- Speaker #0
Bernard-Henri Lévy, bonsoir. Re-bonsoir. Bienvenue chez La Pérouse pour parler de ce monument. Mémoire provisoire chez Olivier Nora, éditeur. Mais d'abord une remarque vestimentaire, je vous remercie de copier mon style.
- Speaker #1
Mais absolument, j'y ai tenu. Absolument. Je suis un modeste émule de votre style vestimentaire.
- Speaker #0
Alors, commençons par la manière dont ce livre a été écrit. Il a été dicté à une assistante pendant 50 ans, c'est vrai ?
- Speaker #1
Non. J'ai tenu un journal pendant 50 ans. Lequel journal a été dicté par une assistante ? Et ce journal... et a toujours été destiné à être la matière première du livre.
- Speaker #0
D'accord. Donc vous avez sélectionné comme une sorte de best-of tous les morceaux les plus intenses de votre vie ?
- Speaker #1
Non plus, J'ai construit le livre de la manière que vous savez, c'est-à-dire autour de... de 48 figures ou moments de ma vie que j'ai jugé bons de raconter. Et il m'est arrivé, quand ma mémoire était défaillante, et même assez souvent, de me référer à mes notes de 1972, 13, 80, et ainsi de suite. Mais ce journal, en effet...
- Speaker #0
C'est le matériau de base.
- Speaker #1
J'en ai d'ailleurs parlé souvent, quelques fois, dans des livres précédents. Ce journal avait deux destins possibles. En cas de mort subite, brûlage immédiat.
- Speaker #0
Pourquoi ? Vous avez peur de ce que vous dites dans ce journal ? Il y a des choses désagréables sur vos amis ?
- Speaker #1
Non, non, non, je ne crois pas. Honnêtement, d'un seul coup, non, je ne crois pas. Ce n'est pas ça. Non, c'était un journal dicté, voire tenu au jour le jour. Ce n'est pas de la littérature. Et moi, j'ai le culte de la phrase juste, du rythme bien scandé. Je pense qu'il y a une vérité de la littérature qui n'est pas celle de la dictée à la va comme je te pousse. Donc, premier destin, c'était ça. deuxième dessin qui se réalise aujourd'hui, matière première d'un livre de mémoire.
- Speaker #0
Il y a quand même eu beaucoup de travail de réécriture, de mise en forme pour pondre mémoire provisoire telle que nous le lisons.
- Speaker #1
Non, non, pas réécriture. C'est un livre auquel je travaille depuis quelques années. C'est un livre... Ce n'est pas de la réécriture. C'est un livre écrit, composé, comme tous mes livres. C'est un gros oeuvre. C'est un livre auquel... J'ai travaillé comme le bœuf de labour que je suis dans ces cas-là. Mais le journal était une espèce de réserve d'impression, de dialogue saisi sur le vif. Et j'ai découvert d'ailleurs à cette occasion, ça c'est important pour les jeunes poètes ou les jeunes écrivains qui vous écoutent.
- Speaker #0
Pourquoi vous me montrez ? J'ai cru que vous alliez vous considérer comme un jeune. C'est affreux, mais non !
- Speaker #1
Vous l'êtes éternellement à l'avis de Dieu. Oui, bien sûr. Depuis le jour où je vous ai vu débarquer chez Grasset, que j'évoque d'ailleurs dans le livre, il y a bien longtemps, pour Vacances dans le coma. Oui, Vacances dans le coma. Voilà. Non, ce que les jeunes poètes doivent savoir, c'est qu'en effet, quel que soit l'éventuel talent littéraire que vous avez ou votre capacité de vous souvenir, rien ne remplace la note prise sur le vif. Il y a un tremblé de la vie, une saveur de l'instant. Si vous ne le consignez pas, c'est ça mon conseil aux jeunes poètes, si vous ne le consignez pas sur l'instant, ça ne se retrouve jamais. Donc j'ai passé les quelques années où j'ai écrit ce livre, les quatre ans, à bénir le ciel ou l'inspiration qui m'a fait depuis 50 ans tenir, c'est-à-dire en vérité dicter ce journal.
- Speaker #0
Dicter ce journal, ce qui est la même méthode qu'Albert Cohen ou qu'Andy Warhol, vous savez Andy Warhol. Chaque jour, dictée à une secrétaire...
- Speaker #1
J'ai été l'éditeur en France du journal de Warhol, dans la maison qui vous a accueilli avec tant de bienveillance il y a 30 ou 40 ans.
- Speaker #0
Jusqu'à ce que son président soit licencié.
- Speaker #1
Voilà, jusqu'à ce que... Oui, à l'époque, c'était sous le règne de Jean-Claude Pascal, son prédécesseur, auquel a succédé Olivier Nora, licencié, en effet, il y a quelques mois, dans les conditions que connaissent vos auditeurs.
- Speaker #0
Voilà. Non, si je vous parle de cette méthode, c'est important, c'est parce que votre style s'en ressent. Évidemment, il y a cette spontanéité, il y a ces observations sur le vif, cette précision aussi, et peut-être même un style plus direct que d'habitude. Parce que parfois, quand vous voulez démontrer une idée ou que vous vous engagez pour une cause, vous avez très envie de convaincre, donc peut-être que vous le répétez. Ça peut arriver d'être lyrique, d'être emporté. Là, c'est vraiment tenu, presque sec, et une autre manière d'écrire que d'habitude pour vous. Et ça vient peut-être de cette façon de faire.
- Speaker #1
C'est vous le critique, donc c'est vous qui savez. Oh non ! Ben si, ben si. Je ne suis qu'un lecteur,
- Speaker #0
humble, parmi tant d'autres.
- Speaker #1
Oui, oui, pas tout à fait. Ce qui a changé peut-être, c'est ce que vous disiez au début, à l'instant, c'est probablement que dans ce livre, je ne veux rien prouver. Lorsque j'écris « Solitude d'Israël » , lorsque j'écris « Ce virus qui rend fou » , mes livres précédents, je veux prouver, je veux convaincre, je veux aller chercher le lecteur et l'amener. Là, non. Là, c'est un livre de... C'est un livre de gratitude, c'est un livre de témoignages, c'est un livre qui raconte ce que j'ai vécu et les quelques événements auxquels j'ai pris part. Et là, il ne s'agit pas de plaider, il ne s'agit pas d'aller chercher des gens pour les convaincre, il s'agit de...
- Speaker #0
De regarder.
- Speaker #1
De rapporter. Oui, exactement.
- Speaker #0
Exactement, oui. Et je me demandais, bon, je pense que l'accueil... Nous sommes à la veille de la sortie, je pense que l'accueil va être extraordinaire. C'est vraiment un livre, pour moi c'est sans doute votre meilleur livre et c'est un livre important. Mais est-ce que, à votre âge, que je ne dirais pas, vous préférez vous souvenir que changer le monde ?
- Speaker #1
Non, je veux toujours faire les deux. C'est-à-dire que là, non, non, non, la part mélancolique en moi... a envie, pas de se souvenir d'ailleurs, de raconter ce monde d'hier, parce qu'il y a une grande partie de ce livre qui raconte un monde qui n'existe plus, un monde où il y avait une société littéraire digne de ce nom, un monde où il y avait une gauche et une extrême gauche dignes de ce nom, un monde où être insoumis avait un sens, et ainsi de suite. Donc la part nostalgique et mélancolique de moi est heureuse. de raconter tout cela, la part juvénile de moi qui demeure est bien décidée à continuer l'aventure et à faire en sorte que le dernier chapitre du livre qui s'appelle Adieu à Grasset et qui est un peu mélancolique ne soit pas le dernier chapitre de ma vie.
- Speaker #0
Vous dites dans la préface que ce sont des exomémoires. C'est vrai que... Ça va surprendre peut-être les gens qui nous regardent, mais ça n'est pas nombriliste du tout. Vous vous intéressez exclusivement aux autres dans ce livre. Alors évidemment, en parlant des gens qu'on a rencontrés, des gens qu'on a croisés, on se met un peu sur la photo à côté, évidemment. On est là pour dire j'ai connu Malraux, j'ai croisé Althusser, j'ai été reçu par Aragon, etc. Mais enfin, c'est quand même un ouvrage non narcissique.
- Speaker #1
Oui, d'abord, je pense que le petit tas de secrets, comme disait Malraux, ce n'est pas très intéressant.
- Speaker #0
Oui, il n'y a rien sur votre famille, sur votre femme, sur vos enfants ?
- Speaker #1
Si, il y a un peu sur ma femme, de ci, de là. Mais enfin, le petit tas de secrets ne m'intéresse pas. Mon enfance ne m'intéresse pas. Je n'ai pas de souvenirs d'enfance, par exemple. C'est une particularité que je partage peut-être avec d'autres. Oui, avec moi. avec vous, nous avons cela en commun. Et oui, je n'ai pas de souvenirs d'enfance. Et si je n'ai pas de souvenirs d'enfance, c'est parce que vraiment, je crois que ça ne vaut pas la peine.
- Speaker #0
Ah si, je crois que c'est très important et très inquiétant de ne pas avoir de souvenirs d'enfance.
- Speaker #1
Je crois que c'est au contraire plutôt rassurant et c'est peut-être une des choses qui caractérisent un écrivain. Et par ailleurs, je forme l'hypothèse depuis longtemps que ce qu'on appelle une vie ou même un moi, On appelle un sujet une subjectivité, c'est vraiment la rencontre de visages autres. C'est les autres qui vous font que vous les ayez aimés, que vous les ayez admirés, que vous les ayez détestés. Dis-moi qui tu as... Croiser qui tu as aimé, qui tu as admiré, qui t'a inspiré au contraire un grand rejet et je te dirais qui tu es. Une subjectivité, c'est une cohue. Une subjectivité, c'est une volière. Une subjectivité, c'est peupler. Peupler de Romain Garry, de Norman Mailer, d'Aragon, de tous ceux que vous avez cités. Et beaucoup d'autres. De beaucoup d'autres, de chefs de guerre. On va en parler, on va en parler. Voilà, on va en parler. Mais l'hypothèse, qui est une hypothèse philosophique, mais que je ressens très profondément dans mes fibres, dans ma chair, c'est vraiment ça. C'est que ce que j'ai de plus, mettons, intéressant, ce qui mérite en tout cas, c'est vraiment ça. C'est cette rencontre, cette façon. qu'ont eu d'autres de faire de moi celui que je suis.
- Speaker #0
Oui. Et alors, quand vous dites que vous n'avez pas de souvenirs d'enfance, est-ce que ça vient du fait que vous êtes né dans un autre pays qui n'existe plus, qui est l'Algérie française ? Est-ce que même, ce n'est pas le fait de venir de là qui explique vos engagements après ? De se dire, contre la violence, contre les guerres inutiles, contre les massacres ? Puisque tout ça, peut-être dans cette enfance oubliée, vous entendiez en bruit de fond.
- Speaker #1
Je n'ai pas passé mon enfance en Algérie, par ailleurs, j'y suis né, mais j'y ai passé quelques jours, je crois. Donc non, non, il n'y a pas ça. Je ne sais pas. Vraiment. Je vous assure, ce n'est pas une manière de dire...
- Speaker #0
J'essaie de vous psychanalyser un peu, comme ça, au débeauté.
- Speaker #1
D'autres s'y sont essayés.
- Speaker #0
Ils ont tous échoué ?
- Speaker #1
Oui, je n'ai jamais marché. Donc, non, ce n'est pas ça. C'est que je pense que... Non, je crois que... Je crois que les... Je ne pense pas que tout ça se soit joué dans l'enfance. Non, non, ni pour ceci, ni pour cela. Après, on peut faire de la psychologie, mais ce n'est pas là que... Alors,
- Speaker #0
si ce n'est pas là, j'ai une autre hypothèse.
- Speaker #1
Voilà, alors celle-là est peut-être meilleure.
- Speaker #0
C'est votre père.
- Speaker #1
Votre admiration pour ce grand résistant. Ça, c'est une brique, peut-être.
- Speaker #0
Votre père, qui a été un héros, avec lequel vous aviez... Enfin vous vouliez pas le tuer, mais vous vouliez lui ressembler, peut-être.
- Speaker #1
Ah ça, je voulais certainement pas le tuer. Je l'admirais infiniment. Il a été un héros deux fois. Une fois pendant la guerre d'Espagne, où il s'est engagé à 17 ans et demi dans les brigades internationales, qui sont pour moi... Avec la France libre, les deux grandes aristocraties du XXe siècle, les brigades internationales en Espagne et la France libre. Et puis s'est engagé dans la France libre, dans l'armée d'Afrique, bataille de Tunisie, bataille d'Italie, décorée à Monte Cassino, qui est la bataille qui a été une des batailles les plus terribles de la libération de l'Europe. Il faisait partie des premières unités qui sont arrivées en haut du haut de la montagne. le monastère de Monte Cassino, etc. Il y avait une unité de goumiers marocains, il y avait une unité de polonais, et il y avait une unité à laquelle mon père appartenait, de ce qu'on appelait à l'époque, même dans la France libre, les juifs indigènes. C'était des juifs d'Algérie. Il faisait partie de cette unité-là, avec de surcroît une tâche particulièrement ingrate et, je trouve, héroïque. Il était volontaire pour aller chercher les blessés. Ses camarades tombaient et restaient entre les lignes. Et il allait les chercher sous le feu. Il a été décoré à ce titre par un général qui est une légende de la France libre qui s'appelle le général Diego Brosset, sous les ordres du général Juin. Donc voilà, ce bon père...
- Speaker #0
Dans ma psychanalyse de comptoir, on peut peut-être chercher là... Non, parce que je dis ça, parce que vous le dites aussi. On vous a souvent reproché, pourquoi est-ce qu'il va, à chaque fois qu'il y a une guerre, il y a Bernard-Henri Lévy qui arrive avec sa chemise et qui veut se battre avec ma chemise. Et en fait, il veut se faire de la publicité sur le malheur du monde. J'en sais rien, mais je pense que c'est plutôt pour ressembler à votre père qui, lui, s'est engagé jeune dans la guerre d'Espagne. La guerre d'Espagne, c'est exactement ça. C'est des intellectuels ou des gens qui décident d'aller dans un conflit qui n'est pas le leur, parce qu'ils estiment qu'il est le leur aussi.
- Speaker #1
Cette explication me semble plus plausible que la publicité sur le compte de la souffrance des autres. Je crois, oui, je fais partie de ces gens. On a été très nombreux dans ma jeunesse. On n'est plus tellement. qui pensent que... J'ai cette fameuse phrase du Front National de Le Pen, autrefois, qui disait « Vous m'empêcherez jamais d'être plus proche de mon frère que de mon cousin, de mon cousin que de mon voisin, de mon voisin que de mon lointain » . Cette phrase la trouve atroce. Je trouve que c'est la matrice de toutes les vilainies et de tous les chauvinismes les plus abjects. Moi, je me sens aussi proche de mon lointain que de mon prochain. Et il m'arrive de me sentir peut-être plus proche de mon lointain, s'il partage les mêmes valeurs que moi, que d'un proche. qui, lui, serait à mes antipodes. Donc je suis ce qu'on appelait jadis, en ces temps du monde d'hier, un internationaliste. Et c'est vrai que lorsque l'humanité saigne à Sarajevo, lorsqu'elle saigne au Soudan, à Khartoum...
- Speaker #0
Aujourd'hui en Ukraine.
- Speaker #1
En Ukraine depuis quelques années. Dans l'équipe Boots israélien, le 7 octobre, c'est vrai que j'ai... Un réflexe, on peut juger comme on veut, mais c'est comme ça. J'ai trop tard pour changer mon attitude. J'ai un réflexe qui fait que j'ai envie, un, de témoigner, et pour témoigner, d'aller y voir. D'aller sur place. Et c'est ce que je me suis arrangé pour faire toute ma vie.
- Speaker #0
C'est d'ailleurs une des grandes qualités de ce livre, Mémoire provisoire, c'est l'honnêteté. C'est-à-dire que, par exemple, ça commence... par votre rencontre avec Malraux où vous voulez partir au Bangladesh. Vous êtes un fils à papa, excusez-moi, vous êtes un fils à papa qui veut réussir, qui veut écrire, qui ne sait pas très bien d'ailleurs ce qu'il veut parce que vous êtes un peu acteur, vous êtes un peu écrivain, journaliste, vous créez un journal qui fait un flop, l'imprévu qui a eu 10 numéros, qui a fait perdre beaucoup d'argent. 11. Ah pardon, si vous estimez, qui a fait perdre beaucoup d'argent. On a sa fierté. Bon voilà.
- Speaker #1
Même loser, on a sa fierté.
- Speaker #0
Et donc, là, vous allez voir Malraux pour lui dire « je veux aller au Bangladesh » . Mais il se dit « mais qui est cet hurluberlu, non ? »
- Speaker #1
Oui, il a lancé un appel. Un appel solennel, public, bouleversant, un peu pathétique, mais très bouleversant, que viennent me voir tous ceux qui sont prêts, comme moi, en 1936 ou 1937, à s'engager. Et j'ai fait partie de ces candidats à l'enrôlement. Donc je lui écris une lettre de jeune normalien compassé. J'ai encore la lettre. Elle a été retrouvée par Michael Le Saint-Cheron dans les archives André Malraux avec les annotations de Malraux à la lettre. Malraux commence par dire « Vous voyez, répondez-lui » . Puis après, il y a une deuxième annotation où il dit « Ce jeune Lévi, il faudrait quand même voir » . Et donc je vais le voir. Et c'est une des rencontres bouleversantes de ma vie, c'est-à-dire que cet écrivain immense, dont j'avais déjà à peu près tout lu, qui était auréolé d'un tel prestige, qui avait fait la chose qui me semble la plus noble au monde, qui est de vivre ses idées, de prendre des risques, y compris le risque suprême, pour défendre les valeurs auxquelles il croit. Il est face à moi, à la fois très vieux et d'une juvénilité inentamée, à la fois complètement à côté de la plaque, tout ça est raconté dans le détail beaucoup mieux que je ne pouvais le faire, et puis il avait...
- Speaker #0
Il vous demande est-ce que vous avez fait votre service militaire et vous dites non, il est très déçu.
- Speaker #1
Je crois qu'il est déçu, mais en vérité il a juste un moment comme ça, une espèce de...
- Speaker #0
Il vous demande est-ce que vous avez déjà vu un homme éventré.
- Speaker #1
Oui, oui, il a... Est-ce que j'ai vu un homme éventré, est-ce que je sais tenir une arme, tout ça, évidemment je n'ai pas vu d'homme éventré, je ne sais pas tenir une arme. Or, je lui dis que je suis un peu lié avec un homme qui s'appelle Philippe Tesson, très grand journaliste, directeur à l'époque d'un journal très important qui avait été celui d'Albert Camus, qui était celui du journal qui s'appelle Combat. Et là, il m'écoute et puis je suis dans un état un peu second. Enfin, je ne sais pas très bien ce qui se passe dans sa tête. Le visage, la tête sont pris dans une espèce de tumulte. Et il me dit, très bien, combat ça ira, c'est pas grave, que vous ne sachiez pas tenir une arme, que vous n'ayez pas vu un homme éventré, que vous... Tout ça n'a pas d'importance, allez-y et puis vous y allez. Comme ça vous témoignerez. Vous témoignerez.
- Speaker #0
Donc vous décidez de partir au Bangladesh. Est-ce que vous aviez déjà la chemise blanche ?
- Speaker #1
Sûrement, oui.
- Speaker #0
Déjà ?
- Speaker #1
Sûrement, oui.
- Speaker #0
Et puis, c'était quand exactement ? En quelle année c'était ?
- Speaker #1
C'était en octobre 1971.
- Speaker #0
Voilà, c'est là le premier engagement à l'étranger de votre vie. Mais alors, le début du livre raconte, c'est pour ça que je l'adore aussi, raconte beaucoup d'autres choses. Il y a aussi les nuits parisiennes, les fêtes. Alors j'ai appris que vous faisiez des concours de Calvados. Vous étiez capable de boire un mètre de shot de Calvados. Vous teniez l'alcool de manière assez folle, c'est-à-dire que ça n'existe pas. Vous n'étiez pas bourré ?
- Speaker #1
Non.
- Speaker #0
Genre après 15, 20...
- Speaker #1
Honnêtement, j'ai réussi quelques performances dans ma vie plus glorieuses que celle-là. Mais celle-ci en était une. C'est vrai que j'avais, et j'ai peut-être encore, on pourrait essayer un soir si vous voulez.
- Speaker #0
J'ai très peur.
- Speaker #1
Je ne sais pas si je l'ai encore, mais j'avais cette particularité physiologique d'être capable de boire. beaucoup. Disons sans que l'ivresse se voie. Et en effet, je rapporte cet épisode, une campagne électorale manquée dans le bocage normand, à Coutances, où je m'aperçois assez... où je suis parachuté par François Mitterrand, alors premier secrétaire du Parti socialiste, bien avant le Mitterrand marmoréen et compassé de président. Et je comprends très vite qu'être normalien, agrégé de philosophie, avoir des théories intelligentes sur le marxisme, l'antimarxisme, l'autogestion, tout le monde s'en fiche. Qu'il y a une chose, une seule, qui impressionne vraiment les électeurs, c'est de tenir le calva. Et donc j'ai avec mon directeur de campagne un petit rituel, le vendredi soir et le samedi soir. On a dans la maison que j'ai loué une grande table, plus grande que celle-ci, une table de ferme. Et il y avait à l'époque un film qui venait de sortir avec Lino Ventura, qui est une de mes idoles, un film mauvais. Ah bah,
- Speaker #0
les Tontons-Flingueurs ?
- Speaker #1
Non, non, pas les Tontons-Flingueurs. Boulevard du Rhum. Ah oui. Boulevard du Rhum, et alors on faisait Boulevard du Calval, on mettait des petits verres comme ça d'un bout à l'autre, puis il y avait un habitant de la région qui se mettait à un bout, moi qui me mettais à l'autre, et le jeu c'était...
- Speaker #0
D'arriver le premier au milieu, en ayant bu tous les verres. Non mais attendez...
- Speaker #1
Sans tomber.
- Speaker #0
On ne va pas le faire parce qu'on va mourir tous les deux. Donc, on ne va pas le faire. Vous dormiez au Twickenham ? Vous dormiez sur la banquette du Twickenham ? C'était écrit dans votre livre. Je n'ai rien inventé.
- Speaker #1
Il m'arrivait de dormir sur le Twickenham.
- Speaker #0
Parce que vous ne pouviez pas rentrer chez vous. Vous n'aviez plus... Ah oui, je sais. Vous aviez vendu un appartement sans le dire à personne pour empocher l'argent et le flamber.
- Speaker #1
Mon père m'avait offert, quand j'avais été reçu à l'agrégation, un petit appartement, un petit pigeonnier charmant, très Mimi Pinson, perché au sixième étage, à l'angle de la rue Monche et de la rue du cardinal Lemoyne, Paris, cinquième ou sixième. Et puis je crée un journal, celui que vous avez vu tout à l'heure,
- Speaker #0
qui était un succès d'estime.
- Speaker #1
C'est comme vous dites, même pas d'estime d'ailleurs, non. Je me rappelle le titre d'un journal, peut-être Le Monde. Le journal s'appelait L'Imprévu. Et le titre, c'était le plus imprévu, c'est que ce soit si nul. Je crois que c'était un peu ça la doxa, l'opinion dominante du moment. Bref, mon père perd patience. Il décide de couper tous les comptes. Il trouve que la plaisanterie a assez duré. Je me trouve sans un centime, avec en plus une note de... Chez nos amis de chez Drouan, chez la Pérouse, une maison...
- Speaker #0
Parce que pour l'imprévu, vous faisiez toutes les réunions chez Drouan, avec déjeuner, dîner, cocktail et tout. Non mais c'est un autre BHL qu'on découvre dans ce livre, attention.
- Speaker #1
C'est un autre monde, mais c'est un autre monde. C'est un monde où il n'y avait pas encore trop de cartes de crédit, où les gens vous faisaient crédit sur votre bonne mine, etc. Et donc, je vends, comme je suis absolument sans ressources, je vends à vil prix à l'agence immobilière qui était au rez-de-chaussée de mon immeuble, ce département qui était la seule chose que je possédais, et je n'osais vraiment pas le dire à mon père. Et donc je passe quelques années, je ne lui ai quasiment jamais dit, j'ai dû lui dire peut-être à la fin de sa vie, pendant des années.
- Speaker #0
Donc vous dormiez chez vos petites amies ?
- Speaker #1
Je dormais chez la femme que j'aimais, je dormais chez des copains. Et puis il m'arrivait certains jours de ne pas avoir où dormir. Et là, j'avais la bienveillance et l'amitié de ce bar fermé aujourd'hui, qui s'appelait le Twiqadam. Le Twiqadam,
- Speaker #0
qui était rue des Saints-Pères à l'angle de la rue de Grenelle.
- Speaker #1
Voilà, absolument. Et qui était un endroit fantastique. Qui était le bar, qui était l'annexe des éditions Grasset. qui était l'endroit où Françoise Verny, grande éditrice de l'époque, avait sa table, où j'avais la mienne, où Gene Seberg passait le soir, où Louis Aragon, où je rencontre Louis Aragon.
- Speaker #0
Il y a une scène fantastique avec Louis Aragon, où il arrive et il vous reconnaît parce que vous lui avez parlé au drugstore un soir, comme ça, il voit un beau jeune homme, et peut-être qu'il avait des intentions autres qu'amicales. Et puis vous parlez, parlez, parlez toute la nuit et le propriétaire du Twickenham il dit bon ben je ferme donc je vous laisse les clés et puis vous pouvez continuer à discuter et vous parlez toute la nuit.
- Speaker #1
Non pas tout à fait toute la nuit mais le propriétaire du Twickenham qui s'appelait Jacques Ferrier qui était un merveilleux personnage, une sorte de Sganarelle moderne, il avait l'habitude de me voir tard. Il fermait à deux heures donc il m'arrivait, je faisais prendre mon dernier verre à minuit et demi, une heure, il me voyait avec des gens de... gens de toutes sortes. Il fermait de... Et là... Comme il était lettré, et comme le Tuécanable était un haut lieu tout de même, presque de l'esprit, il comprend qu'il se passe... qu'Aragon ne sait pas... il sait qu'Aragon ne sait pas rien, il sent que ce moment est important, il devine que ça l'est peut-être pour moi, et il vient très discrètement, avec son torchon qui avait déjà essuyé les tables voisines, il vient me dire, écoutez, ne vous inquiétez pas, on peut fermer plus tard ce soir. Et la conversation dure, oui, je vous dis... peut-être jusqu'à 3h du matin, avec un Aragon que je raconte comme une sorte de roi secret et découronné, pathétique lui aussi, magnifique. L'enjeu de l'affaire, c'était un rôle que m'avait proposé Michel Favard.
- Speaker #0
Dans l'adaptation d'Aurélien de Louis Aragon.
- Speaker #1
Metteur en scène de très grand talent, assistant de Bresson. Et il mettait en scène pour TF1 la grande adaptation de l'époque qui était Aurélien. Donc voilà, j'avais rencontré une première fois Aragon, où je lui avais dit qu'on m'avait proposé ça. Il m'avait ignoré superbement, peut-être en comprenant qu'on n'avait peut-être pas grand-chose à faire ensemble. Et puis après on le... Ah,
- Speaker #0
vous voulez dire sexuellement ?
- Speaker #1
C'est l'époque où Aragon était... Vous savez, c'était la fin de sa vie, c'était un drôle de personnage, il était toujours le grand Aragon lettré...
- Speaker #0
Immense poète.
- Speaker #1
Immense poète, immense romancier, virtuose, absolu de l'écriture, plein de ses souvenirs avec André Breton, etc. Et puis en même temps, c'était un homme libre. Et il ne cédait plus sur son désir. Son désir était le désir des garçons, oui, je crois, en grande partie, dans ces années-là.
- Speaker #0
Ce qui est très marrant, et là où on vous regarde complètement autrement quand on lit ce livre, c'est qu'évidemment, il y a toute cette jeunesse, cette jeunesse où, encore une fois, vous ne vous mettez pas en valeur, parce que, bon, vous êtes un jeune, entre guillemets, arriviste. Vous voulez rencontrer tous ces gens, Malraux, Aragon, tous les autres. Cette idée de la visite au grand écrivain, Je ne sais pas si ça existe encore. Je ne sais pas si aujourd'hui il y a des jeunes de 20 ans, un peu friqués, qui voudraient rencontrer Bernard-Henri Lévy, ou je ne sais pas... Frédéric Béguedé. Frédéric Béguedé ou Michel Houellebecq. Je ne sais pas. Je ne sais pas si ça existe encore. Et ça, vous décrivez ces années 70 à Saint-Germain-des-Prés, puis un Paris qui a complètement changé, et où il y avait ce désir de littérature, quoi. Et d'engagement aussi.
- Speaker #1
Harry V, je ne sais pas, parce que ce n'était pas ça. Mais il y avait, en effet, pour moi en tout cas en ce temps-là, rien n'était plus désirable en ce monde que de parler avec Aragon, de parler avec André Malraux ou de parler avec Romain Garry. Je trouvais que c'était plus intéressant que n'importe quoi. C'était plus intéressant qu'un homme de pouvoir. C'était plus intéressant qu'une rencontre d'un soir. C'était plus intéressant que les... Je ne sais pas. Voilà.
- Speaker #0
Alors pas arriviste, mais ambitieux,
- Speaker #1
peut-être ? Non, parce qu'en ce temps-là, dans ces années, je n'avais pas tellement l'idée d'être écrivain. J'étais éditeur, et puis je me disais, pourquoi pas un jour écrire des livres ? Mais je n'étais pas frénétique du tout là-dessus. J'ai écrit mes premiers livres, d'ailleurs, presque par hasard. Donc non, ce n'était pas ça. J'étais vraiment un garçon. qui vivait parmi les livres autant que parmi les humains. Je pensais vraiment que le mot d'Oscar Wilde, tout ça, que Julien Sorel était mon ami et Lucien de Rubinpré mon cousin, je pensais vraiment ça. Et que Louis Aragon ou André Malraux étaient les seuls personnages dignes de foi et dignes d'intérêt, ce genre de grands écrivains, dignes d'intérêt en ce temps-là. Donc c'était une immense affaire. Romain Garry, il y a un long chapitre du livre aussi qui lui est consacré.
- Speaker #0
Ça est un tout petit peu plus tard, dans les années 79-80, mais même là où j'avais déjà écrit des livres et où les livres avaient eu du succès, « Les nouveaux philosophes » , « La barbe au visage humain » , je ne sais pas comment vous dire, mais j'aurais tout donné pour prolonger une conversation avec Romain Garry. Quand Romain Garry me charge d'aller voir Jacques Chancel pour organiser un débat entre lui, Romain Garry, et les structuralistes de l'époque, mes maîtres, Michel Foucault, Louis Alcucer, etc. J'ai beau être l'auteur d'un best-seller, je suis prêt à faire l'estafette. Et je le fais. Je vais voir Jacques Chancel. Je vais lui dire « Écoutez, l'idée va vous sembler absurde, mais il y a peut-être un grand échi qui est à faire, avec d'un côté Romain Garry qui avait écrit un livre qui s'appelait « Pause Gannarelle » et qui croyait régler son compte à la nouvelle critique à l'avant-garde. Et évidemment, il n'était pas question pour Jacques Derrida ou Michel Foucault de débattre avec Romain Garry, qui passait à l'époque. pour un ringard absolu c'est dommage d'ailleurs qu'il ne l'ait pas accepté parce que ça aurait été un moment de télévision inouï et je vous assure dans cet appartement de la rue du Bac en Gary plein de superbes et en même temps se rendant bien compte plein de chagrins aussi et sachant que c'était perdu d'avance quand il me dit Jacques Chancel peut même payer les intervenants pour qu'ils viennent et bien je ne ris pas Vous voyez, là, vous riez moi aussi, d'ailleurs, je ris. Mais à l'époque, je ne ris pas. Je prends ça très, très au sérieux. Et je fais une ou deux petites ambassades auprès d'un ou deux de ces hommes qui étaient alors là sur autre chose. C'était mes maîtres. Ils m'avaient appris à penser. Ils m'avaient structuré le gaufrier intellectuel. Évidemment, ils m'ont rionné. Mais pour moi, voilà, une demande de Romain Garry, c'était une requête de Romain Garry. j'aurais tout fait pour... tenter de l'honorer.
- Speaker #1
Le livre, c'est vraiment toute une aventure. Bon, ça fait 900 pages, on ne va pas tout raconter. Moi, c'est vrai que je me concentre sur le début parce que c'est le moment que je préfère, où je suis émerveillé par tous ces gens et cette époque. Je rêverais d'avoir vécu à cette époque. Mais quand même, ce mouvement des nouveaux philosophes, quand c'est né, c'est incroyable. Parce que ça devient tout d'un coup le truc d'avoir juste trouvé cette étiquette des nouveaux philosophes. C'est qui ? C'est vous qui avez eu l'idée de ce Euh...
- Speaker #0
Ce que je raconte, c'est que c'est encore beaucoup plus drôle. J'ai un ami...
- Speaker #1
Il y avait eu le nouveau roman. Oui,
- Speaker #0
voilà. Philippe Tesson, donc, qui avait un journal qui s'appelait « Nouvelle littéraire » . Et j'avais un autre ami, Paul Gilbert, l'un de mes plus chers amis, qui en était avec moi en chef. Et il faisait des dossiers. Et il me dit « Ajo, il faudrait faire un dossier sur ta bande de copains. » « Tous tes amis, André Glucksmann, Christian Jambet, etc. » Je lui dis... « Oui, si tu veux. » C'était juste avant la barbe à visage humain. Et il me dit « Il faudrait faire un truc, les anciens et les modernes. » Donc, tes jeunes, que tu as amenés chez Grasset en commando, tu devrais les faire dialoguer one to one, star by star, comme on dirait aujourd'hui chez la Pérouse, avec les anciens, avec Jean-Trucin de Santy, Jean-François Lutard, etc. J'organise ça, je fais le chef d'orchestre, je fais tout comme il faut. Arrive le dossier et... Paul Gilbert imagine des titres pétards, des titres ronflants, des titres... J'ose à peine les évoquer.
- Speaker #1
Que devient la philosophie ?
- Speaker #0
Non, la relève, la fronde, les anciens et les modernes, la grande querelle de notre temps, la nouvelle... Peu importe. Et puis je suis à la brasserie Balzard le soir du bouclage, je me rappelle que tout ça a été avant les portables, et puis les titres, et puis je me dis « mais dans quoi est-ce que je me suis embarqué ? » « Cette histoire d'ancien et de moderne, ça veut dire quoi ? » Et puis tout ça, et je descends dans la cabine téléphonique et j'appelle Paul Gilbert, je lui dis « écoute, cette entreprise me dépasse, oublie tes titres ronflants, je t'en supplie, j'ai un service à te demander, lequel ? » Trouvons le titre le plus banal, le plus... plat, celui dont on est sûr qu'il ne fera pas d'histoire, qu'il n'aura pas de postérité, qu'il passera comme une raposte, appelle ça. Il me dit quoi ? Je lui dis les nouveaux philosophes. C'est tellement con comme titre, lui dis-je. C'est tellement con, c'est tellement plat que ça ne sera pas relevé. Il y avait le nouveau roman, la nouvelle cuisine. La nouvelle cuisine. Je dis, il y a eu... Non, la nouvelle cuisine, c'est après. Mais en plus, il y a eu le nouveau roman, ça aura l'air redit. Donc, les choses... Il n'y a jamais de deuxième frappe, c'est comme en stratégie. Je suis sûr, quand je remonte terminer mon dîner à 1h15 du matin, je suis sûr de pouvoir dormir tranquille que ce titre n'aura aucun écho.
- Speaker #1
Personne n'en parlera jamais.
- Speaker #0
Et le résultat, évidemment, c'est un écho maximal, mondial. C'est les unes de Time Magazine, de Newsweek.
- Speaker #1
Et surtout d'énormes ventes. La barbarie à visage humain, c'est vendu à combien ?
- Speaker #0
La barbarie à visage humain qui sort quelques mois plus tard. Tout compris, toutes les éditions comprises, un million d'exemplaires.
- Speaker #1
Oh là là ! Ça fait rêver, ça, pour un essai philosophique !
- Speaker #0
Mais il y avait un truc incroyable, à l'époque, qui était les clubs du livre.
- Speaker #1
Oui, bien sûr, François Zyr, tout ça.
- Speaker #0
Voilà. Et il y avait à François Zyr, qui était un club de livres par correspondance, il y avait le Graal de François Zyr, qui s'appelait La Grande Sélection. Et La Grande Sélection... Je crois qu'ils en prenaient 350 000 d'un coup. Ils prenaient le livre chez Grasset, ils remettaient une couverture, ils le faisaient en dur, marquaient François Zir et ils envoyaient ça à leurs abonnés. Donc tout ça faisait des chiffres extraordinaires. Donc les nouveaux philosophes, ce titre qui était supposé ne pas faire d'histoire, ne pas troubler l'ordre des choses, je hais le mouvement qui déplace les lignes, et bien finalement oui, ça fait les maîtres penseurs de Luxembourg, la barbe à réviser Jumat, l'ange. de
- Speaker #1
Christian Jambet et alors dans les nouveaux philosophes il n'y avait pas Bruckner et Finkielkraut ils n'en faisaient pas partie dans ma tête ils se mélangent un peu parce que vous êtes jeune c'est ça je mélange tout on croit que c'est les vieux qui mélangent tout mais c'est les jeunes
- Speaker #0
Pascal Bruckner et Finkielkraut apparaissent un peu plus tard avec leur livre sur le nouveau désordre amoureux qui paraît en même temps que les fragments d'un discours cours amoureux de Roland Barthes, et ça doit apparaître un an ou deux plus tard, mais ils n'ont rien à voir avec ce... Non, ce mouvement des nouveaux philosophes, c'est un...
- Speaker #1
C'était en fait, vous disiez que vous n'étiez... Enfin, vous parliez des horreurs du communisme, quoi, en gros.
- Speaker #0
Oui, mais ce que j'explique dans ce livre, c'est qu'on n'en parlait pas tout à fait comme on en avait parlé jusque-là. Pour résumer les choses, avant nous, ceux qui parlaient des horreurs du communisme disaient, en gros, le communisme, c'est horrible. Parce que ça fait la révolution, parce que ça crée le désordre, parce que ça crée le chaos. C'était ça la thèse des conservateurs.
- Speaker #1
Il y avait quand même l'archipel du Goulag de Solzhenitsyn.
- Speaker #0
Jusque-là, les anticommunistes traditionnels jusqu'à Raymond Aron pensaient en gros que le marxisme était une pensée qui désorganisait l'ordre sacré des choses. Ce que disaient les Nouveaux-Arts, c'était autre chose. Le tort qu'avait le marxisme, c'était au contraire d'empêcher les révoltes, d'empêcher les révolutions, de créer de la servitude, de dire à quelqu'un non seulement tu es un esclave, mais tu vas intérioriser les raisons pour lesquelles tu es un esclave, tu es un adversaire du parti, tu es un littérotrotskiste, tu le sais, répète-le, dis-le trois fois, ça s'appelait le procès de Moscou. Donc c'était le contraire. C'était le marxisme non pas comme fourrier des révolutions, mais le marxisme comme ciment. de la soumission et de la servitude. C'est ça qui fait que ce mouvement a fonctionné. C'est ça qui fait qu'il a eu cet écho, en effet, assez extraordinaire et qui fait rêver les vieux écrivains comme nous aujourd'hui.
- Speaker #1
Et oui, et puis, en plus, j'ai appris que tout ça, c'est ce livre, La barbérie à visage humain, c'est grâce à Jean Édernalier. Alors là, scoop de scoop. Évidemment, les gens qui nous regardent ne savent plus du tout qui est Jean Édernalier.
- Speaker #0
Mais ça paraît fou. Ils vont savoir parce que le type était...
- Speaker #1
Il était très marrant.
- Speaker #0
Il était un personnage qui avait des côtés assez infectes, mais c'était un personnage marrant, ça a été au début un esprit libre. Et en effet, la barrière visage humain...
- Speaker #1
Il dirigeait un journal qui s'appelait l'Idiot International.
- Speaker #0
Il s'appelait l'Idiot International et qui a eu une époque pas mal. Les premiers temps, il avait fondé tel quel avec Philippe Solaire. S'il avait été jeté de tel quel, enfin exclu de tel quel, parce qu'en effet, Philippe Solaire, ça avait compris avant moi. que c'était un personnage en vérité peu recommandable et avec des penchants extrêmement pernicieux. Puis après, il fait l'idiot international, qui est ce qui s'est fait de mieux dans la presse d'après mai 68. Et là, il se trouve qu'on était copains, j'étais éditeur, et puis j'avais un... En effet, j'étais tombé amoureux d'une jeune femme, qui est la maman de mon fils Antonin.
- Speaker #1
Alors là, vous faites un deal avec Jean Héderme, tu embauches.
- Speaker #0
Non, je lui dis, je t'en supplie, je t'en supplie, je vis avec une... j'espère vivre, j'espère être aimé durablement par une femme exceptionnelle, créature de rêve. J'ai peur qu'elle s'ennuie avec l'étudiant amélioré que je suis, dont j'avais un nouveau petit appartement, mais aussi pas beaucoup plus brillant que celui dont vous parlez. Et rends-moi service, Ausha. attachée de presse, elle fera merveille, etc. Elle me dit, oui, je l'embauche, mais à une condition. Tu me fais un livre. Je dis, mais attends, j'ai pas de livre. Elle me dit, mais si, moi je sais que tu as un livre, et ça sera la barbarie du visage humain. Et j'écris ce livre, c'était...
- Speaker #1
Pour Jean Héderne, mais finalement, qui sera chez Grasset. Voilà,
- Speaker #0
j'écris ce livre, un chapitre, un salaire, un chapitre, un salaire. Il doit y avoir une vingtaine de... Une douzaine de...
- Speaker #1
C'est quand même toute une époque, c'est très très marrant. C'est toute une époque,
- Speaker #0
et ce qui est extraordinaire, ce qui en dit long quand même sur le métier de l'édition, c'est qu'à l'époque, je suis... Déjà éditeur chez Grasset, c'est ma maison. Et quand Jean-Édouard Nellier fait faillite, on sent que j'apporte le livre à Grasset, qu'il refuse. Ce livre qui vendra en édition courante 200 000, avec le livre de poche, le club France Loisir, un million d'exemplaires, Grasset commence par le refuser. Et c'est vraiment parce que Jean-Édouard Nellier les supplie, leur dit écoutez, rendez-moi ce service, moi j'y crois. Pour me rembourser. Pour me refaire. Il était au bord du dépôt de bilan, faillite. Il était au bord de ça et il leur explique, j'ai une chance de m'en sortir, c'est ce livre-là, sortez-le, on fait moitié-moitié. Et Grasset dit, ok, pour te faire plaisir, et il le sort à 3000 exemplaires. J'ai encore le bordereau de fabrication quand on met le livre.
- Speaker #1
Et ça a pris grâce à cette étiquette des nouveaux philosophes ?
- Speaker #0
Ça a pris grâce à l'étiquette, oui, il y avait en ce temps-là, dans ce Paris de l'époque où les... où en effet on allait écouter des disques dans des cabines d'écoute dans les maisons de disques, où il y avait des boîtes de nuit dans des cabres de Saint-Germain, etc., il y avait une émission de télévision extraordinaire qui s'appelait Apostrophe. Et qui suffisait, comme Byron dont on disait, il n'avait pas Apostrophe, qu'il était devenu célèbre en une nuit. Là, en effet, on pouvait... Du jour au lendemain. Être détruit.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Ou au contraire, né du jour au lendemain. Et c'est ce qui s'est passé ce soir-là. On était là, il y avait André Glucksmann et moi. Il y avait un homme qui était un peu le parrain de notre mouvement qui s'appelait Maurice Clavel, qui était un intellectuel catholique gaulliste et gauchiste qui nous défendait. Et il y avait deux... de type bizarre qui avait fait un livre chez Gallimard avant même que le nôtre ne soit sorti, qui s'appelait Contre le nouveau philosophe. Honnêtement, je n'ai toujours pas compris le truc. Vraiment, je vous assure.
- Speaker #1
Ils étaient déjà contre.
- Speaker #0
Vous énerviez déjà. Collection idée chez Gallimard. Sort un livre contre le nouveau philosophe, à propos, contre des auteurs, en tout cas moi, qui n'avaient encore rien publié, sinon un dossier foutraque dans les nouvelles littéraires. Mais ça fait un apostrophe. et cet événement a fait un succès et puis après les attachés de presse des maisons de couture téléphonent au service de presse de Grasset en disant on voudrait un nouveau philosophe pour dîner l'attaché de presse demandait lequel de Grasset demandait lequel, l'attaché de presse de la maison de couture d'Inarici n'importe lequel,
- Speaker #1
on s'en fout on a besoin d'un nouveau philosophe c'est la tendance c'était l'accessoire à la mode et les nouveaux philosophes
- Speaker #0
qui avait le sens de la drôlerie de l'existence, mais aussi le sens du sérieux et de l'aventure, disait non, nous ne sommes pas à vendre pour un dîner. Ça, ça n'existe plus.
- Speaker #1
Bon, je ne peux pas, évidemment, on ne peut pas tout raconter, c'est énorme. Il y a ensuite votre engagement pour la Bosnie-Herzégovine, qui est un peu votre guerre d'Espagne. Il y a ensuite, enfin, tous vos engagements. Il y a tout de même une question qui me... Turlupine, pourquoi vous abandonnez le roman en 88 ? Vous avez publié ce livre, Les derniers jours de Charles Baudelaire, qui est salué, qui a un prix littéraire. Vous racontez la mort du poète sous différents angles. C'est un livre, je pense, réussi. Et puis c'est fini, vous n'écrivez plus jamais de roman en 88. Et vous décidez d'être engagé dans les guerres, dans les guerres oubliées, dans les guerres parties. perdues d'avance ou dans les guerres lointaines ?
- Speaker #0
Justement, je ne décide de rien. Vraiment, je pense... Vous parlez du fond de ma sincérité. Je ne décide rien. C'est-à-dire qu'après le dernier jour de Charles Baudelaire, les choses se sont passées ainsi. C'est-à-dire que oui, il y a eu la guerre de Bosnie. Imaginons que j'ai eu un roman en chantier, ce qui est le cas. Quand la guerre de Bosnie éclate, je me dis qu'il n'y a rien de plus important au monde que d'aller à Sarajevo. Et puis ensuite, il n'y a rien de plus important au monde que de faire un film sur Sarajevo. Puis après, il y a la mort de Daniel Pearl. Je suis chopé à l'estomac quand j'apprends cette...
- Speaker #1
Qui est un Américain qui avait été décapité.
- Speaker #0
Un journaliste juif américain décapité à Karachi par le premier Al-Qaïda. C'est en vérité même l'un des actes de naissance du terrorisme islamique. Il y a eu la mort du commandant Massoud le 11 septembre et la mort de Daniel Pearl. Et là encore, je me sens, je ne sais pas comment vous dire, si j'avais un roman en chantier, je me suis dit, bon, j'ajourne et je fais un livre sur Daniel Peur. Et je vais au Pakistan.
- Speaker #1
Vous inventez un mot, le roman quête, pour justifier que c'est quand même un petit peu un roman sur la réalité. Mais bon, disons que la carrière littéraire, vous l'avez un peu abandonnée pour une carrière d'un mélange de journaliste, reporter, témoin, engagé dans la géopolitique de son époque.
- Speaker #0
Il y a eu toutes sortes de livres. Il y a eu des livres de reportages. Je pense que le reportage est un genre extraordinairement noble. Il y a eu des livres de philosophie. J'ai écrit un livre sur Sartre. Non, mais je ne sais pas comment vous dire. Il n'échappe à personne que nous vivons dans 20 ans.
- Speaker #1
C'est un peu le bilan de votre vie.
- Speaker #0
Voilà. Le bilan de ma vie, c'est peut-être en effet que depuis 30 ou 35 ans. Quand j'y réfléchis, je n'ai pas eu, sauf pour écrire ça, sauf les quatre dernières années pour ça, je n'ai pas eu la paix intérieure, enfin le sentiment de paix intérieure suffisant pour décider de me poser pendant deux ans ou trois ans, d'oublier l'Ukraine, d'oublier les printemps arabes, d'oublier Israël, d'oublier l'antisémitisme, d'oublier la Bosnie.
- Speaker #1
Vous dites que tous les romanciers, c'est des gens qui oublient. Non, mais c'est autre chose. Oui, oui, non,
- Speaker #0
mais ma manière à moi de ne pas oublier, c'est d'y aller et d'écrire. Mais pas toujours d'y aller, mais souvent d'y aller. Donc voilà, tout ça pour dire quoi ? Que vous n'êtes pas au bout de vos surprises et que... Peut-être que ce n'est pas fini.
- Speaker #1
Ce livre le prouve. Ce livre le prouve. Et ce livre, là, c'est le retour à la littérature.
- Speaker #0
Ce livre prouve que je n'ai pas dit, loin de là, adieu à la littérature.
- Speaker #1
La deuxième partie du livre, puisque votre vie a changé, la deuxième partie du livre est un peu moins sur des visites aux grands écrivains et un peu plus sur Trump, la Libye, le commandant Massoud, Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy, François Hollande, Volodymyr Zelensky. Tout ça est passionnant. Ce sont des vrais portraits.
- Speaker #0
Mais aussi Jean-Luc Godard, mais aussi Norman Mailer.
- Speaker #1
La scène du tournage du jour et la nuit et désespérant. désopilante. Mais vraiment, c'est très, marrant. Quand vous vous engueulez avec Alain Delon, parce qu'il refuse de perdre une bagarre contre Xavier Beauvois, c'est ça. Vous aviez écrit dans le scénario. Il devait se faire péter la gueule. Et il dit, Alain Delon... ne perd pas une bagarre, parce qu'Alain Delon gagne, parce qu'Alain Delon connaît la boxe.
- Speaker #0
Alain Delon est un ami de mon zone, Alain Delon est un space de la boxe, Alain Delon peut vous dire que vous n'y connaissez rien, que votre film sera un four si vous faites qu'Alain Delon se fasse casser la gueule par un Froducé comme il le voit. On avait eu deux engueulades, il y a eu celle-là, et il y a l'autre sur laquelle je m'étends encore un peu plus, qui je pense est encore plus drôle. Dans le film, il y avait Delon, il y avait Lorraine Bacal, et il y avait Ariel Dombal. et il y avait une scène d'amour entre eux. Entre Anna Delon et Erlwen Sennabourg, comme on en fait au cinéma, c'est-à-dire avec des caméras dans tous les sens, des câbles, des fils, enfin, vous avez tourné, vous savez. Et le jour de la scène, je vois Delon arriver sur le plateau avec sa valise. Mais qu'est-ce qui vous arrive ? Où allez-vous ? Il dit Maestro, je m'en vais. Il m'appelait Maestro. Je lui dis, vous partez où ? Il dit, je rentre à Paris. Il dit, je rentre à Paris. Il y a la scène 122, etc. La scène d'amour avec Ariadne. La scène d'amour, intérieur jour, 172 bis. Ah non, non, Maestro, cette scène-là, je ne la tourne pas. Mais comment vous ne la tournez pas ? Je ne la tourne pas. Je ne la tourne pas, Maestro. On a de la sympathie. J'ai de l'amitié pour vous. Vous êtes mon copain. C'est votre femme. « Ne me mettez pas dans cette situation, cher Alain, ce n'est que du cinéma. » Maestro, ils m'ont tous fait le coup. Mais tous, Michelangelo, Joseph, Aja, tous m'ont fait le coup. Ils m'ont mis leur femme dans les bras. Ils m'ont mis « ce n'est que du cinéma » . Et qu'est-ce qui se passe après ? Mais évidemment que s'il se passe... Et qui c'est qui a les emmerdes ? C'est moi, c'est Alain Delon. Genre,
- Speaker #1
il ne peut pas tourner parce qu'elle va tomber folle de lui. Parce qu'elle va tomber folle de lui.
- Speaker #0
Comme l'ont fait toutes les... dit-il, toutes les femmes avant. avant cela. C'est trop dangereux.
- Speaker #1
C'est trop dangereux.
- Speaker #0
Et qui sait qu'elle est en merde ? C'est Delon. Vous êtes bien gentil avec votre film.
- Speaker #1
Il est vraiment parti.
- Speaker #0
Il est vraiment parti.
- Speaker #1
Donc vous avez dû tourner vous-même.
- Speaker #0
Il m'a dit de trouver une doublure. La doublure, c'était tellement tard qu'il n'y en avait pas, donc c'est moi qui ai fait la doublure. Il avait une sorte de casquette dont il ne se séparait pas ni jour ni nuit, une sorte de visière, une grosse chemise en l'air, j'ai mis ça, et puis comme en plus, honnêtement, la scène...
- Speaker #1
Elle était plus que soft.
- Speaker #0
On filmait des ombres sur un mur projetées par un système de draps, un truc très talentueux.
- Speaker #1
Donc vous vous êtes dévoué pour faire une scène d'amour avec votre femme.
- Speaker #0
Mais même pas. Je me suis dévoué pour être face à elle avec des nuées d'insectes. Dès qu'on allumait les projecteurs, il y avait tous les scarabées du Mexique qui se donnaient rendez-vous. Mais voilà, Médelon ne voulait pas. La camaraderie. passés avant.
- Speaker #1
Bien sûr. Il y avait Lino,
- Speaker #0
il y avait Jean, Gabin.
- Speaker #1
Et Maestro.
- Speaker #0
Et le jeune Maestro. Non, mais... Le pauvre Maestro qui s'est pris des...
- Speaker #1
Oui, qui s'est pris des tourneaux. Le film n'a pas été très bien reçu. C'est marrant. Mais en tout cas, le tournage est très drôle. Puisque ce livre est le bilan d'une vie, quel est votre chapitre préféré et quel est le chapitre qui est votre pire souvenir dans Mémoire provisoire ?
- Speaker #0
Non, il n'y a pas de chapitre préféré. Non, il n'y a pas de chapitre préféré. J'aime le chapitre sur Pasolini, par exemple.
- Speaker #1
Vous êtes envoyé pour interviewer... Non,
- Speaker #0
pour le convaincre d'écrire ses mémoires. C'est l'époque où Grasset, comme tous les éditeurs, avait eu une manie. C'était de demander leur mémoire à tout le monde. Et moi, je sortais de l'aventure de l'imprévu. J'étais corvéable à Merci. Il m'avait repris sous condition après le désastre du journal dont on parlait tout à l'heure. Et donc j'étais vraiment dans les caves, dans les galériens. Et l'une des galères, c'était d'aller demander à tout le monde ses mémoires ce jour-là à Pasolini.
- Speaker #1
Vous êtes allé à Hostie, là où il a été assassiné ?
- Speaker #0
Oui, pas loin de l'endroit où il a été assassiné. Il y a un déjeuner. Je ne l'ai pas connu plus que ça. Mais il y a des genoux qui... qui, sur l'instant, et encore quand j'y repense, est vertigineux. Il y a un moment où il m'explique, par exemple, il était très ami d'Alberto Moravia, que je connaissais, lui, en revanche, un peu plus, enfin, vraiment. Et il m'explique la différence entre Moravia et lui. Il me dit qu'en gros, Moravia aime les sols et que lui aime les rougets. Et que Moravia, il aime les choses carrées, des arêtes bien aides, des bonnes tranches de sol, alors que lui, il aime travailler. Et il aime travailler le rouget. Il allait chercher, il me décrit, et je le vois en effet, il y avait des rougets sur la table. Il allait chercher les morceaux de chair en écartant la raie. Il y avait tout un rituel du couteau. Comme un météorologue.
- Speaker #1
Voilà, il y a deux sortes d'hommes. Il y a ceux qui mangent des sols et ceux qui mangent des rougets. C'est bien vu.
- Speaker #0
Donc ça, c'est un chapitre que je n'aime plus.
- Speaker #1
Le pire souvenir.
- Speaker #0
C'est le dernier peut-être.
- Speaker #1
C'est que la fin grassait.
- Speaker #0
La fin grassait, oui.
- Speaker #1
Non mais attendez, vous avez des scènes où vous voyez des gens mourir devant vous, c'est atroce.
- Speaker #0
Nous ne parlons pas de ça, ça évidemment, mais bien sûr.
- Speaker #1
Moi j'ai pensé que, j'ai beaucoup d'admiration pour ça, parce que moi, je ne sais pas si je ne serais pas traumatisé. Vous n'avez jamais eu ce syndrome du vétéran, quand on est dans des endroits où on voit des gens qui meurent autour de soi ?
- Speaker #0
vétérans je ne sais pas mais évidemment qu'on est par exemple vous avez écrit sur vos insomnies mais ça doit venir de là c'est ce que j'explique dans le livre en question celui qui s'appelait Nuit Blanche pour lequel vous m'avez reçu d'ailleurs et en effet c'était la thèse d'ailleurs de Philippe Solaire sur mes insomnies parce qu'on en parlait beaucoup on parlait amphétamines que nous nous échangeons et insomnies que nous partageons moins et il me disait oui en effet tu en as trop vu Merci. Bien sûr, oui. Des charniers du Bangladesh à la guerre en Ukraine, aux lignes de front de Pokrovsk et de Bakhmout, où j'ai passé beaucoup de mon temps dans les 4 dernières années. Ça, c'est sûr que c'est des images qui traumatisent, qui vous poursuivent la nuit et qui font que vous n'êtes pas le même homme. Mais ça, c'est différent.
- Speaker #1
Il y a même... Alors, moi qui viens de le lire... Le passage qui me traumatise le plus, c'est pas tellement les gens qui meurent autour de vous, ça arrive souvent, mais c'est un personnage qui aime tirer sur les gens en Yougoslavie, qui est caché, c'est un sniper, et il vise une vieille dame, puis un enfant, puis comme ça de loin, et vous êtes à côté de lui. Moi je pense encore à ce type.
- Speaker #0
Je suis à côté de lui avant qu'il n'aille prendre sa position. Mais en effet, il m'explique, il y en avait beaucoup comme ça, des snipers serbes qui faisaient des cartons sur les enfants de Sarajevo. Et alors, il avait sur une des collines surplombant Sarajevo, il avait sa place, comme un bateau au port de Nice. Il avait sa place, il avait son pliant, sa glacière, vraiment.
- Speaker #1
Son sandwich.
- Speaker #0
Son casse-croûte, oui. Il venait le matin, c'est là où je le vois, c'est là que la scène est racontée, dans une espèce de caserne. serbe où il vient faire provision, d'abord prendre son petit déjeuner, faire provision de mangeailles et de boostifail et de remplir sa glacière. Et il va passer sa journée à faire des cartons et à essayer de battre son record. Et il m'explique en effet. Et c'est un type...
- Speaker #1
C'est vraiment la banalité du mal, pour le coup,
- Speaker #0
de Hannah Arendt.
- Speaker #1
Son boulot, il y va tous les jours comme au boulot.
- Speaker #0
Son boulot, administrativement, bureaucratiquement, il s'est fait offrir à... Un fusil moderne à l'époque par le président Karadjic, comme il dit, le criminel de guerre, il avait même l'addit chez Karadjic. Et il fait son travail comme une sorte de petit Eichmann des années 90. Et il explique ça très naturellement, il n'y a pas de honte, il n'y a pas de crainte. Il n'y a pas de fierté non plus. Il y a une fierté de peut-être battre le record de la veille ou de l'avant-veille. La fierté en se disant que le temps est clair et qu'il aura peut-être la chance de faire un ou deux cartons de plus. Mais c'était ça, le siège de Sarajevo. Les quelques-uns, nous sommes un certain nombre, tout de même, avoir passé du temps à Sarajevo, c'est ça qui nous révoltait aussi. C'était bien sûr la guerre et la mort en général, mais ça... Le type qui s'installe, qui prend son temps, qui guette, qui sait qu'il y a un enfant qui, à un moment donné de la journée, n'en pourra plus de jouer dans la cave, finira par sortir dans le petit jardin, qu'on l'aura dans la ligne de mire et qu'on pourra le shooter, ça pour moi, c'est le mal absolu.
- Speaker #1
On le tient, le pire souvenir. Oui,
- Speaker #0
mais par décence, je ne voulais pas vous parler de ça, mais en effet, bien sûr.
- Speaker #1
Il y a un jeu dans cette émission, c'est devine tes citations, mais je le modifie pour la... Ah,
- Speaker #0
j'ai oublié que vous aviez dit ça,
- Speaker #1
oui. Oui, alors voilà, d'habitude je fais deviner dans quel livre chaque invité a écrit telle phrase. Là, je prends que des phrases des mémoires provisoires et je vous demande de me dire qui c'est que vous décrivez ? Devine qui tu décris. Alors, avec ses costumes croisés de papy sirotant son Saint-Zano.
- Speaker #0
Emmanuel Lévinas.
- Speaker #1
D'accord. Voilà, donc ça c'est à propos de la visite au grand écrivain.
- Speaker #0
À la visite à l'homme qui change ma vie, à l'homme qui me fait redevenir juif. C'est plus que ça, c'est l'homme qui change mon âme. Emmanuel Levinas, philosophe modeste, précautionneux, presque craintif, presque effrayé par la foudre de ses propos. Et puis en même temps qu'il y avait ce physique de bourgeois promatial, oui.
- Speaker #1
Un autre, c'est qui ? Sa chevelure de vieil anard qui lui fait un nuage de coton blanc sale au-dessus de la tête.
- Speaker #0
Louis Aragon. Louis Aragon, rue des Saint-Père devant le Duc-en-Arme.
- Speaker #1
Mais ça c'est là, c'est votre retour à la littérature, franchement ça.
- Speaker #0
Alors je vais vous laisser lire la phrase jusqu'au bout maintenant, pour les prochaines. Je ne vais pas vous couper.
- Speaker #1
Non, Allez, comme vous voulez. Alors ça, c'est qui ? Demi-sourire fatigué, chien battu. Costume croisé sans âge, se laissant bousculer, traité de suppôt de l'Algérie française.
- Speaker #0
François Mitterrand. François Mitterrand.
- Speaker #1
Un an avant d'être président,
- Speaker #0
il est dans la loose totale.
- Speaker #1
Tout le monde croit que ça va être Rocard qui va être élu.
- Speaker #0
Voilà, il déjeune avec Jean-Claude Pascal et moi quelques semaines plus tôt, et il nous dit, la scène est dans le livre, vous qui êtes des spécialistes en réclame. « Que conseilleriez-vous à un vieux cheval qui s'est cassé la jambe deux fois et qui veut essayer de courir une troisième fois ? »
- Speaker #1
C'est incroyable. Et il vous a proposé d'être ministre après, une fois élu ?
- Speaker #0
Oui, il ne m'a pas proposé d'être ministre. Il m'a proposé... Pierre Bérégovoy, à l'époque, me dit « Qu'est-ce que tu veux ? » Oui,
- Speaker #1
mais qu'est-ce que tu veux ?
- Speaker #0
Vous venez demander ce que vous voulez. Oui. Mais en effet, dans le monde nouveau qui s'ouvrait, dans ce passage de la nuit à la lumière... Je n'ai le choix d'un destin. Non, celui qui m'a posé le ministre, c'est Jacques Chirac. Après...
- Speaker #1
Ministre de quoi ?
- Speaker #0
Je crois ministre de la Culture.
- Speaker #1
Oui, oui.
- Speaker #0
Voilà.
- Speaker #1
Ça aurait pu être les affaires étrangères avec vous.
- Speaker #0
Ah oui, là, il prenait encore plus de risques. Oui. Culture, c'est moi qui en prenais. Et vraiment, je n'ai même pas réfléchi une seconde.
- Speaker #1
Non.
- Speaker #0
Mais affaires étrangères, je pense qu'il aurait eu une grève du 14e.
- Speaker #1
Alors, encore une fois, qui décrivez-vous là ? La tête est massive, un peu trop lourde pour le coup, qui lui est fin, avec une mâchoire dessinée, des pommettes osseuses, les tempes creusées.
- Speaker #0
Est-ce que c'est Dominique Leroux ?
- Speaker #1
Non, non, c'est quelqu'un dont vous venez de parler là, que vous avez essayé de convaincre d'écrire ses mémoires.
- Speaker #0
Ah, c'est Pasolini, bien sûr.
- Speaker #1
C'est Pasolini, le spécialiste du rouget.
- Speaker #0
Spécialiste du rouget et spécialiste, alors grand principe appris de lui, le devoir d'abjuration, c'est-à-dire quand on s'est trompé, avoir le courage de... de changer d'avis, de se casser les os de la tête, comme disait Sartre, de devoir d'abjuration.
- Speaker #1
Vous ne l'avez pas fait souvent, ça ?
- Speaker #0
Non, je n'ai pas fait souvent.
- Speaker #1
De dire je me suis trompé ?
- Speaker #0
Je n'ai pas fait souvent, mais je pense que c'est un... Mais en revanche, il arrive que les circonstances changent, que le décor tourne et que les mêmes propos prennent un autre sens. Et ça, il faut avoir le courage de le dire aussi.
- Speaker #1
Profitons-en, tiens. On a été parfois fâchés pour une vanne. J'avais dit que vous aviez déclenché la guerre de Libye pour écrire un bouquin. Vous m'en avez voulu d'avoir dit ça ?
- Speaker #0
Non.
- Speaker #1
Est-ce que, maintenant que nous sommes réconciliés, est-ce que j'avais pas un tout petit peu raison ?
- Speaker #0
Non, vous n'aviez pas... Un, on ne s'est pas fâchés, à ma connaissance. C'était pas longtemps. Cela dit, quand je me fâche, j'oublie. Comme je n'ai pas rancunier, j'oublie. Il y a souvent quelqu'un à côté de moi, en général Ariel, ma femme... Qui vous le rappelle. Qui me rappelle, oui.
- Speaker #1
Tu sais que c'est un salaud ?
- Speaker #0
Non, non, est-ce que je suis fâché ou pas avec Frédéric Becbédé ? Et c'est à elle qu'il revient souvent de me dire, écoutez, oui, je crois me souvenir qu'en effet, il vous a manqué dans telle ou telle circonstance. Non,
- Speaker #1
mais sur la guerre de Libye, vous consacrez un chapitre qui est long, qui réfléchit sur, et effectivement, bien sûr qu'il y avait un dictateur épouvantable, donc c'était bien de le faire, en même temps les conséquences de la guerre ne vous appartiennent pas, j'imagine que c'est peut-être...
- Speaker #0
1. Elles ne m'appartiennent pas. Ce que j'explique dans le chapitre, c'est 1. qu'elles ne m'appartiennent pas. 2. Qu'elles ne sont pas si catastrophiques que ça et que ce n'est pas pire aujourd'hui que ça n'était sous Kadhafi. Pardonnez-moi, mais on peut entrer dans le détail. Mais ce n'est peut-être pas le lieu. Et 3. La vraie chose que je regrette, il y a une chose que je regrette, c'est que le monde et la France n'aient pas fait en Syrie ce qu'elle a fait en Libye. Il y a vraiment un cas d'horreur. Pas 50 000 morts, mais 500 000. Pas un million de réfugiés, mais 6 millions. Pas... Et la torture. Parce que les tortures dans des proportions... Vous voyez, c'est la Syrie. Et c'est le fruit de la non-intervention. C'est parce qu'on n'est pas intervenu en Syrie qu'il y a eu ce bilan absolument catastrophique. Donc c'est ça, le vrai... Moi, si j'ai des regrets, ça, c'en est un. C'est de ne pas avoir été capable, à l'époque, de... de convaincre ou de plaider à ses biens pour que l'on prenne conscience que la vraie abomination de l'époque, c'était ça. Donc je suis pour, toujours, je crois qu'il y a un devoir d'humanité, un devoir de compassion, un devoir d'ingérence, qui s'appelle le devoir d'ingérence, qui est d'ailleurs dans la loi internationale.
- Speaker #1
Allez, une dernière description, qui est-ce ? C'est un petit homme chauve, âgé. Marchand a pas compté le dos rond maladroit.
- Speaker #0
Albert Cohen.
- Speaker #1
Albert Cohen.
- Speaker #0
C'est la rencontre merveilleuse de ma vie. C'est vrai qu'on ne l'a pas parlé, c'est bien qu'on puisse terminer.
- Speaker #1
Vous vouliez l'interviewer pour le Nouvel Obs, et ça a été un bide total, il ne voulait pas parler à un nouveau philosophe.
- Speaker #0
Il ne comprenait rien à mes questions. C'est pas ça. C'est en effet Pierre Bénichoux qui... Il y avait à l'époque, c'était pas comme aujourd'hui, il y avait une minuscule société secrète... des amoureux de Belle du Seigneur. On était très nombreux. Il y avait à l'Observateur, un chef, Pierre Bénichoux, qui était le plus fainéant et peut-être le plus génial. Le plus érudit, en tout cas. Le plus érudit, le plus génial et le plus fainéant des adjoints Jean Daniel. Un jour, il me prend à part, comme c'est bien, il me dit, il avait un exemplaire de Belle du Seigneur. Il dit, voilà, écoute, ça, c'est un truc pour toi. Lis ça. Oui, je l'ai lu. J'ai lu en 68, après un article de Jean Dormesson, le Figaro. « Tu nous ramènes mort ou vif le scalp de cet Abercoen. » Et en effet, je vais le voir, et je viens avec mon intelligence absurde, ma cuistrerie de normalien,
- Speaker #1
je viens avec une batterie de questions auxquelles il ne comprenait rien.
- Speaker #0
J'essayais de lui faire parler. d'un passage du Talmud, d'une correspondance entre tel fragment de Belle du Seigneur et un verset de la Torah. Et j'ai vu dans son regard qu'il était légèrement effrayé. Il me dit écoutez, on va se revoir, laissez-moi vos questions, je réfléchirai. Et il ne répond plus au téléphone. Et je finis, je me fais charrier évidemment par Pierre Bénichoux qui est en plus très drôle, qui se moque de moi aux conférences de rédaction. Et je finis un jour par aller ressonner à la porte. Et là c'est lui qui m'ouvre, c'est le passage que vous voulez citer. Et là, il voit apparaître dans l'encadrement de la porte, avec effroi, le jeune homme à question.
- Speaker #1
Le jeune homme en merdeur.
- Speaker #0
Le jeune homme à question, oui. Mais il me laisse entrer quand même. Et puis là, il y a en effet un lien qui se fait. On s'est beaucoup, beaucoup revus jusqu'à la fin de sa mort. Oui,
- Speaker #1
et il espérait que vous vous adaptiez au cinéma Belle du Seigneur. Voilà,
- Speaker #0
il espérait que je le joue. Que vous l'aidiez, en tout cas. Et il y a un moment extraordinaire, c'était le début des magnétoscopes. Et alors, il avait fait, pour un de nos samedis... Il s'était fait installer un magnétoscope à l'ancienne par sa femme Bella et il s'était fait livrer une cassette d'Aurélien, donc le film de Michel Favard, Tiré d'un Ragon, dans lequel j'avais joué. Et il voulait me convaincre, il était là comme ça, très sévère, sur son fauteuil avec sa robe de chambre, son chapelet, et on regarde ensemble Aurélien et il essaie de me convaincre qu'honnêtement Aurélien ça ne vaut pas tripette à côté de Belle du Seigneur et que si j'ai fait ce rôle-là... Pourquoi est-ce que je ne mettrais pas toute mon énergie à jouer Solal dans Belle du Seigneur ? Alors je lui ai amené d'ailleurs un homme qui était un autre ami très cher, qui s'appelait Daniel Toscan du Blancier, qui était producteur, qui venait d'Epoca-la-Gaumont.
- Speaker #1
Et finalement il y a eu un film, mais qui n'était pas terrible.
- Speaker #0
Qui n'était pas terrible, qui a été réalisé par un jeune homme qui s'appelait Glegno Bondère, et qui en effet, mais après Albert Cohen. Mais honnêtement, je crois qu'Albert Cohen était prêt à tout. il voulait Donné cher, il pensait, peut-être avec un peu de naïveté ou peut-être pas d'ailleurs, que pour immortaliser ses héroïnes, il y avait deux manières. Soit interpréter devant ses visiteurs les personnages. J'ai des numéros incroyables où il me lisait en faisant tous les personnages à la fois. Parfois, il me demandait d'en faire un des deux, etc. Première manière, les faire vivre dans la pièce. Et deuxième manière, le cinéma. Il rêvait. Je crois qu'il l'a demandé à François Mitterrand. Je l'ai demandé avant. Avant qu'il soit président, il était encore premier secrétaire, je me suis fait là encore l'estafette de la demande de Cohen auprès de François Mitterrand de faire en sorte que, je ne sais pas quoi, je ne sais pas ce qu'on pouvait faire François Mitterrand premier secrétaire, mais probablement convaincre André Rousselet ou un pan de Canal+, ou je ne sais qui. C'était son rêve, le rêve, le désir de cinéma qui a perdu tant d'écrivains, à commencer par vous et moi.
- Speaker #1
Oui, c'est vrai, qui a failli nous perdre. Tout à fait. Merci infiniment Bernard-Henri Lévy. Vous avez bien compris que je n'ai parlé que d'un dixième des mémoires provisoires de Bernard-Henri Lévy chez Olivier Nora, éditeur. Vraiment, je vous conseille de lire cette traversée du siècle, quoi. Voilà. Depuis, je ne dis pas votre âge, mais je peux dire sans trahir votre âge que bientôt, ça commencera par un 8.
- Speaker #0
Ah, bientôt, non ? Selon la date à laquelle vous allez diffuser, je dirais 77 ou 78.
- Speaker #1
Vous le dites ! Ah bon, d'accord.
- Speaker #0
Ça ne commence pas encore par un 8, ça commence par un 7. Non, non, non, je dis bientôt. Ça risque, si vous tardez à diffuser, ça risque de finir par un 8. Oui, ça ne commence pas.
- Speaker #1
D'accord, d'accord. Vous savez que je reçois bientôt Jean-Paul Lantauvène qui refuse catégoriquement, quand on dit son âge, c'est votre meilleur ami, lui, c'est interdit. J'ai même pas eu le droit de dire notre écart d'âge.
- Speaker #0
Moi tout ça est absolument... Je respecte le point de vue de Jean-Paul, qui est un des personnages du livre d'ailleurs, parce qu'en effet c'est mon plus cher ami, mais là-dessus on diverge. Moins mon âge, c'est permis.
- Speaker #1
Dernière question avant de se quitter. Est-ce qu'au fond, ce livre...
- Speaker #0
Au fond ?
- Speaker #1
Oui, c'est Jean-Paul. Je sens qu'on arrive à l'essentiel. Voilà, on arrive toujours à l'essentiel, comme Jacques Chancel à la fin de... C'est là où on va blaguer. C'est la radioscopie ici, c'est pareil. Je vois, je vois. Est-ce que ce livre ne dit pas, au fond, j'étais pas philosophe mais écrivain ? C'était ça, ce que je voulais faire.
- Speaker #0
Non, non, ce livre dit que, comme tous les philosophes qui comptent...
- Speaker #1
C'est pas un défaut.
- Speaker #0
Tous les philosophes qui comptent ont été des écrivains.
- Speaker #1
Pas tous, mais
- Speaker #0
Sartre, Michel Foucault, Louis Althusser, René Descartes, c'est tous des grands écrivains. Les grands philosophes, ce que je ne prétends pas être, mais sont tous des très bons écrivains. Je pense que c'est une idée un peu trop commode de penser que les deux iraient séparément. Non, non, les philosophes, en tout cas moi, ceux que j'ai aimés, Jacques Lacan, c'était un poète surréaliste par exemple.
- Speaker #1
Et Albert Camus, peut-être pas un très grand philosophe, mais un très très grand écrivain.
- Speaker #0
Très grand écrivain. Très bon d'écrire. Merci beaucoup. J'ai essayé d'être les deux.
- Speaker #1
Merci infiniment, donc vous avez compris. Voilà, qu'est-ce que je dois dire ? En fin d'émission, généralement je dis, lisez des livres, sinon vous allez mourir idiot. Mais j'ai envie de changer cette semaine en disant, lisez des livres, sinon vous allez laisser gagner les IA. Bonsoir.
- Speaker #0
Bien tout le monde est libre.