- Speaker #0
Didier Decoing, bonsoir. Bonsoir Frédéric, bonsoir. Bienvenue chez La Pérouse pour parler de votre nouveau roman Maypops, paru aux éditions Stock, mais nous avons d'abord un parrainage, comme chaque semaine, l'émission est soutenue cette semaine par les éditions Bûcher-Chastel, qui publie Qui se ressemble d'Agnès de Sarthe. Vous connaissez Agnès de Sarthe ?
- Speaker #1
Oui, je connais, j'apprécie.
- Speaker #0
Et là c'est un petit livre très subtil. Très émouvant sur la transmission familiale, à travers une chanson d'Oum Kalsoum, qui circule entre les générations. C'est écrit, comme d'habitude, avec délicatesse, avec une sorte de gravité légère. Et c'est un livre sur ce qui nous constitue intimement l'exil, la langue, la mémoire familiale. Tout ça fait de manière très subtile. Donc je recommande Qui se ressemble, la nièce de Sartre. aux éditions Bûcher-Chastel, La Raisonnante, je crois que ça doit être une collection de la maison, et d'ailleurs Didier Decoing, je vous l'offre. Merci ! Vous ne manquerez pas de voter pour elle l'année prochaine. Le cas échéant. Le cas échéant.
- Speaker #1
Je crois que j'ai déjà voté pour elle d'ailleurs. Peut-être pas pour le Goncourt-Boncourt, mais vous savez qu'on a plein de subdivisions. Pour une de nos subdivisions, j'étais pas le seul. On l'était même chez nous.
- Speaker #0
et Et c'est vrai que ça doit vous arriver souvent, qu'on vous offre des livres en vous caressant le bras, et ça doit être un petit peu compliqué ? Honnêtement, non, on n'essaye pas de m'acheter comme ça.
- Speaker #1
Il y a d'autres moyens de m'acheter. Non, ce qui est compliqué, si vous voulez, c'est après la bataille, c'est-à-dire de revoir des gens à qui on n'a pu, pas par maladresse, mais... parce qu'on était emballés, il dit, ton livre est fabuleux, je le défendrai mordicus. Et puis, il fait une ou deux voix, et on se dit, qu'est-ce qu'il va dire ? Moi, ça m'est arrivé, j'étais très embêté.
- Speaker #0
Oui, c'est les déçus qui sont les plus...
- Speaker #1
Parce que de toute façon, ça ne se passe jamais comme on s'y attend.
- Speaker #0
Non. Vous avez présidé l'Académie Goncourt pendant quatre années. Quatre ans, oui. Est-ce que c'est un bon ou un mauvais souvenir ?
- Speaker #1
C'est un merveilleux souvenir.
- Speaker #0
Et qu'est-ce qu'il a de plus que les autres, le président de l'Académie ? Il a deux voix ?
- Speaker #1
Oui, dans certains cas, il faut arriver à un certain nombre de tours. Qu'est-ce qu'il a de plus ?
- Speaker #0
Beaucoup d'obligations quand même sociales. Alors des obligations mondaines.
- Speaker #1
On n'est pas obligé de sacrifier à toutes. Moi, je suis plutôt quelqu'un de... Un peu timide, un peu quoi quoi, donc j'ai pas toujours dit oui, mais il y en a qui sont très amusantes, et puis il y a surtout une chose qui est formidable, c'est certains voyages.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Pour le Goncourt de la Roumanie, le Goncourt du Monténégro, le Goncourt du Japon, etc. Alors on part 3-4 jours. C'est crevant, mais c'est formidable. On rencontre des gens.
- Speaker #0
Oui, c'est bien. Alors, vous êtes l'auteur de 50 livres. Vous avez compris ? Oui, à peu près. Peut-être un peu plus. Et vous publiez cette semaine May Pops chez Stock, qui est l'histoire de Georges Stiné, un garçon de 14 ans, condamné à mort et exécuté sur une chaise électrique pour un double homicide qui a eu lieu en 1944. Alors je me dis, mais comment, aujourd'hui, en 2026, pourquoi vous êtes-vous tout d'un coup intéressé à cette affaire ?
- Speaker #1
Ça fait longtemps qu'elle... Alors, je commence par le commencement. J'ai une haine viscérale, profonde, incurable de la peine de mort. Pour moi, l'un des plus grands hommes qu'on ait tué en France, c'est Badinter. À partir de là, tout ce qui touche à la peine de mort... réagis comme touché avec un fer rouge je suis tombé un jour sur l'histoire de georges tilly il ya longtemps et je me suis dit c'est une histoire exemplaire dans tous les sens du terme mais bien évidemment un champion américain va la traiter c'est pas la peine que moi je m'amène avec moi J'ai attendu, puis voyons que rien ne paraissait de très important.
- Speaker #0
Il y a eu, il me semble, un film, non ? Ah oui,
- Speaker #1
il y a eu des tas de petits films. Il y en a un qui est extraordinaire, mais c'est une inspiration bien de loin, c'est La ligne verte.
- Speaker #0
Voilà, c'est ça.
- Speaker #1
La ligne verte de cette espèce d'énorme colosse condamnée à mort, etc. et qui est un amour de type et qui croit qu'il y a une ville qui s'appelle Sourisville, qui est gérée par des petites souris, etc. Mais c'est quand même très loin de la véritable histoire de...
- Speaker #0
Mais c'est une histoire épouvantable. Déjà, rien que le fait d'exécuter un gosse de 14 ans... Ah,
- Speaker #1
c'est ignoble !
- Speaker #0
Sur une chaise électrique, il paraît que l'exécution a pris 8 minutes. 8 minutes de décharge électrique. En fait, il a pris feu,
- Speaker #1
quoi. Absolument. Il y a d'ailleurs... J'ai évité de trop insister dessus, mais il y a d'ailleurs des... Les odeurs, quand on exécute quelqu'un sur la chaise électrique, les odeurs de viande grillée, de barbecue, disons les choses qui sont, pour certains, témoins totalement insupportables. Ils ont beau être séparés par une vitre, en principe, de la chambre d'exécution, ça finit par passer, et vous les voyez entrer, ils sont normaux, quand ils sortent, ils ont blême, un mouchoir sur la bouche, c'est ignoble, mais de toute façon, tout... Tout système pour exécuter quelqu'un est monstrueux. Le seul qui serait tolérable et qu'on n'utilise pas, c'est la balle dans la tête. Et ça va très vite.
- Speaker #0
Mais vous, quand même, vous n'insistez pas, mais vous décrivez les instruments de la chaise électrique sur lesquels est mort George Stinney étaient trop grands pour lui, puisqu'il était un gamin de 14 ans, il avait les poignets, on a dû les renforcer, attacher, on met un masque sur le visage.
- Speaker #1
Un masque et surtout, il y a une espèce de casque en cuivre. qui descend sur le crâne, il y a une électrode au bout, et puis une autre électrode sur la jambe gauche. C'est le courant qui passe entre ces électrodes qui tue la personne. Et lui, on n'arrivait pas à descendre le casque assez bas, donc on ne pouvait pas l'exécuter, ça ne touchait peut-être pas. Mais il était entré dans la chambre d'exécution avec la Bible qu'on lui avait donnée pour se réconforter, pour tout. Et il l'a serré contre son cœur. Quand il est entré dans la chambre d'exécution, bien évidemment, on lui a pris, on l'a posé à côté. Et puis quand ils sont aperçus que le casque ne descendait pas, il y a quelqu'un qui a dit « Mais monsieur le directeur, au lieu de vouloir descendre le casque, si on élevait le condamné, oui mais en le posant sur quoi ? On n'a rien, il faudrait un rehausseur comme au cinéma, pour les enfants. » Et il y a un type qui dit « Mais la Bible là-bas, si on assied sur la Bible ? »
- Speaker #0
C'est horrible.
- Speaker #1
Alors le directeur dit « Mais c'est peut-être pas très correct. » « Oui mais après tout c'est efficace. » Donc cet enfant est mort. à cause de, ou pas en tout cas, le truchement du livre qui lui avait redonné un semblant d'espoir.
- Speaker #0
Tout est atroce. Enfin, le livre, non. Le livre ne l'est pas. Mais c'est une affaire épouvantable. Et en 1944, en Caroline du Sud, quand vous étiez jugé coupable d'un double homicide, celui de deux petites filles qui s'appelaient Betty et Mary, on était exécuté deux mois après. Oui,
- Speaker #1
parce qu'il était noir, il faut préciser ça. La Caroline du Sud était un des états ségrégationnistes les plus sévères, si j'ose dire. Et la ville d'Alcolou où s'est passée cette tragédie est séparée. Au milieu de la ville, il y a une voie de chemin de fer qui la traverse. Et d'un côté de la voie de chemin de fer, disons à droite si vous voulez, il y a les Blancs. À gauche, il y a les Noirs. Et il ne viendrait l'idée d'où ? aucune de ces collectivités de passer les rails.
- Speaker #0
À l'époque.
- Speaker #1
À l'époque, oui. Il n'y a plus de train aujourd'hui dessus. Mais le problème pour ce garçon, c'était ça, c'est que les policiers blancs attendaient, comme on attend le Messie, qu'un noir fasse enfin la grosse faute qui permettrait de le faire griller sur la chaise électrique.
- Speaker #0
Le principe de votre livre, c'est... Des va-et-vient dans le temps, entre 1944 et 70 ans plus tard, où vous racontez comment une juge, Lucie, va enquêter avec un greffier sur place, 70 ans après, donc en 2014, pour savoir s'il était vraiment coupable ou pas. Et tout le livre repose sur ce va-et-vient-là. C'est quelque chose qui est arrivé en vrai ?
- Speaker #1
C'est quelque chose qui est arrivé en vrai. La question qu'on a posée à la juge, c'était pas vraiment de savoir s'il était coupable ou pas, c'était de savoir si le procès avait été équitablement mené. Elle en a déduit qu'elle n'avait jamais vu un procès aussi foireux que celui-là, que c'était une monstruosité.
- Speaker #0
Bah oui, il a avoué, le petit Georges, il a avoué en échange d'une glace aux noix de péquant. On lui a donné une glace et il a été poli, il a dit bah oui c'est moi qui ai fait le coup.
- Speaker #1
On lui a dit, tu peux retourner chez toi tout à l'heure, ton papa et ta maman t'attendent. Avant, tu veux nous parler de ce qui s'est passé, hein ? Tu voudrais quelque chose qui te ferait plaisir ? Il a dit, j'aimerais bien une glace à la noix de Pékin. On va te chercher ça tout de suite, mon petit poussin. Ne t'inquiète pas, il lui a apporté sa glace qu'il a mangée avec une sorte de sérénité. Il ne s'attendait pas du tout, du tout, du tout à ce qui lui est arrivé. Et quand elle avait fini sa glace, les coups ont commencé à pleuvoir. Ils l'ont abîmée. Ils l'ont physiquement abîmée. Et naturellement, il n'est jamais rentré chez lui. Et deux, trois mois après, il était grillé sur la chaise.
- Speaker #0
Comment ils ont créé le dossier ? Parce qu'apparemment, c'est simplement le fait qu'il soit le dernier, la dernière personne à avoir vu vivante les deux fillettes. Oui,
- Speaker #1
elles se promenaient. lui faisait perdre la... La famille avait une vache, et la vache c'était lui qui était chargé de la sortir et de lui faire brouter de l'herbe. Elle adorait brouter de l'herbe qui était entre les rails, au travers du chemin de fer. Donc il se trouvait sur cette ligne de chemin de fer, du bon côté, du côté noir, il n'aurait jamais triché. Tu vois, il y avait deux petites filles en vélo, qui elles franchissent la ligne de chemin de fer, pour s'approcher de lui, pour lui parler, et lui dire, dis donc, tu sais pas où il y aurait des mépops ?
- Speaker #0
D'où le titre.
- Speaker #1
D'où le titre. Les mépopes, c'est la fleur de la passion. Et qui produit des fruits qui, à cet endroit, c'est passé au sud, sont très acides et peu comestibles. Enfin, les enfants adorent ça.
- Speaker #0
Et puis, en français, on dirait passiflore.
- Speaker #1
Oui, passiflore, passiflora. Donc, elle lui dit, est-ce que tu ne sais pas où on pourrait trouver des mépopes ? Et il dit non. Merci, mon petit. Et puis, elle reparte.
- Speaker #0
Et on ne les a jamais revues vivantes.
- Speaker #1
On ne les a jamais revues vivantes, non. On les a revues mortes et ce n'était pas beau à voir.
- Speaker #0
Je peux vous demander, Didier, de lire justement un passage où vous transformez ces Maypops, cette passiflore, en une sorte de métaphore. J'ai encerclé avec un stylo.
- Speaker #1
C'est à dessein que leur nom évoque la passion, celle que l'on peut avoir pour elle, mais d'abord la passion du Christ dont elle porte les symboles.
- Speaker #0
La fleur,
- Speaker #1
je parle de la fleur. Chaque fleur regroupe en effet trois pistils, figurant les trois clous, deux pour les mains, un pour les pieds, ayant servi à fixer Jésus sur la croix. En dessous, on remarque une masse qui représente parfaitement cette éponge imbibée de vinaigre qu'au bout d'un roseau un soldat tendit au supplicier pour apaiser sa soif dévorante. Il n'est d'ailleurs pas impossible que l'astringence du jus des mépopses rappelle plus ou moins celle du liquide que le crucifié aspirait à travers ses lèvres tuméfiées. Après l'épistyle, viennent cinq étamines, rouges sang, qui évoquent de façon troublante les deux plaies des mains, les deux plaies des pieds, et la plaie ouverte dans son flanc droit par le javelot du centurion longent, lorsque l'ordre fut donné d'achever les condamnés, car le Shabbat allait commencer. Et enfin, il y a les filaments colorés qui font penser à la cruelle couronne d'épines que les Romains, par dérision, placèrent sur la tête du Fils de Dieu. Alors,
- Speaker #0
Vous êtes un romancier catholique. Là, on le voit. Quand vous prenez cette métaphore de la fleur et que vous la raccrochez à ce crime...
- Speaker #1
Ça a été fait par d'autres. La fleur de la passion, son nom vient de là. Je n'ai pas inventé ça. Non,
- Speaker #0
bien sûr. Mais enfin, est-ce que vous diriez que c'est un roman catholique sur le combat entre le bien et le mal ?
- Speaker #1
C'est un roman chrétien. J'irai plus loin en disant... Oui. Le christianisme, il y a les protestants, tous ceux qui font référence à Jésus-Christ sont chrétiens. Alors là-dedans, après, c'est des subdivisions, comme au Goncourt.
- Speaker #0
Oui, d'accord, mais quand on parle d'un roman chrétien, oui, mais Dieu, il était où ce jour-là, quand on a électrocuté Georges Stiné, 14 ans ?
- Speaker #1
C'est la question que posaient, paraît-il, certains juifs dans les camps de concentration, et dire il était où pendant que moi j'étais à Auschwitz. Ben il était là. Il était non seulement là, mais il était Georges. Il était la personne... Dès qu'une personne est en souffrance, que ce soit une petite souffrance ou une énorme souffrance, c'est Dieu, enfin le Christ, qui est là, qui est cette souffrance. Et c'est ce qui est arrivé dans cette affaire-là. Oui, c'est une exécution capitale, mais c'est une crucifixion aussi d'une certaine façon, parce que l'agneau, c'est l'agneau de Dieu, le petit Georges, il est totalement innocent. Il est d'ailleurs très mignon, on se demande comment ils ont pu avoir le courage, simplement de... de taper dessus et puis de le tuer.
- Speaker #0
C'est incompréhensible, à moins qu'ils aient cru à leur propre version, qu'ils aient vraiment cru qu'il avait tué ces deux petites filles.
- Speaker #1
Non, ils n'ont jamais cru. Ils n'ont jamais cru, ils ont essayé de faire coïncider leur haine des Noirs avec cette affaire-là. Ils sont enfin, peut-être sur cette espèce de pauvre avortant d'enfant, on va peut-être pouvoir faire peser notre... Le racisme à ce niveau-là, dans ces circonstances-là, ces états-là de l'Amérique, c'était vraiment, c'était de la haine. On en parle beaucoup autour de nous aujourd'hui, la haine dans les banlieues et ailleurs. D'ailleurs, on dit, on vit dans un monde de haine. Oui, mais là-bas, c'était la haine. Le Ku Klux Klan, c'était la haine absolue, totale. Plus ils pouvaient faire de mal, plus ils le faisaient.
- Speaker #0
Vous employez d'ailleurs, puisque l'histoire se passe en 1944, vous utilisez souvent le mot « nègre » dans votre roman. C'est un mot aujourd'hui cancellé, mais je pense que vous avez raison de le faire. C'est vraiment un roman antiraciste, mais c'est un roman sûr pour décrire le racisme qui existait.
- Speaker #1
Mais d'ailleurs, je ne vois pas pourquoi nous, on est si Ausha en face du mot nègre, parce que les Américains, entre autres, l'utilisent, nigger.
- Speaker #0
Oui, mais vous vous êtes posé la question au moment d'écrire ? Est-ce que je le fais ? J'y vais ? J'y vais pas ?
- Speaker #1
J'ai posé à mon éditeur, j'ai posé à l'État de Gérard, j'ai fait ça. Ouh, ne met pas nègre ! Alors j'ai écouté. Je vais mettre nègre et puis je mettrai un rappel en bas de page en disant qu'à l'époque, on l'utilisait tout le temps, donc je ne vais pas me gêner. En plus, il n'est pas plus léger qu'un autre. Il est porteur de quoi ? Il est porteur d'une mémoire d'esclavage, etc. Mais enfin, je trouve que ça fait plutôt honneur à quelqu'un.
- Speaker #0
Non, mais c'est la vérité. C'était comme ça en ce temps-là.
- Speaker #1
Sauf dans l'acceptation du nègre qui est celui qui écrit les livres à la place des autres.
- Speaker #0
Vous avez une idée sur qui a fait le coup ? qui est vraiment le meurtrier des deux petites filles ?
- Speaker #1
J'ai mis une hypothèse. Il y avait effectivement dans cette petite ville, c'est une petite ville, Alcolu, il y avait un personnage qui était une sorte de super administrateur de la ville. Il n'y avait pas de maire, c'était une ville sans maire, assez curieux comme système, et qui était l'homme puissant, jeune, adorant, violeur probablement, riche, son père en tout cas était très riche, Et on sait par exemple que la maman de Georges a servi un jour, elle servait chez lui comme aide-ménagère, et puis elle est rentrée à la maison en disant au papa de Georges, son mari à elle, « Je n'ai pas envie d'y retourner parce qu'il me touche, il me tripote, etc. » Le type n'était pas clair. Et alors il avait la possibilité de rencontrer les petites filles, parce qu'il avait un camion grumier, c'est-à-dire ces camions qui transportent des troncs d'arbres. C'était un type de la forêt, il roulait comme ça dans les chemins de terre de la forêt, donc il a forcément pu rencontrer les petites filles. Et comme on sait qu'il avait une tendance à vouloir... Bon, rien n'est impossible, qu'il leur ait dit... Elles ont pu, elles, lui dire, est-ce que tu sais pas où il y a des mépopes ? S'il dit, mais je sais, montez les enfants, je vous y conduis.
- Speaker #0
Bien sûr, oui.
- Speaker #1
Et j'ai... Ajoute à ce flamme, ça c'est un truc que j'ai trouvé après, c'est que les blessures étaient terrifiantes qui leur ont été infligées à ces enfants. Et tout le monde a dit que c'est des blessures qui ont un instrument contondant. On a beaucoup pensé que c'était une traverse de chemin de fer, un morceau de métal qui sert à rejoindre. Or, moi j'ai découvert que sur les camions grumiers, il y avait toujours sur la plateforme arrière une caisse à outils dans laquelle les forestiers... mettaient des outils de première nécessité, tenailles, marteaux, scies, etc. Et des marteaux à tête ronde. Or, on s'est aperçu après que les blessures des filles auraient pu être faites par un marteau à tête ronde. Mais quelqu'un dit, mais où voulez-vous trouver ça ? Dans une forêt ? Dans une forêt, non, mais sur un camion qui est dans la forêt, oui.
- Speaker #0
C'est extraordinaire de vous imaginer. Vous habitez en Normandie et tout d'un coup, vous décidez de réhabiliter un petit garçon de 14 ans. exécuté en 1944 et vous repartez dans une enquête dans un tout petit village de Caroline du Sud, non mais, est-ce qu'il ne faut pas être un peu fou ? Je revendique cette folie-là.
- Speaker #1
Frédéric, je ne supporte pas qu'on fasse du mal à un enfant et encore moins qu'on lui inflige la peine de mort. C'est quelque chose qui... Je ne suis pas souvent descendu dans la rue. Même pratiquement jamais, sauf pour demander l'abolition de la peine de mort. Pour moi, c'est contraire à... C'est l'étage le plus bas de l'humanité. On est aux portes de l'enfer avec ça.
- Speaker #0
Et je trouve qu'on sent, d'ailleurs, dans votre livre, ce désir de sauver ce garçon, de le sauver déjà en disant son nom, en racontant son histoire, en racontant sa mort, cette injustice. Et que vous arrivez à nous émouvoir et à réparer et à refermer ce dossier, quoi, voilà, une fois pour toutes.
- Speaker #1
Dieu vous entende.
- Speaker #0
Alors, vous êtes né en 1945. Je demande ça un peu à tous les aînés qui viennent chez moi. Quel souvenir gardez-vous de l'après-guerre ? Quel est votre plus ancien souvenir ?
- Speaker #1
Pas de nélectrocité.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Parce qu'on habitait dans le cinquième étage, il y avait un ascenseur comme dans certains immeubles, et quand il n'y a pas d'électricité, il n'y a pas d'ascenseur. Je me rappelle, j'étais déjà, je ne sais pas, très soucieux de mon confort, mais quand il n'y a pas d'ascenseur, ça me faisait couiner de monter cinq étages à pied. Et donc je me souciais de ça. Est-ce qu'on a de l'électricité aujourd'hui ? Non. Quand ça va revenir ? Quand la paix sera complètement installée ? Tu sais, il y a encore de la guerre quelque part. Et quand je suis né, moi, la guerre avec l'Allemagne était terminée, mais ça continuait dans le Pacifique. Et ça, c'est mon premier souvenir. Et l'autre souvenir que j'ai, c'est au niveau de la nourriture. Oui, c'est encore des choses très terre à terre.
- Speaker #0
Oui, bien sûr, mais c'est ça que les jeunes ne savent pas, c'est que la France, elle était exsangue pendant des années après la guerre.
- Speaker #1
Moi, je me rappelle être allé... En dessous de chez nous, il y a une épicerie, un italien, on dit on va chez l'italien, et aujourd'hui ça regorge de marchandises, ça, c'était vide. Et moi j'avais envie d'olive. Il n'y avait pas d'olive. Je ne comprenais pas pourquoi. à cause de la guerre. Je l'ai prise en grève, ce journal. Je ne peux pas faire mes olives.
- Speaker #0
Votre père, Henri Decoing, était un grand cinéaste qui a réalisé des grands films avec notamment Jean Gabin, Razia sur la chenouf. Il a évidemment que ça m'intéresse. Razia sur la chenouf. Et par contre, il a quand même beaucoup travaillé. Il a fait quelques 5 ou 6 films pendant la guerre. Henri Decoing, avec Daniel Darieux.
- Speaker #1
Oui, avec Daniel. Pendant la guerre, il n'a pas tourné.
- Speaker #0
Ah, mais ils sont sortis en tout cas. Alors, ils sont sortis.
- Speaker #1
Ils sont sortis, il les a faits avant. Et c'est vrai qu'ils étaient co-financés par une société qui s'appelait La Continentale, qui était une société allemande et dont le but était de promouvoir le cinéma allemand. Et à l'occasion, des cinémas de pays qui étaient sous la botte. Et il a fait deux, trois films qui étaient produits par la Continental.
- Speaker #0
Mais Daniel Darieux a été un peu ennuyé après la guerre, mais Henri Decoing... Non. Non ? Il est parti aux États-Unis, quand même. C'est pas à cause de ça ? Ah,
- Speaker #1
c'est avant qu'il était allé avant. Ah, c'est avant,
- Speaker #0
d'accord.
- Speaker #1
Non, non, il n'a pas été ennuyé. Il a été interrogé. On lui a dit « Pourquoi vous avez tourné ? » Et j'ai tourné parce que c'était le seul moyen de faire vivre ma famille. C'est la seule chose que je sais faire.
- Speaker #0
Et quand vous avez décidé de vous lancer dans le journalisme, c'était un peu pour suivre ses traces, parce que lui-même était journaliste avant la guerre.
- Speaker #1
C'était complètement pour suivre ses traces. Je voulais être un metteur en scène comme lui. Parce que quand j'étais petit, il m'emmenait sur les plateaux de cinéma. Moi, je me mettais sous le museau de la caméra, parce qu'il y avait le pare-soleil noir, là, à souffler. Et je regardais, j'étais fasciné. Pas par les acteurs. Mais par les techniciens, et notamment par le directeur de la photo.
- Speaker #0
Nous avons quelques techniciens autour de nous.
- Speaker #1
Je les idolaterai. Parce que quand on est arrivé le matin avec papa sur le plateau, c'était noir, il n'y avait pas grand-chose, etc. Et puis le directeur de la photo, le chef opérateur, est arrivé. Il dit, bon, allez, mets-moi là-haut sur les passerelles. On envoie le... Et tout d'un coup, un monde naissait.
- Speaker #0
grâce à la lumière j'étais fasciné c'est magique vous avez d'ailleurs ensuite beaucoup écrit pour le cinéma, pour la télévision scénariste de nombreuses séries et films, téléfilms et j'en consomme beaucoup et donc vous avez débuté soyons fiers vous avez débuté comme journaliste au Figaro nous sommes sur Figaro Télé ici vous êtes ici chez vous monsieur oui je suis...
- Speaker #1
C'est un très, très grand souvenir pour moi, l'époque où j'étais journaliste. J'avais comme rédacteur en chef quelqu'un qui s'appelle Philippe Bouvard.
- Speaker #0
Ah oui ?
- Speaker #1
Qui dirigeait une page parisienne, qui parlait des people, comme on dit. Et puis surtout, quand il y avait des vacances scolaires, il nous envoyait dans une station, Deauville, Biarritz, Cannes, etc., pour raconter le côté touristique, qu'est-ce qui se passait, etc. J'adorais, il fallait éditer ça le soir, une steno, c'était un métier merveilleux, merveilleux. J'ai interviewé Audrey Hepburn par exemple.
- Speaker #0
Racontez-moi, Audrey Hepburn c'est l'idole de ma fille.
- Speaker #1
Ça a été aussi la mienne, votre fille a bon goût. Je me rappelle...
- Speaker #0
C'était où ?
- Speaker #1
Ce que je suis en train de chercher c'est en Espagne, c'était pas loin de Malaga. Et elle était... Elle avait loué une villa, je crois, dont je monte jusqu'à la villa. Et avant d'arriver à la villa, j'étais ému, ça me faisait boum-boum là-dedans. J'entends des cris. C'était elle, cette Savoie. Elle sent que... C'était sérieux. Je ne sais pas qui était marié à l'époque.
- Speaker #0
Je crois qu'il buvait son mari.
- Speaker #1
Ce n'est pas impossible. C'était bien une querelle dans ce genre-là. Quand je me suis trouvé en face d'elle, elle se remettait de cette fureur qui l'avait prise. Elle était très belle. c'était pas du tout la breakfast anti-fénis c'était plus une harpie qui se magnifique vous avez beaucoup écrit sur l'Amérique où votre père a travaillé aussi
- Speaker #0
Abraham de Brooklyn en 72 sur la construction L'action du pont de Brooklyn, John Lanphair, prix Goncourt 1977, sur un laveur de carreaux indien, ça c'est un livre très spécial.
- Speaker #1
Écoutez, je voulais expliquer pourquoi New York, qui était pour moi une petite fille, parce que ça ne faisait pas longtemps que New York existait, depuis que Brooklyn a été réunie à l'île de Manhattan, et les faits s'étaient penchés sur ce berceau. L'intelligence, le fric, etc. Tous les gens qui avaient immigré, les Européens qui avaient immigré aux Etats-Unis. Et une dame me dit, dans un restaurant, peu importe l'anecdote, elle me dit, vous savez que ça va très très mal, les maisons ont la lèpre, ça va s'écrouler, tout ça va tomber.
- Speaker #0
Oui, c'est ça. Et vous imaginez ça dans le livre ? Oui,
- Speaker #1
j'imagine ça. Et je me dis, qu'est-ce que je peux trouver comme témoin de ça ? Et le laveur de carreaux, il a cet avantage, c'est qu'il voit à la fois l'intérieur... des maisons et à l'extérieur. Donc c'était le témoin idéal, si vous voulez, vous avez 360 degrés, le témoin sphérique.
- Speaker #0
Mais à tel point, vous avez cette idée que New York va s'effondrer, c'est qu'il y a dans John l'Enfer, une sorte de prédiction du 11 septembre. Vous êtes un de ceux qui a eu une vision de gratte-ciel qui tombe. Et quand c'est arrivé, alors qu'est-ce que vous avez ressenti ? Ah, ils m'ont plagié !
- Speaker #1
J'ai été horrifié. On m'avait violé. J'aimais tellement cette ville, je l'aime toujours d'ailleurs, mais cette ville qui n'est pas une ville, qui est un rêve, qui est un mythe, j'étais dans une colère, mais une colère rentrée, parce que je ne sais pas exploser mes colères. Je me sentais bouillonné à l'intérieur, j'ai trouvé ça abominable.
- Speaker #0
Surtout que c'est le sud, c'est Wall Street, c'est le plus ancien quartier de New York.
- Speaker #1
De New York, et puis... le côté inconséquent de faire un attentat comme ça, le nombre de morts, ils devaient bien le savoir. C'est ce qu'ils cherchaient à faire.
- Speaker #0
Quand cette personne vous a dit, mais New York va s'effondrer, finalement, elle s'était trompée, à part le 11 septembre 2001. Ça tient toujours. Non, mais ça tient toujours. Le reste tient toujours.
- Speaker #1
Ah oui, ça, je n'ai jamais douté que New York... C'est l'histoire de la mauvaise fée qui se présente, mais il y a le prince charmant qui est derrière la porte.
- Speaker #0
Alors, vous avez été élu à l'Académie Goncourt en 1995, après avoir eu le prix, et ça change quoi, en fait, dans la vie d'un écrivain ?
- Speaker #1
Tout. Ah bon ? Pour moi, ça a changé beaucoup de choses, parce que le prix est décerné à 13 heures. Vous l'apprenez à 13 heures à la radio ou à la télévision. À 12h59, vous êtes un écrivain français, jeune écrivain français, parmi plein de jeunes écrivains français. Et à 13h01, vous êtes l'écrivain français le plus important. Ça dure le temps de...
- Speaker #0
Une saison, quelques mois.
- Speaker #1
Oui, quelques mois. Mais c'est extrêmement agréable à vivre, surtout quand on sort un livre à ce moment-là. Bon, c'était le cas avec « Jeune d'enfer » . Je ne sais pas si le livre qui a bien marché, évidemment, est-ce qu'il aurait été accueilli avec autant de générosité, voire d'enthousiasme de la part des journalistes, Merci. Mon Dieu, si je n'avais pas eu le Goncourt et que c'est le mien, j'espère que j'aurais pu l'avoir un jour.
- Speaker #0
Oui, mais on dit qu'il y a aussi une malédiction, certains prix Goncourt qui font des dépressions, qui après ne savent pas comment continuer. Oui, mais Frédéric,
- Speaker #1
c'est parce qu'ils n'ont pas... réfléchis avant qu'il pouvait avoir un jour le prix Goncourt. Moi, c'est depuis que je suis... Je sais qu'il est complet. Depuis l'âge de 4 ans, vous... Non, mais 10-12 ans. Ah oui,
- Speaker #0
c'est vrai ?
- Speaker #1
Oui, depuis ma première rédaction. Ah oui, ça vient de cette ambition. Et mon prof de français me dit, c'est bien écrit, ça. Un jour, vous serez peut-être romancier, vous. Ou toi. Et j'ai commencé à rêver à ça. Et quand je l'ai eu... Je me suis senti être séréné. Je me suis dit maintenant, si je rate un livre, ce n'est pas très très grave, puisque j'ai eu le Goncourt.
- Speaker #0
Mais vous trouviez toujours la force d'en écrire un autre ? Parce qu'il y a des auteurs qui sont tétanisés après.
- Speaker #1
Oui, mais moi je m'étais dit, si un jour j'ai le Goncourt, je sais ce que j'en ferai. Comme une petite fille qui vit dans une choumière, dans la neige, et qui dit si jamais un jour maman et papa ont de l'argent, je sais ce que je leur demanderai. Trois choses. Moi je voulais trois choses. Je voulais pouvoir dire moteur. sur un plateau, être réalisateur, comme l'avait été mon papa. Je voulais pouvoir monter une pièce de théâtre, enfin, donner une pièce de théâtre à un directeur de théâtre qui la lirait et qui la montrait. Et je voulais pouvoir écrire des nouvelles, parce que c'est un genre que je trouve formidable. Bien sûr. Que personne ne lit, mais moi, je trouve ça formidable.
- Speaker #0
Je viens de publier un recueil de nouvelles, j'espère que vous vous trompez.
- Speaker #1
Oui, moi aussi, j'espère. Pour vous et pour ceux qui vous suivront. Et quand j'ai eu le concours, j'ai réalisé les trois trucs.
- Speaker #0
Vous avez réalisé des films, monté des pièces de théâtre ? Oui,
- Speaker #1
parce que je suis allé voir la personne qui était responsable des téléfilms, etc. Et je lui ai dit, mais François, je voudrais être réalisateur. Mais vous avez fait des études pour ça ? Pas du tout, mais j'ai le Goncourt. Alors il a dit, c'est marrant, un Goncourt qui dit moteur, c'est drôle ça. Vous allez le faire votre film.
- Speaker #0
Non mais il n'y a qu'en France que c'est possible, mais c'est vrai qu'en France, quand on est écrivain reconnu, on vous le propose. C'est inouï. Mais c'est grâce à Marcel Pagnol, à Jean Cocteau et à Sacha Guitry. Bien sûr,
- Speaker #1
exactement. Mais c'est grâce à E3. Le cinéma de Pagnol est pas mal.
- Speaker #0
Merveilleux, merveilleux. Bon, vous avez aussi dirigé la fiction à France 2, qui s'appelait peut-être Antenne 2 à l'époque, je ne sais pas.
- Speaker #1
J'ai eu droit au changement. Ah,
- Speaker #0
vous avez eu droit au 2, d'accord. Et vous avez écrit pour Marcel Carnet. Alors là, parlez-moi de Marcel Carnet, c'est quand même hallucinant. Parce que vous n'êtes pas si âgé que ça. Non,
- Speaker #1
mais j'ai rencontré Marcel. Carnet, je l'ai rencontré, j'avais fait jouer une pièce de théâtre. Amateur, j'avais droit à un soir seulement. Je n'avais pas d'argent, je la produisais, donc je n'avais pas d'argent pour faire plus d'une soirée. Des comédiens amateurs... Mais c'était quand même dans une des petites salles de la salle Pleyel. Vous savez, il y a la grande Pleyel, il y a une petite salle. Et ce mois, c'était la salle de Bussy. Et puis j'ai demandé à mon papa de venir, à cet moment, il était là. Et à la fin de la pièce... Papa arrête quelqu'un et dit, ah bah tiens, je vais te présenter mon fils. Et il me dit, c'est Marcel Carnet. Bon, c'est bonjour monsieur, j'adore ce que vous faites, etc. Il m'a téléphoné quelques temps après en me disant, je voudrais vous parler parce que j'ai peut-être une idée, vu la pièce que vous avez fait jouer. C'était l'histoire de... Malheureusement, ce n'est pas un très bon film. Maxima Culpa. Maxima Culpa. Et c'était l'histoire d'un ange qui arrive sur Terre, qui arrange les choses. Et donc je l'ai connu comme ça. Et puis ça s'est arrêté après. Je veux dire, il a arrêté après de faire du cinéma. Mais on avait une amitié. Et surtout, il voulait continuer, lui. Il ne pouvait pas imaginer qu'un jour, il cesserait de dire moteur. Donc je l'ai accompagné jusqu'à la tentative avortée de mouche, d'un peu mot passant. dont il a tourné dix minutes en tout et pour tout, et après il s'est effondré, il était incapable même d'être sur le plateau.
- Speaker #0
C'est fou.
- Speaker #1
Et on a fait ensemble... Un nombre incalculable de films qui n'ont jamais été tournés. Mais là, vous savez, il a fait la même chose avec Prévert. Je ne me compare pas à Prévert, mais simplement sur la mécanique. Il demandait à Prévert, Jacques, j'ai envie de faire un film sur les péniches. Tu n'as pas une idée ? Alors Prévert, il sortait immédiatement un truc génial sur les péniches. Ce n'était pas la talente, mais pas loin. Et il a une filmographie imaginaire, Marcel Carné, qui est fabuleuse. Je peux vous dire, son plus beau film s'appelle Les évadés de l'an 4000. Il n'a jamais été tourné, mais c'est magique.
- Speaker #0
Un scénario de science-fiction alors ?
- Speaker #1
Oui, complètement. Mais qui n'est pas loin de valoir 2001, Odyssée de l'espace.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Ce n'est pas moi que Carnet aurait dû rencontrer, c'est Kubrick.
- Speaker #0
Oui, peut-être.
- Speaker #1
Ce serait bien entendu.
- Speaker #0
Donc, vous êtes devenu une sorte de spécialiste du roman de faits divers, que vous le vouliez ou non. Vous êtes un disciple, en cela, de Truman Capote. Ou même de Stendhal. Stendhal avait eu l'idée du rouge et le noir après avoir lu un article. De Flaubert et Madame Bovary a existé pour de vrai.
- Speaker #1
Elle s'appelle Delphine mais elle a existé.
- Speaker #0
Oui, Delphine de Lamarre. Voilà. Oui, tout à fait. Et d'ailleurs, vous êtes tellement fanatique des faits divers que vous avez écrit un dictionnaire amoureux des faits divers. Qu'est-ce que vous trouvez de si fascinant ?
- Speaker #1
C'est notre vie. C'est la vie du monde.
- Speaker #0
Tout le monde n'assassine pas deux petites filles. Non,
- Speaker #1
mais il n'y a pas que des assassinats dans les faits divers. Le sang n'est pas très important, la mort n'est pas très importante dans le fait divers. C'est la manipulation qui est intéressante. C'est-à-dire comment un être humain tout d'un coup se réveille le matin et se dit je vais changer mon voisin, je vais en faire un piranha et le jeter dans une rivière. Et ça, ça me fascine. Parce que les assassins, ils sont quand même... tuer n'est pas une fin, je dirais. Je dirais plutôt comme... de l'assassinat considéré comme un des beaux-arts. Et c'est ça qui m'intéresse dans le fait divers, c'est cette façon... élégante, de montrer la vilainie de l'âme humaine, à quel point l'homme n'est pas beau.
- Speaker #0
Mais vous diriez que votre influence majeure c'est quoi ? C'est Simenon ou c'est simplement l'actualité ?
- Speaker #1
C'est beaucoup l'actualité mais c'est aussi nourri évidemment de Simenon, d'Agatha Christie, j'adore, j'adore Agatha Christie. Plus récemment de femmes comme Patricia Cornwell par exemple. Patricia Cornwell un jour décide de nous donner enfin la vérité sur le... comment ça s'appelle ? Jack the Ripper. Jack le Ventreur. Et donc elle fait une enquête fabuleuse et elle sort un livre qui s'appelle Jack le Ventreur, la vérité enfin. Et elle raconte qui est Jack le Ventreur. Elle a trouvé... c'est un peintre et son explication ça tient vraiment bien la route. Ça n'a pas très bien marché, ce livre, mais il est formidable. La démarche de cette femme est vraiment assez étonnante. C'est ça, mais vous avez parlé de Trouman Capote, Capoti, paraît-il, il faut dire Capoti. On va dire Capoti. Moi, quand j'ai lu 200 fois, j'ai eu un choc.
- Speaker #0
Un choc littéraire,
- Speaker #1
en plus du choc émotionnel de l'histoire.
- Speaker #0
Mais on sent que vous avez un peu rêvé de lui ressembler. comment dire, de marcher sur ses traces aussi un peu.
- Speaker #1
Tout à fait.
- Speaker #0
Sauf que vous ne vous mettez pas en scène, vous. Lui, il se mettait en scène en train d'enquêter.
- Speaker #1
Ah ben, il est allé très loin. Vous ne le faites pas. Non, mais si je pouvais, si j'avais les moyens.
- Speaker #0
Vous n'êtes pas allé sur place en Caroline du Sud, par exemple ? J'étais déjà allé.
- Speaker #1
Je connaissais bien le coin. Enfin, c'est tant fait qu'on puisse connaître un univers. l'hiver, l'Amérique change de... toutes les quatre secondes. Mais Truman Capote, il avait en plus cette chose extraordinaire, c'est la qualité littéraire. Le sang-froid est un chef-d'oeuvre de froideur, justement. C'est un bien et son titre. C'est glacé. Et en même temps, on sent qu'il y a un cœur qui va là-dessous.
- Speaker #0
Le fait d'hiver qui pourrait vous inspirer dans l'actualité récente. Est-ce que, par exemple, vous verriez un roman sur Lohana ? Moi je trouve qu'elle symbolise beaucoup de choses, Lohana.
- Speaker #1
Oui, mais il y a une telle traversée du désert que j'aurais peur de combler avec une fiction qui serait indigne d'elle. Donc non, Lohana, non. Mais je pourrais en trouver des... Comment ça s'appelle ? Il y a l'affaire qui n'a jamais été élucidée du petit Grégory.
- Speaker #0
Il y en a eu beaucoup qui ont essayé de faire des livres.
- Speaker #1
Mais il n'y a pas, là on n'a pas, la certitude qu'on a trouvé vraiment qui a tué cet enfant. Et ça c'est un fait divers prodigieux parce qu'il y a un décor. la Vologne c'est rien et puis tout est bizarre tout est bizarre, tout est glauque tout est incertain on n'est plus dans la vie normale on est dans autre chose il y avait un auteur que j'ai adoré qui est Jean Rey. Moi, les nouvelles de Jean Rey, qui sont des nouvelles épouvantes...
- Speaker #0
C'est plus un auteur de fantastique.
- Speaker #1
De fantastique, avec le côté épouvantable. Et il décrit souvent des villes qui sont des villes grises. Mais vraiment... Je suis fasciné par les villes de Jean Rey. Si j'avais le talent et le temps de le faire, j'écrirais une thèse sur la ville dans l'œuvre de Jean Rey. Qui est Jean Rey ?
- Speaker #0
Je ne suis pas sûr que ce soit votre best-seller, mais c'est passionnant.
- Speaker #1
C'est un type passionnant.
- Speaker #0
Vous avez écrit aussi sur votre père un très beau livre en 2006 qui s'intitule « Henry » puisqu'il avait...
- Speaker #1
le prénom il l'avait modifié quand il était aux Etats-Unis en l'américanisant il ne savait plus lui-même s'il s'appelait Henri ou Henry il signait ses films des deux des deux des fois il y avait le générique de tête d'Henri Decoing I et puis à la fin réalisation Henri Decoing Y il
- Speaker #0
s'est marié 4 fois et la quatrième femme c'est votre mère c'était ma maman mais À part ça, pas beaucoup d'autobiographie chez vous ?
- Speaker #1
Vous n'avez rien à raconter sur moi ?
- Speaker #0
Vous êtes comme tout le monde, tout le monde a une vie passionnante. Ah non,
- Speaker #1
tout le monde a une vie, Frédéric, passionnante, ça c'est autre chose.
- Speaker #0
Mais vous, comment vous voyez-vous ? vous voyez l'évolution du roman contemporain ? Puisqu'évidemment, il y a beaucoup, beaucoup de romans à écrire à la première personne.
- Speaker #1
Je suis très optimiste. Alors oui, on va mettre de côté d'abord, j'ai trouvé une photo de mon arrière-grand-mère dans une malle. Je vais raconter l'histoire de mon arrière-grand-mère. Bon, c'est un peu facile, il y en a trop.
- Speaker #0
Et dis donc, ça, c'est le roman qui a eu le prix Goncourt cette année ? Ce que vous décrivez ? C'est Laurent Mauvignier ?
- Speaker #1
Oui. J'ai retrouvé une photo de mon arrière-grand-mère. Mais alors, le souffle, il a gonflé ça. Plus personne ne peut passer derrière Mauvignier. D'accord. C'est fabuleux, son livre. Fabuleux. Il faut avoir un sacré... Oui, moi,
- Speaker #0
j'ai eu un petit peu de mal, mais...
- Speaker #1
Au début, on a un peu de mal. Il faut rentrer dedans. Mais c'est comme l'eau froide. Moi, je suis plutôt quelqu'un... Je préfère les mers du Nord à la Méditerranée. Ah oui,
- Speaker #0
c'est une bonne idée, ça. Oui, donc, c'est compliqué. Si,
- Speaker #1
si, il est bon, je te jure.
- Speaker #0
Mais une fois qu'on y est, est-ce qu'on a envie de rester longtemps dans de l'eau glacée ?
- Speaker #1
Ah ben oui, moi, avec mon vignet, je reste tout le temps. Vous voulez.
- Speaker #0
Mais oui, donc, l'évolution du roman contemporain, le fait qu'il y ait de plus en plus de nombrilisme, est-ce que ça... Vous le voyez puisque vous recevez tout ce qui sort ? Oui,
- Speaker #1
mais je trouve surtout qu'il y a quelque chose d'extrêmement rassurant, c'est qu'on a ouvert les... En tout cas en France, je parle du roman français, on a ouvert les fenêtres et les volets. Avant, on se concentrait sur... Bon. Et là, le monde entier est devenu un sujet possible pour le roman français. Je ne serais pas étonné qu'un jour sorte un roman avec comme héros Trump. Oui,
- Speaker #0
bien sûr. Ce n'est pas impossible, pourquoi pas. Très bon sujet.
- Speaker #1
En tout cas, c'est un sujet.
- Speaker #0
Mais au concours, on parle de débats assez difficiles, parce que quand vous avez à la même table quelqu'un comme vous, qui est vraiment partisane à la fiction romanesque, et puis Christine Angot, par exemple, ou Camille Laurence, qui défendent une autre forme littéraire.
- Speaker #1
Ce sont d'excellentes lectrices.
- Speaker #0
Mais est-ce que c'est des débats, est-ce qu'il n'y a pas des théories littéraires qui s'affrontent ?
- Speaker #1
Non, on est plus... c'est des goûts littéraires qui s'affrontent, des émotions littéraires, je dirais. Notamment chez les deux femmes que vous avez citées, pour qui j'ai vraiment beaucoup de tendresse. Clécile Angot, par exemple, je ne la connaissais pas, du tout. J'avais voté pour elle, pour qu'elle entre à l'Académie, mais... Plus comme curiosité, je vais me mettre un nouvel animal dans mon zoo pour voir à quoi ça peut ressembler. Et j'ai découvert une femme qui savait admirablement lire, qui aimait le cinéma, qui avait une sensibilité qui n'était pas loin de la mienne. Je crois que je m'en ferais bien une amie. Je ne sais pas si elle serait d'accord. Mais on a des relations qui sont quand même distendues du fait que c'est une fois par mois. Pareil, mais qu'on se retrouve à l'occasion. Mais c'est quelqu'un pour qui j'ai beaucoup de tendresse. Et Camille Laurent, c'est pareil. Camille, elle a quelque chose qui me touche, c'est que quand on lui fait mal, elle crie. Elle pleure. C'est un vrai être humain. Je n'ai pas envie d'être sadique et de faire du mal à une femme, mais elle a tout à fait le profil de la proie. Elle ne le sait pas. Non, mais elle a le profil d'une proie. Elle donne envie de la prendre, de la...
- Speaker #0
Du don que
- Speaker #1
Didier... De la torturer. Non,
- Speaker #0
mais enfin, calmez-vous tout de suite. Non, mais c'est vrai que le Cénacle de l'Académie Goncourt, comme d'ailleurs le Renaudot ou d'autres grands jurys, c'est quand même des occasions de débattre sans s'engueuler. ou de s'engueuler poliment.
- Speaker #1
Il arrive qu'on s'engueule.
- Speaker #0
C'est des endroits de démocratie, c'est ça qui est fascinant. C'est quand même des gens qui n'ont pas du tout les mêmes goûts arrivent, malgré tout, à parler. C'est presque impossible ailleurs.
- Speaker #1
Oui, et ce qui est formidable, c'est de parler de quoi ? Parler de livres, parler de littérature. Les déjeuners sont très très longs chez nous. On se donne rendez-vous à 11h30, on sort rarement de table avant 15h30.
- Speaker #0
Et dans quel état ? Oh !
- Speaker #1
On mange bien. Mais on ne boit pas déjà, c'est déjà ça, ou très très peu. Non, mais c'est des rencontres formidables à chaque fois.
- Speaker #0
Pour préparer l'émission, j'ai regardé tous vos romans, et il y en a un qui a eu du succès, enfin, beaucoup ont eu du succès, mais un de ceux qui a eu le plus de succès, je crois, c'est La femme de chambre du Titanic, en 1991. Et c'était avant le film Titanic de James Cameron, qui est sorti six ans plus tard. et ça raconte un peu la même histoire c'est une histoire d'amour à bord du Titanic, entre deux classes sociales différentes vous ne croyez pas que peut-être Cameron a lu votre roman et vous a piqué l'idée ?
- Speaker #1
Ce qui est fort possible. Ce qui est possible, par contre, c'est que on a tiré de la femme de chambre du Titanic un réalisateur espagnol, celui qui avait fait Ramón Ramón.
- Speaker #0
Ah oui, d'accord, Bigas Luna.
- Speaker #1
Oui, Bigas Luna. A fait un film qui s'appelle la femme de chambre du Titanic. À mon avis, il l'a raté. Il le sait, je lui ai dit. Il n'est pas impossible que...
- Speaker #0
Il a sûrement dû voir tous les films sur le sujet. Avec le mot Titanic dedans.
- Speaker #1
Mais je ne pense pas que je l'ai inspiré d'aucune façon. Je serai... trop heureux, trop fier de penser qu'une seule image du film de Cameron est issue d'un grand film.
- Speaker #0
Votre livre le plus sulfureux s'intitule « Lewis et Alice » , où Lewis Carroll écrit à Charles Dickens des lettres sur son amour pour Alice, de Alice au Pays des Merveilles, qui est une petite fille. Est-ce que vous ne pensez pas que ça, ce serait impubliable aujourd'hui, en 2026 ?
- Speaker #1
Je pense que ce serait effectivement probablement impubliable.
- Speaker #0
C'est une histoire vraie. Oui, c'est une histoire vraie.
- Speaker #1
Mais d'ailleurs, je ne suis pas sûr que je l'écrirais aujourd'hui. Parce qu'on s'autocensure. Moi-même, le simple fait de voir ce personnage très étonnant, Louis Scarol. Il a un talent énorme, mais en plus c'est un fou. Par exemple, c'est quelqu'un qui bégayait. Et quand il était en face d'une petite fille, il ne bégayait plus.
- Speaker #0
Oui, il avait clairement un petit problème. Il prenait des photographies de petites filles.
- Speaker #1
Et au-dessus de 12 ans, elle ne les intéressait plus. Et moi, j'ai imaginé qu'effectivement, Alice revient. Elle est mariée, elle a eu des enfants, etc. Et il fait ça. Il leur est fié. Donc, il n'y avait pas d'amour de sa part. Il y avait une tentation.
- Speaker #0
Qui l'a inspiré, qui lui a inspiré cet immense chef-d'oeuvre. C'est pas très propre. Alice au Pays des Merveilles, c'est quand même... Et le livre est un chef-d'oeuvre. Un des romans fondateurs de la littérature britannique. Alors, on passe au jeu devine tes citations. Didier, je vous lis des phrases de vous tirées de toute votre oeuvre et vous devez me dire dans quelle livre.
- Speaker #1
En fait, si j'en ai écrit 50.
- Speaker #0
C'est un test de mémoire, attention. Je commence. Après une longue claustration accompagnée de la stricte observance des restrictions alimentaires liées au deuil...
- Speaker #1
Ça c'est le bureau des jardins et des étangs.
- Speaker #0
2017. Je lis la phrase en entier quand même. Donc après une longue claustration accompagnée de la stricte observance des restrictions alimentaires liées au deuil et après avoir lustré le corps de Katsuro à l'aide d'une étoffe sacrée destinée à en absorber les impuretés, Hamakusa Miyuki s'était soumise au rituel destiné... à la purifiée de la souillure entraînée par la mort de son mari. Ça, c'est pour dire quand même que vous avez un style bien classique. C'est pas quelque chose qui vous intéresse, la nouveauté formelle, les expérimentations de langage ?
- Speaker #1
Si elle dit quelque chose, oui. Si c'est juste pour faire deux pieds au mur, non.
- Speaker #0
Non, non, là c'est très...
- Speaker #1
c'était un livre... Picasso, par exemple. Bon, moi je suis un fou de Picasso. Mais parce que chaque tableau me parle, me dit quelque chose. C'est vrai qu'on peut le regarder... Qu'est-ce qu'il a pu voir dire ? Mais on regarde le tableau, on comprend.
- Speaker #0
Oui, oui.
- Speaker #1
On comprend. Ce n'est pas uniquement de l'esbrouf, Picasso. Et je pense qu'il y a des auteurs qui font des effets d'écriture. C'est de l'esbrouf.
- Speaker #0
Oui, on voit bien ça.
- Speaker #1
S'ils ont quelque chose à dire, je suis d'accord.
- Speaker #0
Oui. Et ce livre d'ailleurs, Le Bureau des Jardins et des Étangs, en 2017, a eu un succès surprenant. Je veux dire surprenant, pas parce que c'était... Si, moi ça m'a surpris. C'est très poétique, c'est totalement inactuel, c'est une traversée du Japon au XIIe siècle. Qu'est-ce qui fait que tout d'un coup les gens ont accroché ces... c'est très mystérieux.
- Speaker #1
Ils ont accroché pour deux raisons, je crois, enfin c'est les retours que j'ai. Le premier, c'était le côté... c'est Miyuki, cette jeune femme, cette jeune veuve, qui va se lancer pour reprendre le relais de son mari, qui doit livrer des carpes. À l'empereur, les plus belles carpes qu'il soit, il les élève chez lui. Elle doit traverser le Japon si elle veut faire ça. Pour aller au palais impérial. Et le seul soutien qu'elle ait quand elle marche, c'est une sorte de calvaire, même physique, parce qu'elle a des balanciers. une perche avec deux... Bon, les bébêtes, les carpes sont dans de l'eau, c'est lourd. Finalement, ça bousille les épaules. Le seul soutien qu'elle a, c'est le souvenir de son mari. Elle lui parle, d'ailleurs, comme s'il était vivant. Il y a une négation de la mort chez Miyuki qui, moi, me touche beaucoup. Et l'autre chose, c'est que j'ai un véritable engouement pour le Japon, ancien, en tout cas. Le raffinement. Je pensais que ces femmes, elles mettaient 15 robes les unes sur les autres pour trouver la teinte idéale, parce que chaque robe avait une couleur. Et c'était la superposition de toutes ces couleurs, technicolore avant l'heure, Oui, c'est le sommet de la... On est en pleine folie.
- Speaker #0
De la civilisation, oui. Autre phrase de vous. Il faut se méfier des villes, ça vous assassine, mine de rien.
- Speaker #1
Les villes ?
- Speaker #0
Des villes, il faut se méfier des villes.
- Speaker #1
Ça vous assassine.
- Speaker #0
C'est John l'Enfer, bravo, mais vous êtes très très fort. Je me suis moi-même invité dans mon émission, j'étais très très mauvais, j'étais incapable. John l'Enfer, prix Goncourt 77. Et donc, on en a déjà parlé, ce Cheyenne qui regarde New York à travers les vitres, est-ce que ce n'est pas une métaphore de l'écrivain, tout simplement ? Si, bien sûr que oui.
- Speaker #1
Bien sûr que oui, regardez la voix, le dedans de ces personnages et l'extérieur, le paraître. J'ai fait une erreur quand même, énorme dans ce livre, qui n'a pas été signalée, mais je l'avoue, je dis qu'il n'a pas le vertige, c'est pas les Cheyennes qui n'ont pas le vertige, les Cheyennes ont le vertige comme vous, comme moi, c'est les Algonquins. Mais je me suis dit, si je mets un Algonquin, les gens ne vont pas comprendre. Les Cheyennes, on imagine tout de suite un Indien.
- Speaker #0
Ils vont confondre avec l'hôtel, l'hôtel Algonquin. Une autre phrase. Oh bah c'est facile, c'est trop facile, je suis vraiment le plus grand paquebot du monde, si on ne l'a pas vu, on ne peut pas en parler.
- Speaker #1
C'est peut-être la femme de chambre du Titanic.
- Speaker #0
C'est tout à fait ça, 1991. Alors, on continue. Ah, la ville était semblable à une ruine encore debout.
- Speaker #1
Un peu plus.
- Speaker #0
Il y a un piège. Ah, c'est tout ce que j'ai. Cette phrase est un hommage à Céline. Je vous donne un indice, là.
- Speaker #1
Eh bien, je ne trouve pas.
- Speaker #0
C'est Abraham de Brooklyn. La ville était semblable à une ruine encore debout. Parce que c'était aussi un autre livre sur New York. Pris des libraires en 71. Et puis, non, mais je vous ai déjà parlé de Henri ou Henri, donc c'est très bien. J'ai un petit questionnaire sur vos goûts littéraires. J'aimerais bien que vous me donniez un petit peu des conseils de lecture, si vous voulez bien. J'imagine que quand on est président du Goncourt, partout où vous allez, on vous dit « Ah, qu'est-ce qu'il faut lire en ce moment ? Qu'est-ce qu'il faut lire en ce moment ? » Bon, alors, un livre qui donne envie de pleurer.
- Speaker #1
Un livre qui donne envie de pleurer ? J'ai les lettres de mon moulin. Et notamment la mort de la chèvre.
- Speaker #0
La chèvre de M. Seguin.
- Speaker #1
C'est insupportable. Totalement insupportable. C'est vrai, c'est vrai.
- Speaker #0
Un livre pour arrêter de pleurer alors.
- Speaker #1
Quatre hommes dans un bateau. Ah oui. Moi j'en ai trois ou quatre exemplaires chez moi. C'est un désepilant.
- Speaker #0
C'est un livre de Jérôme Cagéron. Jérôme Cagéron. Un livre pour crâner dans la rue.
- Speaker #1
Je dirais les rêveries d'un promeneur solitaire.
- Speaker #0
Ah oui, pas mal. On se dit, c'est pas juste un mec qui traîne. Oui,
- Speaker #1
je trouve ça très emmerdant à dire. Je ne supporte pas. Mais c'est le livre qu'il faut avoir à la main, se poser sur une table de café. Oui,
- Speaker #0
c'est pas mal, oui.
- Speaker #1
Oh, ne mouillez pas mon livre, le livre, c'est Jean-Jacques Rousseau quand même.
- Speaker #0
Un livre qui rend intelligent.
- Speaker #1
Un livre qui rend intelligent. Haruki Murakami, 1Q84.
- Speaker #0
Ah oui, j'ai jamais réussi, je comprends rien, oui. Mais alors ça veut dire que je ne suis pas assez intelligent, il faut que je... Non,
- Speaker #1
mais c'est un livre bizarre, il faut accepter de ne pas comprendre tout. Comme le héros, à un moment, il ouvre une fenêtre et dans sa cuisine... je crois, il voit la lune. Et Mourakami nous dit qu'il voit... Il y a deux lunes. Il y a deux lunes. Vous me dites, je vais m'expliquer pourquoi son gars a vu deux lunes. Non, pas du tout. Ça n'intéresse pas Mourakami. Il y a deux lunes. Point barre.
- Speaker #0
Non, parce que... J'ai demandé un livre qui vous rend intelligent, pas un livre qui vous fait sentir idiot.
- Speaker #1
Non, mais justement, ça vous rend intelligent. Parce que vous allez vivre dans un monde différent des autres. Un monde plus aigu, plus pointu, plus décapé.
- Speaker #0
Un livre pour séduire.
- Speaker #1
Un livre pour séduire... Il y en a un que j'adore, c'est La pitié dangereuse de Stefan Zweig.
- Speaker #0
Mais alors pourquoi ?
- Speaker #1
Parce que je trouve qu'il y a une infirme... Et il y a un bel officier. Et je trouve que le mélange des deux, c'est une sublime histoire d'amour.
- Speaker #0
Oui. Et donc si vous vous paladez avec ça, ça veut dire que vous êtes quelqu'un de sensible.
- Speaker #1
Je ne sais pas, mais c'est en tout cas le livre que je prendrais pour séduire.
- Speaker #0
Oui, oui. Alors, un livre que je regrette d'avoir lu.
- Speaker #1
Ah, La vie de Jésus d'Ernest Renan. Parce que, ah non, je ne supporte pas ce Renan. Il me sort par les oreilles, par les yeux plutôt. Ils refusent, pas l'essentiel, ils refusent d'accepter le principe, le fait que Jésus est le fils de Dieu et qu'il peut faire des miracles. Moi, les miracles ne me font pas croire, mais... Si Jésus fait des miracles, je trouve ça joli, je trouve ça magnifique, merveilleux, et j'ai plutôt tendance à m'agenouiller.
- Speaker #0
Parce que vous êtes un romancier, vous êtes un imaginatif. Oui,
- Speaker #1
et lui, il y a quelqu'un qui est comme Renan aujourd'hui, c'est Onfray.
- Speaker #0
Oui, c'est vrai.
- Speaker #1
Mais ils ont tort tous les deux.
- Speaker #0
Mais ce sont des athées.
- Speaker #1
Non, c'est pire que ça.
- Speaker #0
Un livre que je fais semblant d'avoir fini. Oh, ça doit vous arriver souvent, avouez-le.
- Speaker #1
Oui, mais vous avez peut-être été étonné par mon chœur. Harry Potter, il est...
- Speaker #0
Ah oui. Harry Potter. Vous avez essayé de le lire ?
- Speaker #1
Oui, parce que à ce moment-là, ils ont grandi depuis. Des enfants qui étaient évidemment fascinés par Harry Potter, mais je trouve ça... C'est effrayant, je vois pas... Il y a qu'une chose dans le film, qui est en tout cas thématique à voir, c'est le quai de la gare. Mais sinon, Harry Potter et l'école des sorciers, non, ça me tombe des mains. C'est bizarre, oui.
- Speaker #0
C'est que des gestes et des actions et du mouvement tout le temps, mais pas vraiment... Un bon polar. Vous avez la même chose. Le livre que j'aurais aimé écrire.
- Speaker #1
Un des souris des hommes.
- Speaker #0
Ah oui, ça ne m'étonne pas. Ça ne m'étonne pas, avec votre fascination pour l'Amérique, pour les gens de peu.
- Speaker #1
Lenny, le géant qui a toujours une petite souris morte dans sa poche, il la touche, il la caresse, c'est une fourrure, c'est doux. et qui est tué à la fin.
- Speaker #0
C'est un des livres qui fait pleurer aussi.
- Speaker #1
Oui, tout à fait.
- Speaker #0
Les souris et les hommes, oui.
- Speaker #1
C'est un des meilleurs livres qui n'a jamais été écrit.
- Speaker #0
Le livre que... Quel est le pire livre que vous ayez jamais lu ? Le Code pénal. Mais c'est pas mal écrit.
- Speaker #1
Non mais c'est...
- Speaker #0
Tout condamné à mort à la tête tranchée, c'est du style.
- Speaker #1
Comment peut-on écrire ça ? C'est en vente.
- Speaker #0
Sur le fond, on n'est pas d'accord, mais le style est clair.
- Speaker #1
Il n'y a pas de style dans le Code pénal.
- Speaker #0
Alors, et dernière question, la question Fahrenheit 451. Est-ce qu'il y a un livre que vous êtes prêt à apprendre par cœur pour le transmettre au cas où les livres deviennent interdits et brûlés ?
- Speaker #1
Écoutez, ce n'est pas un livre très, très connu. Demande à la poussière de John. Ah oui,
- Speaker #0
vous l'apprendriez par cœur.
- Speaker #1
Oui, parce que je trouve que John Fante est un personnage tout à fait étonnant. Très drôle. Oui, oui. Mais ce livre-là est extrêmement touchant.
- Speaker #0
J'adore quand il va tous les jours dans la même cafétéria pour voir une serveuse dont il est amoureux et il n'ose jamais lui parler.
- Speaker #1
Ça c'est magnifique. C'est rien. Je ne sais pas, un auteur qui a raconté ça à son éditeur. Fontaine a un peu eu le mal de le raconter à son éditeur, mais je ne sais pas ce que dirait l'éditeur, oui et alors ?
- Speaker #0
Moi j'adore l'éditeur, il va tout le temps, je me souviens même de ce qu'il lui dit, donc il ne sait pas comment aborder la serveuse, il y va tous les soirs, elle est sublime. Il n'ose pas lui parler. Et puis, à la fin, il lui dit qu'elle a des chaussures horribles. Oui. C'est la seule façon qu'il a trouvé. C'est ça qu'il a trouvé pour lui dire. Bon, écoutez, merci infiniment, Didier Decoing. Donc, vraiment, je recommande « Maypops » de Didier Decoing et notre grand romancier imaginatif sur une histoire vraie, un fait divers qui s'est passé en 44. Et c'est aux éditions Stock. Merci à tous. Et puis lisez des livres, sinon vous finirez idiot. Bonsoir.