- Speaker #0
Il faut toujours se méfier des philosophes qui se mettent au roman, car ils risquent de réfléchir. Frédéric Schifter, bonsoir.
- Speaker #1
Bonsoir.
- Speaker #0
Un cœur anarchiste, au Cherche-Midi, c'est votre troisième ou quatrième roman ?
- Speaker #1
On ne sait plus.
- Speaker #0
On ne sait plus, c'est difficile de compter. Pourquoi ? Parce qu'il y a eu d'abord un livre... autobiographique sur votre père on ne meurt pas de chagrin en 2016 puis en 2020 celui sur le surf qui s'intitulait jamais la même jamais la même vague et ensuite rétrécissement rétrécissement un autre autre roman plus intimiste, sur un homme qui divorce. Et là, Un cœur anarchiste, c'est un vrai roman d'imagination, puisque c'est l'histoire de Marie Léger, cette professeure de français, lesbienne et sublime, qui tient son journal et qui, en 1935, va se retrouver bientôt entraînée dans la guerre civile en Espagne, l'année suivante. Et alors, première question, qu'est-ce qui vous a pris pour Pourquoi est-ce qu'aujourd'hui, en 2026, vous avez eu envie de retourner dans cette atrocité qu'est la guerre civile espagnole ?
- Speaker #1
Parce que 2026, c'est le 90e anniversaire de la guerre d'Espagne.
- Speaker #0
Ce qui prouve que vous n'êtes non seulement philosophe, mais bon en maths.
- Speaker #1
Oui, et j'aime beaucoup cette période de la guerre d'Espagne pour de multiples raisons. Et le hasard faisait aussi que je m'intéressais à la philosophie de Simone Veil, philosophe que j'avais un peu délaissé dans mes lectures. Et bien sûr, j'ai appris qu'elle s'était elle-même engagée dans la guerre d'Espagne, aux côtés des anarchistes.
- Speaker #0
Oui, dans la colonne du Ruti.
- Speaker #1
La colonne du Ruti, la fameuse colonne du Ruti. Et l'idée de mon roman est venue de là. Je me disais peut-être que je devrais faire un roman en racontant l'histoire de Simone Veil. Et puis, je ne sais que Simone Veil... Bon, peut-être qu'il ne fallait pas trop y toucher en tant que personnage réel. Et j'ai imaginé quelqu'un qui aurait pu être sa collègue dans un lycée parisien, même si Simone Veil n'a pas enseigné beaucoup, puisqu'elle a fait l'une des premières, comme on disait dans les années 70, des établis. Vous savez, c'est Gauchiste qui allait s'établir en usine. Elle a travaillé chez Renault, chez Alstom, etc. Donc j'ai pris plutôt une... Voilà, une jeune professeure agrégée de lettres dans un lycée parisien, plutôt frivole, plutôt candide, plutôt insouciante.
- Speaker #0
Oui, c'est bien parce que du coup, le lecteur s'identifie facilement, elle aime se promener au jardin du Luxembourg, elle a une liaison avec une jolie étudiante, elle... Enfin, jamais on n'imaginerait que cette personne va se retrouver en pleine guerre l'année suivante, quoi. Et c'est un peu, je ne sais pas si c'est votre message, mais de dire à tous les gens qui nous regardent, vous pensez que la guerre est loin, mais elle peut se rapprocher très vite de vous.
- Speaker #1
On peut être percuté par l'histoire, et même les gens les plus insouciants peuvent, à un moment donné, se retrouver dans le tourment. Alors, mon héroïne, quand même, elle est reliée à l'époque. par son frère, un jeune frère, son frère Maurice, qui lui est un idéaliste. Alors il aime le cinéma américain, bon, il s'identifie même un peu à Errol Flynn, tout ça, mais après il a une conscience politique. Et elle, elle le regarde, elle se dit « bon, tiens, mon frère, qu'est-ce qui lui prend d'être exalté un peu comme ça ? » Et puis elle l'aime beaucoup. Bon, je passe les détails. Et c'est parce... comment on parle, ce truchement, qu'elle se retrouvera dans la guerre d'Espagne.
- Speaker #0
Entraînée comme photographe. En fait, elle va s'improviser photographe de guerre.
- Speaker #1
Oui, on lui dit, puisque vous êtes là... Parce que beaucoup de Français arrivaient, avant même la création des brigades internationales, beaucoup de Français sont arrivés à Barcelone en juillet-août 1936.
- Speaker #0
Et pas que des Français, des Italiens, des Américains, des Anglais,
- Speaker #1
des Sud-Américains,
- Speaker #0
des Allemands aussi. C'est fou.
- Speaker #1
Mais ce n'était pas encore les brigades internationales. Les brigades internationales, c'est plus tard, c'est en novembre. Et elles sont organisées par le Comintern, c'est-à-dire les communistes. Là, ce sont plutôt des volontaires qui viennent. Et comme elle ne sait pas tenir un fusil, alors on la parachute, on lui dit « prenez cet appareil photo, ce Leica, et photographiez tout ce que vous voyez » .
- Speaker #0
Oui. Et je me disais, parce que vous, vous n'êtes pas tellement un philosophe engagé, vous vous êtes même beaucoup moqué. Vous avez écrit en 2001 un pamphlet très drôle sur le blabla et le chichi des philosophes. Donc vous êtes... On ne vous attend pas sur ce terrain-là de raconter comment des jeunes se retrouvent engagés dans la politique. Et c'est intéressant, ce livre sort au moment où il y a un mouvement lycéen qui peut-être va prendre de plus en plus d'ampleur. Donc pourquoi tout d'un coup vous avez cette fascination pour l'engagement qui, pour l'instant, votre principal engagement c'était de regarder la mer ?
- Speaker #1
Mais c'est toujours le cas, c'est toujours le cas. Et je ne renoncerai jamais à cet engagement-là. Mais non, mais encore une fois, c'est l'histoire de Simone Veil qui m'a beaucoup intéressé.
- Speaker #0
Je précise que c'est Simone Veil avec un W, pas Simone Veil, la femme politique. Non,
- Speaker #1
la philosophe, qui à l'époque avait 28 ans à peu près, 29 ans, à peu près l'âge de mon héroïne. Et l'engagement, c'est... Comment dire ? Il y a peut-être deux facettes dans un individu. Il y a le côté émotif, et puis après il y a le côté aussi rationnel, enfin l'aspect rationnel, la dimension rationnelle, pour parler bien. Et ça peut créer un conflit au sein d'un individu. Quand on regarde... Le monde tel qu'il va, la raison quand même ne peut pas faire l'économie d'un certain jugement et puis faire preuve de discernement. Et si on est par ailleurs frivole ou inconscient, enfin insouciant plutôt, pas inconscient mais insouciant, justement c'est là où on devient conscient justement. Et ça peut mener vers l'engagement.
- Speaker #0
Oui, oui. C'est vraiment d'ailleurs le sujet du livre parce que cette fille, encore une fois, elle est rattrapée par l'histoire alors qu'à priori elle s'en foutait. Il y a beaucoup de livres qui existent, importants sur ce sujet, la guerre d'Espagne. Il y a donc « Hommage à la Catalogne » de Georges Orwell, « L'espoir de Malraux » , « C'est pour qui sonne le glas » de Demingway aussi. Vous les avez sûrement lus avant de vous y mettre. Et qu'est-ce que le vôtre apporte de nouveau par rapport à eux ?
- Speaker #1
Ce n'est pas tellement un livre historique sur la guerre d'Espagne. C'est toujours le regard subjectif d'une jeune femme. qui est entraînée, malgré elle, dans un conflit auquel elle ne comprend pas grand-chose. Parce que quand elle arrive sur place et qu'on lui dit « mais il y a les communistes, il y a les trotskistes, il y a les anarchistes, il y a les fascistes » . Bon, oui, elle voit grosso modo qui sont les fascistes, qui sont les républicains, mais parmi les républicains, elle ne fait pas la distinction entre les anarchistes, les trotskistes, les staliniens, etc. Or,
- Speaker #0
ils se haïssent entre eux.
- Speaker #1
Or, ils se haïssent entre eux. Ils se haïssent entre eux. et... Donc elle arrive toujours avec son regard candide et elle essaye de comprendre ce qui se passe. Elle est embarquée, elle n'est pas tellement engagée, elle est plutôt embarquée. C'est son frère qui lui a beaucoup plus... d'ailleurs qui fait son éducation politique. La première année se passe à Paris et là c'est plutôt son éducation sentimentale. Et quand arrive 1936, le Front populaire en France et le Front populaire en Espagne et qu'elle part à Barcelone. Là, c'est son éducation politique. Et j'ai bien aimé creuser cette idée entre deux éducations.
- Speaker #0
Oui, et puis ça commence d'abord par deux exécutions. On voit l'exécution d'un fasciste et puis la mort de Buendentura Durruti. Parce que comme ça, vous placez... Tamblé, c'est le prologue. Voilà, le roman dans l'histoire,
- Speaker #1
la grande histoire. C'est la grande ironie de l'histoire, le prologue commence... Le fondateur de la phalange, José Antonio Primo de Rivera, qui était le fils du dictateur Miguel Primo de Rivera. Bon, je ne vais pas faire un cours d'histoire, mais dans les années 30, avant la République, il y avait une dictature qui était... Il y avait le roi, Alphonse XIII, qui se reposait sur un général qui était Miguel Primo de Rivera. À un moment donné... Ce fascisme-là, enfin cette dictature militaire-là est tombée. Ce fameux Miguel Primo de Rivera est parti à Paris. Il est mort à Paris dans les années 33 ou 34, je ne sais plus. En Espagne, c'est la République. Mais en réaction à la République... Le fils de ce dictateur, José Antonio, créé un mouvement qui s'appelle la Falange, sur le modèle des chemises noires italiennes. Pourtant, José Antonio, au départ, c'est un playboy, c'est un avocat à la mode. Il sort ouvertement avec la femme de l'ambassadeur de Roumanie, à Madrid, qui est le comte Bibesco. Bon bref, c'est un dandy qui sort avec une jolie princesse, il appelle sa princesse rouge, parce qu'elle-même est la fille, enfin bref, je passe là. Mais arrive un moment où, quand la République est proclamée, il est arrêté, il est foutu en taule, et quand la guerre éclate, là, on le change de prison. Il était à Madrid. On le met à Alicante en 1936. Et la guerre civile s'accélère. Et pour faire un exemple, la République décide de le fusiller, alors qu'il n'a jamais rien fait, puisqu'il est en prison avant même le coup d'État de Franco. On le sort de Taule le 20 novembre 1936. Et on le fusille dans la cour de la prison d'Alicante le même jour, à quelques heures d'intervalle, plus tard. Le 20 novembre 1936, le chef de la colonne d'Uriti, d'Uriti lui-même, est tué à Madrid d'une balle perdue. On ne sait pas trop qui a tiré. Est-ce un sniper, un franquiste ? Est-ce un de ses hommes ? Sa mort reste mystérieuse. Mais ce qui m'a intéressé, c'est que le même jour, le chef de la phalange et le chef de la colonne d'Uriti meurent. C'est ce qu'on appelle l'ironie de l'histoire.
- Speaker #0
c'est aussi que ça place le roman tout de suite Dans une ambiance de violence, de guerre. Et alors ensuite, tout le prologue, ça c'est le prologue, et après, tout le début du livre, on est à Paris, et tout va bien, il fait beau, on se promène.
- Speaker #1
À la coupole, dans le jardin des Luxembourg, on flirte.
- Speaker #0
Que des endroits qu'on connaît, qui existent toujours aujourd'hui. 90 ans après, c'est un peu la vie qu'on a.
- Speaker #1
Je crois même que, à un moment donné, Marie... Elle va boire un verre au Select. Et puis, bon, il y a beaucoup de gens, il y a beaucoup d'artistes, beaucoup de garçonnes, comme on disait à l'époque. Et puis, elle aperçoit quand même devant la vitre quelqu'un en train de fumer, un type très grand, avec un profil actilain. Alors, j'espère qu'on aura reconnu Samuel Beckett,
- Speaker #0
qui était là à l'époque.
- Speaker #1
Qui était là à l'époque. Il était déjà à Paris. Il était déjà à Paris.
- Speaker #0
Donc. Je vous repose la même question autrement, mais pensez-vous aujourd'hui, en 2026, que vous publiez ce livre, est-ce que vous voulez nous dire qu'on va bientôt être rattrapé par la guerre, que nous vivons une avant-guerre ou pas ?
- Speaker #1
Si tout va bien, oui.
- Speaker #0
Non mais parce que dans ce livre, il y a une scène, moi, que je trouve assez intéressante, c'est quand elle va au théâtre à Téné pour assister à une représentation de « La guerre de Troyes n'aura pas lieu » . Une pièce de Jean Giraudoux en 1935, c'est lui qui jouait, et donc il joue en gros habillé en soldat, il joue l'Ulysse d'Homère, la guerre de Troyes. Et puis c'était cinq ans avant l'invasion de la France par les nazis.
- Speaker #1
C'était prémonitoire.
- Speaker #0
C'était prémonitoire, plus que ça, c'était peut-être que Giraudoux voulait parler du fait qu'on vivait une période trouble. de nauséabonde ou de montée des violences. La montée des périls. La montée des périls. Donc vous voulez faire un roman sur la montée des périls.
- Speaker #1
Alors est-ce qu'aujourd'hui nous vivons une montée des périls ? Je ne peux pas vous dire. En tout cas, ce que je vois, c'est qu'il y a des tensions internationales, des tensions nationales, qu'il y a des révoltes, des foyers qui s'allument, avec quand même une certaine violence. Elle ne vient pas de là où on prétend qu'elle vient. Quand je regarde les informations, quand ça m'arrive, je vois plutôt une violence qui se déchaîne avec des gens casqués, avec des boucliers, armés jusqu'aux dents, etc. C'est un peu des Robocop qui interviennent dans la rue sur des petits jeunes qui sont peut-être effectivement très bruyants, qui mettent le feu à des poubelles. Enfin bon,
- Speaker #0
il y en a qui se préoccupent. Après, le visage d'une femme avec une flamme. Ah oui,
- Speaker #1
c'est vrai ça. Il y en a qui... Oui,
- Speaker #0
j'ai vu une vidéo.
- Speaker #1
C'était des policiers, non ?
- Speaker #0
Non, non, non, c'était pas très agréable pour la dame de se prendre du feu sur le visage d'un jeune garçon de 15 ans.
- Speaker #1
D'un jeune garçon de 15 ans qui a fait ça ?
- Speaker #0
Mais il y a, comme dans toutes les manifs, il y a des casseurs, il y a des incans, il y a des dingues, il y a des débordements, bien sûr. Mais donc vous avez l'impression que nous sommes comme les spectateurs de Giraudou, que nous allons lire votre livre et ensuite se promener au Luxembourg avec insouciance, alors que pendant ce temps-là... La guerre approche ? Je continue de vous creuser là-dessus. Parce que j'aime bien la paranoïa de se lire en fait. C'est un livre qui rend paranoïaque.
- Speaker #1
Les gens avaient raison d'être paranoïaques à l'époque quand même. Ils se souciaient de cette montée des périls. Et d'ailleurs le frère de mon héroïne, lui, il est à tout à fait conscience de ça. Il en veut un peu à sa sœur de vivre dans cette insouciance, dans cette frivolité. Alors moi je n'en veux à personne. Ce que je vois simplement, c'est qu'effectivement, le monde dans lequel nous sommes est de plus en plus tendu, en tout cas. Et il y a quand même un peu, en France, un climat de guerre civile. Les gens s'invectivent. Avant, il y avait une certaine courtoisie. On ne dépassait pas certaines limites dans le langage. Là, maintenant, l'insulte fuse. On s'accuse de tout. On dit que derrière les lycéens, il y a l'Iran. Pourquoi pas les houthis ? et qu'il y a des puissances qui sont là, qui se mêlent, qui font de la gérance. Bon, je n'en sais rien en réalité.
- Speaker #0
Le fait de faire ce livre, qui a dû vous demander énormément de travail quand même, de documentation. Il y a un gros travail quand même, même si vous dites que c'est léger au début, mais on voit que c'est sérieusement charpenté et documenté. Donc, on peut dire que le philosophe du détachement est devenu un romancier engagé ?
- Speaker #1
Ah non, je ne vous permets pas. Non, monsieur. Non, non. Alors, c'est un livre qui relate une période historique. Mon héroïne, elle est embarquée, elle n'est pas engagée. Et le livre lui-même, enfin le roman, n'est pas un roman engagé. C'est un roman qui raconte l'histoire de jeunes gens qui se retrouvent dans un chaos, dans une tragédie. Mais il ne me semble pas que je prenne partie...
- Speaker #0
Non, non,
- Speaker #1
non.
- Speaker #0
Vous reconstituez, et c'est difficile d'ailleurs de s'y retrouver, parce que c'est très bordélique, cette guerre.
- Speaker #1
C'est l'été.
- Speaker #0
Et d'ailleurs, quand on lit Hemingway, c'est aussi très embrouillé. Enfin, je ne dis pas que votre roman le soit. Non,
- Speaker #1
c'est la situation.
- Speaker #0
C'est la situation qui est comme ça.
- Speaker #1
Oui. Alors, non, ce n'est pas un roman engagé. Le cœur anarchiste, ça ne veut pas dire que... Même si mon cœur, effectivement, est plutôt bas, plutôt dans une poitrine qui a comme ça, plutôt de la sympathie pour ce mouvement. Mais ce n'est pas un tract, ce n'est pas un roman engagé du tout. D'ailleurs, je n'aime pas du tout la littérature engagée. Et en cela, je me dissocie de l'un des protagonistes, enfin, un des personnages qui arrive à la fin du roman, qui est Orwell, qui arrive lui en décembre 1936, et qui, lui, prenait une littérature engagée, même avant Sartre.
- Speaker #0
Vous savez,
- Speaker #1
Orwell disait, moi, je n'écris jamais, je ne commence jamais un roman sans me dire... Voyons, quelle injustice je vais dénoncer. Et c'est dans un texte qui s'intitule « De la littérature comme un art politique » . C'est un texte qu'il a écrit qui s'appelle « De la littérature comme un art politique » .
- Speaker #0
C'est très sérieux, il y a beaucoup de romanciers aujourd'hui qui font ça. Ils ne commencent pas un roman sans avoir quelque chose à dénoncer.
- Speaker #1
Ils dénoncent. Moi je ne dénonce rien. Et je suis plutôt comme un autre personnage de mon roman qui était un poète surréaliste. que j'aime beaucoup, qui est Benjamin Perret, le fameux auteur des rouilles encagées. Bien sûr, c'est une contrepétrie.
- Speaker #0
Ah oui, d'accord, bien sûr. On laisse le spectateur, l'auditeur réfléchir.
- Speaker #1
Et dans un texte qu'il avait écrit dans les années 44-45, qui s'intitule « Le déshonneur des poètes » , Benjamin Perret fustige tous ces écrivains qui, pendant la guerre, ont mis la littérature au service de la résistance, en disant que dévoyer ainsi la poésie, dans la mesure où la poésie est en soi. une écriture subversive. Ce n'est pas la peine de crier dans un poème « Liberté, j'écris ton nom » ou « Vive la Révolution » ou « Abat le fascisme » . Rimbaud, qui n'a connu ni le fascisme, ni le communisme, ni le totalitarisme, un poème de Rimbaud, c'est déjà un acte subversif. La poésie est subversive en soi. Et donc, elle n'est pas engagée. Elle est irrécupérable par tous les pouvoirs.
- Speaker #0
Oui, c'est intéressant. Alors, on passe à Devine tes citations, Fredo, mon grand jeu qui permet de récapituler votre œuvre.
- Speaker #1
Je comprends.
- Speaker #0
Je vous demande, je vous dis des phrases de vous et vous devez me dire où vous avez écrit cette phrase. C'est aussi pour vérifier que vos livres ne sont pas écrits par une IA. Nous ne résistons jamais longtemps à la tentation du carnage.
- Speaker #1
J'ai écrit tellement de fois.
- Speaker #0
C'est dans Sur le blabla et le chichi des philosophes. C'était en 2002 ou 2001, je ne sais plus.
- Speaker #1
2000.
- Speaker #0
2000, d'accord, parce qu'il y a eu des rééditions. Là encore, nous ne résistons jamais longtemps à la tentation du carnage. Vous sentez que l'humanité est au bord du carnage ?
- Speaker #1
Je vais vous faire un aveu. Moi, j'ai toujours pensé que ce qu'on appelle l'histoire a commencé... à partir du péché originel.
- Speaker #0
Ah oui, donc c'est un certain temps.
- Speaker #1
Voilà, ça fait un certain temps, et depuis que l'humanité est maudite, le péché originel a fait basculer l'humanité du paradis, où il n'y a pas de temps qui passe, enfin il n'y a pas d'histoire au paradis, rien, tout est fixe. Mais le péché de ce premier couple, je signale d'abord qu'il a été commis par une femme. Enfin,
- Speaker #0
c'est un serpent qui l'a incité. Oui,
- Speaker #1
non, mais attendez. Ce n'est pas sa faute.
- Speaker #0
Faites attention.
- Speaker #1
Bref, le péché originel, moi je suis très augustinien comme le pape d'aujourd'hui, et je pense que le péché originel est à l'origine de l'histoire et que c'est une chute. À partir de là, les hommes ont chuté dans le temps.
- Speaker #0
Ils n'ont fait que se battre.
- Speaker #1
Ils ont chuté dans le temps, dans le devenir. Le devenir, c'est quoi ? C'est les conflits, les désirs conflictuels, les intérêts conflictuels et la tragédie.
- Speaker #0
Savez-vous que nous sommes ici dans un ancien couvent augustinien ? Nous sommes rue des grands Augustins. Je sais. Et ici, c'était des moines augustiniens. Oui. Une autre phrase de vous.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #0
Le surf est un rodéo debout.
- Speaker #1
Ça, je pense que c'est dans jamais la même vague.
- Speaker #0
Exact, 2020. Bravo. Et vous pratiquez toujours ce funambulisme liquide ?
- Speaker #1
Non, vraiment très occasionnellement. Parce que vous qui habitez un peu la côte des Basques, vous voyez bien que dès qu'on veut surfer, il y a un monde fou.
- Speaker #0
Il y a plus de monde sur une vague que sur la plage.
- Speaker #1
Voilà, que sur la plage. Donc de ce fait, le trafic est impossible. Il y a des bouchons sur les vagues.
- Speaker #0
Vous aviez écrit une petite philosophie du surf. Oui. Pouvez-vous résumer votre pensée en quelques mots ? Est-ce que, par exemple, Marie Léger, l'héroïne d'un cœur anarchiste, quand elle est entraînée, malgré elle, dans la guerre d'Espagne, est-ce que c'est parce qu'elle a pris la mauvaise vague ?
- Speaker #1
Alors moi, je dirais qu'elle a fait du surf en tandem avec son frère. Son frère a pris cette vague-là. Alors qu'est-ce que c'est que la vague ? Oui, c'est les événements. Lui, il a saisi une occasion pour s'engager. Lui veut s'engager, son frère veut s'engager. Et hop, il embarque sa grande sœur, elle n'est pas tellement plus âgée que lui, et ils font du surf en tandem. Je dirais même à trois. Même à trois, c'est vrai. Parce que
- Speaker #0
Maurice, il est entraîné par une anarchiste catalane dont il est fou amoureux.
- Speaker #1
Soledad.
- Speaker #0
Oui, c'est ça le problème. Le problème, en fait, c'est toujours l'amour.
- Speaker #1
Bien sûr, chercher la femme.
- Speaker #0
Autre phrase, le bonheur suppose de ne pas penser, et je ne pensais pas.
- Speaker #1
Ça, c'est dans le chagrin.
- Speaker #0
On ne meurt pas de chagrin, 2016. Parce que c'est votre enfance où, au fond, vous dites qu'avant la mort de votre père, quand vous aviez 10 ans, vous ne pensiez pas. Donc, c'était les moments les plus heureux de votre vie.
- Speaker #1
Bien sûr. Je pense que c'est Freud qui disait, moi, je suis très resté fidèle à Freud, malgré tout le mal qu'on a pu en dire. Et Freud disait que le père, c'est le rempart contre la mort. Tant que vous avez un père... Vous avez l'impression que c'est un pilier du monde, que le monde repose sur cette espèce de grande colonne. Et puis, quand le père n'est plus là, moi, mon père a disparu quand j'avais 9 ans, là, tout d'un coup, le monde m'a frappé de plein fouet. Tout simplement, la mort déjà. Et puis après, oui, je regardais le monde en face, si j'ose dire. J'ai grandi d'un coup.
- Speaker #0
Oui, oui, c'est vrai. Bon, moi, j'ai grandi seulement il y a trois ans, donc j'ai trois ans. Enfin, j'ai trois ans. Oui, c'est pas trop tôt. La vraie vie est ailleurs, qu'ils y aillent.
- Speaker #1
Oui, alors la vraie vie est ailleurs, qu'ils y aillent, je ne sais plus. C'est peut-être dans le blabla, toujours.
- Speaker #0
C'est dans Journée perdue.
- Speaker #1
Journée perdue, ah oui, le journal. Ah oui,
- Speaker #0
Parce que vous avez fait beaucoup aussi de recueils d'aphorismes, de notes, de carnets. C'est vrai. Donc voilà, j'aime bien ça, la vraie vie est à l'heure, c'est-à-dire qu'ils y aillent. Sauf que là, vos personnages, ils y vont.
- Speaker #1
Oui, mais il n'y a pas de vie ailleurs, la vie est toujours là, elle est là présentement. Alors après, on peut voyager, on peut passer une frontière, mais la vie est toujours là, avec son cortège d'horreur, de tragédie et de plaisir, parce que tout ça est mélangé.
- Speaker #0
Oui. Alors non, une autre phrase qui est dans un de vos livres. Frédéric Schifter ne sert à rien, mais est-il pour autant inutile ?
- Speaker #1
C'est moi qui ai écrit le livre ? Non,
- Speaker #0
c'est moi.
- Speaker #1
Ah oui.
- Speaker #0
Parce que c'est dans un livre de vous, le dictionnaire chic de philosophie, j'ai écrit la préface. Ah, c'est vrai. Et dans la préface, il y a Frédéric Schifter ne sert à rien, mais est-il pour autant inutile ? Oui. Alors, je vous pose la question.
- Speaker #1
J'espère.
- Speaker #0
Vous pensez que vous êtes inutile ? Oui, oui,
- Speaker #1
oui. Baudelaire. Être un homme utile m'a toujours paru quelque chose de bien hideux.
- Speaker #0
Autre phrase, de vous cette fois. Le drame des types comme moi qui ne veulent pour rien au monde être pris au sérieux est justement qu'on exauce leurs voeux. Ça c'est très bon.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
C'est un peu notre problème à tous les deux. C'est le problème.
- Speaker #1
C'est le problème. C'est le problème. Donc,
- Speaker #0
vous pensez que nous aurions dû être plus sérieux,
- Speaker #1
nous prendre un climat, froncer les sourcils ? Oui, bien sûr. Il aurait fallu essayer de faire prendre conscience à nos contemporains de certains problèmes. Mais des lunettes ?
- Speaker #0
Vous avez des lunettes ?
- Speaker #1
Oui, mais c'est des lunettes noires. Voilà,
- Speaker #0
ça fait plus sérieux déjà.
- Speaker #1
Vous voyez Frédéric, il est important de faire prendre conscience à nos contemporains de certains problèmes fondamentaux de l'humanité.
- Speaker #0
Mais ça c'est vendeur, voilà, là c'est vendeur.
- Speaker #1
Et il faut souffrir.
- Speaker #0
Autre phrase de vous, si la mélancolie... Ah non pardon, vous ne m'avez pas dit où c'était ça, c'était où cette phrase que j'aime beaucoup ? Le drame des types comme moi qui ne veulent pour rien au monde être sérieux.
- Speaker #1
Je dirais que c'est dans le traité du cafard.
- Speaker #0
Traité du cafard, 2007, très bonne réponse. Une autre que j'aime beaucoup, si la mélancolie était une foi... J'en serais le théologien.
- Speaker #1
Ça c'est délectation morose.
- Speaker #0
L'assitude,
- Speaker #1
2021.
- Speaker #0
L'assitude, oui. Oui, mais c'est aussi un recueil de phrases. Oui, c'est des aphorismes, oui. Bon, mais écoutez, bravo. On passe à mes nombreux questionnaires de fin d'émission. Vous êtes déjà venus, mais je vais vous les reposer. Et puis j'en ai un que je ne crois pas que vous l'avez demandé, c'est Shop Talk. C'est celui sur la méthode de travail. Par exemple, où écrivez-vous ? Physiquement, vous écrivez dans un bureau ?
- Speaker #1
J'avais la vie dans mon lit.
- Speaker #0
Dans votre lit ? Allongé ?
- Speaker #1
Toujours.
- Speaker #0
Donc comme ça, avec un carnet ici ?
- Speaker #1
Avec mon petit ordinateur, posé sur un oreiller pour cahier le dos, et un oreiller sur les genoux pour être à la hauteur de l'écran.
- Speaker #0
C'est une écriture oblo-movienne. Oui,
- Speaker #1
Nietzsche disait que les grandes idées venaient en marchant, moi elles viennent coucher.
- Speaker #0
Est-ce que vous misez sur l'inspiration ou la discipline ? Genre de telle heure à telle heure ? Ah non, Non ?
- Speaker #1
Non. Généralement, quand je me réveille assez tôt, je dois dire, eh bien, toujours quelque chose à griffonner. Et puis après, ça devient une page, ça peut devenir un livre, ça peut devenir rien du tout d'ailleurs. Mais ça reste en tout cas des notes, oui.
- Speaker #0
Pas d'horaire précis ?
- Speaker #1
Non.
- Speaker #0
Et un rituel ? Non. Je ne sais pas, une superstition ? Jamais, jamais. Alors vous écrivez sur un ordinateur ? Oui. Jamais avec un stylo ? Ah oui,
- Speaker #1
après j'ai un carnet dans lequel, bien sûr, je consigne des fois deux, trois choses. Mais quand je passe à la rédaction, c'est sur ordinateur.
- Speaker #0
Et quand vous avez une idée, vous la notez immédiatement parce que sinon elle disparaît ?
- Speaker #1
Ça, ça arrive souvent. Je m'en veux de ne pas avoir mon carnet sur moi parce que je suis en plus oublieux. Il me faudrait un carnet qui me rappelle qu'il faut que j'ai un carnet.
- Speaker #0
Oui, pensez à ça. Ou un post-it. qui vous dit d'avoir des post-it combien de signes par jour espaces compris à peu près alors quand j'écris un livre il faut au moins une page par jour au moins sinon c'est déprimant sinon on n'avance pas mais après je
- Speaker #1
me rappelle quand j'ai écrit ce roman j'avais envie de me reposer un peu de cette fiction de cette documentation Alors j'écris deux petits bouquins à côté pour me reposer, c'est mon fameux indispensable précis de détestation du travail, je me suis beaucoup amusé à écrire ça. Vous l'avez chroniqué d'ailleurs ? Oui j'ai fait. Oui vous en avez dit du bien. Et je crois que vous avez fait la chronique au bord de votre piscine.
- Speaker #0
Tout à fait, parce que je pensais qu'il ne fallait pas travailler. Il ne fallait pas travailler.
- Speaker #1
D'ailleurs c'est un article un peu paresseux qui m'a beaucoup plu.
- Speaker #0
Oui, mais c'est étonnant, pour un paresseux vous bossez énormément. Vous publiez quasiment tous les ans.
- Speaker #1
Parce que c'est du travail, c'est du loisir,
- Speaker #0
c'est du... Là, c'est du travail. C'est un roman qui fait... Qui fait combien de pages ? 260 pages. Pour un prix défiant toute concurrence de 21 euros. Oui,
- Speaker #1
oui.
- Speaker #0
Et vous pouvez promettre que vous n'avez pas appuyé sur le bouton de Claude ou de Gemini pour l'écrire.
- Speaker #1
Jamais de la vie, je ne sais même pas comment ça marche.
- Speaker #0
Vous avez fait un plan ou pas de plan ?
- Speaker #1
Non, je savais à peu près où j'allais. C'est... Moi, dans la vie, je traîne. Beaucoup. C'est-à-dire que je sors de chez moi, je sais même pas où je vais. Je vais tantôt du côté de la plage de la Barre, qui est à 5 km de chez moi. Tantôt, je prends la route du Sud, c'est-à-dire ce qui va vers Biarritz. Et là, je bifurque, des fois, je me perds un peu. Mais après, je sais revenir chez moi. C'est pareil pour un roman. Je sais... Je pars, je traîne, j'écris quelques pages. Et puis, à un moment donné, je reviens à mon but et je corrige.
- Speaker #0
C'est intéressant parce que c'est la première fois que vous vous mettez dans la peau d'une femme. Et donc, pendant toutes ces semaines, ces mois d'écriture, vous teniez le journal intime d'une femme. Bon, alors, est-ce que c'est pour ça qu'elle est lesbienne ? que peut-être que... Vous êtes hétérosexuel, du coup, vous vous êtes dit, tiens, si je me mets dans la peau d'une femme, elle va désirer des femmes.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Ça simplifie les choses.
- Speaker #1
Quand même. Oui. Et surtout, moi, j'ai un maître, deux maîtres en la matière. Quand je dis la matière, je veux dire dans cette aptitude à se glisser dans la subjectivité d'une femme, ces mots passants avec une vie, qui est un livre merveilleux, enfin, moi, je trouve. Et Schnitzler avec Mademoiselle Else, qui est un monologue d'une jeune fille qui a été abusée sexuellement, etc. Et tant Schnitzler que Maupassant m'ont toujours bluffé pour leur aptitude à être, à mes yeux, ce qui semble être la subjectivité féminine. Et plutôt, comme j'avais fait, comme vous l'avez dit, deux romans un peu égotistes auparavant, alors je me suis dit là il faut carrément bifurquée vers une autre subjectivité que la tienne.
- Speaker #0
Je suis désolé, je dois appuyer sur un bouton parce que ma pompe à insuline me dit que je vais crever bientôt.
- Speaker #1
Ah non, pas maintenant, attendez.
- Speaker #0
Non, non, ce sera après l'émission.
- Speaker #1
Ah bon, après l'émission.
- Speaker #0
Les ventes, ça c'est toujours dans cette rubrique un peu consacrée à la difficulté d'écrire. Elles montent, elles baissent, elles stagnent.
- Speaker #1
Alors, les... Les éditeurs... ne disent jamais trop rien, ça. Ils ont peur que les auteurs réclament de l'argent. Oui, et puis c'est aussi secret, je pense, que l'emplacement des ogives nucléaires du pays.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
On ne tient...
- Speaker #0
C'est vrai qu'il faut beaucoup insister pour avoir les chiffres des ventes. Alors, vous aviez déjà répondu à ce questionnaire, un livre qui donne envie de pleurer, un livre qui donne...
- Speaker #1
Je n'ai... Aucun souvenir ? Je n'ai pas de souvenir de ça. Bon,
- Speaker #0
alors allons-y. Les conseils de lecture. Un livre qui vous donne envie de pleurer ?
- Speaker #1
Non, un livre ne me donne pas envie de pleurer. Ou alors, il me donne envie peut-être de pleurer d'émotion, non pas parce que c'est triste, mais parce que je trouve que c'est très bien écrit. Ou alors pleurer de rire aussi. Oui. Pleurer de rire. Et alors,
- Speaker #0
lequel ?
- Speaker #1
Ah, mais moi, j'aime les romans cruels. Balzac me fait rire, Illusion perdue, c'est surtout quand on a l'impression de vivre un épisode d'Illusion perdue, comme c'est mon cas en ce moment, ça me donne envie de rire. Puis le rire, c'est une soupape de sécurité, sinon on se suicide.
- Speaker #0
Un livre pour crâner dans la rue au bord de la mer à Biarritz.
- Speaker #1
Un de mes livres, toujours.
- Speaker #0
Oui. Ah oui, donc vous vous promenez avec vos propres livres.
- Speaker #1
Bien sûr, toujours. Et je montre comme ça.
- Speaker #0
Regardez, il faudrait une photo de vous sur la couverture. Un livre qui rend intelligent. Et vous n'avez pas le droit de dire Proust parce que tout le monde a répondu Proust.
- Speaker #1
Non, mais moi je pense qu'il faut revenir au 19e siècle. Pardon, vous êtes un romancier du 21e aussi, mais il faut aller... du 21e aussi, pardon. On a un peu lu nos classiques. Non, mais moi je... Moi, j'aime les naturalistes. J'aime Zola, j'aime Balzac, j'aime Maupassant. Pour moi, Maupassant, c'est un maître. Et puis, ce sont des stylistes. À la fois, ils décrivent le monde, ils décrivent des situations. Ils sont cruels, non pas... Ils sont méchants, mais ils sont cruels. Ils montrent les choses crûment. Mais sur Flaubert, enfin, ce sont des maîtres du style. J'ai pensé à ça,
- Speaker #0
parce qu'en vous lisant, l'ambiance du début du livre rappelle l'éducation sentimentale. C'est vrai, c'est vrai. Un livre, donc, pour séduire maintenant. Je ne sais pas, vous êtes dans un train.
- Speaker #1
Moi, je donnerais toujours ma préférence à Adolphe.
- Speaker #0
Ah, Benjamin Constant.
- Speaker #1
Comme c'est un roman court, c'est presque une nouvelle. Et si on veut séduire, il faut séduire avec un roman qui donne immédiatement les clés du désamour.
- Speaker #0
Oui, c'est un roman qui prévient.
- Speaker #1
Qui prévient.
- Speaker #0
Voilà.
- Speaker #1
Et je trouve que c'est vraiment très bien.
- Speaker #0
Voilà.
- Speaker #1
C'est un prévient de désenchantement amoureux.
- Speaker #0
Un type qui est en train de lire Adolphe envoie un message. Je suis un romantique et ça va mal finir. Exactement. Voilà.
- Speaker #1
Exactement.
- Speaker #0
Un livre que je regrette d'avoir lu.
- Speaker #1
Je ne vais jamais... Maintenant, mon grand plaisir de lecture, c'est de sauter des pages et des paragraphes. C'est un grand plaisir que j'ai parce que ça m'évite d'aller plus loin et ça m'évite d'aller jusqu'au regret, d'avoir poussé.
- Speaker #0
Et à propos de grands romans engagés, Les Misérables, il y a beaucoup de digressions qui sont aujourd'hui compliquées à lire. La digression sur le droit. sur les lois, celle sur la bataille de Waterloo, qui n'a rien à foutre là, qui a d'ailleurs une magnifique description, mais on ne sait pas ce que ça fait là. C'est vraiment hors sujet. Voilà, je me demande, d'ailleurs, vous avez lu Les Misérables ? Oui,
- Speaker #1
non, à vrai dire, jamais. Oui,
- Speaker #0
il y a beaucoup de passages qu'on a envie de sauter.
- Speaker #1
Hugo est un de ces auteurs qui a du souffle.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Et moi, le souffle... Ça me décoiffe, mais dans le mauvais sens.
- Speaker #0
Non, mais cela dit, c'est magnifique. Oui, bien sûr, bien sûr. La mort de Gavroche, c'est vraiment un moment extraordinaire. Un livre que je fais semblant d'avoir fini.
- Speaker #1
D'ailleurs, la mort de Gavroche, parfois, ici, en ce moment, en France...
- Speaker #0
Ah oui, on pourrait la relire. Oui, oui. On pourrait la relire, c'est vrai.
- Speaker #1
Il faudrait que Laurent Lugnesse lise La mort de la roche. Oui,
- Speaker #0
c'est vrai. Oui, parce que c'est... Bon, il n'y a pas eu de mort pour l'instant.
- Speaker #1
Non, mais il faut que...
- Speaker #0
Mais c'est vrai qu'un très jeune garçon qui meurt sur une barricade, il ne faudrait pas que cela arriva. Donc, je disais un livre que je fais semblant d'avoir fini. Est-ce que ça vous arrive ? Vous dites... Ah,
- Speaker #1
j'ai beaucoup aimé les prolégomènes à toute métaphysique.
- Speaker #0
Non,
- Speaker #1
j'ai lu Kant.
- Speaker #0
Vous avez lu Kant en entier ?
- Speaker #1
Oui, oui, oui. Heidegger ? Heidegger, enfin, Lettre et le Temps. Hegel ? Hegel, j'ai lu La Phénoménologie de l'Esprit. Mais moi, j'étais obligé, j'étais... Pour les concours de l'éducation nationale, moi j'étais...
- Speaker #0
Je précise, Frédéric Schifter a longtemps été professeur de philosophie au lycée de Biarritz. Il est désormais à la retraite.
- Speaker #1
Oui. Mais le grand auteur que je lis toujours avec grand plaisir, c'est Schopenhauer. Le monde comme volonté et comme représentation, c'est le livre de philosophie le plus drôle qui existe.
- Speaker #0
Voilà un bon conseil. Le livre que j'aurais aimé écrire ?
- Speaker #1
Le livre que j'aurais aimé écrire ? L'Espoir de Malraux ? Non, non, non. J'aurais aimé écrire À rebours de Husserl.
- Speaker #0
Et pourtant, c'est assez ennuyeux, mais c'est vrai que c'est un livre merveilleux. Ah, il y a des passages,
- Speaker #1
des descriptions un peu ennuyeuses, mais c'était le naturalisme zolien, quoi qu'il ait commencé à s'en séparer, mais il y a des pages d'une misanthropie drôle. Enfin bon, ce type qui engage des domestiques, mais il ne veut pas les voir dans la journée. Donc lui n'apparaît que le soir, mais à condition qu'il soit parti. qui se crée cet univers, cet écrin de beauté.
- Speaker #0
Avec une tortue incrustée de joyaux.
- Speaker #1
Ah puis il y a ce passage où il arrache de son jardin les fleurs naturelles pour les remplacer par des fleurs artificielles qui imitent à merveille les fleurs naturelles. Et puis finalement il enlève les fleurs naturelles pour prendre les fleurs artificielles pour remettre les fleurs naturelles qui imitent à merveille les fleurs artificielles.
- Speaker #0
C'est un livre sur le snobisme,
- Speaker #1
sur le dandisme,
- Speaker #0
sur la solitude aussi.
- Speaker #1
Oui, et puis surtout d'un esthétisme pathologique.
- Speaker #0
Oui, qui est cité d'ailleurs dans le portrait de Dorian Gray par Oscar Wilde.
- Speaker #1
Je pense que Wilde s'est beaucoup inspiré de ce roman.
- Speaker #0
Voilà encore un très bon conseil à rebours de Huysmans. Quel est votre plaisir coupable ? Le livre que vous avez lu et aimé, dont vous avez le plus honte ?
- Speaker #1
Que j'ai écrit ?
- Speaker #0
Non, pas que vous avez écrit, que vous avez lu. Ah,
- Speaker #1
que j'ai lu !
- Speaker #0
Après, c'est le livre dont vous avez honte que vous avez écrit, je prends aussi cette réponse.
- Speaker #1
Non, il n'y a pas de lecture honteuse, vraiment. Du moment où on a pris plaisir à lire... Non, mais par exemple, un
- Speaker #0
S.A.S., un San Antonio...
- Speaker #1
Moi, quand j'avais 15 ans, je lisais... Je crois que j'ai lu... tous les 100 antoniaux, avec la couverture du fleuve noir. Je les ai gardés pendant très très longtemps. Et puis, dans une cave, ils ont pris l'humidité, ils étaient complètement foutus. Je ne pouvais même pas les donner à un bouquiniste. Mais je ne regrette pas, parce que je pense que ça aussi, ça a imprégné un peu mon imaginaire et ma sensibilité littéraire, même si elle n'est pas du tout celle-là aujourd'hui. Mais de toute façon, nous sommes faits, c'est une banalité, ce que je dis, consternante, mais nous sommes faits de nos lectures. Oui,
- Speaker #0
et c'est pour les ados un bon moyen de les faire entrer dans la littérature. Oui, SAS,
- Speaker #1
non, ça ne m'a jamais intéressé vraiment, mais Jean-Antonio, oui.
- Speaker #0
Et enfin, la question faronnée de 451. Si nous vivions, ce qui probablement approche, dans un monde où les pompiers brûlaient les livres, interdisaient la lecture, quel serait le livre que vous auriez envie d'apprendre par cœur, et le titre du livre deviendrait votre nom ? Vous pourriez vous appeler les illusions perdues, par exemple.
- Speaker #1
Non, moi, je prendrais un essai de Cioran, qui est la tentation d'exister.
- Speaker #0
Ah oui,
- Speaker #1
très bien. En fait, qui est une compilation d'essais. Et il y a tout. Et alors, Cioran, on se souvient de lui parce qu'il a écrit des aphorismes magnifiques, drôles, percutants, etc. Mais on oublie les essais aussi de Cioran, et dans la tentation d'exister, il y a quelques essais. Ou même, dans un cartellement, il y a des premières pages, une cinquantaine de pages. Moi, un auteur, ce serait Cioran que j'apprendrais par cœur, peut-être même tous ses livres.
- Speaker #0
Mais c'est mieux de s'appeler la tentation d'exister que de s'appeler de l'inconvénient d'être né, par exemple.
- Speaker #1
Oh, mais je prends !
- Speaker #0
Tiens, voilà l'inconvénient. Ah ben c'est l'inconvénient, il arrive là.
- Speaker #1
C'est pas loin la tentation d'exister de l'inconvénient d'être né. Ou alors écartèlement.
- Speaker #0
Oui. On a encore du temps, du coup je vous fais quelques questions compliquées. Oui. Pourquoi lire des livres au lieu de scroller ? J'ai vu que vous étiez assez actif sur Instagram.
- Speaker #1
Ah oui, parce que ça m'amuse beaucoup. Parce qu'on m'a dit, il faut que tu te mettes sur Instagram pour faire le malin. Je fais le malin, j'aime bien faire le malin.
- Speaker #0
On est devenus en fait des Instagrammeuses tardives.
- Speaker #1
Oui, exactement. Mais ça n'empêche que par ailleurs... Alors après, il y a une espèce de... Comment vous appelez ça ? Scrawler ? Scrawling ? Comment vous dites alors ? Un scrawlage ? Un scrawlement ? Oui,
- Speaker #0
enfin le... l'acte de bouger le doigt sur son écran. Oui,
- Speaker #1
mais je fais ça avec mes petites pensées. Ma jugeote scrolle pas mal dans la journée.
- Speaker #0
Mais donc, pour convaincre les jeunes qui nous regardent d'arrêter de scroller sur TikTok et de lire un cœur anarchiste, il faut trouver des arguments forts.
- Speaker #1
Les jeunes, on fout.
- Speaker #0
Que savez-vous faire que ne fait pas Chad G.P.T. ?
- Speaker #1
Traîner. Sortir de chez soi, chausser des espadrilles, quand le temps le permet, et puis aller traîner le long des plages.
- Speaker #0
C'est vrai, aucune IA ne porte des espadrilles, c'est tout à fait exact. Êtes-vous certain que vos livres servent à quelque chose ?
- Speaker #1
Mes livres ne servent à rien, mais parfois d'autres peuvent s'en servir. D'autres écrivains peuvent s'en servir pour remplir leur propre page.
- Speaker #0
À qui faites-vous allusion ?
- Speaker #1
Alors, je ferai allusion, je ne sais pas si je peux le nommer.
- Speaker #0
Bien sûr.
- Speaker #1
Oui, voilà, il s'agit d'un admirateur, qui est pourtant un écrivain célèbre, connu en tout cas. Que j'ai reçu il y a peu. Ah oui, vous l'avez reçu il y a peu. Jean-Paul Antoven. Je crois que mes livres lui sont très utiles. pour pouvoir remplir son dictionnaire amoureux du bonheur.
- Speaker #0
Il n'a pas rempli, il y a deux ou trois citations sans les guillemets.
- Speaker #1
Non, non, non, cher ami. Des emprunts. Non, non, non, je peux vous montrer les textes et il y a à peu près trois pages bien pleines où il me cite sans guillemets. Non,
- Speaker #0
ça ne se fait pas.
- Speaker #1
Ça ne se fait pas. Alors, il y a des passages où il met des guillemets. Mais c'est une espèce de ruse pour... Je ne dis pas de ruse, pardon, mais disons que c'est un procédé qui fait que d'autres passages ne sont pas, entre guillemets...
- Speaker #0
C'est très regrettable.
- Speaker #1
Un exemple, par exemple, dans Le charme des penseurs tristes, je dis que je suis allé en pèlerinage à Nice sur les traces de Nietzsche. Je suis allé voir les diverses pensions où il a séjourné, là où il a écrit Zaratoustra, pour guérir de son... de son chagrin d'amour avec Lou Andréa Salomé, puis il a compris que Wagner le méprisait, etc. Je retrouve ce passage, sans guillemets, dans le livre de M. Anton von, qui lui aussi fait un pèlerinage à Nice, sur l'étrage de Nietzsche, parce que là, à ce moment-là, Nietzsche écrit sans arrêt, bref, etc. Sad. Le Marquis de Sade, aussi, dont je parle dans le dictionnaire chic de philosophie que vous avez préfacé. Je retrouve des passages d'un auteur que vous aimez beaucoup, Iñaki Uriarte, que vous avez, vous savez, le montagne basque que vous appeliez. Là aussi, je retrouve un passage de lui sans guillemets.
- Speaker #0
C'est-à-dire que ça prouve au moins qu'il a écrit son livre avec ses lectures et pas avec de l'IA. C'est une bonne nouvelle.
- Speaker #1
Avec un amour démesuré pour moi.
- Speaker #0
Un amour démesuré pour vous. Voilà, il faut le prendre comme une déclaration d'amour, bien sûr. Je pense. Mais vous savez,
- Speaker #1
il y a beaucoup d'écrivains qui... C'est fusionnel.
- Speaker #0
Je ne veux pas défendre... Voilà, ça s'appelle un plagiat, même si c'est peu de quantité, mais c'est quand même un plagiat. Mais il y a beaucoup d'auteurs qui le font. Et ça, c'est vrai que... Par exemple, Jean-Jacques Schull le revendique. Il prend des extraits de ses lectures, il les met sans citer, et il ne se fait pas prendre. Et il l'assume. C'est peut-être tout simplement ça. Oui, mais il le dit. Oui, il le dit.
- Speaker #1
Il le dit. Là, ce n'est pas dit. Ce n'est pas dit. Et c'est une appropriation d'expérience vécue aussi. M. Antoine va à Nice. C'est triste, c'est triste,
- Speaker #0
c'est triste. Une dernière question. Ah oui, tiens. Faut-il séparer l'œuvre de l'artiste ? C'est quelque chose qu'on entend beaucoup. Donc on n'a pas le droit de séparer l'œuvre d'artiste. On ne peut pas être un sale type dans la vie et écrire un chef-d'œuvre.
- Speaker #1
C'est vouloir refaire la nature humaine.
- Speaker #0
Oui,
- Speaker #1
oui. Être un salopard et écrire de belles choses.
- Speaker #0
Il y a beaucoup aujourd'hui de mouvements de jeunes ou moins jeunes qui considèrent qu'on doit ne plus lire. Oui, alors dans ce cas-là,
- Speaker #1
il faut refaire la nature humaine, il faut revenir au péché originel dont je parlais tout à l'heure. Et non, alors après, comment dire, il ne faut pas... croire que ce qu'un personnage dit dans un roman, c'est forcément la voix de l'écrivain.
- Speaker #0
Non, en plus, ça peut être un personnage qui s'exprime.
- Speaker #1
C'est un personnage qui s'exprime, c'est l'auteur, Ventriloque, le personnage de son roman. Il lui prête une voix, mais ce n'est pas lui qui pense ce que son personnage dit.
- Speaker #0
Non, mais ça rejoint une autre question. Est-ce qu'un artiste doit être exemplaire ?
- Speaker #1
Mais qui est exemplaire ? Il faudra trouver un arbitre de l'exemplarité. Il faudra un arbitre pour juger de l'exemplarité de cet arbitre de l'exemplarité. On n'en finira pas. Et ainsi à l'infini.
- Speaker #0
Oui, oui. Non, mais nous sommes d'accord. Merci infiniment Frédéric Schifter d'être venu. Je recommande à tous nos auditeurs et téléspectateurs la lecture d'un chœur anarchiste. aux éditions du ChercheMidi qui viennent sortir. Abonnez-vous s'il vous plaît à toutes nos chaînes YouTube, Insta, TikTok et compagnie. Ça aide ensuite à démarcher pour obtenir des sponsors qui eux-mêmes permettent d'entretenir un train de vie épouvantablement onéreux, dispendieux. et voilà j'ajoute pour conclure chaque semaine que lisez des livres sinon vous deviendrez idiot, mais je crois que c'est même plus la peine de le préciser puisqu'on le constate tous les jours malheureusement. Moins on lit, plus on est con. Bonsoir.