crois. Sinon, c'est intenable. Sinon, c'est un joyeux bordel, je pense.
- Speaker #0
D'accord. Donc, on ne doit pas s'intéresser à votre biographie pour comprendre votre œuvre.
- Speaker #1
Oui, ça c'est certain.
- Speaker #0
Vous mentez tout le temps ?
- Speaker #1
Assurément. Je suis marseillaise. Je suis mythomane.
- Speaker #0
À quel moment savez-vous que votre livre est terminé ?
- Speaker #1
Lorsqu'il me fait horreur. Qu'il me dégoûte. Que je ne veux plus le voir, plus en entendre parler. Et qu'il me fait honte aussi.
- Speaker #0
C'est à ce moment-là, quand vous le jetez au travers de votre bureau ?
- Speaker #1
Oui, vraiment, quand il me sort par les trous de nez. Permettez-moi l'expression, oui.
- Speaker #0
C'est assez amusant. Vous avez donc quitté un éditeur prestigieux, Pauvert, pour aller chez Grasset. Et qu'est-ce qui s'est passé ? Votre éditeur a été viré.
- Speaker #1
Je crois que j'ai une poisse. Je pense que je suis une personne extrêmement malchanceuse. En effet, mes éditeurs ont tendance à se faire virer quand j'arrive.
- Speaker #0
C'est ça. Et vous y voyez un lien de cause à effet ?
- Speaker #1
Je ne sais pas. Peut-être suis-je une sorcière ? Je ne sais pas, mais...
- Speaker #0
Quand vous arrivez quelque part, il y a le feu.
- Speaker #1
Attention, nous allons cramer, Frédéric. Oui, peut-être. Gare à vos cheveux.
- Speaker #0
Alors, on dit qu'écrire, c'est vivre deux fois, mais entre nous, n'est-ce pas surtout une excuse pour ne pas vivre du tout ?
- Speaker #1
Bien sûr, mais encore une fois, on en revient à la profonde lâcheté de l'écrivain qui vit par procuration, qui est un insecte, passe son temps à se gorger des histoires et des vies des autres, sans vivre lui-même. Seuls quelques élus comme vous arrivent à faire la fête et à écrire. Moi, j'en suis incapable.
- Speaker #0
Il y a fort longtemps. C'est une période révolue. Maintenant, on passe au conseil de lecture. Ça, c'est important parce qu'on ne peut pas connaître un écrivain sans connaître ses goûts. Et donc, je vous demande de me donner un livre qui vous fait pleurer.
- Speaker #1
Un livre que j'ai lu cet été, qui est « L'année de la pensée magique » de Johan Didion, sur le deuil. C'est un livre terrible parce que c'est écrit de manière assez abrupte, assez sèche. C'est l'histoire de Johan Didion qui a perdu son mari, puis sa fille, dans des conditions très brutales. Et c'est sur le deuil et la question justement de l'apitoiement. Et c'est bouleversant, vraiment, c'est bouleversant. C'est magnifique.
- Speaker #0
Et un livre pour arrêter d'être bouleversé et cesser de pleurer ?
- Speaker #1
Les Clochards célestes de Kerouac. Parce que c'est une ode à la vie, à la joie, à la route, à l'air pur.
- Speaker #0
Au fond, ce que vous racontez, c'est des histoires de clochards célestes.
- Speaker #1
Oui, sauf que les personnages de mon roman sont quand même assez contaminés par une forme de matériel et de bruit ambiant. Kerouac, lui... Il part sans rien et il est profondément heureux.
- Speaker #0
Il ne cherche pas le confort. Aujourd'hui, les gens sont peut-être un petit peu plus inquiets et ils ont besoin de sécurité. Ce n'était pas le cas peut-être à l'époque où Kerouac écrivait où finalement la consommation se passait bien. Ce n'était pas la crise. C'était peut-être des enfants gâtés, cette beat generation.
- Speaker #1
Oui, mais il se réjouit. Moi, ce qui me touche dans Kerouac, c'est que c'est un gosse. Il se réjouit dans les clochards célestes. Il se réjouit profondément du steak. qu'il va manger le soir. Et toute la journée, il pense à son steak et ça le met en joie. Il est ravi. Moi, j'adore cette manière de se réjouir d'un steak. Ça me touche beaucoup, en fait. Je pense qu'il y a une vérité dans ça.
- Speaker #0
Un livre pour crâner dans la rue.
- Speaker #1
Oh, une Aristos sublime, une Anna de Noailles, les mémoires d'Anna de Noailles, par exemple.
- Speaker #0
Vous baladez sur la corniche à Marseille avec Anna de Noailles sous le bras.
- Speaker #1
Voilà, vous baladez. C'est pas mal. Oui, avec le porc. Très haut. Et là, vous ne mettez pas les tongs, Frédéric.
- Speaker #0
Ah bon, mais quoi alors ? Des bottes ?
- Speaker #1
Des petites bottines. Des petites bottines à franges.
- Speaker #0
Ne faites pas déraper cette émission, s'il vous plaît. Un livre qui rend intelligent ?
- Speaker #1
Un livre qui rend intelligent ? La poésie complète de Dickinson. C'est sublimissime, c'est magnifique.
- Speaker #0
On ne comprend rien, mais ça rend intelligent.
- Speaker #1
Ça rend intelligent, ça élève, c'est beau. C'est tout simplement beau.
- Speaker #0
Un livre pour draguer ?
- Speaker #1
Un livre pour draguer, La Nouvelle Révée de Arthur Schnitzler, qui a inspiré Aïs Weitschutz. Oui,
- Speaker #0
oui.
- Speaker #1
Qui est un livre qui se passe aussi en une nuit à Vienne, avec une sorte de soirée de partouze qui dégénère dans la haute société viennoise. C'est magnifique, c'est très, très mystérieux. C'est emprunt de psychanalyse, d'inconscient, de bizarrerie. Et c'est un livre très, très sexy, ça c'est sûr.
- Speaker #0
Un livre que je regrette d'avoir lu.
- Speaker #1
Un livre que je regrette d'avoir lu, c'est les derniers livres de Maurice Gédantec. Parce que moi, j'ai adoré Babylon Babies, j'ai adoré La Sirène Rouge. Et puis à un moment, il s'est vautré dans une espèce de conspirationnisme étrange. Et il s'est vautré dans son... Ça devenait bizarre,
- Speaker #0
il devenait paranoïaque parce qu'il fumait beaucoup de pétards. Il devenait paranoïaque.
- Speaker #1
Je l'ai vu à cette époque-là,
- Speaker #0
à Montréal. Et en fait, je crois qu'il ne faut pas trop abuser de l'abeu.
- Speaker #1
Oui, oui. Mais on sent, on sent. Et c'est bête parce que c'est un super auteur. Oui, bien sûr. Vraiment beaucoup de talent.
- Speaker #0
Heureusement, il reste les premiers et puis les Racines du Mal. Les Racines du Mal, c'est génial.
- Speaker #1
Mais Babylone Baby, c'est génial aussi.
- Speaker #0
Un livre que je fais semblant d'avoir fini ?
- Speaker #1
Le Talmud. Je fais semblant de l'avoir fini.
- Speaker #0
Vous dites aux gens, j'ai lu le Talmud.
- Speaker #1
De temps en temps, je le cite avec un air arrogant. Et puis très vite, il se rend compte que c'est que de l'esbrouf.
- Speaker #0
De toute façon, personne n'a jamais fini de lire et analyser le Talmud. Jamais, personne. C'est un livre infini. Le livre que j'aurais aimé écrire ?
- Speaker #1
J'aurais aimé écrire Glamorama de Bret Easton Ellis.
- Speaker #0
Ah bon ? C'est assez répétitif quand même, tous ces mamikas. Oui,
- Speaker #1
c'est répétitif, mais c'est tellement bien foutu. Il a cette manière de tabasser son lecteur en lui faisant croire qu'il est complètement froid, glacial, étranger à tout. Et en même temps, il y a les petits moments de tendresse, de sensibilité du narrateur.
- Speaker #0
Les scènes de sexe bien chaudes.
- Speaker #1
Les scènes de sexe bien chaudes. C'est un roman brillantissime. Moi, j'adore Glamorama.
- Speaker #0
Vous savez ce qui est dingue ? C'est que dans Glamorama, il a inventé notre monde. Les réseaux sociaux n'existaient pas, mais tout le monde se filme en permanence. Tout le monde est filmé. Tout le monde passe... à des caméras qui les suivent. Il a vraiment imaginé quelque chose qui n'existait pas.
- Speaker #1
Il a imaginé notre société. Et puis, il y a des trucs très étranges. Dans Glamorama, par exemple, à un moment, il y a un exemplaire de Guy Debord dans un sac Hermès. Il n'y a que Bret Easton Ellis pour foutre ça. À partir de quand il a lu Guy Debord ? C'est un livre incroyable.
- Speaker #0
Oui, oui. Quel est le pire livre que vous ayez jamais lu de votre vie, Esther Teilhard ?
- Speaker #1
Alors... Je vais dire pire, mais c'est un livre que j'ai adoré, mais dans le sens le plus extrême. Parce que je ne dirais pas de mal d'un livre, ça c'est ma devise, c'est ma morale. La lecture se perd, alors je n'ai pas envie de critiquer moi le livre. A la limite, je n'en parle pas. Mais si, il faut. Mais non. Mais celui-là, et qui est un livre génial, mais qui est très extrême, c'est Last Exit to Brooklyn de Hubert Selby Jr. Avec des scènes de viol carabinées, très très dures, une ponctuation...
- Speaker #0
Beaucoup de drogue.
- Speaker #1
Beaucoup de drogue. un argot vraiment du bas-ventre de New York qui est assez dur à lire, mais c'est un livre très extrême.
- Speaker #0
C'est un bon livre, mais c'est le pire parce que c'est une lecture difficile.
- Speaker #1
Voilà, c'est un livre extrême. C'est un livre noir, mais c'est un livre génial.
- Speaker #0
Et enfin, la question Fahrenheit 451. Imaginez que nous sommes dans un monde où les livres sont interdits. C'est quasiment en train d'arriver. Les pompiers brûlent les livres. On n'a pas le droit d'avoir de bibliothèque. Quel livre seriez-vous prête à apprendre par cœur pour le transmettre à vos futurs enfants ?
- Speaker #1
Le Désespéré de Léon Blois. C'est un livre qui est tombé en oubli, mais qui est un livre incroyable sur la foi, sur l'amour. C'est l'histoire d'un clochard un peu céleste, un peu mystique, qui tombe fou amoureux d'une pute. Qu'il surnomme de manière très lubrique la Ventouse. Il tombe fou amoureux de la ventouse et il essaye de combattre ce désir qui l'habite. Et il part dans un monastère, le monastère de la Chartreuse, pour essayer de combattre son désir. Et c'est un livre complètement fou. Il y a beaucoup de choses dans ce livre, beaucoup de choses aussi sur notre époque, bizarrement. Donc j'aimerais l'apprendre par cœur.
- Speaker #0
Il y a combien de pages ?
- Speaker #1
C'est assez court.
- Speaker #0
Ah oui ?
- Speaker #1
Je ne sais pas, ça doit faire 350, 400 pages.
- Speaker #0
Ok. Alors le problème, c'est que dans Fahrenheit 451, les gens qui apprennent les livres, après, portent le titre du livre comme nom. Moi, ça me va,
- Speaker #1
le désespéré.
- Speaker #0
C'est-à-dire que partout où vous iriez, les gens diraient « Ah, voilà le désespéré en vous voyant. »
- Speaker #1
Ça me va, ça me va. Les désespérés ont quelque chose, toujours. En plus, je pense.
- Speaker #0
Merci infiniment, Esther Teilhard, d'être venue chez La Pérouse pour parler de votre nouveau roman « Fuck Circus » chez Grasset. Je vous ordonne de le lire. Je viendrai vérifier chez vous. Vous savez que grâce à Internet, nous avons vos coordonnées, nous avons vos adresses IP, nous avons accès à tout en fait. On sait tout, donc on viendra chez vous vérifier que vous l'avez bien acheté et lu. Il y aura une interro écrite également. Et n'oubliez pas... Lisez des livres, sinon vous serez cons. Bonsoir ! Vous pouvez faire un plan sur elle quand elle se cambre, ça va augmenter l'audience.