- Speaker #0
Je reçois James Noël qui est le lauréat pour ce livre PAN, c'est un recueil de poésie au Diable Vauvert. Vous êtes le lauréat du Prix Sirène. Le Prix Sirène est un grand prix de poésie créé par votre voisin David Frèche. Bonsoir.
- Speaker #1
Bonsoir Frédéric Begadet.
- Speaker #0
Qu'est-ce qui vous a pris en 2026 de vouloir créer un prix de poésie ?
- Speaker #1
Prendre le temps.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Tout va trop vite. Comme vous le savez, il y a plus de 2000... prix de littérature en France. Et d'ailleurs, je pense que c'est quand même une bonne chose de savoir, on parle du pays qui a 400 catégories de fromage et d'avoir 2000 prix littéraires, je pense que c'est encore mieux. Mais en prix de poésie, il y en avait peu, ou pas du tout. Et on avait envie, avec Vanessa Tregano, avec qui j'ai fondé ce prix, on avait envie de créer un espace pour la poésie, de manière assez sconçonnée. La Pérouse est venue comme une évidence. Et c'est comme ça que le prêt a été créé de manière assez organique au départ.
- Speaker #0
Le L'Oréal, l'an dernier, c'était ?
- Speaker #1
Jean Perrol.
- Speaker #0
Jean Perrol, qui est un auteur très très reconnu, ancien. Il a quel âge ?
- Speaker #1
92 ou 93. Il a connu Aragon. C'est pas rien.
- Speaker #0
Ah bah oui, j'ai reçu Simon Liberati il y a deux semaines, qui est le figuel d'Aragon. Ah, je ne savais pas. C'est un ami de son père. Mais, bon... Pourquoi James Noël cette année ? Là vous faites un pari un peu plus sur l'avenir.
- Speaker #1
Alors, un pari, une fois qu'on a vu le Laurien, mais quand on est dans les délibérations, quand on le voit, c'est pas un pari, c'est une évidence. Et en plus, on a eu vraiment une année avec des textes. Souvent, quand on parle d'un prix de poésie, la première question, vous trouvez encore des textes de poésie contemporaine ? Et la réponse est oui, beaucoup. et de grande qualité. Et c'est vrai que le texte de James Noël, ça a été une évidence pour beaucoup de membres du jury. Je ne veux pas trahir les délibérations, mais en tout cas, il y a eu un grand entrain.
- Speaker #0
Écoutez, les prix littéraires ont une utilité, c'est que James Noël est ici ce soir et on fait connaissance. Je suis enchanté de vous rencontrer et bravo pour ce livre. Alors, première question très bête, pourquoi ce titre Pan ? J'ai une hypothèse, parce qu'il y a beaucoup d'armes à feu dans le livre. et PAN ! Ça sonne comme une arme, comme un pistolet qui tire. Est-ce que je suis à côté de la plaque ?
- Speaker #2
Non, vous voyez, tout à fait juste, parce que c'était voulu, d'abord, de parler de cet oiseau merveilleux, de beauté, un pan. Moi, toute mon enfance, les pans m'ont fasciné. Je voyais ça dans les jardins. des prêtres en Haïti parce que c'est eux qui ont des grandes cours chez eux. Je voyais les pentes qui faisaient la roue. Et en plus, un peu plus tard, j'ai fait ce rêve, moi aussi, étrange et pénétrant, comme Verlaine. J'ai fait ce rêve pour de vrai. J'ai rêvé d'un pente qui allait... a été assassiné à coups de balai. Et ce rêve m'a hanté pendant plus de 20 ans, sans savoir que ça allait devenir un jour le titre de ce livre. Et aujourd'hui, en Haïti, les gangs ont pris le pays en otage. Ils ont pris Port-au-Prince surtout, et les environs, complètement en otage. Ça tue, ça viole, ça brûle. au quotidien. Récemment, j'ai perdu un très bon ami, Anastasie, qui a reçu une balle. Il n'était même pas la cible. C'est ça, aujourd'hui, la réalité. En Haïti. Donc, pan comme l'oiseau, en même temps, qui perd ses plumes en recevant un projectile.
- Speaker #0
Vous avez un vers qui dit « Les pans sont brûlés vifs » . Vous avez vu des... T'es pas assassiné ou pas ? Oui,
- Speaker #2
pour moi c'est une métaphore de la beauté. Quelqu'un, on dit que M. Frédéric Bédé est parane. Ah quoi ? Je suis un pan, moi je fais la roue.
- Speaker #0
Dans cette émission, je suis payé pour faire la roue.
- Speaker #2
Eh bien justement, je ne revenais pas. Je crois que c'était en plein confinement. J'étais à Ville-les-Roses. en Normandie, où j'habitais, et les nouvelles qui arrivaient d'Haïti, c'est genre, tel sénateur a été brûlé vif, dans sa voiture. Et c'est comme ça que j'écris ce poème, ce pays où les pans sont brûlés vifs, et les enfants mangent la craie. J'ai oublié le poème. Très beau,
- Speaker #0
très beau. Je vais vous demander d'en lire quelques-uns. Il y a au dos du livre une citation de René Depestre, qui vient de recevoir le prix Goncourt de la poésie, en 2026, et qui a 99 ans. Ou 100 ?
- Speaker #2
102, un août prochain.
- Speaker #0
Ah, donc vous voyez, je suis en retard. 102 ans, René Depestre, il dit de vous, au petit matin, James Noël est sorti du bois pour faire entendre son piano à queue de... pan, sa parole de grand poète est le jazz dont a besoin le réveil des haïtiens. Félicitations ! Que cet immense poète de cette île vous rende cet hommage, c'est merveilleux. Vous le connaissez, j'imagine ? Oui,
- Speaker #2
je le connais très bien. D'abord, c'est parmi les poètes qui m'ont... Donner ce grand décharge, ce grand électrochoc de l'imaginaire de la poésie. Quand j'étais adolescent, et lui il a quitté Haïti quand il avait 20 ans. C'est un poète de tout le monde, pour prendre cette expression de l'agressant. Aujourd'hui il est installé à l'Ézénien Corbière. Il est dans les Corbières. À 32 ans, il écrit. Il y a encore la preuve, voilà, il a fait ce poème. Et quand je l'ai connu, il avait 80 ans. C'était un vieux monsieur. Et plus de 20 ans plus tard, eh bien voilà. Et c'est extraordinaire. Il est toujours là. Fort de la nature, immense poète, immense romancier, penseur, un homme inspirant. qui est saluée par le Goku, c'est extraordinaire.
- Speaker #0
Cette année, qu'est-ce qu'il se passe-t-il en Haïti pour que cet endroit, qui n'est pas si grand que ça, il y a 11 millions d'habitants, il y ait autant de grands écrivains dans cet endroit si petit ? C'est extraordinaire ! Franck Etienne, Lionel Trouillot, Danila Ferriere, qui est à l'Académie française, à côté d'ici, Louis-Philippe D'Alembert, Mackenzie Orsel,
- Speaker #2
Kelly Clarence, Kathleen Mars, tout ça...
- Speaker #0
Et vous, maintenant ? Comment expliquez-vous ce mystère ? Ce phénomène ? C'est quoi ? C'est une terre magique ? C'est une terre de malheur qui crée l'inspiration ? Je m'interroge.
- Speaker #2
Oui, oui. Au fait, quand j'ai eu l'occasion d'élaborer une anthologie de pose haïtienne contemporaine parue il y a dix ans, je ne sais pas. Oui, que j'ai retrouvée. Oui. en poche. Et à l'époque, dans ma tête, j'allais faire une anthologie qui rassemble 15 poètes vivants. C'est pas rien 15 poètes vivants. Et plus je me plonge dans le travail, à un moment donné, je commence à compter, et là, il y avait 73 poètes. Et j'en voyais la masse de textes à point. C'était une commande. Ils m'ont dit, on n'avait pas prévu ce budget, c'est énorme. Après, je leur ai dit, je les connais bien, je peux discuter avec chaque poète. Si vous voyez qu'il y a un déchet, C'est à vous de délarguer, à vous de couper comme vous voulez, comme vous le souhaitez. Et ils ont tout lu et ils m'ont dit, c'est absolument extraordinaire. Donc du coup, le livre justement existe dans sa dimension, dans sa grandeur, tout ça. Et c'est une tentative de réponse. Moi, quand j'étais jeune, chaque fois j'allais par exemple chez... Mon professeur de littérature qui était poète près de l'Enriquez. Il me disait, James, ici, tu prends tout. C'est-à-dire les CD, parce qu'on n'a pas de médiathèque. Mais finalement, en termes de générosité, il y a des gens qui passent, qui circulent. Il faut tout prendre ça. Moi, c'est comme ça que j'ai lu, genre, Améryse et Péril à l'époque. J'ouvre chez moi, ma mère protestante, j'ouvre ce livre, c'est le livre de Marquis de Sade, de James H. J'ai eu des moments de grands tremblements comme ça. Ensuite, j'écoutais Ferré tout le temps, mais ce n'était pas les CD qui m'appartenaient. arrivés chez Franck Etienne, pareil, qui me disent, tu es trop maigre, viens ici tous les jours, tu utilises mes haltères, moi je ne fais plus de sport. Et puis, chaque fois que je partais, ils me donnaient au moins 20 livres en cadeau. Et tous les jeunes qui...
- Speaker #0
Franck Etienne,
- Speaker #2
qui freigote Franck Etienne, c'est pareil. Il y a des personnes comme ça qui sont investies en Haïti. En Haïti, je trouve beaucoup de... de cas de générosité que je trouve nulle part ailleurs où on veut vraiment faire cette transmission. Oui, bien sûr. C'est une richesse extraordinaire. Très contraveneuse.
- Speaker #0
Alors moi, je disais, dans ma question, un cliché, c'est vrai, c'est que c'est quand même une terre assez tragique. D'abord colonisée, puis on fait venir des esclaves, Et puis, c'est... terre est la première à se libérer par une révolution des esclaves contre le colon. Mais c'est quand même long. Napoléon annule ça. Ils reviennent. Les Français reviennent, puis ils repartent. 1804, c'était il y a 222 ans. Depuis 222 ans, Haïti n'est toujours pas un endroit de paix. C'est ça aussi. C'est quand même un endroit qui ne cesse d'aller de violence, en conflit. Et sans parler du tremblement de terre de 2010, vous avez écrit sur le tremblement de terre de 2010.
- Speaker #2
Nous, par exemple, nous n'avons pas vraiment, en tout cas, je trouve que les auteurs haïtiens, les intellectuals haïtiens, nous n'avons pas vraiment cette mémoire de malheur. Et on sait ce qui nous arrive, on sait pourquoi c'est comme ça. Par exemple, c'est comme en 1804, Haïti a fait la révolution. contre l'armée napoléonienne en renversant justement la plus grande armée du monde. Nous avons cet orgueil extraordinaire. Mais on paie aussi le prix. On paie le prix de beaucoup de choses. Et puis, il y a aussi beaucoup de conséquences chez nous, beaucoup d'irresponsabilité. C'est une espèce de melting pot.
- Speaker #0
Comme une utopie, un peu. C'est un rêve, cette société. Oui,
- Speaker #2
absolument. Et en même temps... Je ne suis pas en train de faire l'apologie non plus de la souffrance, de la violence. Je ne sais pas si je dois dire si c'est malheureux ou si c'est heureux. C'est comme l'a dit Aragon, la souffrance enfante le songe comme une ruche ses abeilles. L'homme crie où sont faits le ronge et s'appelait un gendre au soleil plus beau que les anciens mensonges. Je ne pense pas que le malheur rende créatif. Mais par contre, quelqu'un qui est dans la création et qui adore lire, parce que les poètes, les écrivains sont avant tout, en tout cas ils ont pour mission... Première, comme le dit Fabrice Yen, d'être des bibliovores, de dévorer les livres. Et quand il y a cette combinaison-là, entre lecture et souci, souci de créer, moi je ne crée pas pour être poète, je ne crée pas pour...
- Speaker #0
Pour avoir le prix sirène.
- Speaker #2
Pour avoir le prix sirène, dont je suis très fier. Mais par contre, la poésie... me sauve du malheur du monde.
- Speaker #0
Vous êtes né en 1978.
- Speaker #2
Jusqu'à présent, oui.
- Speaker #0
Et vous êtes l'auteur d'une quinzaine de livres, des poèmes, mais aussi un roman. Un seul roman, je crois.
- Speaker #2
Un seul roman, en attendant.
- Speaker #0
Et qui parlait justement de ce tremblement de terre de 2010. Vous étiez présent lorsqu'il y a eu ce séisme.
- Speaker #2
C'est comme si on avait un rendez-vous. Je vivais ici à l'époque. J'ai eu pas mal de mouvements. et Je suis rentré parce que j'allais être papa pour la première fois.
- Speaker #0
Ah, d'accord. Donc, vous êtes rentré en Haïti avant le tremblement de terre.
- Speaker #2
Et deux mois plus tard, tremblement de terre. Je n'étais pas du tout un survivant. Je n'étais pas mort non plus.
- Speaker #1
Ne vous inquiétez pas.
- Speaker #2
Mais...
- Speaker #0
Il y a eu 300 000 morts et 300 000 blessés.
- Speaker #2
Là où j'étais, ça a tremblé fortement. Après, je n'en parlais plus parce que... À quelques kilomètres plus loin, c'était l'hécatombe. J'ai perdu beaucoup d'amis, c'est pour ça que j'ai écrit ce roman.
- Speaker #0
Mais, alors, pardon, je replonge dans le cliché, mais est-ce que vous pensez, comme on l'entend beaucoup, qu'aujourd'hui c'est le pays le plus dangereux au monde ? On dit beaucoup ça d'Haïti, avec les gangs, qui ont un peu pris en otage, comme vous le disiez, la population.
- Speaker #2
Oui, Le plus dangereux, le problème c'est qu'il y avait déjà cette surenchère. Depuis que je suis né, j'entends ça. Et c'est aussi un malheur pour nous parce qu'aujourd'hui c'est peut-être vrai, sauf qu'on l'a toujours dit. Donc peut-être que les gens qui disaient ça se sont pris eux-mêmes dans leurs propres pièges. Il y a maintenant par exemple ce qui se passe en Ukraine.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #2
ce qui se passe en Iran, ce qui se passe en Palestine. Du coup, je n'utiliserai pas le superlatif de notre cas. On va essayer de notre souffrance de rester modeste.
- Speaker #0
C'est très bien. Mais vous avez, vous retournez fréquemment en Haïti, même si vous êtes aujourd'hui basé à Berlin. Quand vous y allez, vous voyez une différence avec ces gangs que... Comment ça se traduit ? On vous arrête, on arrête votre voiture, vous voyez des gens armés dans les rues ?
- Speaker #2
Je suis allé, là par exemple, fin décembre, janvier, je suis allé à Inche, ma ville natale, pour voir ma mère, où je ne voyais rien de bizarre, et ça m'encourage encore à y retourner bientôt. Et en janvier dernier, pardon, l'année dernière, je suis allé à Port-au-Prince. Et là, ça chauffe, vraiment. Tu te promènes, tu entends des balles. Et les gens, ils continuent leur vie, comme si d'hier n'était. Il y a des concerts, la vie continue. Moi, j'ai mon neveu en Haïti, j'ai plein d'amis. Il y a une vie. En fait, j'avais vraiment envie de rester. Mes obligations... En France, à Berlin, en Allemagne, en tout cas, je m'oblige à rentrer. Mais à chaque fois que je viens ici, malgré les détonations, malgré la difficulté, malgré les dangers, il y a eu un débordement de vie, aujourd'hui encore, qui attire.
- Speaker #0
Pour qu'on ait une idée de votre forme, il faut que vous choisissiez un poème. Alors, lequel allez-vous nous lire ?
- Speaker #2
Je vais vous lire Spécimen. Ah ! Quand on a rendez-vous... Avec un arbre, il faut aller vers. Comme un premier amour, le plus beau flamboyant qui fasse tourner la tête au sommet d'un coup de sang. Quand on a rendez-vous avec un arbre, il faut marcher vers, prendre son pouls, casser en soi les bruits de fond. Et toutes les flûtes internes, tu vas toucher du bois. L'arbre est une espèce d'espoir qui prend le futur par la racine.
- Speaker #0
Merci beaucoup, merci beaucoup. Alors quand vous lisez ça, vous, vous êtes chez la Pérouse, là, au bar, et ça vous transporte, David Frèche ?
- Speaker #1
Ça nous transporte. Non, mais c'est ce que je vous dis tout à l'heure. Alors, on ne le lit pas vraiment, on en discute chez la Pérouse. Oui, c'est bien. Mais l'image est vraie aussi, parce qu'en fait, c'est un texte, franchement, vous l'ouvrez à n'importe quelle page, ça vous fait ça. J'ai encore des mémoires. Il y a une chose que j'aime dans la poésie, c'est cette idée de deux mots qui n'auraient jamais dû se rencontrer et qui ensemble créent un choc, une étincelle. Il y en a à chaque page. À un moment donné, on en avait parlé. Un passe-beauté. On parle de ville tatouée de balles. Donc oui, ça nous transporte. En fait, je n'avais aucun doute. Quand j'ai lu, je savais que c'était lui. Je savais qu'on avait notre horaire.
- Speaker #0
Moi, je trouvais que ce qu'il y avait de fort, d'original dans ce recueil, C'est de faire de la poésie avec les armes, avec la violence, avec la guerre, avec des brutes. Vous arrivez à rendre poétique le chaos. Et ça, bon, peut-être qu'il y en a qui ont essayé avant vous, bien sûr. Mais peut-être, moi, je vais choisir un poème. C'est mon tour. C'est celui qui s'appelle « En abondance » .
- Speaker #2
Hum !
- Speaker #0
Mon pays me quitte. Ma haute terre aux yeux d'abîmes et d'océans, c'est terrible à dire, la terre mienne qui me quitte, un abandon sans nom, m'habitant dans l'abdomen, comme qui dirait un abandon en abondance, le premier qui me parle de malédiction. C'est moi. Sur fond gluant de misère noire, je le jette à la mer. Vous allez me jeter à la mer. Mon pays me quitte. Voilà, c'est l'abandon en abondance, débordement de l'abondance en abandon. Je suis riche de plein de chagrins. Côté à mort pour la bourse et pour Wall Street, le premier qui me parle de nostalgie... de damnation en peau de couleur, c'est pas de chance, je le jette à la mer. Donc, vous voyez, moi ce que je trouve intéressant, par exemple, c'est pourquoi il y a Wall Street au milieu. Vous mettez des choses dans la poésie qu'on n'y met pas d'habitude. En dehors du fait que vous voulez me jeter à la mer parce que je vous ramène toujours à cette malédiction haïtienne, mais c'est difficile de faire autrement.
- Speaker #2
C'est pas à l'auteur de... 89 francs que je vais apprendre quand on écrit, on se fait des chèques. C'est-à-dire mettre des mots qui s'ennuient,
- Speaker #0
par exemple.
- Speaker #2
Wall Street s'ennuie. Mettre des mots comme ça dans mon carreau. D'ailleurs, le chaos, pareil, c'est très intéressant pour la création. C'est Nietzsche qui dit qu'il faut avoir beaucoup de chaos en soi pour pouvoir coucher d'une étoile qui danse.
- Speaker #0
Oui, bien sûr.
- Speaker #2
Même si je préfère la danse au chaos.
- Speaker #0
Alors, vous êtes devenu célèbre en Haïti avec un hommage aux pieds des femmes. C'est vrai ça ? Oui,
- Speaker #2
c'est pour un marché, un poème qui a marché.
- Speaker #0
Oui, un poète, un musicien, Wouli Saint-Louis-Jean, a mis en musique un de vos poèmes. Et c'est devenu une chanson célèbre en Haïti. Donc, vous êtes un peu fétichiste avec les pieds des femmes.
- Speaker #2
Et ça ne dit pas à quelle heure.
- Speaker #0
Mais ce poème-là, il était en créole. Vous écrivez dans les deux langues. Et quelle est la différence ? Comment vous choisissez qu'un poème va être en français ou en créole ?
- Speaker #2
En fait, comme la littérature, la poésie, c'est une histoire de filiation, de fréquentation. Quand j'ai démarré, j'ai rencontré des poètes et j'ai eu la chance très tôt de devenir ami avec des personnes, des personnalités comme Jos Castra, immense poète haïtienne, d'expression créole et française. Donc du coup, à l'époque, j'avais l'influence que j'avais à l'école. J'écris en français, j'imitais Ronsard, Dubélé, je faisais des sonnets, des choses comme ça, c'était rimé. Et ensuite, grâce encore aux fréquentations, les livres qu'on me passait, le roman inachevé de Louis Aragon. Donc du coup, voilà, la poésie libre est entrée dans ma vie. Voilà, elle m'a dénisé. Ensuite. Ensuite, le seul livre en créole qu'on avait à la maison, c'était la Bible. Il y avait la Bible en français, il y a une traduction importante de la Bible en créole. Donc du coup, même si le créole c'est ma langue maternelle, mais pas écrite, par exemple en classe, je n'avais pas du tout accès au créole parce que le créole était interdit en classe. C'est souvent le lot des pays qui ont été colonisés par la France. et à toujours des échos, plus que des conséquences même de cette histoire qui revient. Donc du coup...
- Speaker #0
Donc l'écrit en français et l'oral en créole, c'est ça ? Oui,
- Speaker #2
quand j'ai commencé à lire des poètes comme Félix Maurice-Oloi, grand poète haïtien dans les deux langues, Franck Chrétien, Georges Castrat et Evelyne Trouillot, un peu. Donc du coup... C'est là, par exemple, que j'ai appris à écrire en créole. C'était ma langue maternelle de l'année. Et en commençant à écrire en créole, je constate que ce que j'écrivais avant en français, c'était du pipi de chat. Et donc, du coup, au fait, c'est juste le rapport par rapport à ma langue maternelle. Je me dis, tiens, c'est comme la naissance du sanskritika. est arrivé.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #2
Et à partir de ce moment-là, je considère mes deux mains, la main gauche et la main droite, comme deux serpents finalement qui arrivent à s'apprivoiser. Pour moi, ces deux langues, dans ma chair, ça fait l'amour.
- Speaker #0
Vous êtes aussi un pyromane. Vous avez...
- Speaker #2
Oui,
- Speaker #0
je montre ici un album que vous avez fait de vos textes avec... Guillaume Asbrook, en toute pyromanie. Ce sont des textes de votre recueil, le pyroman adolescent. Qu'est-ce que vous avez avec le feu ? Qu'est-ce qui vous plaît tant dans cet élément ?
- Speaker #2
J'avais ce vice dangereux, adolescent, de vouloir mettre le feu partout. Je ne suis jamais passé à l'acte.
- Speaker #0
C'est ce qu'on dit, c'est ce qu'on dit à la télé.
- Speaker #2
Et comme je suis devenu un quadragénaire exagéré, je me dis tiens, c'est l'occasion de m'avouer enfin. Et puis surtout, à l'époque j'étais à Rome, en résidence à la Blamedici, et c'était deux ans après le séisme. et je regarde mes livres d'avant par exemple ce livre Le sang visible du vitrier ça parlait déjà de des crimes en Haïti, ça parlait des arsénales des poètes, des amis que j'ai perdus comme Jacques Roche et je voulais écrire sur le feu, sur la joie sur la fête et en même temps cette réminiscence par rapport à mon adolescence quand je voulais mettre le feu partout donc du coup Cool. Ça a donné...
- Speaker #0
Le pyroman adolescent. Et quand vous écrivez des paroles de chansons, moi, ça me frappe parce que je me dis qu'aujourd'hui, les poètes d'aujourd'hui, c'est peut-être aussi les paroliers des chansons. Je veux dire, peut-être que Gainsbourg, Souchon, des gens comme ça, ce sont des grands poètes. Oui. Et vous, vous partagez entre les deux. Est-ce que vous écrivez des poèmes exprès pour la musique ou bien c'est... D'abord le texte et ensuite la musique ?
- Speaker #2
Au fait, la musique est vraiment venue après, parce que je collabore beaucoup avec des musiciens, et puis j'adore ça. Mais en termes de musicalité, justement ça c'est quelque chose que j'ai appris grâce à quelqu'un comme Verlaine que j'ai cité tout à l'heure. J'étais fasciné, jeune lecteur, de découvrir que sans instrument, on peut danser. Juste en lisant un poème, pendant qu'on peut observer en grand silence, la poésie a tout ça. Il y a tout. Le cosmos est convoqué et en même temps, il y a des poètes qui font de la musique. ne pas avoir quelque chose à dire et en même temps produire de la beauté, c'est un racon pour ça aussi. Donc du coup, c'est resté dans ma vie, cette musicalité que je ne cherche plus vraiment.
- Speaker #0
Alors c'est intéressant parce que je montre, il y a des poèmes comme ça, très simples, ce sont des vers libres, non rimés, mais il y a quand même des assonances tout le temps, vous jouez évidemment avec la sonorité des mots, mais à la fin, il y a ce qui s'appelle pandémonium, une partie où là, ça bascule dans le gros, gros délire. Alors, regardez la typographie de pandémonium, et puis après, wow, on devient, là, excusez-moi, mais ça, c'est écrit en état normal ?
- Speaker #2
Paranormal.
- Speaker #0
Paranormal. Et c'était pourquoi ? Le livre est construit d'une façon Voilà, on commence dans la simplicité et on va vers le plus de force, d'énergie ou de délire vers la fin. J'ai évidemment voulu, mais pourquoi ?
- Speaker #2
En fait, ce livre a une histoire. Quand je suis arrivé à Veul-les-Roses, en pleine promotion de mon roman Belle Merveille, le temps s'arrêtait parce que c'est un village en bord de mer, tranquille. Et puis, en même temps, Haïti se préparait vraiment à basculer dans cette horreur qui s'est augmentée de train. Et du coup, je voulais écrire des poèmes sans rendez-vous avec un éditeur. Genre, ce n'est pas un livre. Parce qu'avant, j'ai eu cette malchance, je pense que c'est cette grande chance en poésie, à mes débuts, d'être attendu. Il y avait des amis éditeurs que je considérais comme mes éditeurs platoniques. On ne faisait rien ensemble, mais qui me considèrent comme leur auteur, comme leur poète. Donc à chaque fois, on me disait, quand est-ce que tu me donneras un livre ?
- Speaker #0
C'est génial ça !
- Speaker #2
Des années plus tard, par exemple, pour Pange, je me suis dit, tiens, ce livre, je vais l'écrire, même pas ce Pange, je vais écrire un projet au long cours, pour renouer avec mon innocence perdue, c'est-à-dire le moment où j'écrivais quand je n'étais pas poète.
- Speaker #0
Quand j'étais ma pauvre. Sans attente. Personne ne l'attend.
- Speaker #2
Mais vraiment aucune. Et c'est devenu pas récemment. Une fois que j'ai envoyé le manuscrit à Marion.
- Speaker #0
Marion Mazurik, du Diable Beauvers, qui va être éditrice.
- Speaker #2
Et qui était tout de suite fascinée. On le fait tout de suite, tout ça. Donc, on m'envoie le PDF pour les corrections. Et là, je me relis et j'avais une frustration. Je me dis, tiens, c'est comme s'il y avait quelque chose. En fait, on est insatiable, inarrêtable. Comme s'il manquait quelque chose. Et à un moment donné, je me dis, tiens, l'oiseau n'a pas encore fait la roue.
- Speaker #0
On est chez la Pérouse, donc du coup, pandémonium, voilà, là je trouve des pandémoniums, grands déversoirs en même temps.
- Speaker #1
Il manquait un peu de slam.
- Speaker #0
Oui, oui, oui,
- Speaker #1
du rap,
- Speaker #0
du rap, du rap, en fait, plus que le rap, le dérapage.
- Speaker #1
Ah, très bon, très bon.
- Speaker #0
Et voilà, ça a dérapé.
- Speaker #1
Est-ce que si je cherche des thèmes ? Dans votre livre, vous savez, je suis un peu cartésien et j'ai besoin de me raccrocher à des thèmes. Alors, ça commence par ce que vous dites, le pays décapité. C'est l'île de l'apocalypse, un peu, au début. Au début de votre livre, on a l'impression que c'est presque comme si c'était une violence, que vous avez dû fuir. Je ne sais pas si c'est vrai, d'ailleurs. Par exemple, vous dites... À propos d'Haïti, est-ce un trou sans fond ou un pays ? C'est dur quand même. Est-ce que ça, ce n'est pas le premier thème du livre, c'est-à-dire échapper à l'île du chaos ?
- Speaker #0
Au fait, je ne m'y échappe pas. Je suis dans la mesure où, c'est un mot qui dit, je fixe des vertiges. Je fixe tout ça dans ce recueil. Et puis... Je ne peux pas de vue que le pan se déploie dans toutes ses nuances. C'est-à-dire, il y a le carreau, il y a l'horreur et la beauté qui est encore là, malgré tout. Ce petit miracle a été réservé. Et puis, il y a cet aspect de Paul Prince qu'il y a au centre, comme un personnage, mais en même temps qui... qui convoquent malgré tout ça les autres villes du monde. Il y a des poèmes sur Venise, des poèmes sur Paris. Du coup, la danse des villes est comme un nouveau syndicat, un nouveau syndicat pour dire qu'il y a des villes qui ne doivent pas périr.
- Speaker #1
Et vous dites, la quatrième partie du livre s'intitule « Ville et autres bêtes » . C'est-à-dire que les villes sont des animaux. Non, pour vous, j'ai l'impression.
- Speaker #0
Au fait, il y a cette écologie dans... Ce recueil, d'où par exemple ma lecture tout à l'heure sur quand on a rendez-vous avec un arbre, il y a beaucoup d'apologies par rapport à l'arbre, par rapport à la forêt, contre l'IA par exemple, contre Elon Musk, contre la vitesse vertigineuse. Au fait, il y a beaucoup de choses comme ça. Oui, c'est vrai.
- Speaker #1
C'est assez marrant. Elon Musk est un pan prêt à chier sur la Lune, faire la roue dans le cosmos. Je vous cite.
- Speaker #0
Ah bon ? J'ai écrit ça ?
- Speaker #1
Oui, j'avais écrit ça. Prêt à chier sur la Lune.
- Speaker #0
C'est gênant, quand même.
- Speaker #1
Non, ce n'est pas gênant. C'est magnifique. Vous avez ce goût, quand même, du sarcasme et de l'ironie, non ? Oui, ça,
- Speaker #0
c'est très haïssé. C'est comme si c'était le mot noir.
- Speaker #1
Oui ! Par exemple, vous en prenez, vous le dites, au monde digital, il y a les iPads, il y a les iPhones, il y a tout ça dans votre livre. Oui,
- Speaker #0
parce que nous sommes tous là-dedans. Moi, je ne m'en cache pas, j'écris beaucoup aussi sur mon téléphone. Je m'envoie des poèmes, c'est pas mal. On s'envoie des poèmes.
- Speaker #1
D'ailleurs, oui, c'est vrai. Comment on décide que tout d'un coup, tiens, est-ce qu'on attend l'inspiration d'une muse ou bien est-ce qu'il faut être discipliné quand on est poète ? comme quand on est romancier tous les jours à sa table de travail.
- Speaker #0
Moi, quand j'étais jeune, j'étais très discipliné. Quand je voulais devenir poète, écrivain, quand je voulais réussir ma vie, je me réveillais... je mettais carrément un costume comme aujourd'hui. Oui, bien sûr. Je mettais un costume pour écrire des poèmes, c'est-à-dire une façon de me déshabiller, d'où le costume. Et comme ça a duré longtemps, genre il y a... Mon avis, il y a cette discipline qui est un peu intégrée. Aujourd'hui, par exemple, je dors, je fais la grasse matinée, c'est un luxe. Avec mes brouillons. Et une fois que, dans ma superstition de poète, je sens qu'il y a un livre qui n'est peut-être pas loin, là, j'attrape la bête. Et là, par exemple, c'est des nuits blanches. Là, tu deviens insupportable s'il y a quelqu'un autour.
- Speaker #1
Oui, d'accord. Un autre thème que j'ai trouvé, c'est le regret de cette terre. On parle, à votre propos, c'est De Pestre qui parle de jazz, un jazz nostalgique un peu. Vous dites à un moment mon pays me quitte, c'est le poème que j'ai lu, je déménage pour habiter mon nom et aussi vous dites, c'est encore de vous hein, est-ce que vous à chaque fois vous me regardez genre c'est moi qui écris ça ? Mais attends, c'est pas toujours une bonne idée de bailler face à une bouteille de Coca-Cola dans la nuit. J'adore ça, mais qu'est-ce que ça veut dire, là encore, de mettre une bouteille de Coca-Cola dans un livre de poésie ? C'est... à part Charles Bukowski, personne ne l'avait fait, je pense. Ah, je m'en fous, Bukowski. Vous aimez beaucoup, ah oui, ça ne m'étonne pas. Ça ne m'étonne pas. D'ailleurs, il y a beaucoup de sexe aussi dans votre livre.
- Speaker #0
Ah bon ?
- Speaker #1
Enfin,
- Speaker #0
un petit peu. Mes enfants vont écouter, je dis ça. Et... au fait, en même temps, moi par exemple... Il y a des poètes du quotidien, moi j'aime beaucoup l'auteur de paroles, Privert. Privert, oui, Jacques Privert. Justement, la première fois que j'ai vu Curidan dans un poème, il fallait le faire. Donc du coup, quand on est poète, surtout quand on est en panne d'inspiration... Au fait, on peut se donner pour mission de sauver la vie à plein de mots comme ça, qui sont dans les poubelles du quotidien. Donc il faut les sortir pour donner un nouveau souffle.
- Speaker #1
C'est vrai.
- Speaker #0
Coca-Cola, par exemple, moi j'ai toujours aimé, je ne suis pas le seul, j'espère, j'ai toujours aimé, elle dit malgré notre... La dimension anti-américaine en Haïti, par rapport à tout ce qu'on subit, même si on aime l'Amérique, on aime les États-Unis aussi, c'est à une et demie de Miami et tout ça. Mais tu veux aimer la forme du Coca-Cola. Oui, oui,
- Speaker #1
la bouteille ou le logo ? La bouteille, la bouteille. Mais enfin, ce n'est pas toujours une bonne idée de bailler face à une bouteille de Coca-Cola dans la nuit. Je vous le dis parce que c'est de vous. Alors, on a parlé un peu de vos influences dans la littérature américaine. Charles Bukowski, c'est assez évident. Est-ce que vous aviez vu cette jeune poétesse qui avait lu un texte à la cérémonie d'investiture de Joe Biden, Amanda Gorman ? Vous voyez Amanda Gorman ? Oui, oui. C'était assez. Elle avait une manière presque de rapper sa poésie qui m'a fait penser à vous quand elle disait « In this chaos, we will discover clarity » dans ce texte qui s'appelle « The hill we climb » . Mais j'ai pensé à vous, vous faites des jeux de mots comme elle un peu. Non, vous voyez ?
- Speaker #0
Moi, je suis lourd. Je joue dangereusement avec les mots. Je joue, mais en même temps, c'est pas un jeu. Il y a un poème que j'ai écrit comme ça qui s'appelle « Jeu de mort » . On voit les jeux de mots, mais en même temps, c'est pour dire quelque chose. Et puis, c'est comme en même temps une façon d'alléger. Quelque chose qui aurait pu être très lourd, une façon de faire passer la pilule malgré l'impensable, l'impossible. Oui,
- Speaker #1
mais c'est ça que j'ai ressenti beaucoup. Par exemple, évidemment, comme là, je vais chercher, je ne vais pas trouver, mais j'ai l'impression que dans presque tous vos poèmes, il y a une arme à feu. Non, non, c'est faux. Non, c'est faux. Attendez, je vois souvent, il y a des pistolets.
- Speaker #0
Mais c'est au cueil, bien sûr, c'est la thématique du livre en même temps, par rapport au prince, bien sûr. Mais au moins, au début vraiment, il y a cette tension par rapport à une décharge du revolver sur la tempe. Oui,
- Speaker #1
oui.
- Speaker #0
Mais à la fin, voilà.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Le livre prend son envol. On sort quand même de ça. Et c'est vrai que... Mais en même temps... Là,
- Speaker #1
j'ai lu un extrait. « Mains sacrées, mains qu'ils ont coupées à la machette pour faire des sacs tressés de mains. »
- Speaker #0
Ah oui, l'histoire. Il ne faut pas se voyer la face devant l'histoire. Je pense que c'est même important. Et dans ce livre, je l'assume. Avant, je pense que je n'avais peut-être pas assez de courage de dire... Certaines choses qui se sont produites par exemple par rapport à l'esclavage, par rapport à... Oui, oui, bien sûr,
- Speaker #1
les mains coupées, et les pieds.
- Speaker #0
Et puis c'est le cas d'Haïti, le troisième siècle de... L'esclavage, et à ce moment, justement, âme sensible s'abstenir par rapport à la mémoire, par rapport à ce qui a lieu. Esclavage en Haïti, Haïti colonisé par la France pendant plus de trois siècles. On n'investit pas assez ce terrain-là. Des deux côtés, c'est comme il y a un tabou et ça crée beaucoup de tensions. Mais en même temps, en Haïti, par exemple, comme il y a beaucoup de ce côté d'autodérision, contrairement à ce qu'on peut croire, il n'y a pas de haine. On veut exister, on veut être. Non mais écoutez,
- Speaker #1
tout simplement parler de ce qui a existé.
- Speaker #0
Et dans ce rocaille justement, moi je me suis permis de parler à la fois de... de fête, de beauté, de sang, de crignes, de la fête,
- Speaker #1
de la beauté, de la fête, de la beauté, de la fête, de la fête, de la beauté, C'est votre expression, les poèmes.
- Speaker #0
Mon premier recueil. Mon premier poème à double tranchant. Mon premier tri, c'est pour la double tranchant, en effet.
- Speaker #1
C'est-à-dire qu'il y a...
- Speaker #0
La main qui...
- Speaker #1
Le plus et le moins, quoi, toujours.
- Speaker #0
Qui gifle peut-être et qui caresse. C'est pas mal.
- Speaker #1
Oui ?
- Speaker #0
Oui, j'ai tout fait ça.
- Speaker #1
Il faut. Est-ce que vous diriez que vous êtes un poète engagé ?
- Speaker #0
Non. J'étais un poète engagé, mais je suis devenu un poète enragé. Oui, depuis le séisme. Depuis 2010. Avant, quand j'étais engagé, j'étais engagé vis-à-vis d'un président que je n'aimais pas, d'une situation que je n'aimais pas. Je manifestais dans les rues, mais quand il y a eu le séisme, problème. On ne pouvait pas manifester contre le séisme. On ne pouvait pas manifester contre des maisons qui tombent. Du coup, mon engagement a pris l'eau, a fait l'ouvrage. Je suis devenu enragé.
- Speaker #1
Mais c'est très beau. J'ai un jeu dans cette émission, c'est devine tes citations. Donc je vais vous lire des phrases de vous.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Et vous devez vous souvenir dans quel livre vous avez écrit ceci.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Qu'est-ce qu'un poète a à dire à un milliardaire misérable prêt à décharger son revolver sur l'arc-en-ciel qui souffrirait selon son prisme d'un problème de couleur ?
- Speaker #0
Ça c'est... Ma lettre à Donald Duck.
- Speaker #1
Lettre à Donald Trump 2018,
- Speaker #0
oui.
- Speaker #1
Parce qu'à l'époque, Trump avait qualifié Haïti et d'autres pays de pays de merde.
- Speaker #0
Pays trop de merde.
- Speaker #1
Et vous lui avez répondu.
- Speaker #0
Oui, j'étais... Je vais accuser quelqu'un. Je vais le faire en direct. Attention, c'est une confidence. J'étais en Inde, en résidence, et puis il y a un ami écrivain, un poète, qui me disait « James, il s'appelle Nicolas Hidier. »
- Speaker #1
Ah, ben je connais. Nicolas Hedier. Il me dit,
- Speaker #0
James, n'oublie pas, tu as un rendu pour la résidence à faire. Et puis, il faut réagir. Il faut réagir. Par rapport à Trump. Du coup, j'ai écrit ma lettre.
- Speaker #1
La lettre à Trump.
- Speaker #0
C'est à Trump. Et puis, c'était aussi le rendu de ma résidence.
- Speaker #1
Je trouve que milliardaire misérable, ça lui va pas mal.
- Speaker #0
Oui, on peut être très misérable en étant milliardaire. Oui,
- Speaker #1
bien sûr. Autre phrase de vous. Où avez-vous écrit ceci ? Je compte des poèmes d'une main et des cadavres de l'autre. D'un pan ! C'est d'un pan, exactement. Il y a une autre... Ah oui, à propos de la technologie, on parlait des iPads, des iPhones. Il y a aussi ce vers que je trouve très juste. J'ai gardé tous les textos de mes amis morts. Voilà une observation très vraie. Parce qu'on a tous nos téléphones, et quand les gens meurent, ils restent là. Leurs numéros, leurs noms, leurs textos.
- Speaker #0
Des fois des voix, le voix, tout ça.
- Speaker #1
Des enregistrements, on les appelle, on tombe sur leur répondeur. Oui, oui. Vous avez fait entrer ça dans la poésie. Bravo. Encore. Elle avait des yeux qui brillaient non pas de mille soleils, mais d'une, deux, trois gouttes de pluie.
- Speaker #0
Ça c'est...
- Speaker #2
Mélania Trump.
- Speaker #1
C'est pas Mélania.
- Speaker #0
C'est dans Belle Merveille.
- Speaker #1
Exact, bonne mémoire.
- Speaker #0
Le roman Belle Merveille.
- Speaker #1
Votre premier roman en 2017, Belle Merveille.
- Speaker #0
Qui va être repris cette année en poche chez Zabover.
- Speaker #1
Ah, d'accord. Marion Mazurit toujours,
- Speaker #0
mais Zabover on est là pour ça.
- Speaker #1
Une autre phrase, mais là ça va être facile à trouver. La pyromanie est en vérité la dernière planche de salut de la chaleur humaine.
- Speaker #0
Hum, intéressant. C'est de qui ça ça ?
- Speaker #1
C'est de vous.
- Speaker #0
Ah oui ?
- Speaker #1
Mais c'est dans quel livre ?
- Speaker #0
C'est pas mal du tout, c'est pas mal du tout. C'est pas mal ? C'est pas mal du tout.
- Speaker #1
Eh bien c'est dans le pyroman adolescent. Vous voulez plus jouer. C'était en 2015. Diriez-vous que vous êtes comme dit Rimbaud, un voleur de feu ?
- Speaker #0
Il l'a déjà dit. Ouais, un voleur de Rimbaud.
- Speaker #1
Autre phrase. Où avez-vous écrit ceci ? Tout poème est une longue mise en situation d'émeute.
- Speaker #0
Je crois que c'est dans... Des points chauffés à blanc.
- Speaker #1
Il est fort. 2010. J'en ai une dernière. Mais là, c'est facile. Le vitrier est pourvoyeur de vérité brisée.
- Speaker #0
Le sang visible du vitrier.
- Speaker #1
Expliquez quand même cette métaphore du vitrier. Le pourvoyeur de vérité brisée, c'est quoi ? C'est un type qui transporte quelque chose de fragile, qui coupe ?
- Speaker #0
Merci de le dire comme ça, parce que tout de suite, moi, ça renvoie comme à une image du poète, un type qui transporte des vérités fragiles.
- Speaker #1
Des vérités fragiles et qui blessent.
- Speaker #0
Qui blessent, oui. Et quand j'ai écrit « Le sang visible du vétrier » , justement c'était... dans un contexte très particulier, en 2004, date qui marquait justement les 200 ans de la révolution haïtienne. 1804. Et comme la fête a été avortée, cassée, tout ça, il y avait une nouvelle forme de sécurité qui n'a rien à voir avec ce qu'on connaît aujourd'hui. Donc du coup, c'est là, par exemple, que... Je me suis mis à écrire « Le sang visible du vitrier » parce que je perdais des amis qui étaient tués par balles, tout ça. À l'époque, je ne voulais plus être poète. Donc du coup, j'écrivais sans artifice, sans métaphore. C'était un peu déchargé. Par exemple, ce poème « Je suis celui qui se lave les mains avant d'écrire » . Ne me demande pas comment je m'appelle, je n'ai pas de nom, je viens de là, de ce non-lieu qui cherche l'une pour s'exorciser de son point d'ombre. Un nom d'auteur me fait bien mal, parce que poète, ça m'est égal. Les tapis rouges ne saura rendre la justesse du sang qui me fait passer pour un vitrier qui vaut sa mort. Je suis saigné, donc je me lave. Voilà mon nom qui vient de là.
- Speaker #1
Merci James. On passe au conseil de lecture, parce que vous êtes un grand lecteur, et j'aimerais avoir vos lumières et vos goûts. Un livre qui vous donne envie de pleurer.
- Speaker #0
Un livre qui me donne envie de pleurer. Omega Oui, dans la vie de François.
- Speaker #1
Ah oui,
- Speaker #0
oui.
- Speaker #1
Qui était d'ailleurs écrit sous pseudonyme, qui était au départ la vie de François, c'est Émile Ajar.
- Speaker #0
Oui,
- Speaker #1
Un livre pour arrêter de pleurer.
- Speaker #0
Vert cassé d'Alain Mabankou.
- Speaker #1
Ah oui, c'est vrai qu'il est drôle.
- Speaker #0
Extrêmement drôle. Et puis, cette phrasée inarrêtable avec beaucoup de références et puis cette fluidité extraordinaire.
- Speaker #1
J'en profite pour dire que... j'en profite pour dire, si il nous regarde, Alain, un bon coup, de venir ici, chez l'Apéro, ça serait très plaisir de le recevoir. En plus, verre cassé, ça n'arrête pas de picoler. Ça n'arrête pas.
- Speaker #0
Ça n'arrête pas.
- Speaker #1
C'est le surnom d'un client d'un bar, verre cassé. On l'appelle verre cassé parce qu'il est là tous les soirs.
- Speaker #0
Et puis c'est une grande conversation aussi avec tous les auteurs, parce qu'il cite beaucoup les autres, et puis il y a la moustache de... notre chansonnier de Brassenspartout, le mal à moustache. Du coup, il y a vraiment beaucoup de références, de clins d'œil à d'autres voix.
- Speaker #1
Un livre pour crâner dans la rue, à Port-au-Prince ou à Berlin ?
- Speaker #0
Un livre pour crâner dans la rue, je dirais, L'espace d'un sillement, de Jacques-Stéphane Alexis.
- Speaker #1
Je ne connais pas ça.
- Speaker #0
Un monument littéraire qui se passe dans un bordel. Ah, ça m'intéresse.
- Speaker #1
Ici, c'est un ancien bordel. Oui, oui,
- Speaker #0
presque. Et publié chez Gallimard. Très grand auteur.
- Speaker #1
Mais alors, dans la rue, vous allez comme ça, vous pavaner comme un pan. Oui,
- Speaker #0
avec... D'ailleurs, en Haïti, ça se fait... Beaucoup de jeunes C'est comme pour rehausser sa tenue.
- Speaker #1
Mais c'est extraordinaire ça.
- Speaker #0
À avoir un livre sous le bras.
- Speaker #1
Oui, mais voilà, c'est ça. C'est pour ça que cet endroit est unique au monde, c'est magique. Parce qu'à Paris, malheureusement, ça fait longtemps que plus personne ne crâne avec un bouquin. C'est ça le drame. Un livre qui rend intelligent.
- Speaker #0
Et chez Homo, de Nietzsche, quand j'ai lu ce livre, j'ai senti des synapses de matin. C'est comme si, enfin, je commençais à être réveillé. Oui, En plus, à la fin, il parle des pieds.
- Speaker #1
Et là, je me suis dit, en plus, il aime les pieds comme ça. ça, il parle de pied. On revient au début de la carrière de James Noel. Et le thème central.
- Speaker #0
Ensuite, je passe aussi au livre de La Tranquillité de Pessoa.
- Speaker #1
C'est pareil,
- Speaker #0
il avait la même sensation. C'est extraordinaire.
- Speaker #1
En fait, c'est des livres où on a l'impression de rencontrer un frère. Un livre pour séduire.
- Speaker #0
Un livre pour séduire. Une chambre à soi. Ah,
- Speaker #1
ça c'est du faillotage, c'est du faillotage de féministe quoi !
- Speaker #0
Déjà, une féministe qui te voit avec ce livre, elle a hâte célébratoire, pour commencer, et puis il y a le mot chambre. qui te propose beaucoup de choses.
- Speaker #1
Oh dommage ! Il a réfléchi ! Non mais c'est pas con ! Tu te balades avec une chambre à soi, ça veut dire que t'es un mec déconstruit, woke, détendu. Et puis, en même temps,
- Speaker #0
tolérant.
- Speaker #1
C'est très important aujourd'hui. Oui, c'est très bien. C'est un très bon livre. C'est une conférence qu'elle a donnée dans une université et puis le texte est devenu un livre.
- Speaker #0
Et chaque fois que j'ouvre, Ce livre, je suis dans la chambre de Virginia Woolf.
- Speaker #1
Ah mais oui, c'est merveilleux. Un livre que je regrette d'avoir lu.
- Speaker #0
Légende de Boilem Sansal.
- Speaker #1
Oh mais il n'est pas encore sorti ! Quelle malhonnêteté, franchement ! Mais non, je suis sûr que ça va être très bien en plus. Non, non, j'ai hâte de le lire. Mais c'est très drôle comme réponse. Un livre que je fais semblant d'avoir fini.
- Speaker #0
L'homme sans qualité.
- Speaker #1
Ah,
- Speaker #0
d'une musique.
- Speaker #1
Mais Muzil ne l'a pas fini non plus d'ailleurs, tellement il trouvait ça ennuyeux. Le livre que j'aurais aimé écrire ?
- Speaker #0
Le livre que j'aurais aimé écrire, c'est de Jacques Roumain, Gouverneur de la Rosée. Gouverneur de la Rosée, immense roumanicien, et qui est une œuvre posthume de... Le poète, le penseur extraordinaire qui est Jacques Roumain, et ça se passe dans un village, l'histoire d'un couple, Manuel et Anaïs, Manuel qui rentre d'exil, de son exil à Cuba, et pour sauver ce village qui est ravagé par la sécheresse, et je vous raconte pas tout comme ça. Tout acheté de Jacob.
- Speaker #1
Oui, oui. Quel est le pire livre que vous ayez jamais lu de votre vie, James Noel ?
- Speaker #0
C'est le livre que je suis en train d'écrire.
- Speaker #1
Parce qu'il n'est pas fini. Il n'est pas fini. Il faut corriger. Oui, vraiment. Il faut corriger.
- Speaker #0
Mais c'est difficile.
- Speaker #1
Il y a encore du boulot. Et enfin, si les livres étaient interdits et brûlés par des pompiers ? dans le futur ou dans quelques semaines, quel livre seriez-vous prêt à prendre par cœur pour le transmettre justement à des disciples ?
- Speaker #0
J'étais un peu dans l'embrasse du choix par rapport à René Dupestre, auteur d'une œuvre poétique monumentale.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Et puis, un romancier qui a écrit sur le code de nouvelles extraordinaire qui est « Alléluia pour une femme jardin » . Alléluia pour une femme jardin. C'est très beau. Et puis aussi, après, il y avait aussi... et mes césaires par rapport au cahier de retour au pays natal. Et je commence à apprendre pas mal de passages par cœur au cas où.
- Speaker #1
D'accord, oui, exactement. Et De Pestre avait reçu le prix Renaudot en 88 pour un livre qui s'appelait Adriana dans tous mes rêves. Magnifique titre. Magnifique titre. David Frèche. publie un roman à la rentrée, vous savez ça. David Frech, ici présent, publie un roman à la prochaine rentrée en septembre 2026. Donc on aura l'occasion peut-être de se revoir pour en parler.
- Speaker #2
Avec un immense plaisir.
- Speaker #1
Parlez-moi un peu, donnez-nous comme ça un vague aperçu.
- Speaker #2
Un mot, beauté. C'est un livre sur la beauté, forme de résistance à une modernité qui va extrêmement vite. Le pitch en deux mots, Martin Jonas qui vient d'un univers extrêmement esthétisant, fils d'antiquaire, se retrouve ruiné à la mort de ses parents. Il trace son chemin pendant 20 ans dans l'immobilier, un immobilier lourd, de bourrin. Il est totalement détaché vis-à-vis de tout, consacré à sa réussite et à son efficacité. Et un beau jour, il est pris dans une manifestation d'agriculteurs et il se trouve en pleine empathie pour ces gens, alors que normalement il y en a. aucune empathie et en peu de temps il se souvient d'y passer ses étés enfants avec un verger et il part à sa recherche.
- Speaker #1
Le titre ?
- Speaker #2
Les souvenirs inachevés.
- Speaker #1
Les souvenirs inachevés et ça sortira aux éditions du Rocher. Merci à tous les deux d'être venus ici pour parler de poésie dans cet endroit où ils sont tous venus là. Je pense que Baudelaire était là, Verlaine était là, ils sont là avec nous. Ils sont avec nous, Victor Hugo. Merci vraiment infiniment Je vous ordonne de lire Pan aux éditions du Diable Vauvert C'est un voyage, c'est magique Je pense même qu'il a fait appel à du vaudou un petit peu pour nous ensorceler C'est ce que je pensais N'oubliez pas que si vous ne lisez pas, vous mourrez idiot comme une très grande majorité de terriens. Bonsoir