- Speaker #0
Marie-Christine Saragosse, bonsoir et bienvenue chez La Pérouse.
- Speaker #1
Bonsoir Frédéric.
- Speaker #0
Je voudrais montrer que j'ai dévoré ce livre, mais il est chien également. Vous voyez, il a été mordillé tellement il est populaire dans ma famille. Donc je suis navré d'avoir maltraité le livre. Je voudrais le montrer, votre livre, qui s'intitule « Merbelle à Forte au large » . Parce qu'il y a une très belle photo de votre mère sur la couverture, voilà. Est-ce que vous voyez bien cette femme magnifique qui est le sujet de ce livre ? Alors je vous décris rapidement, vous êtes née en 1960 en Algérie, vous avez fait Sciences Po, Elena, et aujourd'hui vous êtes le PDG de France Média Monde, c'est-à-dire de... Bon bah, Radio France Internationale,
- Speaker #1
France 24,
- Speaker #0
TV5Monde quand même.
- Speaker #1
On est actionnaire de TV5Monde, que j'ai dirigé auprès... En tout cas,
- Speaker #0
c'est la société qui regroupe toutes les radios et télévisions françaises à l'étranger.
- Speaker #1
C'est ça.
- Speaker #0
Et il y a combien de millions d'auditeurs dans le monde ?
- Speaker #1
Alors chaque semaine, on touche 278 millions de personnes en radio, en télé et sur les environnements numériques. prennent de plus en plus de place.
- Speaker #0
Ça m'a énormément calmé, puisqu'ils n'ont pas du tout ces chiffres chez la Pérouse. Alors, donc, on se dit, vous auriez pu écrire un livre de haut fonctionnaire, un essai sur les médias, je ne sais pas, ou sur votre parcours professionnel. Pas du tout, mais absolument pas. C'est le portrait de votre mère, Anne Saragosse, qui fait une suite, une sorte de diptyque avec un livre précédent. que vous aviez publié en 2012 sur votre père et qui s'intitulait « Temps ensoleillé avec forte rafale de vent » . Alors, ma première question, c'est qu'est-ce que vous avez avec la météo marine ?
- Speaker #1
Marine, tout court. Mais elle est méditerranéenne, ma météo. Je suis Miss Météo de la Méditerranée. La Méditerranée, c'est le cœur de notre histoire, de mon père, de ma mère, de moi. Et donc, oui, je trouve que ce sont des jolies métaphores pour les décrire, eux.
- Speaker #0
Oui. Est-ce que c'est une façon indirecte de payer une dette à cette femme puissante, libre, très fantasque, sans laquelle, parce qu'elle était institutrice, vous n'auriez peut-être jamais fait ce parcours professionnel ?
- Speaker #1
Sûrement. Non, ce n'était pas une dette, c'était une promesse. C'est plus joli. C'est une promesse que je lui ai faite sur son lit de mort, parce que je pense que cette bascule n'est pas très simple. On a beau essayer de s'apprivoiser, même si on a tous rendez-vous avec ce moment, ça c'est sûr. Mais on n'est pas tout à fait prêts, je pense, on ne l'est jamais. Et elle avait besoin d'un petit bout d'éternité à ce moment-là. Je sentais que le fait d'écrire, de retenir le temps, c'était une chose dont elle avait besoin. Et le fait est qu'un livre, c'est un objet magique, je trouve, et ça retient le temps.
- Speaker #0
Philippe Solaire se dit d'ailleurs que c'est la même forme qu'une tombe. Et il y a le nom en haut, et c'est un rectangle, c'est un peu comme le tombeau de votre mère. Mais est-ce qu'elle n'était pas jalouse que vous ayez écrit un livre sur votre père aussi ?
- Speaker #1
Alors peut-être pas jalouse, mais je pense qu'elle se demandait si quand même j'allais accorder autant d'importance à cette mère qui avait même formé mon père, qui l'avait choisi pour moi, qui lui avait expliqué ce que ça voulait dire d'être un père, puisqu'il était un jeune homme un peu, disons solaire, mais pas forcément... si paternelle que ça. Donc, elle avait le sentiment, sans doute, d'avoir été à l'origine de tout. Et elle se demandait si j'en tiendrais compte. Et oui, c'était pas de la jalousie, mais de l'envie,
- Speaker #0
peut-être. Diriez-vous que c'est un portrait féministe ? Parce que c'est une femme, c'est vrai, à une époque où ça ne se faisait pas. Je prends un exemple au hasard, mais c'est vrai que, par exemple, elle se baladait à poil toute la journée.
- Speaker #1
Alors, l'aududisme existait peut-être à l'époque, mais elle, elle ne le faisait pas dans des endroits où c'était... Non, elle était libre à la maison. Je crois qu'elle m'a fait gagner peut-être une génération, parce que dans la génération, elle, elle était née avant la Seconde Guerre mondiale. Cette génération-là n'était pas forcément une génération qui se comportait comme après mai 68. Elle, elle se comportait comme après mai 68, avant.
- Speaker #0
Mais bien avant, oui.
- Speaker #1
Du coup, ça m'a fait gagner plutôt du temps. Oui, c'est un portrait féministe.
- Speaker #0
Et cette femme a dû tout quitter, l'Algérie française, pour aller vivre dans un appartement dans le sud de la France. Elle était fille d'Italien, elle était très belle. Et c'est là qu'elle est devenue prof, en fait.
- Speaker #1
Elle avait commencé un peu en Algérie ? mais au lycée, puis là, elle est devenue institutrice en maternelle à l'école primaire, et je crois que ça a été plutôt la grande passion ensuite de sa vie, je crois qu'elle a bien aimé, contrairement à tout ce qu'elle racontait elle a bien aimé
- Speaker #0
Mais alors, pourquoi à votre avis il y a tous ces livres sur la mort d'un parent ? Parce que moi j'en ai fait un sur mon père Oui,
- Speaker #1
mais j'avais lu eux
- Speaker #0
Il y a beaucoup, énormément. Et je me demande, est-ce que c'est pour savoir ce qui nous a amenés à ce monde présent ? Est-ce que c'est qu'on cherche le sens de notre vie ?
- Speaker #1
Moi, je pense qu'il y a peut-être un peu de recherche de sens. Mais il y a aussi qu'on est dans un monde un peu chaotique, un peu inquiétant. Et qu'on a peut-être besoin de... C'est un peu comme vendredi de Hélène Ampacifique. Il rentre dans la caverne quand ça ne va pas, quand il ne peut plus assumer d'être un être humain. Il descend dans la grotte, il se met en position fétale pour retrouver une sorte de force pendant que personne ne le voit. Il peut pleurer. Moi, en tout cas, quand je l'ai écrit, c'était une bulle qui m'isolait de la violence, je trouve, de la radicalité du monde. Je trouve qu'il y a eu une explosion de violence après le Covid. D'ailleurs, l'élection de l'Ukraine, le conflit au Proche et Moyen-Orient, l'Iran. On espère qu'il y a un accord de paix. Tout s'est déchaîné, y compris dans la radicalité des réseaux sociaux, la violence, les manipulations de l'info. Et à un moment, on a besoin de retourner peut-être vers des racines et se blottir en position fétale.
- Speaker #0
Oui, d'ailleurs, c'est aussi un livre sur la France des années 60-70. Vous racontez un accident de deux chevaux. Enfin, il y a tout un univers qui est décrit.
- Speaker #1
Il faudrait se garder quand même de penser que c'était mieux. Je me méfie chaque fois que je me dis que c'était mieux. Je me dis, tu vieillis ma vieille, justement. Mais je pense que ce n'était pas forcément mieux, sûrement pas pour les femmes, mais qu'on était plus jeunes, donc ça avait l'air mieux. Mais donc, je n'ai pas de nostalgie de cette époque, mais par moments, quand même, je trouve qu'on devrait mettre un peu d'eau dans notre vin et se calmer. Je trouve trop radicaux. Trop radicaux et trop rapides. Peut-être la vie est devenue très... L'IA, l'intelligence artificielle. Ça vous fait peur ? J'arrive de Vivatech ce matin, ça bouscule tout, ça nie les humains, les journalistes qui vont eux sur le terrain de guerre et qui tout d'un coup voient leur contenu mangé par une intelligence artificielle qui va les invisibiliser, qui ne va pas les rémunérer. C'est d'une violence inouïe, c'est une négation.
- Speaker #0
Et alors du coup quand vous... Vous qui êtes dans ce monde-là hyper technologique, dirigeant de nombreux médias dans le monde, etc., confronté à la violence de la guerre, puisque vous avez des journalistes de chez vous qui prennent des risques tous les jours. Comment avez-vous écrit ce livre ? Est-ce que vous avez parlé d'une bulle ? Mais je me suis dit, c'est peut-être un moyen justement de s'échapper à un moment dans un carnet de notes, comme un journal intime. Comment vous avez travaillé ?
- Speaker #1
Alors déjà, je dis... J'ai écrit sur mon téléphone ce livre.
- Speaker #0
Oui, mais ça arrive de plus en plus souvent.
- Speaker #1
J'ai écrit parce que je ne tape pas très bien pour dire la vérité. Et donc, je vais beaucoup plus vite avec mes pouces qu'avec les dix doigts. Donc, j'ai écrit le matin en me levant, le soir en me couchant, quand je m'ennuyais un peu dans des transports ou des choses comme ça. Et oui, c'était une petite bulle. Et puis, c'était aussi quand même une promesse. Et il faut tenir ses promesses, c'est le beu à bat des rapports humains.
- Speaker #0
C'est un ouvrage de commande de votre mère.
- Speaker #1
C'est un ouvrage de commande et je suis contente de l'avoir honoré cette commande.
- Speaker #0
La qualité de ce livre c'est une sincérité totale, même désarmante par moments. Et peut-être que justement c'est ce qu'on ne peut pas être quand on est PDG. On ne peut pas comme ça se confier, confier ses fragilités. Pas tout à fait. Vous dites d'ailleurs que vous n'avez pas peur de mourir. Mais que vous aviez peur de perdre les gens que vous aimez, ce qui est normal.
- Speaker #1
Pas peur de mourir, je ne sais pas si je le dis aussi clairement. Parce que depuis que j'ai eu l'impression de vivre une répétition générale de ma propre mort avec ma maman, ce qui arrive quand on perd un parent, on a l'impression qu'on s'entraîne.
- Speaker #0
On est le prochain.
- Speaker #1
On est le prochain, donc je ne suis pas sûre de ne pas avoir peur. Peut-être avant, quand je n'y croyais pas, puisque ma mère était toujours là, donc je ne croyais pas à la mort avant sa mort. Mais depuis que j'y crois, je me dis qu'il y a encore un peu de boulot et que je vais aller en montagne s'apprivoiser à la mort, tout ça. Mais j'avais peur de la mort de ma mère, oui.
- Speaker #0
Non, mais l'idée que la littérature, l'écriture, vous permettait de faire ce que vous ne pouvez pas faire dans votre boulot.
- Speaker #1
Alors, ça c'est sûr que... Mais en même temps, je le fais un peu dans mon boulot. Je... Je dois dire, en y réfléchissant, je n'ai pas voulu singer de modèle que je ne connaissais pas tellement, d'ailleurs, de PDG traditionnel. Je n'ai pas tellement tréché avec qui je suis, je crois, avec mes équipes. Ils le savent, d'ailleurs. Ils savent que j'aime rire, chanter, danser, que j'aime bien les gens, que je suis très consciente de l'enjeu de notre mission, que j'y mets plus que du travail. Ils le savent. Ils savent aussi que tout peut m'atteindre beaucoup plus facilement puisque je mets un peu mes tripes sur la table, ils le savent. Mais je pense aussi que du coup, les rapports sont différents et qu'il y a une forme de joie qui est un moteur aussi. Il n'y a pas que la peur, la joie, l'affection, ça peut être un moteur. Et j'ai essayé de faire ça. Je vais essayer de tenir le plus longtemps possible en faisant ça.
- Speaker #0
Il y a un livre auquel j'ai pensé en vous lisant, qui est Une femme d'Annie Ernaux, qui est le livre sur sa mère, qui date de 88. Vous l'avez lu ? Oui. Parce qu'on sent que vous avez, c'est pareil, c'est une sorte d'acte de gratitude envers sa mère.
- Speaker #1
Oui, je l'ai lu, comme j'ai lu en fait, j'ai lu tout Annie Ernaux. Et ce que j'ai trouvé, c'est qu'elle avait une capacité à créer l'émotion chez le lecteur sans écrire elle dans l'émotion, mais plutôt avec un scalpel. appelle une précision presque chirurgicale et qu'elle fait naître l'émotion quand on la lit. Et j'ai le sentiment que moi, je suis plutôt... Mon émotion est dans mon écriture. Je ne sais pas si ça suscite de l'émotion, ce qu'ils disent, mais j'ai l'impression que c'est qu'une longue lettre à ma mère d'émotion. Oui, exactement.
- Speaker #0
La dernière phrase d'une femme, d'Annie Ernaux, c'est « J'ai perdu le dernier lien avec le monde dont je suis issue » . Est-ce que ce n'est pas aussi, je pense, le vrai sujet central du livre ? qui est cette Algérie, ce pays... C'était ce dernier lien avec ce...
- Speaker #1
Avec ce pays. Mais moi, en fait, j'en ai reconstruit d'autres. Parce que moi, au fond, j'étais très petite. Et puis, mes parents n'étaient pas des nostalgiques. Ils n'étaient pas du tout Algérie française sur les casseroles. Tout ça, pas du tout, du tout. Comme mon fils humoriste l'a dit à l'enterrement de sa grand-mère. Voilà. La dernière pied-noir de Ausha rejoint le cimetière des gens qui avaient voté Mitterrand en 1981. Ils sont deux avec Guy Bedos, il y a de la place. Donc c'était ça ma famille. Mais moi j'ai toujours travaillé à l'international. Et dans mon groupe, il y a une radio de langue arabe et une chaîne de langue arabe, France 24 en arabe, et une radio Monte Carlo d'Oualia. Donc il y a beaucoup de gens qui sont arabophones. Il y a beaucoup de liens avec l'autre rive de la Méditerranée. J'y suis souvent allée. Et on vit dans un truc de fou. C'est une sorte de tour de Babel. Il y a 65 nationalités, 22 langues. Et moi, j'ai recréé des liens avec des Algériens ou des Franco-Algériens qui sont de ma génération, qui parfois ne connaissent pas l'Algérie d'ailleurs, puisqu'ils sont nés ici. Et on a inventé une sorte de Maghreb virtuel. Et je n'ai pas l'impression que j'ai coupé un lien, non. Avec mon enfance. Oui. Le dernier lieu où j'avais le droit d'être une enfant a disparu. Mais pas l'Algérie.
- Speaker #0
Et parce que vous étiez fille de prof à Philippeville. Je ne sais pas comment s'appelle Philippeville. Skigda. D'accord. Ça s'appelle Skigda. Mais vous en avez des souvenirs de là-bas ?
- Speaker #1
Eh oui. C'est étrange parce qu'il semble qu'il y ait des amnésies infantiles vers 5-6 ans. Et moi, j'ai quitté, j'en avais 4. Mais j'ai des souvenirs très précis. Et d'ailleurs, quand j'ai su retourner avec ma maman, que j'ai amenée avec moi à présenter mon précédent livre, Je savais ce que j'allais voir. Je lui disais, est-ce qu'à l'angle de ça, il y a un petit square ? Et est-ce que c'est là que j'ai fait mes premiers pas ? Et oui, c'était là. Et ça m'est venu en voyant les lieux, je me suis souvenue. J'avais beaucoup de souvenirs de l'accident, de tout ça. Et c'était génial de ramener ma mère, qui elle était comme un poisson dans l'eau dans les rues de Skigda, comme si elle n'était jamais partie.
- Speaker #0
Ça avait changé ou pas beaucoup ?
- Speaker #1
Oui, ça avait un peu changé. parce que ça ressemblait un peu à Miami à certains endroits. Et puis surtout, c'est devenu un complexe industriel. La plage de Jeanne d'Arc était la grande plage. Il y a quand même des pipelines qui aboutissent là. Donc, c'est un peu moins... Mais ils avaient réuni les anciennes élèves de ma maman. On a fait un banquet sur le port de Stora et c'était un grand moment où j'ai vu des femmes qui n'étaient pas si différentes d'elles en âge, puisqu'elles avaient 18 ans quand elles étaient profs ou 20 ans. Et les filles, elles avaient presque le même âge en terminale. Elle mimait ma mère. Annie Pascal, pas Anne Saragosse. Annie Pascal, avant qu'elle se marie, elle la mimait. C'était génial.
- Speaker #0
Dans le livre, vous en parlez, ce n'est pas le centre du livre, mais vous en parlez un petit peu et vous décrivez une société où les gens ne se mélangeaient pas quand même. C'est fou. Il y avait les Français et il y avait les Arabes de l'autre. Ça ne se mélangeait pas tellement.
- Speaker #1
C'est-à-dire que peut-être que ça se mélangeait avant les événements qui ont commencé en 1954. Mais ensuite, il y a eu des étapes qui ont fait que la méfiance, Merci. Oui. Instillé comme ça dans les rapports, c'était d'ailleurs tout à fait fait pour ça.
- Speaker #0
Oui, oui. Comme ça,
- Speaker #1
il n'y avait pas de fraternisation. Et moi, quand j'ai des souvenirs, quand même, c'est un moment où on est plus près des accords déviants et de la fin de la guerre d'Algérie. Le mal est fait, en quelque sorte. Mais peut-être que ce n'était pas le cas avant. Moi, j'ai des copains qui racontent le contraire, qui vivaient au contraire. mélanger qu'ils habitaient dans les mêmes immeubles, les musulmans, les juifs, les chrétiens, tout ça se mélanger, échanger les gâteaux pour les fêtes, et tout allait plutôt pas si mal.
- Speaker #0
Oui, oui. L'autre sujet du livre, c'est quand même que c'est compliqué d'avoir une mère libérée. Vous dites, par moments, elle vous fait honte. Elle vous fait honte... Non,
- Speaker #1
elle ne me fait pas honte. J'ai peur pour elle, parce que je sens qu'elle déclenche... parfois de la réprobation, parfois même d'une jalousie féroce. Parce que vous êtes arrivée,
- Speaker #0
donc c'était à Cannes, c'est ça ? Oui, à Cannes. Après le rapatriement. Alors déjà, elle a les cheveux courts. Ça ne se fait pas du tout à l'époque.
- Speaker #1
Elle va les laisser pousser vite fait. Parce qu'elle va rentrer dans l'écurie Brigitte Bardot, plutôt.
- Speaker #0
Oui, d'accord.
- Speaker #1
Je parle de Jeanne Birking, parce que Jeanne Birking chante les autres filles ont des gros nichons. Moi, je suis plus plate qu'un garçon. Et ma mère était plutôt plus plate qu'un garçon.
- Speaker #0
ça nu tout le temps.
- Speaker #1
Oui, mais justement, ça ne se remarquait pas. Autre mesure non plus. Mais dès qu'on va être à Cannes, c'est plutôt cheveux longs, blonds. Elle va rentrer dans cette queue-là de stars.
- Speaker #0
Et vous dites notamment, ça c'est intéressant, je crois bien que j'ai toujours été ta meilleure copine. Ça veut dire qu'elle n'était pas maternelle ?
- Speaker #1
Du coup, je ne sais pas ce que c'est maternelle quand on n'est pas comme ma mère. Moi, je suis une mère aussi. Si elle était très protectrice, elle était très attente. elle était très psychologue, elle était d'une patience d'ange. Mais en même temps, dans sa vie, j'étais la personne en qui elle avait le plus confiance. Je crois que j'étais tout pour elle. J'étais vraiment sa meilleure copine. Donc, elle pouvait tout me dire. Elle savait que je ne la jugerais jamais, que je serais toujours à ses côtés. Et moi, je savais l'inverse, que jamais elle me lâcherait.
- Speaker #0
Est-ce que ça vient du fait que vous êtes fille unique ?
- Speaker #1
Je pense que ça peut jouer.
- Speaker #0
Vous avez pris un peu la place du père.
- Speaker #1
Oui, je pense qu'elle m'a mise un peu... Alors, il est vrai qu'il était à la guerre quand je suis née, donc la place était vacante. Donc, du coup, peut-être je m'y suis faufilée sans le savoir. Mais c'est vrai que ma mère... Oui, c'était moi le protecteur de ma mère, la confidente, la meilleure amie. Oui, c'était moi.
- Speaker #0
Et presque comme si vous étiez l'adulte de la famille.
- Speaker #1
Ça, ça me donnait un peu... Les deux, là, mes deux parents, c'était quand même des jeunes gens. magnifique et que je trouvais pas toujours totalement responsable.
- Speaker #0
Oui, c'est marrant, ça me fait penser à, vous savez, la série Absolutely Fabulous. Il y a Patsy et Dina qui se comportent comme des gosses, des gamines, et puis il y a leur fille qui est très sérieuse, qui veut faire ses devoirs.
- Speaker #1
Elle compense,
- Speaker #0
quoi. C'était un peu vous, ça ?
- Speaker #1
Oui, un peu. Puis aussi, il faut dire qu'ils étaient tellement magnifiques physiquement que moi, je me suis dit là où j'aurais ma zone pour moi, ce sera le...
- Speaker #0
Les études.
- Speaker #1
Les études, oui.
- Speaker #0
Et donc, vous avez beaucoup travaillé. Enfin, voilà, vous êtes devenu très bon élève, Sciences Po, ENA, tout ça. Il y a aussi beaucoup de sensualité dans les descriptions de votre mère. Pour vous, une mère, c'est d'abord un corps. Ça, c'est assez original, je dirais.
- Speaker #1
En même temps, on en sort en quelque sorte tout ça, si je peux me permettre. Mais oui,
- Speaker #0
c'est tout à fait.
- Speaker #1
On l'habite de l'intérieur. On est les premiers, on est les locataires du ventre de nos mères. Donc, forcément, le corps de notre mère n'est pas quelque chose d'anodin.
- Speaker #0
Oui, oui. Et je voulais vous demander de lire une page où vous faites une description.
- Speaker #1
De ma mère ?
- Speaker #0
D'Anne, oui. Est-ce que vous voulez des lunettes ?
- Speaker #1
Non, non, ça va aller.
- Speaker #0
Ça va.
- Speaker #1
Je connais le texte par cœur.
- Speaker #0
Quelle jeunesse ! Non,
- Speaker #1
non. Alors, ça on est à la plage, c'est sur la plage abandonnée. Elle faisait un chignon à l'apparence très sophistiqué, mais qu'elle exécutait en quelques minutes. Cheveux plaqués sur les tempes et relevés par l'arrière en un rouleau avant, au-dessus du crâne. Elle marchait pour entrer dans l'eau en écartant très légèrement les jambes, genoux, dont celui de droite portait une élégante cicatrice, se pliant un peu vers l'extérieur, sur demi-pointe, ajustant d'un doigt son bikini sur ses fesses. Il n'y avait pas encore de string à l'époque de mes souvenirs superposés. Une fois entrée dans l'eau, à mi-cuisse, elle plongeait et enchaînait en crawl. Nager sans mettre la tête dans l'eau n'aurait pas été digne des sportifs que nous étions et elle avait bien retenu les leçons de papa. Mais le vrai spectacle était à la sortie de l'eau. Plaquant ses cheveux mouillés sur ses tempes, elle avançait lentement, toujours sur demi-pointe, jusqu'à la douche. Pas un geste de trop. Tout était sous contrôle, elle ne souriait pas et avait même un air légèrement sévère, un peu comme si elle faisait la gueule ou était préoccupée. C'est qu'il faut bien avoir une contenance quand tout le monde vous regarde. Le mieux est encore d'avoir l'air de ne voir personne quand tout le monde vous regarde. Elle exécutait un rapide balai sous la douche, alternant tour sur elle-même, bras en couronne pour ajuster son chignon, élevé de jambes fléchies, pointe de pied. tendue pour retirer de son corps le sel de la mer. Puis avec grâce et précision, elle regagnait sa serviette toujours sans regarder personne et s'asseyait avec légèreté se penchant sur une fesse vers son sac de plage à la force des abdominaux pour en extraire un miroir et ajuster coiffure et rimel.
- Speaker #0
Ça donne une idée de votre écriture, de votre style qui est quand même très... On dit biavioriste quand on est un grand théoricien, ça veut dire c'est une suite de gestes, d'observations précises. Et là, je pense, dans cette page-là, vous la rendez éternelle.
- Speaker #1
Mais ça me fait très plaisir parce que le fait qu'elle existe dans l'esprit de gens qui ne l'ont jamais connue après sa mort, je me demande si ce n'est pas ça la promesse que je lui ai faite.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Et donc... Voilà, elle est là,
- Speaker #0
elle est là pour toujours, sous sa douche, avec tout le monde qui la regarde et elle qui fait... En sortant de l'eau comme dans un défilé de mode, comme Ursula Andres dans Doctor No. Voilà,
- Speaker #1
exactement. Version plutôt Mireille d'Arc en termes de poitrine, mais quand même Ursula Andres en termes de jambes.
- Speaker #0
Oui, ah bah dis donc, ouais. Est-ce que je peux résumer votre vie en disant que vous avez voulu réaliser les rêves de votre mère à sa place ?
- Speaker #1
Peut-être pas. J'ai senti qu'à certains moments, elle avait envie que je passe là où elle n'avait pas pu passer. C'est sûr, quand elle m'envoie à Paris faire des études, elle avait raté son année de médecine à Paris. Et pourtant, elle aurait pu la repiquer. Je pense qu'elle aurait fini par l'avoir. Elle était tellement faite pour ça. Mais j'ai fait mon chemin à moi quand même. J'ai fait les choses que je voulais faire. Non, je crois que ce n'est pas quelqu'un qui... Elle m'a donné de la force, elle m'a donné de l'audace. Elle m'a dit, le monde est fait pour toi. tu peux y aller, rien ne t'est interdit. C'est un fruit qu'on croque, vas-y. Elle m'a donné un peu d'audace. Même si en même temps, vous savez, le syndrome de l'imposteur, de l'impostrice plus souvent, c'est la peur de ne pas tout à fait être à sa place, ne m'a jamais quittée, mais comme finalement beaucoup de femmes. Mais je crois que c'est... Après, le chemin, elle n'a jamais pensé... C'est jamais elle qui a décidé à ma place. Jamais, jamais, jamais.
- Speaker #0
Alors, on va parler un peu plus de votre métier. Vous avez été entendu à l'Assemblée nationale par la commission d'enquête parlementaire sur l'audiovisuel public, qui a publié un rapport controversé, assez brutal, mais qui épargne France Média Monde. Ça va plutôt. Je cite « une reconnaissance certaine à l'étranger pour RFI et France 24 » , un bon point, « qui n'empêche pas une recherche à tout moment » . terme de synergie avec TV5Monde et Radio France. Je n'ai pas très bien compris. En fait, c'est toujours l'idée qu'il faut fusionner. Il y a trop d'entreprises, c'est ça ?
- Speaker #1
Peut-être. J'avoue qu'il faudrait demander à l'auteur du rapport parce que je n'ai pas eu l'occasion de m'entretenir a posteriori avec lui.
- Speaker #0
Non, mais vous voyez que, comment dire, il y avait quand Rachida Dati était ministre de la Culture, elle avait ce projet.
- Speaker #1
On n'était pas dedans, en fait.
- Speaker #0
Non ? Il ne voulait pas tout fusionner comme la BBC ?
- Speaker #1
Radio France, France Télévisions, mais sur l'international. Dans la dernière version du projet, on n'y était pas parce qu'on vit une guerre hybride en ce moment. On est en guerre, une guerre conventionnelle, mais aussi une guerre de l'information, des manipulations de l'information, avec en visée non pas seulement l'information, mais les modèles démocratiques. Et donc, il y a une urgence. Et quand vous faites une grosse réforme de structure, ce n'est pas très facile d'être et d'avoir été en même temps, enfin de construire quelque chose, vous voyez, pendant que les travaux... C'est maintenant, nous, on a... Donc, l'urgence, elle est là. La France est très attaquée. Après, l'Ukraine, c'est le pays le plus attaqué par la propagande russe. Mais les Chinois, parfois, ne sont pas en reste. Parfois aussi les Turcs.
- Speaker #0
Vous voulez dire qu'il ne faudrait pas réformer quelque chose qui marche et qui existe ? Non,
- Speaker #1
c'est surtout que l'urgence, ce n'est pas tant de faire des réformes ici, chez nous, au chaud, mais c'est plutôt d'être en première ligne pour empêcher que les valeurs, je pense, auxquelles une majorité de gens croient dans les démocraties, la liberté, ça ne s'érite jamais. On croit qu'on l'a hérité de nos ancêtres qui se sont battus pendant la seconde guerre mondiale. Et on a vécu un peu sur l'héritage. Mais ça se conquiert en général et ça se mérite. Donc, c'est le moment d'être bien lucide et réveillé et de savoir le prix qu'on veut accorder à la liberté. Et nous, on est en première ligne, en 22 langues, dans le monde entier. On voit ce qui se passe et c'est pourquoi je pense qu'on a été entendus. L'urgence, ce n'est pas de faire une réforme pour nous en ce moment, c'est de nous battre sur tous les terrains.
- Speaker #0
Mais vous êtes consciente que si le Rassemblement national est élu, s'ils prennent le pouvoir dans un an, ils veulent privatiser le service public de l'audiovisuel ?
- Speaker #1
Je ne suis pas sûre que ça concerne tout le service public. Et je veux dire, tant que les choses ne sont pas là, on ne sait pas ce qui arrivera.
- Speaker #0
Votre mandat s'arrête quand ? Vous dirigez France Média Monde depuis 2012 ?
- Speaker #1
Oui, c'est mon troisième mandat.
- Speaker #0
Ça fait... 14 ans de présidence, bravo ! Mais quel bilan tirez-vous de ces 14 années ? Est-ce que quand même il y a des choses à changer ou pas ?
- Speaker #1
Dans notre groupe, il faut tout le temps changer. Vous savez, c'est comme le gâteau pardo. Il faut que tout change pour que rien ne change. Ah oui, le livre. Oui, et le film aussi. Oui, le film et la phrase y est,
- Speaker #0
tout à fait.
- Speaker #1
Et donc, oui, parce que pour que... Tout le monde continue à bénéficier d'une information digne de ce nom, vérifiée ici du terrain, avec des journalistes qui osent affronter des zones de guerre. Et que donc les citoyens puissent librement penser, avoir l'esprit critique, être vraiment, il faut être bien informé. On sait que c'est un pilier démocratique, une information équilibrée, vérifiée. Pour que ça continue comme ça, il faut tout le temps s'adapter. Parce que les nouveaux usages, on ne va pas abandonner par exemple la... pleine des réseaux sociaux barbares. Il faut mettre de la qualité sur TikTok partout. On doit y être. On doit y être avec notre déontologie, avec nos valeurs. Et donc, pour ça, il faut être à la pointe de l'innovation tout le temps. Il faut se former aux nouveaux usages pour pouvoir dire un jour, peu importe le flacon des supports, ce qui importe, c'est l'ivresse des contenus.
- Speaker #0
C'est le message. C'est le message de défense de l'humanisme,
- Speaker #1
de la laïcité, de la liberté, de l'égalité.
- Speaker #0
Égalité homme-femme, notamment, dans beaucoup de pays. Oui, notamment,
- Speaker #1
qui n'est quand même pas vraiment la norme applicable dans le monde. Et puis, peut-être que le message de... Vous savez, France 24, la devise, c'est liberté, égalité, actualité.
- Speaker #0
Oui, c'est bien.
- Speaker #1
La devise de la République, elle est pas mal, souvent.
- Speaker #0
Bon, alors quand même, c'est pas pour me faire la voix de tous ceux qui critiquent le service public, mais il y a France Info, France 24, France 4. TV5, France 5, c'est vrai qu'on pourrait se dire qu'ils ne seraient pas complètement idiots d'en fusionner une ou deux comme ça.
- Speaker #1
Je pense que c'est le public qui doit dicter. Évidemment, les moyens, on est sous contrainte de moyens, donc on peut après hiérarchiser des priorités, mais les synergies n'existent que quand vous vous adressez à un même public. Une radio, une télé, ce ne sont pas exactement les mêmes usages. On peut faire des choses ensemble, mais si par exemple vous fusionnez une radio et une télé 24h sur 24, où est la place des images ? Parce qu'une image à la radio, ça ne passe pas très bien. Alors évidemment, sur le numérique, on peut faire de la vidéo, ça marche, c'est des podcasts, on appelle ça. Mais par exemple, les grands reportages de France 24, c'est une chaîne d'images. On va sur le terrain, on fait des enquêtes, on a du reportage, c'est-à-dire l'essence du journalisme. Il y a des images. RFI fait beaucoup de reportages aussi, mais va travailler les sons. C'est très enrichissant dans les deux cas. Alors, on est à l'international, parfois on touche les mêmes gens. Mais par contre, si vous voulez fusionner une rédaction d'une chaîne généraliste qui fonctionne de temps en temps et une chaîne d'info continue comme France 24, qui fait 24 heures sur 24 et qui s'adresse à un public international alors que la chaîne d'info, elle s'adresse à un public français. BBC l'a fait. Ils ont fusionné BBC News et BBC World News. Alors, qu'est-ce qu'ont dit les publics britanniques ? Ils ont dit, mais il y a beaucoup trop d'internationaux. Ça ne nous intéresse pas. On n'a pas la petite phrase du politique, de tout à l'heure au Parlement. Et les internationaux ont dit, mais qu'est-ce qu'on s'en fout ? La petite phrase, voilà. C'est le public qui dicte sa loi, les langues, les articulations, les formats, chaîne d'info continue. Donc, rien n'est impossible, mais rien non plus ne va de soi. Et moins on en connaît, plus on a des idées simples sur la question. en général.
- Speaker #0
Oui, mais ce que... Alors, bon, attention à la question qui tue. C'est notre rubrique La question qui tue. Est-ce que la télé française, partout dans le monde, est-ce que ce n'est pas refaire la colonisation par d'autres moyens ?
- Speaker #1
Alors, non.
- Speaker #0
Pourquoi est-ce qu'il faut une voix de la France, absolument ?
- Speaker #1
Cette voix de la France...
- Speaker #0
Sa signature, c'est qu'elle est plurielle. D'abord, on parle 22 langues. On a 65 nationalités. Moi, quand on ouvre une rédaction à Dakar et qu'on recrute 10 jeunes Africains de différents pays et qu'on leur donne carte blanche, mais avec des outils modernes et une formation quand même où on explique la différence entre info et opinion, ce qui n'est pas totalement inutile, et donc qu'on leur explique pourquoi le réel, c'est le but, et pas...
- Speaker #1
Et la vérification des infos, les sources.
- Speaker #0
Donc, un savoir-faire professionnel, des outils super à la pointe et la carte blanche. Ils ne savent même pas qu'ils peuvent faire ce qu'ils veulent. D'habitude, ça n'existe pas. Moi, quand on a créé Bogota avec France 24 en Espagne, on a recruté sur toute l'Amérique latine. Et ils nous disaient, on découvre la liberté d'informer. Vous, les Français, vous êtes incroyables. C'est ça notre signature, c'est la liberté. La culture est la liberté. C'est pas mal comme signature.
- Speaker #1
Mais est-ce que c'est si différent de la BBC ou de CNN ? Je ne sais pas.
- Speaker #0
C'est un peu différent. Par exemple, la laïcité. Prenons cette notion complexe et très française. Elle est incomprise partout. Comment la traduire même ? Comment on traduit en anglais laïcité ? Si on vous dit secularisation, alors on va nous dire que ce n'est pas tout à fait le même sens que sécularisation en français. Ce n'est pas ça. Une société sécularisée n'est pas forcément laïque.
- Speaker #1
Non, c'est l'idée que l'on ne mélange pas la religion et la politique.
- Speaker #0
Oui, et surtout que s'il n'y a pas de religion d'État, le droit ne trouve pas sa source dans la religion. Et chacun a droit ou pas, de croire ou pas, et de pratiquer la religion qu'il veut parce qu'il n'y a pas une religion dominante de l'État. La laïcité, c'est la liberté religieuse en fait. Ce que personne ne comprend.
- Speaker #1
C'est ça notre différence principale, vous croyez ?
- Speaker #0
C'est une grosse différence. Non, je pense qu'il y a un rapport... À la philosophie, aux idées. Une folie d'idées. L'idée, c'est l'essence même de la France. Les idées, l'art de vivre, la culture, l'exception culturelle. Il y a plein de choses qui nous caractérisent, mais les autres sont magnifiques aussi. Moi, plus j'aime la France, plus j'aime les autres aussi. Puis j'ai toujours travaillé à l'international. Mais je sais que quand je rentre dans ce pays, j'ai quand même toujours envie d'embrasser son sol.
- Speaker #1
L'autre question qui tue. C'est la question un peu la plus démagogique du monde. Mais bon, entre nous, le service public, c'est quand même beaucoup de gens, beaucoup, beaucoup de gens payés, parfois à rien foutre. Pas tous, pas tous. Non, mais je vous avais dit que c'était démago. Non,
- Speaker #0
mais non, mais non.
- Speaker #1
Et vous êtes certaine qu'il n'y a pas des économies à faire ?
- Speaker #0
Franchement, on en a fait beaucoup, beaucoup. Et alors, dans mon groupe, je peux vraiment dire qu'on les a sentis passer. On a fait trois plans de départ. On a fait... Mais même dans le reste du secteur, la France est un grand pays, d'accord, mais elle n'a pas du tout le plus grand audiovisuel public. Nos amis britanniques, ils ont un budget qui est bien supérieur au nôtre et bien plus de gens à la BBC, tout compris là, que si je prends tout l'audiovisuel public français. Quant aux Allemands, leur audiovisuel public, c'est le double du nôtre en termes de coûts. Bon, alors vous allez me dire, on n'est pas à l'Allemagne. Et pourquoi donc ? Non, non, non, on m'avait répondu. Voilà. Donc, vive le service public !
- Speaker #1
Non, mais je dis ça parce que nous, on est là, on est au Figaro Télé, et on se débrouille avec trois caméras dans un salon.
- Speaker #0
J'ai un truc à dire sur ça.
- Speaker #1
C'est vrai qu'on a l'impression qu'on peut faire des économies, puisque nous, ça ne coûte rien. Mais non plus,
- Speaker #0
sinon on ne pourrait pas faire 200 heures de programme par jour en 22 langues dans le monde entier. Ce que je veux dire, je veux dire quelque chose d'important par rapport au public-privé. Moi, ce que j'ai vu dans le monde, c'est que quand le service public va bien, le service... le secteur privé va très bien aussi. Il y a une sorte de... Il y a une communion entre les deux. On a la chance d'avoir un secteur public audiovisuel de qualité en France, mais on a un secteur privé qui est aussi de grande qualité. On fait des choses, c'est plutôt ça se tient. Il y a des pays, je vous assure, où c'est lamentable l'offre au public. Ici, ce n'est pas notre cas. Moi, je n'oppose pas le Figaro au monde ou à je ne sais pas quoi. On a une presse plurielle, c'est une grande chance. D'ailleurs, le Figaro, il donne sa une sur RFI. Le Monde le fait aussi, la Croix le fait aussi. Moi, je crois à ce modèle démocratique qui donne la parole à plein de points de vue différents. Si possible, dans le respect et pas dans l'invective.
- Speaker #1
Bon, vous connaissez le jeu devine tes citations. Dans mon émission, je vais vous lire des phrases. Alors, comme vous n'avez que deux livres... Oui, c'est fastoche. Ben oui, non, c'est pas si facile. Je vais vous lire des phrases et vous devez me dire si c'était en 2012 ou en 2026.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
C'est dans le premier ou le deuxième livre.
- Speaker #0
Le premier ou le deuxième livre.
- Speaker #1
Voilà. Tu n'es plus là où tu étais, mais tu es là partout où je suis.
- Speaker #0
Ça, c'est d'abord, c'est Victor Hugo et puis c'est... C'était un piège.
- Speaker #1
C'est Victor Hugo que vous citez dans le dernier, qui était un habitué de ce salon, Victor Hugo. Il venait, il s'asseyait à votre place.
- Speaker #0
Son esprit est là.
- Speaker #1
Voilà. Comment devient-on une femme ? Une femme féministe jusqu'au bout des ongles vernis.
- Speaker #0
Mais ça c'est le dernier aussi.
- Speaker #1
Oui, c'est le dernier.
- Speaker #0
C'est pas mal, une féministe jusqu'au bout des ongles vernis. Mais vernis,
- Speaker #1
oui.
- Speaker #0
C'est ma mère.
- Speaker #1
Il y a un côté, Simone de Beauvoir, on ne naît pas femme, on le devient. Ou je dirais, féministe tout en restant féminine.
- Speaker #0
Oui, oui.
- Speaker #1
Voilà.
- Speaker #0
Ça me semble très compatible.
- Speaker #1
Oui. Autre phrase. On lit pour passer le temps, on écrit pour le retenir.
- Speaker #0
Ça c'est un auteur très connu, un certain Frédéric Beigbeder.
- Speaker #1
Je suis cité dans le livre de Marie-Christine.
- Speaker #0
Non mais franchement ce n'était pas pour me faire inviter que je l'ai cité. Mais ça a marché. C'était dans un roman français je pense. Oui. Et cette phrase m'a tellement interpellée parce qu'elle était exactement ce que je ressentais et quand on trouve une phrase qui met des mots sur quelque chose que vous ressentez, on la garde, donc je l'ai gardée.
- Speaker #1
C'est presque le projet de ce livre, de retenir. Oui, de retenir le temps. Ce corps d'une mère.
- Speaker #0
Et le temps.
- Speaker #1
D'ailleurs, il y a une phrase qui est assez dure. Au début d'un chapitre, vous écrivez « Ton corps n'est plus nulle part sur Terre » . J'ai trouvé ça, tout d'un coup, on réalise, on se rend compte de ce que c'est que la disparition. Et le livre est né de ça, peut-être.
- Speaker #0
Il est né de...
- Speaker #1
De remettre son corps sur Terre.
- Speaker #0
Peut-être, mais c'est vrai que je dis dans quel... Quand je me réveille le matin pendant tout le temps où j'écris, parfois je suis prise par cette angoisse qui trompe mon sommeil. C'est que le corps de ma mère n'est plus nulle part sur Terre.
- Speaker #1
Oui, oui. C'est très beau. Autre phrase. Tu ne dois jamais dépendre financièrement d'aucun homme et avoir à demander de l'argent pour t'acheter des petites culottes.
- Speaker #0
C'est le dernier. C'est de Anne. C'est de Anne Saragosse.
- Speaker #1
C'est vachement marrant comme phrase. En fait... C'est du féminisme, mais d'abord économique, c'est ça le plus important.
- Speaker #0
C'est lié, non, je veux dire que si on est obligé de se plier à la volonté de quelqu'un pour avoir des sous, il n'y a plus de liberté. Alors je pense pourquoi c'était drôle, les petites culottes, c'était pour faire de la provoque, c'était pour toucher le truc le plus gênant pour une femme, d'aller demander à quelqu'un. Oui, là, ça m'a bien réveillée quand elle m'a dit ça, je n'ai jamais pensé que je serais dépendante financièrement de qui que ce soit.
- Speaker #1
Ça c'est très sain quand même. Oui c'est très sain. C'est assez en avance pour l'époque. C'est bien en avance, oui. Vous dites que vous avez grandi dans un monde où les femmes étaient des proies. Votre mère était canon et sexy, elle portait des cuissardes. Et il y a un chapitre, intitulé moi aussi, Me Too, sur vos nombreuses expériences de harcèlement sexuel, des sciences poux.
- Speaker #0
Même avant, même au collège. Mais c'est toutes les femmes. Oui, oui. C'est toutes les femmes et je crois que ça continue pour beaucoup. Ça continue. Je ne sais pas, peut-être qu'il faudra un jour qu'il y ait des hommes qui se penchent sur leur fonctionnement pour se demander pourquoi ça se produit. Pourquoi ? Parce que je ne sais pas pourquoi. Ça continue aujourd'hui.
- Speaker #1
Oui, bien sûr.
- Speaker #0
Et donc, c'est un combat qui n'arrêtera jamais. Non, mais c'est ça. Et qui n'est pas un combat parce que c'est vrai qu'on appelle ça du harcèlement sexuel, c'est du harcèlement de domination.
- Speaker #1
Oui, de pouvoir, d'utiliser son pouvoir. Pour avoir, profiter du...
- Speaker #0
Dominer une femme et dominer un enfant, c'est un rapport de force et une volonté de domination. Pourquoi cette fragilité des hommes qui ont tant besoin de se dominer ? C'est une question éternelle. Parce qu'ils se sentent faibles par rapport aux femmes ?
- Speaker #1
Oui, je ne sais pas. Il y a l'éducation, ça vient de modèles, de sociétés, de modèles d'hommes, de masculinité, tout ça qui ont... Oui,
- Speaker #0
mais c'est plutôt un signe de faiblesse, de vouloir... réifier l'autre, le transformer en objet.
- Speaker #1
Je suis tout à fait d'accord.
- Speaker #0
Il y a un petit souci quand même. Oui,
- Speaker #1
c'est-à-dire qu'il y a la drague et il y a l'agression. La violence, oui.
- Speaker #0
C'est deux choses, je pense, différentes. On sait très bien que ce n'est pas la même chose.
- Speaker #1
Quand votre mère, super canon, se balade en cuissarde et qu'elle se fait siffler, interpeller et tout, vous, vous étiez là. Je suis tétanisée. Oui, mais elle en jouait ou pas du tout ?
- Speaker #0
Non, je pense qu'elle... Elle voulait juste être jolie. Oui, c'était pour elle d'abord. éventuellement pour le regard d'autres femmes qui auraient été belles aussi genre entre nous dans le club on se reconnaît mais c'était pour elle d'ailleurs je pense que quand on s'habille le matin on s'habille pour d'abord se plaire un peu pour se sentir un peu bien dans sa peau je pense que c'est d'abord vers soi et donc je pense pas que c'était de la provoque mais plutôt de rien à faire de ce que les autres en pensent strictement rien à faire et ça elle vous l'a appris ? non pas du tout je suis le contraire d'elle de disponibilité. Non, non, moi je suis très... Non, j'essaie de pas... Je peux être provocatrice intellectuellement et encore, je préfère être... Pleine de conviction que de provocation. Mais non, en termes d'habillement, non, non, j'aime pas tellement être provocatrice.
- Speaker #1
Non. Autre phrase. Je me souviens, en tout cas, que c'était épuisant de t'aimer autant.
- Speaker #0
C'est dans le dernier. C'est vrai. Oui, c'est le dernier. Oui, oui, c'est une passion, ça consomme. Moi, je crois que j'ai eu une passion assez petite pour... Et en même temps, ça m'a appris à aimer. Je pense que quand très petit, on ouvre son cœur. Comme ça, il reste un peu ouvert, il y a de la place. Il y a de la place pour aimer. Et d'ailleurs, je ne vois pas d'autre sens sur Terre. Le plus important, je crois que c'est d'aimer. D'aimer et d'être aimé aussi, au passage. Mais d'aimer, je trouve que c'est un peu réjouissant.
- Speaker #1
C'est une très jolie phrase. Une dernière. On habite en Algérie, au bord de la mer, une ville de style colonial, avec son casino, son grand hôtel, son kiosque à musique. Sa mosquée est sa place où les habitants déambulent le soir à l'ombre des palmiers, mollement balancés par la brise marine.
- Speaker #0
Ça c'est papa. Ça c'est la place marquée et c'est ensoleillé avec fort rafale de vent. C'est la première phrase. 2012. Ou la deuxième. C'est 2012. Finalement, je crois que je les ai déjà appris par cœur. Donc ça, si quelqu'un fait brûler toutes les bibliothèques, j'en ai déjà deux. Oui,
- Speaker #1
ça je vais vous poser la question bientôt. Et aussi, l'ambiance de cette phrase. Une ville coloniale avec le casino. Moi, j'ai pensé à Duras aussi, au barrage contre le Pacifique. Vous avez essayé peut-être, oui, vous avez subi cette influence ?
- Speaker #0
Peut-être, oui. Alors, c'est sûr que celles qu'on a citées, oui, sans doute, elles m'ont influencée parce que je les ai beaucoup lues et je les ai bien aimées. Oui,
- Speaker #1
et puis il y a le point commun qui est la colonie. La colonie, mais...
- Speaker #0
Oui, peut-être. Peut-être qu'il y a du Marguerite Duras dans cette description, comme dans l'amant où elle décrit. Oui, c'est vrai. L'Indochine. L'Indochine. Après, il y en a d'autres qui sont moins proches de ça. Dans ce qu'elle écrit, parfois, je ne comprends pas tout.
- Speaker #1
Je suis d'accord avec vous. Alors, les conseils de professionnels. Donc, un livre qui donne envie de pleurer.
- Speaker #0
Alors, je vous aurais dit Primo Levi, il n'y a pas longtemps. et là Je veux dire, mon vrai nom est Elisabeth d'Adélio. Ah oui,
- Speaker #1
qui est sortie l'an dernier.
- Speaker #0
J'ai eu du mal à m'en remettre et pourtant, il faut absolument le lire. C'est remarquable et ça raconte quand même un statut au cours du XXe siècle des femmes de la réification qui méritent quand même qu'on continue à se battre pour libérer tout ça.
- Speaker #1
Un livre pour arrêter de pleurer après avoir lu Adélio.
- Speaker #0
Alors, Romand Fleuve, Hume. Ah, Philibert Hume. Philibert Hume. Ça m'a fait tellement rire à chaque fois. C'est l'antidote, oui. Voilà, c'est parfait.
- Speaker #1
Un livre pour crâner dans la rue, si vous avez le temps. Entre deux voyages.
- Speaker #0
Le temps retrouvé. Ça fait toujours son petit effet.
- Speaker #1
Pas mal d'arriver dans une réunion.
- Speaker #0
Le temps retrouvé, en plus, pas le début. Moi, j'ai fini, j'ai tout lu.
- Speaker #1
Un livre qui rend intelligent.
- Speaker #0
Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Moi, ça m'a... bien ouvert.
- Speaker #1
Qui vient de sortir en Pléiade, en plus. Très bien. Un livre pour séduire ?
- Speaker #0
Alors, ce serait plutôt pour donner des conseils à ceux qui voudraient me séduire.
- Speaker #1
Oui, bien sûr.
- Speaker #0
Alors, ce serait Autant n'emporte le vent. Parce que Red Butler...
- Speaker #1
Ah bah là ! C'est le vieux... Je suis désolé, vieux schéma patriarcal, pour le coup.
- Speaker #0
Non, non, non. Le méchant. Non, il est d'abord amoureux d'une femme qui... qui est incroyable, la Scarlett. Elle abat tout, elle va, elle tire, elle monte à cheval, elle se sauve, elle ne se laisse pas. Donc, ils ont un mot d'une femme forte. Déjà, ce n'est pas totalement patriarcal. Ensuite, il est drôle. Ensuite, il la soutient dans les moments où il faut, mais finalement, il ne pense pas que c'est lui qui va décider pour elle.
- Speaker #1
Vous savez que c'est un des livres qui est un peu critiqué parce qu'il y a des esclaves, que tout ça est normal. Et même on a pensé qu'il fallait réécrire, corriger, autant n'importe comment.
- Speaker #0
Je pense qu'il ne faut pas lire en se tournant au-dessus de son épaule. Sinon, il n'y a plus rien qui tient. Je comprends les gens qui pensent ça. Mais moi, quand je le lis, je sais bien qu'il y a des... Sinon, en tant que femme, je ne pourrais rien lire. Tout est écrit en langue masculine. Je veux dire, Balzac, Flaubert, tous ces gens qui m'ont forgé. C'est une écriture masculine. Moi, je lis couramment femme aussi. D'où Simone de Beauvoir, Agnès Ernaud, mais Virginie Despentes qui nous... Donc, je lis les deux langues couramment. C'est formidable. L'homme et la femme.
- Speaker #1
S'ils parlaient la même langue, ce serait bien.
- Speaker #0
Je pense qu'il y a des endroits où c'est possible. Non, mais vous voyez, si on commence à se dire... Là, c'est une femme qui écrit, d'ailleurs. Oui,
- Speaker #1
oui, Marguerite Michel.
- Speaker #0
Comme par hasard. Mais je trouve qu'on ne doit pas le lire avec notre regard d'aujourd'hui et qu'il y a à prendre dedans des choses... Bon, c'est peut-être un truc de mille dix-neuf, peut-être si je le relisais, je dirais c'est naze, mais quand j'étais plus jeune, Red Butler, Red Butler...
- Speaker #1
Un livre que je regrette d'avoir lu.
- Speaker #0
Alors, en fait, je ne les lis pas. Quand je commence et que ça ne me plaît pas, je laisse tomber. Mais je pense que s'il y en avait un où j'ai voulu regarder, je pense Massacre à Bagatelle, parce que j'avais ado. Ah, Bagatelle pour un massacre. Il n'a pas pu écrire ça, il n'a pas pu faire ça. Comment le même ? Et donc, j'ai un peu regardé et là,
- Speaker #1
j'ai arrêté net.
- Speaker #0
C'est répugnant. Oui, c'est-à-dire que malheureusement,
- Speaker #1
je pense que déjà en germe dans le voyage, Au bout de la nuit, il y a déjà du Céline antisémite quand il écrit New York, les banquiers, tout ça.
- Speaker #0
Ah oui,
- Speaker #1
peut-être. Vaste sujet, vaste question. Un livre que je fais semblant d'avoir fini ?
- Speaker #0
Je ne sais pas, semblant. Quand ça m'ennuie vraiment, je les laisse. Je les donne éventuellement. J'aime bien aller dans les trucs où on peut mettre des livres. Oui,
- Speaker #1
les boîtes à livres.
- Speaker #0
Je me dis qu'il y a peut-être quelqu'un qui va aimer, mais je ne lis pas. Je ne m'en souviens pas.
- Speaker #1
Le livre que j'aurais aimé écrire ?
- Speaker #0
Je n'ai pas des rêves. J'adore que des gens aient écrit des merveilleux livres qui me font rêver. Je n'ai pas envie de les avoir écrits à leur place. Je suis assez contente d'avoir retenu le temps pour les deux personnes qui m'ont donné la vie. Je suis assez contente de ça. Je me sens... Voilà, ça me suffit.
- Speaker #1
Le pire livre que vous ayez jamais lu ?
- Speaker #0
Je ne l'ai pas lu. On ne sait jamais, le pire est encore à venir.
- Speaker #1
Et alors justement, la question Fahrenheit 451. Donc si on vivait dans un monde où les livres étaient interdits, brûlés, ce qui arrive dans certains des pays où vous travaillez.
- Speaker #0
Tout à fait, et ça peut encore arriver dans d'autres.
- Speaker #1
Lequel vous apprendriez par cœur ?
- Speaker #0
Alors, outre les deux que je connais déjà par cœur, j'ai pu m'en rendre compte là. Alors ce serait le premier homme d'Albert Camus, parce que j'ai pas... C'est mon grand frère. Je suis né après qu'il soit mort. Ça, c'était un grand regret. Je n'ai jamais été sur Terre en même temps que lui. Et lui, au fond, il m'a bouleversée. Le premier homme, c'est celui que je préfère. Je sais, il était inachevé. Oui, il n'a pas le public. C'était posthume. C'était posthume. Mais ce qui m'avait le plus frappée, c'est quand il va sur la tombe de son père, qui a 29 ans, qui est mort à la guerre de 14-18, et lui, il en a 40. Et il regarde cette tombe de son père et il se dit que pour l'éternité, son père sera plus jeune que lui. Cette inversion des générations m'a bouleversée. Et puis, c'est mon grand frère parce qu'il est né en Algérie, parce qu'il a été repéré par un instituteur germain. Ma mère, elle a tout le temps essayé de repérer dans les milieux qui n'avaient pas forcément de facilité. Il y a des pépites partout qu'il faut repérer parce qu'ils ne vont pas être aidés par leur milieu. Donc il me... parle, il me parle, voilà. C'est Camille quand même, j'apprendrai par cœur le premier homme.
- Speaker #1
Oui, très bien. D'ailleurs, c'est assez bizarre parce que ce sera votre nom. Dans la forêt de Ray Bradbury, les gens s'appellent du titre du livre. Donc, vous seriez le premier homme. C'est rigolo. Tu ne sais pas où est le premier homme ? C'est moi. Le questionnaire de Bec BD. Pourquoi un jeune devrait-il lire votre livre au lieu de scroller sur TikTok ?
- Speaker #0
Alors, figurez-vous. que les jeunes qui regardent TikTok, ils se remettent à lire, pour peu qu'on leur fasse un petit vertical d'une minute trente pour recommander un livre. Et je me disais, cher Frédéric, est-ce que vous êtes sur TikTok ?
- Speaker #1
Oui, c'est ma fille Chloé Big BD qui s'en occupe, mais je ne suis pas un booktalker, c'est-à-dire que je ne fais pas des critiques de livres. C'est vrai que c'est utile ça. Mais recommander un livre sur TikTok,
- Speaker #0
les statistiques montrent qu'ils se remettent à lire les jeunes. En même temps, je préfère qu'ils ne lisent pas tout de suite le mien. parce qu'ils ne savent pas encore que leur mère sont mortelles. Et il vaut mieux pas le savoir trop tôt.
- Speaker #1
Que savez-vous faire que ne sait pas faire Tchad Gpt ?
- Speaker #0
Alors déjà, je pense rire et pleurer. Mais alors, ça c'est sûr. Et peut-être bien faire rire et pleurer pour de vrai, quoi. Je ne suis pas sûre que Tchad Gpt sache.
- Speaker #1
Non, il n'y arrive pas. Les émotions, ce n'est pas son truc.
- Speaker #0
Ce n'est pas son truc. Et moi, c'est ce que j'aime le plus.
- Speaker #1
Vous n'avez jamais eu peur en l'écrivant que votre livre ne serve à rien ?
- Speaker #0
J'étais sûre qu'il servait déjà à une chose, c'était une promesse que j'avais faite à ma mère, tenir une promesse, c'est donc servir à quelque chose. Puis il y a une chose aussi, c'est qu'en vivant ce parcours vers la mort, je me suis rendu compte que je ne savais pas grand-chose. Et surtout, je ne connaissais pas la loi Leonetti. J'entendais des débats au Parlement, encore actuellement, sur la compagnie, la fin de vie, etc. J'avais lu Houellebecq sur la carte et le territoire, je pense qu'il pose ce débat. Moi, je ne savais pas ce qui existait. Or, il existait des choses. Et j'ai eu envie de dire ce qui existait, de le partager. C'est un moment de grand désarroi quand même. C'est pas mal de savoir qu'il existe des choses pour accompagner.
- Speaker #1
Pensez-vous qu'un écrivain doit être gentil ? Tiens, une grande patronne du service public. Alors, est-ce qu'un écrivain doit être gentil ?
- Speaker #0
Alors, je ne sais pas si ça se... Alors, les écrivains, je ne sais pas. Mais les êtres humains, oui.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Oui, il y en a marre de la méchanceté. D'ailleurs, on dit bête et méchant.
- Speaker #1
Non, mais bien sûr. Dans la vie, on est d'accord, mais dans les livres ?
- Speaker #0
Alors dans le livre, je ne sais pas si c'est le bon registre. Est-ce qu'on doit être gentil ou méchant ? Je ne sais pas. On doit être bouleversant, on doit être inspirant. C'est peut-être d'autres mots que j'ai envie de dire. Mais j'ai quand même envie de réhabiliter le vocable gentil. En général, quand on dit « il est gentil » , c'est un truc un peu méprisant. Moi, je trouve que c'est d'être méchant qui est plutôt un signe de faiblesse. peut-être qu'on se met une armure, on est méchant pour se... protégée. Il faut oser la gentillesse de temps en temps.
- Speaker #1
Pas mal. Qu'est-ce qui vous plaît le plus dans le fait d'être un écrivain ? Vous l'avez un peu dit, par rapport à votre vie professionnelle, c'est une évasion. La solitude.
- Speaker #0
Dépendre que de soi, c'est quand même un peu grisant. Pour moi, en tout cas.
- Speaker #1
Avez-vous déjà écrit en état d'ivresse ? Dites la vérité.
- Speaker #0
Je ne suis pas en état d'ivresse en règle générale, bien que j'adore Le champagne, le vin, en particulier les vins rouges, tout ça j'adore. Mais je ne me mets pas en état d'ivresse facilement. Je ne sais pas si c'est parce que je résiste bien. Parfois, je suis ivre de joie quand je danse. Quand je danse, je n'écris pas.
- Speaker #1
Non, c'est compliqué.
- Speaker #0
Je n'ai jamais écrit en état d'ivresse.
- Speaker #1
En état d'ivresse de danse, de trance. Que pensez-vous de la critique littéraire ? Est-ce que c'est un... Un mal nécessaire ou juste une perte de temps ? Est-ce qu'il y en a d'ailleurs beaucoup de la critique littéraire sur France 24 ?
- Speaker #0
Ah oui, on a des émissions en littéraire, oui. On y tient. Le livre, oui, oui. On a une émission qui s'appelle Littérature sans frontières. On a le Café Polar sur RFI. Et on a un journal quotidien culturel où on reçoit des écrivains et tout ça. Donc on y tient. Moi, je pense que c'est important parce que dans le foisonnement, tout le monde ne peut pas... être sanitaire.
- Speaker #1
On a besoin d'un guide.
- Speaker #0
On a besoin parfois d'avoir d'autres guidés.
- Speaker #1
Encore intéressant à demander à quelqu'un qui est responsable du service public parce que c'est un peu l'idéologie parfois de certaines émissions. Un roman doit-il réparer le monde ? Marie-Christine Saragosse.
- Speaker #0
Il ne doit rien du tout en fait. Il peut, il fait ce qu'il veut. Au fond c'est ça, c'est une liberté un roman. Mais il est possible qu'il répare les gens quand même. Je vais citer du lourd. Montesquieu disait « Il n'est pas de chagrin qu'une heure de lecture ne m'est ôtée » . Et donc je pense, je ne sais pas au niveau du monde, ce serait grandiloquent, même de l'humanité, mais peut-être de l'individu, c'est bien possible que ça nous répare quand même.
- Speaker #1
Êtes-vous une Wouin Wouin ?
- Speaker #0
Alors, j'ai pas l'impression. Je me suis renseignée, je me suis renseignée. Oui, il y a Wouin Wouin, vous savez pas ce que c'est ? Si, je savais pas, mais je me suis renseignée.
- Speaker #1
C'est surtout les mecs qui sont traités de Wouin Wouin.
- Speaker #0
C'est le sexe fragile.
- Speaker #1
Voilà.
- Speaker #0
Mais non, alors, moi j'adore pleurer. Je dis sincèrement, je pense qu'on n'a pas des glandes lacrymales pour rien. Il faut s'en servir. Oui, évidemment. Donc, moi je pleure devant les films, en entendant des poèmes, en écoutant de la musique. Je pleure pas quand c'est... Pour de vrai, dans le réel, là, il vaut mieux se...
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Sinon, j'adore pleurer, mais je n'aime pas du tout qu'on me considère comme une victime. L'espèce de pitié compatissante quand on veut dire « Ah, la pauvre ! » Ça, je ne supporte pas ça. Et ça,
- Speaker #1
parce que c'est générationnel. C'est plutôt les générations suivantes qui sont...
- Speaker #0
Qui sont moins, moins ?
- Speaker #1
Parfois un petit peu trop, qui ont tendance à être...
- Speaker #0
Qui sont petits. Qui ont été trop dorlotés. On a le droit de se faire consoler. Quand on est petit, on a le droit d'avoir des gros chagrins. En tant que mère, je comprends ça. Mais en tant qu'adulte,
- Speaker #1
moins. Qui est le meilleur écrivain français vivant ?
- Speaker #0
Je n'aime pas trop que tout se transforme en compétition. On met un... Vous pouvez en dire plusieurs. J'en ai plein que j'aime.
- Speaker #1
Vivant et français.
- Speaker #0
J'aime beaucoup Annie Ernaux. J'aime beaucoup Virginie Despentes, je trouve qu'elle a secoué des trucs. Je fais exprès de citer un peu des femmes puisque je parle vraiment femme. Mais j'aime aussi Emmanuel Carrère. J'ai lu presque tout Houellebecq quand même, même si je ne suis pas toujours d'accord avec lui. Je lis tout ce qu'il écrit. Je ne sais pas, j'aime... J'attends son prochain roman, je crois qu'il a écrit quelque chose, parce qu'il m'a beaucoup fait rire, le roman Fleuve. Adélion Elmassier, avec son bouquin, j'en reste encore baballe. Mon vrai nom est Elisabeth.
- Speaker #1
Ah oui, d'accord. Je ne sais plus où donner de la tête,
- Speaker #0
j'en ai marre. Et puis, je ne veux pas faire de la flagornerie et parler de...
- Speaker #1
Voilà, je n'en parle pas. Avez-vous menti durant cette conversation ?
- Speaker #0
Je ne m'en souviens pas.
- Speaker #1
Et enfin, quel est votre âge mental ?
- Speaker #0
Alors j'en ai plusieurs selon les circonstances.
- Speaker #1
Là maintenant, à un moment présent, est-ce que vous êtes une petite fille de 8 ans ?
- Speaker #0
Non, non, ça c'est à Noël, c'est réservé à Noël. J'ai 5-6 ans à Noël. Là, présentement, je dirais que j'ai plutôt une quarantaine d'années dans ma tête. Et il m'arrive d'être très très vieille au travail.
- Speaker #1
Ah oui, d'accord. Et là, vous devez partir parce que vous avez une réunion très importante. Oui,
- Speaker #0
j'avais souvent... Avec des Allemands. Oui, oui. Une réunion ! Avec des copains de la Deutsche Welle.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
C'est plutôt des copains, je dois dire.
- Speaker #1
C'est quoi la Deutsche Welle ?
- Speaker #0
C'est France Média Monde version allemande.
- Speaker #1
Ah oui, d'accord.
- Speaker #0
BBC World version allemande.
- Speaker #1
Alors, c'est vos concurrents ?
- Speaker #0
Non, on travaille beaucoup ensemble.
- Speaker #1
Oui, d'accord.
- Speaker #0
On travaille très bien, on a les mêmes valeurs. Et l'Europe est attaquée, et l'Europe, c'est là où on habite. Il faut défendre l'Europe.
- Speaker #1
Bien sûr. Et l'histoire de l'Europe.
- Speaker #0
Et l'histoire de l'Europe.
- Speaker #1
La civilisation ! Ça, ça fait réacte. Quand on dit civilisation, c'est réacte. Valeur, c'est bien comme mot.
- Speaker #0
Valeur.
- Speaker #1
Merci infiniment, Marie-Christine Saragosse, d'être venue perdre du temps ici, entre deux rendez-vous importants. Je vous ordonne à tous de lire ce portrait de femme libre et d'une mère. Et c'est vraiment un livre émouvant. Mère forte à... Je n'arrive pas à le retenir par cœur.
- Speaker #0
Ben voilà, parce que c'est la météo et c'est tout un art d'être Miss Météo. Mère belle à forte au large.
- Speaker #1
Je ne serai jamais Miss Météo. J'en suis très déçu. Chez Calman Levy. Et je vous le dis chaque semaine, mais vous le savez, lisez des livres. Sinon, vous mourrez idiot. Et c'est une certitude. Bonsoir.
- Speaker #0
Bonsoir.