- Speaker #0
Je n'ai pas eu beaucoup de contacts directs avec la mort, mais dans mon travail et dans mon parcours d'immigration, j'ai beaucoup été confrontée à la fragilité de la vie. Des vies qui changent de pays, des trajectoires qui se brisent ou se reconstruisent. Et je pense que quand on est conscient de cette fragilité, aimer prend une autre dimension. Ce n'est plus seulement construire quelque chose pour toujours, c'est aussi apprendre à être présent à l'autre maintenant, parce qu'on sait que rien n'est complètement garanti. Peut-être que la mort n'est pas toujours seulement la mort physique. Il y a aussi les ruptures, les départs, les vies qui basculent. Quand on a vécu ça, on aime différemment, avec plus de conscience que tout peut changer. Dans un monde où beaucoup de choses se défont, des vies, des pays, des certitudes, continuer à aimer quelqu'un profondément est peut-être une forme de résistance. Alors bonjour Anna. Salut. Salut Jimmy.
- Speaker #1
Hello. Salut Rana.
- Speaker #2
Donc merci d'avoir répondu à l'invitation de participer à cet épisode du podcast d'Amour et d'eau fraîche. Comme vous le savez, c'est un podcast qui vient interroger le couple et sa relation à la vie, à l'amour et à la mort. On va commencer par savoir quelle a été la place de la mort dans vos vies individuelles avant que vous vous rencontriez.
- Speaker #1
Le rapport à la mort avant de rencontrer Anna était assez défini chez moi. parce que j'ai perdu mes parents, ma mère à 17 ans et 18 ans, et mon père à 23 ans. Et avec toute la profondeur et la douleur et la tristesse que j'ai vécue, surtout mon père, parce que j'ai grandi avec mon père. Et quand j'ai rencontré Anna, c'était quelques années après, donc c'était en 2005, mon père est décédé, je me suis retrouvé en Colombie en 2010. Et c'était une année que j'avais décidé de prendre pour m'occuper de moi, parce que de 2005 à 2010, j'avais la tête dans le guidon, j'étais en roue libre, j'étais en mode survie. Quand j'ai rencontré Anna, j'étais dans cette phase de reconstruction que j'avais entamée dès le premier jour de la mort de mon père, pour surtout pas devoir subir cette mort dans 20 ans, 30 ans ou 40 ans. Et donc, quand je suis arrivé et que j'ai rencontré Anna, j'étais un peu dans cette étape-là de la vie avec ce rapport à la mort très présent, constant, tous les jours.
- Speaker #2
Avant le décès de ton père, il y a eu le décès de ta maman, mais ton rapport à la mort, au décès de ta maman n'a pas du tout été vécu de la même façon pour toi ?
- Speaker #1
Disons que moi j'ai grandi avec mon père et du coup il était tout pour moi. Et puis c'était aussi un père... qui sortait un peu des sentiers battus par rapport à la vision qu'on peut avoir dans notre société, un peu post-68a. Quelqu'un qui a beaucoup voyagé, qui a beaucoup pris du LSD, qui pensait que la vie se passait par la liberté et surtout pas s'enfermer. Quelque part, du coup, j'ai beaucoup voyagé, j'ai habité dans beaucoup d'endroits. J'avais calculé à 18 ans, j'en ai maintenant 17 fois. Mais pourquoi je dis ça ? Je dis ça parce que, vu qu'on a beaucoup bougé, et vu qu'avec mon père, mon père c'était le socle, surtout. On pouvait être n'importe où, tant qu'il y avait mon père, tout allait bien. Et du coup, quand il a disparu, tout a disparu. Tout s'est effondré pour moi.
- Speaker #2
Et donc, parce que ta maman, tu n'as pas vécu avec elle, ton rapport à son décès a été moins impactant dans ta vie ?
- Speaker #1
Il a été tout aussi impactant, et en fait, différemment, et avec un rapport que je découvre à peine, en fait. Parce que j'ai beaucoup omis mon rapport avec ma mère. Enfin, le rapport face à la mort relationnelle que j'ai eu par rapport à ça, dans la mesure où elle n'était pas là physiquement, en fait, pendant très longtemps, j'ai pensé que ce n'était pas important pour moi. Bien sûr, j'ai beaucoup souffert quand elle est décédée. Je me suis enfermé dans ma chambre, je n'ai plus parlé pendant un mois. Mais je ne sais pas pourquoi, dans ma tête, c'est comme si j'avais omis que ce n'est pas parce qu'elle n'avait pas été là en présentiel que ça ne m'avait pas apporté, et au contraire. de douleur, mais je m'en rends compte à peine, je suis en plein de travail aujourd'hui là-dessus. Du coup, le rapport à la mort avec ma mère, il est tout aussi profond, mais totalement différent. Alors que mon père, j'ai l'impression d'avoir fait plus qu'une impression, je pense un bon travail sur ça.
- Speaker #2
Et toi Anna, la première fois que tu as été confrontée à la mort, tu t'en souviens ?
- Speaker #0
Oui, c'était un... collègue de l'école, j'étais en école primaire en Colombie, c'était la fille la populaire et je voulais être sa pote. En tout cas, c'est comme ça que je me souviens d'elle. Et en fait, on a appris qu'elle avait décédé, je crois qu'on l'a l'air dans un mariage, dans une rue. Et je me souviens même aujourd'hui, c'est ce sentiment où il avait toute la classe, on pleurait toutes. parce que j'étais dans une école catholique avec des filles. Et on pleurait toutes, il avait cette tristesse un peu contagieuse. Et à cet âge, je n'avais pas peut-être la notion de la perte ou ce qui s'implique d'être mort. Après, j'ai eu le suicide du frère de ma meilleure amie, qui était aussi quelqu'un de très proche de notre famille, c'est le meilleur ami de mon frère. Ça, j'avais 17 ans, mais moi, je me suis eu un plus tôt de... Et c'est là, je pense, que la mort a commencé à avoir cette prise, on va dire. c'était les personnes qui restent du coup j'ai beaucoup accompagné ma meilleure amie et on s'est beaucoup rapprochés à partir de ça ensuite j'ai mes grands-parents et la première fois que j'ai vu une personne genre morte quand on voit quelqu'un qui n'a plus de vie en soi c'est quelque chose qui marque et j'étais genre jeune c'était un oncle un arrière-oncle en t'écoutant il y a deux choses que j'ai voulu te dire par rapport à mon rapport à la mort avant toi La première chose, c'est que je viens d'un pays où la mort était présente tout le temps. Et on est en sous-vigilance tout le temps par le contexte. Les news, c'est toutes les histoires dramatiques des décès des gens, et avec un pays avec un contexte politique. En tout cas, c'est 1984, du coup dans les années 90, il y avait le Pablo Escobar, tout ça que tout le monde connaît. Du coup, on a été toujours un peu... C'était quelque chose qui était latent et que je pense qui fait que, sans vouloir faire de généralité par rapport aux Colombiens, mais en tout cas, en étant ici, qu'on apprend la vie le jour au jour. Et qu'en fait, il faut profiter de chaque instant parce qu'on ne sait pas ce qui va se passer après. Et ce qui fait, je pense, que les Colombiens sont un peuple incroyable, noble, vivant et toujours très présent pour les autres. Et la deuxième chose, c'est que ma mère, elle a eu une opération et un kiss dans sa nouvelle. Elle devait se faire opérer et j'avais, je crois, 12 ans. Elle a décidé de tout me balancer, genre un peu des choses personnelles avec mon père. Des choses, peut-être que pour un enfant, ce n'était pas évident de gérer. Après, elle a fait ce qu'elle pouvait, mais ce que je trouve intéressant, je n'avais pas réfléchi. Ça m'a marquée quand même dans ma vie parce que j'ai appris beaucoup de choses. Quand tu es enfant, tu es là, wow. Mais ce rapport à la mort, de la peur et de vouloir peut-être laisser la dernière chose. Si jamais je mors, voilà tout ça, ce que tu dois savoir. Qui peut-être à l'époque, ça ne m'a pas, peut-être ça m'a traumatisé, j'aurais eu une thérapie, on est d'accord. Mais qui aussi a rendu ma mère vulnérable. Et à l'époque, on avait une relation entre les deux, les clichés des deux femmes, etc. J'ai deux frères, du coup voilà. qui nous a un peu rapprochés. Merci de tout ce qui s'est passé. Mais c'est vrai que maintenant, je pense un peu balancer, donner les informations parfois pour pouvoir partir tranquillement en fait.
- Speaker #1
Mon grand-père, c'est ça qu'il a fait avec moi. Alors lui, il était insupportable avec tout le monde. C'était un dictateur. Sauf avec moi. Avant de mourir, il m'a baladé toutes ces histoires en larmes, alors que personne n'a dû le voir en larmes. Les choses liées à la Deuxième Guerre mondiale, enfin des trucs.
- Speaker #0
T'avais quel âge ?
- Speaker #1
Je sais pas, je devais... C'était il y a pas si longtemps, c'était en 2011. Voilà, c'était juste ça. Et ma... Je voulais aussi... Je t'ai coupé ou pas ?
- Speaker #2
Non, non.
- Speaker #1
Parce que je pensais à ma mère aussi. Parce que mon père... Personne n'a jamais mal parlé de ma mère. C'est pas parce qu'elle était pas dans ma vie qu'elle était bannie. Et puis je l'ai toujours aimée, tout mon cœur. Même si, quand j'étais ado, je me disais, elle est pas avec moi. Je lui réglerai ses comptes plus tard. Et à un moment, mon père, il m'a dit, non mais Jimmy, là... C'est bien gentil ta théorie, mais là je pense que c'est le moment d'aller voir ta mère parce qu'elle attendait une grève deux fois et tout. Et c'est lui qui m'a clairement dit, il y a un moment Jimmy, il va falloir y aller. Parce qu'en fait, ces temps sont sûrement comptés et si ce n'est pas le cas, de toute façon, dans le doute, il vaut mieux y aller. Et tu y es allé ? Et j'y suis allé. J'étais à Amsterdam, j'avais 16 ans avec mon meilleur pote, ça a mis 15 ans. Premier voyage tous les deux. Et puis mon père m'appelle et me dit « Voilà, ta mère, elle attend une grève deux fois à Paris. Il faut y aller. » Et je suis allé d'Amsterdam à Paris. Heureusement, mon meilleur pote est venu avec moi. Et c'est là où j'ai repris contact avec Anne. Elle a fait une grève, puis après elle est décédée. Mais j'y suis allé.
- Speaker #2
J'imagine que Jimmy t'a tout de suite parlé de la mort de ses parents. C'est un sujet qui est tout de suite venu. Dans votre relation ou non, c'est pas quelque chose que vous avez abordé tout de suite ?
- Speaker #1
Alors, moi je m'en rappelle pas sur le papier, mais c'est sûr que je lui en ai parlé, parce que ça fait partie de mon être. Et peut-être plus celle de mon père que de ma mère. D'habitude, malheureusement, pour elle, enfin pour elle, non.
- Speaker #0
Ça venait plus tard. Oui,
- Speaker #1
ça venait plus tard. Parce que je sais que je voulais te montrer tout de mon père, quand je t'ai rencontré. Donc c'est sûr que ça a été mis sur le tapis tout de suite. En fait, déjà j'avais du mal à imaginer de vivre avec quelqu'un qui n'ait pas connu mon père. Tellement il était important pour moi. Donc je me devais d'essayer de lui transmettre le plus possible ce qu'il était pour qu'elle puisse participer à cette aventure qui est la mienne. Anna, c'est celle qui a rompu le fait que je pouvais aussi avoir une vie avec des gens qui n'avaient pas connu mon père.
- Speaker #0
C'est vrai que j'allais dire que c'était comme si je connaissais quelqu'un que je n'ai jamais rencontré en fait. Et du coup, dès que j'ai eu l'opportunité aussi avec les amis de son père, avec ses amis, avec sa famille, de parler de son père, je suis presque jalouse. de ne pas avoir l'opportunité de parler avec lui parce que les histoires que j'ai entendues sont exceptionnelles. Mais j'ai l'impression de rencontrer son père à travers Jimmy parce que je crois qu'il tient beaucoup de son père. Même physiquement, on le dit. Et dans beaucoup de choses, du coup, c'est assez joli de voir que même s'il n'est pas là, il est toujours là, en fait.
- Speaker #2
Mais justement, quand tu parlais de ton père et de la façon dont il a vécu cette liberté-là, tu l'as bien transmise.
- Speaker #1
Alors, moi, j'ai un instinct d'une envie de liberté. Mais je suis aussi vachement cartésien. Je pense que cette liberté naturelle, le fait de dire, ah, ça me fait chier, je vais faire autre chose, parce qu'on n'est pas obligé de s'enfermer dans un carcan, c'est mon père à 200%. Je lui donne ça parce que moi, je suis quelqu'un, je pense qu'il y a un truc intrinsèque à moi-même, mais je pense qu'une grosse partie, ça vient de lui, là-dessus. J'aimerais revenir. Tu disais, parce qu'elle posait la question sur le rapport à la mort, et tu as dit, c'est genre, quand tu m'as rencontré, c'est comme si je t'avais embarqué dans mon rapport à la mort. J'ai trouvé que tu l'as dit d'une manière qui était vachement belle, en fait. Et ça m'a touché.
- Speaker #0
C'est vrai.
- Speaker #1
Je trouvais ça joli.
- Speaker #0
Et pour maintenant le mettre sur moi, c'est que c'est parfois pas évident d'accompagner quelqu'un qui a vécu la mort des proches et qui a cette deuil. C'est pas facile, en tout cas, parce que j'aimerais bien pouvoir rentrer en toi, t'enlever toutes ces douleurs et la prendre moi tellement j'ai envie que tu sois heureux, te protéger, etc. Du coup, c'est ce que j'ai appris, en tout cas, en étant ensemble. Parfois, juste écouter, ça suffit. Il ne faut pas juste rebondir. Et aussi donner l'espace à la personne de vivre son deuil et essayer de l'accompagner. Je pense que c'est quelque chose que j'ai appris, en tout cas, en t'accompagnant avec ton parcours par rapport à ça. Oui,
- Speaker #1
tu le fais très bien.
- Speaker #0
Mais je ne l'ai pas fait bien au début. Parfois, je sais quand ta grand-mère est morte, tu rentrais, tu as un peu défoncé une pièce, et après j'ai pleuré et tout, et tu es venu me dire, mais en fait, laisse-moi vivre mon deuil. Mais non, juste pour te dire que c'est très facile parfois d'amener les choses. à soi, tu vois ?
- Speaker #1
Mais du coup, il faut raconter, vu qu'on est en fait... Parce qu'en fait, du coup, j'ai perdu ma grand-mère, je pense que c'était en 2013, 2014, quand j'ai appris la nouvelle. Je suis arrivé à la maison et j'ai dit tout de suite à Anna, je lui ai dit, écoute, là, ça n'a rien à voir avec toi. Il y a juste là, il va y avoir... Voilà, tu vois, juste... Et j'ai déjà réussi à lui sortir ces mots-là, parce qu'en fait, dans ma tête, c'était un pétage de plomb, parce que ma grand-mère était très importante pour moi. Et je suis allé dans la chambre, j'ai fermé la porte et j'ai ravagé la chambre.
- Speaker #0
Moi, ce que je voulais faire, c'était lui donner un câlin. Je voulais le prendre dans mes bras. Et lui, il n'était pas réceptif à ça. Parce qu'il était en train de vivre la chose comme il pouvait. Et du coup, il m'a repoussée. Genre, pas physiquement. Il m'a dit, en fait, non, il rentrait dans la chambre. J'entends boum, kaboum, chablam. Par rapport à mon histoire de vie avec ma famille, moi, la violence, je la vis très mal. Je suis une personne rationnelle, j'aime bien discuter. Quand il y a la violence, je bloque et je bloque. Du coup, il fait ça. Et là, il sort. Et là, j'étais en train de pleurer parce que j'ai eu peur. Je venais de déménager aussi parce que j'ai déménagé ici en septembre 2012.
- Speaker #1
Ça faisait deux ans.
- Speaker #0
Tu vois, j'ai quitté mon pays en Colombie. Je suis avec une personne. C'était la première fois que je vivais avec quelqu'un. Du coup, entre autres, de tout ce qui était en train de vivre, ce qui s'est passé, j'étais aussi en train de m'embarquer avec une aventure avec un homme. Ma première aventure, d'ailleurs. Du coup, il est venu et je l'ai rejeté à mon tour. Et c'est là où j'ai compris aussi, et même c'est quelque chose que je garde aujourd'hui, de l'importance de quand on fait les choses, c'est pour qui on les fait. Si c'est pour la personne ou pour toi-même.
- Speaker #2
La mort, c'est un sujet qui a été abordé dans vos familles très tôt ou pas du tout ? Est-ce qu'on parlait de la mort chez vous ou pas ?
- Speaker #0
Oui. Alors, je viens d'une famille très catholique. Du coup, mes parents ont divorcé quand j'étais petite. Et mon père et ma mère, c'est comme le jour et la nuit, genre hyper différent. Du coup, avec ma mère, pas trop. Mais avec mon père, beaucoup. mais c'était un côté aussi très pragmatique par rapport à l'amour. Déjà la mort avec, j'ai parlé pour venir au podcast avec ma mère avant de venir ici, on parlait de la Semana Santa,
- Speaker #2
des Pâques.
- Speaker #0
Et du coup je me disais, mon Dieu, tout ce que je me souviens c'est Jissou qui l'a été, il l'assassine toutes les années. Chaque année le gars il meurt, il est coupé, tout ce qui se passe qui est horrible. Et du coup c'est super violent et pour moi c'est très triste. J'aime pas cette vision de la mort violente. Et après, avec mon père, on a beaucoup discuté par rapport à cette idée que quand on est mort, on est mort et c'est fini en fait. Et c'est personnellement comme moi, je vois et je vis la mort en fait. Peu importe ce qui va se passer, même pour revenir au côté religieux, Jésus a pu ressusciter des personnes, mais après les personnes sont mortes aussi. Du coup, c'est quelque chose pour lequel on va passer tous. en fait c'est C'est assez beau parce que c'est ce qui donne la fragilité de la vie aussi. Et c'est ce qui les rend précieuses. C'est ça un peu les discussions que j'ai pu avoir avec mes parents par rapport à l'amour.
- Speaker #2
Mais jamais de leur propre mort à eux, par contre.
- Speaker #0
C'est venu plus tard quand mon père a failli mourir une fois. Il a eu un tuberculose osseuse et du coup il a dû faire une opération. Mais jamais genre, ah si je meurs comme ça. On sait que ça peut se passer dans une intervention chirurgicale. Et il a eu cette idée de... de perdre, de tristesse. Quand mon père a été mené au bloc, j'ai vu qu'il pleurait. Et moi aussi, j'étais un peu stressée, c'était attendu, etc. Mais juste maintenant, mon beau-père aussi, il a eu deux AVC récemment, il a failli mourir. Du coup, on a un peu commencé à parler avec mes parents et surtout, moi, en étant migrante, sans ma famille ici, sans ma tribu, en tout cas, celle que je n'ai pas choisie. Du coup, qu'est-ce qui s'est passé si ma mère meurt, quand elle est venue ici, parce que j'ai fait une opération récemment. Du coup, quand elle a dit, ah, mais si jamais j'ai une assurance...
- Speaker #1
Qui te paye l'enterrement, quoi.
- Speaker #0
Ouais, et s'il y a un truc qui me passe, voilà, s'il y a des informations, pour que tout soit réglé quand elle ne sera plus là, et même si ça arrive ici, tu vois.
- Speaker #2
Et toi, Jimmy, dans la famille, vous parliez de la mort ou pas ?
- Speaker #1
Alors, en fait, c'est marrant, parce que, est-ce que c'était un sujet culturellement, ou je ne sais pas, dans la famille, ou si c'était un sujet comme ça qu'on abordait facilement ? Non, mais en fait, elle était latente, donc oui. C'était une période où les gens... Il y avait le sida et où il y avait beaucoup de drogues dans l'univers de mon père. Du coup, moi, j'ai vu des gens. Je me suis retrouvé à aller voir des tontons, parce que beaucoup des amis de mon père, c'était mes tontons. Et avec la peau sur les os à l'hôpital à cause du sida ou des gens qui ont disparu à cause d'overdose. Et du coup, ça a toujours été présent dans ma vie. J'y pense beaucoup encore aujourd'hui parce que j'arrive sur la quarantaine et beaucoup ont disparu à cet âge-là.
- Speaker #2
Tu arrives sur la cinquantaine.
- Speaker #1
Ouais, j'ai passé la quarantaine. Et du coup, parlons de la mort.
- Speaker #0
Je voulais dire aussi quelque chose qui m'a frappé un peu dans ton histoire, c'est que la mort est quelque chose qui est très présent dans ta famille parce que tu as perdu un oncle quand il était enfant. C'est quelque chose qui a fait basculer beaucoup ta famille, selon ce que j'ai compris.
- Speaker #1
T'as tout. totalement raison. Tu vois, je n'étais même pas allé aussi loin que ça, mais c'est vrai qu'en fait, mon père, ils sont quatre frères et sœurs, et mes grands-parents, ils ont vécu un peu à la bourgeoise, dans une petite maison dans le nord de la France. C'était un peu avec une femme gouvernante et tout ça. Et j'ai une de mes tantes, elle a levé quatre ans, cinq ans, et elle est allée à l'école avec son petit frère, qui était mon oncle, que je n'ai pas connu, qui s'appelle Olivier. Et il y a un camion qui est passé, qui a tué cet enfant. Voilà.
- Speaker #2
Sous les yeux de ta tante ?
- Speaker #1
Sous les yeux de ma tante. Et j'ai entendu dire qu'elle est rentrée à la maison et que la gouvernante a dit que c'était de sa faute. Et au-delà de ce traumatisme, je n'ose même pas imaginer comment tu peux vivre avec ça, et j'ai toujours eu beaucoup d'empathie pour eux tous par rapport à ça, ça a foutu un bordel immense. Tout s'est éclaté. Ma grand-mère, elle est partie, elle a dit, allez vous faire foutre, allez vivre ma vie. Elle est partie avec un amant, elle a fait des tours en bateau, en yacht. Après, elle a fait du fromage en Corse. Mais elle a finalement vécu sa liberté. C'était une autre époque. On ne se mariait pas forcément pour les bonnes raisons aussi. Donc, je pense que c'était juste la goutte d'eau qui faisait déborder le vase. Et mon grand-père est parti sur d'autres dynamiques aussi. Donc, les enfants, ils ont été complètement mis à l'abandon. Mon père s'est retrouvé, il a vécu avec une de mes tantes quand même dans la rue à une période. Tout le monde a des histoires tragiques par rapport à ça, et on en a toujours parlé. Olivier, il est là, il a toujours été là. Il y a des conséquences. Il y a des conséquences, on en a tous subi des conséquences. Même toi ? Oui, parce qu'en fait, le nombre d'embrouilles et d'histoires qu'il y a eu... En fait, moi, je me protégeais, moi et ma génération, des embrouilles, des grands qui faisaient n'importe quoi. Mais ce grand n'importe quoi, avec beaucoup d'amour et de respect, tu vois ce que je veux dire, chacun sa vie. Mais pour moi, cette histoire d'Olivier, c'est quand même le déclencheur. Je ne suis pas sûr. Je pense qu'on aurait eu une vie un peu plus tranquille, avec moins de... C'est normal, ça fait vriller les cerveaux, ces histoires-là, tu vois. Alors, encore une fois, il n'y a pas que celle-là. Mais encore une fois, je ne jette pas la pierre. à la génération d'avant moi, mais moi on en a clairement subi des conséquences. Encore aujourd'hui, j'ai subi des conséquences de comportement de cette génération-là. Donc ça, c'est le rapport à la mort. Mais il y avait aussi ce rapport à la mort par rapport au fait que j'ai vu des gens décédés jeunes, et après, on parlait avec nos parents. Moi, mon père, il avait déjà fait une hémorragie interne quand il avait 39. Moi, je devais avoir 13, 12, 13. Il avait failli mourir. Et il m'avait clairement dit « Jimmy, j'ai été dans le couloir de la mort et je t'ai vu, et j'ai tout fait pour revenir. » Et à partir de là, lui, il a dû avoir un rythme de vie qui... C'était un fêtard, c'était un mec qui, socialement, voyait beaucoup de monde. C'était un bon vivant, il buvait, il se défonçait, mais ce n'était pas un alcoolo notoire, mais il était toujours sous un produit quelconque. Et du coup, quand il est revenu de l'hôpital, il a dû changer sa vie. Il est devenu chiant, quoi. Il était du tofu, il ne savait pas cuisiner, enfin voilà. Du coup, je l'ai vu un peu comme ça, faire tout ça pour moi, mais c'était un peu latent, quoi. Donc c'était un peu clair, déjà, à partir de là. qu'il allait disparaître à un moment. Est-ce qu'on en parlait ? Non. Est-ce qu'on avait envie d'en parler ? Non. Mais en tout cas, ce qui est certain, c'est qu'on en profitait, on profitait de chaque jour. Et moi, mon père, quand il est décédé, j'ai l'impression qu'il m'avait déjà préparé à la vie pour quand il n'était pas là. J'avais 23 ans, mais j'étais prêt.
- Speaker #2
Tu n'étais pas livré à toi-même. Non, clairement pas. Vous avez parlé de la mort avant de venir ici, au podcast ?
- Speaker #0
J'ai essayé.
- Speaker #1
C'est ce que j'allais dire. Anna voulait en parler, mais je ne savais pas trop.
- Speaker #0
En fait, on en a parlé parce que j'ai fait une opération. Je ne sais pas si on peut dire comme ça, mais on a partagé un décès. Et un ami proche qui s'est fait opérer il y a deux ans.
- Speaker #1
Qui a fait une opération soi-disant bénigne et qu'on n'a jamais ressorti.
- Speaker #0
Et du coup, j'allais me faire opérer. Et là, on a un peu discuté quand même.
- Speaker #1
Alors, en fait, toi, tu m'as amené à me poser la question avant qu'elle se fasse opérer il y a deux semaines. Elle me fait poser la question, mais l'amour et la mort, Anna et moi, mais nous, en fait, on vit que l'amour et on ne pense pas à la mort. Et entre temps, entre le moment où tu nous as proposé de venir ici, elle est allée à l'hôpital, du coup, il y a deux semaines. Et puis moi, je suis quelqu'un de pragmatique. J'ai déjà dit cartésien. Le chirurgien me dit l'opération, c'est une heure et demie et le réveil, c'est une heure et demie. J'appelle après deux heures l'hôpital. J'attends qu'on me dise. Elle est sortie du bloc opératoire. Elle est en salle de réveil. Merci beaucoup. Bonne journée. J'appelle après deux heures, elle n'est pas sortie. J'appelle après trois heures, elle n'est pas sortie. Bien évidemment, à ce moment-là, je n'essayais pas du tout de flipper. Mais dans ma tête, je me dis, ce n'est pas vrai, ils ne sont pas encore en train de me la faire. Après quatre heures, toujours pas sortie. Et là, en fait, j'ai pris sur moi, parce que là, dans ces cas-là, tu ne veux pas du tout faire de dramatisme et tout, mais elle est finalement sortie, l'opération s'est très bien passée. Et là, je me suis effondré. Et en fait, c'est la première fois où j'ai réalisé et j'ai envie de... C'est la première fois que j'ai réalisé que je pouvais la perdre. Parce qu'en fait, pour moi, j'ai une vision assez claire. Ça veut dire qu'en fait, j'envisage souvent le pire. Comme ça, après, tout peut aller mieux. Et du coup, la mort, j'envisage chez tout le monde. Mais Anna, je ne l'avais pas du tout inclue dans ce spectre-là. Et du coup, ça m'a complètement effondré. Et on s'est retrouvés le lendemain où elle sortait de l'opération. Elle est en convalescence. Elle est encore en convalescence. Et c'était elle. C'était à elle de me consoler. Parce que je pleurais comme un gros bébé. Parce que j'avais eu peur de la perdre, en fait. Parce que je me demandais, je me disais, mais c'est pas vrai, la vie, en fait, c'est à chaque fois ça, quoi. Et c'est pas le cas du tout. Mais du coup, j'ai eu un rapport direct, là, avec elle, là. Et je suis pas du tout prêt.
- Speaker #2
Mais vous en aviez parlé avant l'opération ou pas justement cette possibilité que tu pouvais... En fait,
- Speaker #0
je sais que je l'avais parlé. J'avais parlé parce que j'ai beaucoup de boucles d'oreilles. qui sont un peu uniques et beaucoup de chemises aussi qui sont un peu uniques. Et du coup, j'avais dit, ah bon, si jamais je décède. Du coup, j'avais fait genre le testament. J'ai rien vraiment, franchement, je me suis rendu compte que j'ai vraiment rien. Et j'avais parlé de ça, genre, ah du coup, à mon frère, tu le laisses d'abord chasser les chemises et du coup, les hauts-doreils.
- Speaker #2
Tu fais comme ta mère avec toi, en fait.
- Speaker #0
Mais par rapport au bain de main. Oui,
- Speaker #1
mais ça fait comme sa mère quand même. Non, j'ai fait un peu.
- Speaker #0
Par rapport à mon travail, j'étais confrontée à des migrants qui ont perdu la famille ici. Par exemple, une grand-mère qui disait à ses petits-enfants qu'elle voulait... être enterré dans son pays. Du coup, elle vient à l'institution où je travaille et les personnes demandent de l'aide pour le repatriement du corps. Et en plus, il y a la question aussi de la religion qui ne peut pas être incinérée. Du coup, les coûts que ça génère. Et du coup, j'avais ce rapport à la mort. Je sais que je lui avais dit, genre, si jamais il y a quelque chose qui se passe, genre, le moins cher, genre, pour moi, parce qu'il m'a demandé à moi. Et là, j'ai eu cette réflexion de me dire, en fait, moi, je suis déjà plus là. Franchement, moi, ce n'est pas la personne qui compte parce que moi, c'est Ghosn. Par contre, fais ce qui va te donner du confort à toi. Il faut voir avec mes parents si vous voulez une cérémonie ou non. Franchement, ce qui... Ça, tu n'as aucune directive. Aucune.
- Speaker #1
Et on en avait déjà, je pense, parlé il y a plusieurs années, mais moi, j'oublie. Et déjà, j'ai déjà oublié ce que tu m'as dit il y a trois semaines comme directrice. Mais aussi, ce que je me rappelle, c'est qu'on a aussi mis sur le tapis, tu l'as mis, le tapis de fête de notre amie avant d'aller à l'hôpital. Parce qu'en fait, c'est latence comme si on était traumatisé. Même quand on va à l'hôpital, on a toujours peur de ne pas en ressortir parce que cet ami-là, qui était très proche pour nous, n'en est jamais ressorti. Et toi, tu m'en as parlé avant d'y aller. On a échangé, on se semble là-dessus.
- Speaker #0
Oui, du coup, j'avais ça dans ma tête. Et je sais que quand je me suis réveillée, la première chose que j'ai faite, c'était pleurer. Parce que j'ai pensé à mon ami. En fait, j'étais tellement reconnaissant de me dire, moi, j'ai eu la chance de me réveiller quand lui n'a pas eu cette chance. J'ai eu la chance de voir. ma famille, ma mère qui est venue, Lise, Jimmy, je sais que je t'ai laissé un message, j'étais un peu high toujours, et j'ai dit, mais en fait, j'ai beaucoup pensé à mon amie qui n'est plus là, en fait. Et toi, Jimmy, parlez de ta mort.
- Speaker #1
Alors, moi, j'ai eu, donc j'ai eu des parents qui ont été malades, j'ai eu des gens qui sont morts du sida, mais aussi d'overdose, et moi, j'ai eu un peu un effet, le second effet qui se coude de tout ce bordel, j'ai eu l'hépatite C. qui venaient de mes parents, qui ont pris de l'héroïne plus jeune, et j'ai récolté. Donc j'ai fait un traitement. Donc j'étais malade jeune, déjà. Donc j'ai eu un rapport à la maladie aussi. Je pense que le rapport à la maladie, tout de suite, te fait aussi donner un rapport plus pragmatique face à la mort. Et d'avoir eu des parents qui, eux, avaient l'hépatite C, qui sont morts, pas tous, mais un sur deux, d'un cancer du foie qui est lié à l'hépatite C. Donc, enfin voilà. Moi, dans ma tête, j'ai fait ce traitement. C'était une vie de thérapiste, c'était très dur. Ça a duré six mois. Maintenant, prendre deux cachetons, on enlève la maladie. Et après, quand j'ai terminé ce traitement, en fait, mon médecin généraliste ne savait pas dire les résultats. Et du coup, il m'a toujours dit pendant plusieurs années que j'étais encore positif. Donc pour moi, c'était un traitement qui n'avait pas fonctionné. C'est véridique, cette histoire, elle est folle. Et après plusieurs années, je suis allé vers mes 30 ans, je crois. Ou avant de retourner en Colombie, donc 27 ans, parce que le traitement c'était à 21, donc à 27 ans, parce que je ne voulais plus refaire de traitement, parce que c'était complètement fou comme traitement, donc c'était hors de question que je refasse ça. Et puis, à bout de 5-6 ans, je me dis, bon, je vais aller voir le spécialiste à l'hôpital. Et puis j'arrive, et il me dit, mais pourquoi vous êtes là, monsieur ? Et je l'ai super bien pris, je lui dis, mais pourquoi je suis là ? Je suis malade, j'ai l'hépatite, il me fait, mais non, vous n'êtes plus malade, votre traitement, il a fonctionné. Et ce n'est pas pour raconter cette histoire, mais c'est ce que ça a généré dans ma tête. Et je suis sorti, et je me suis... effondré. Et en fait, j'ai compris que je vivais avec l'épée de Damoclès sur ma tête et en fait, je vivais comme si j'allais mourir demain. Et là, en fait, il y a la vie qui s'est ouverte à moi. Et donc, j'ai vécu toute ma vingtaine inconsciemment, comme si j'allais mourir demain. Et c'est quelque chose qui m'a suivi. Je l'ai réalisé à ce moment-là et j'ai cru qu'en le réalisant finalement, c'est bon. Et en fait, j'ai changé mon mode de vie petit à petit. Aujourd'hui, j'ai une vie de sage. Enfin, normalement, je ne devrais pas mourir parce que je fais de la merde en termes de consommation de produits divers. Mais j'ai acquis il n'y a pas très longtemps que j'allais... En fait, pour moi, je ne suis même pas sûr que j'ai encore acquis. Ça serait une victoire. La mort, elle est là. J'ai 44 ans. Mon père m'aura 49. Ma mère a 51. Normalement, tout ce qu'il y a après, c'est de la gagne.
- Speaker #0
D'ailleurs, plusieurs fois, je ne sais pas si c'est correct, dans les périodes de deuil qui reviennent, souvent tu disais, en pleurant et tout, je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir jeune. Je crois que tout ce rapport à la mort t'a mené aussi dans tout un cheminement que j'ai eu le temps de travailler par rapport à cette question.
- Speaker #1
Encore une fois, c'était inconscient, mais en fait, je crois que je ne voulais pas faire d'enfant.
- Speaker #0
Alors, j'ai toujours voulu faire des enfants. C'est ça, c'est un paradoxe. Mais inconsciemment, je ne voulais pas faire d'enfants parce que je ne voulais pas leur faire vivre ce que j'ai vécu. Et en fait, j'ai compris il n'y a pas si longtemps que je pouvais vivre longtemps. Et du coup, mes enfants, ils n'avaient pas vu ce que j'ai vécu. Après, il y a la vie qui me ramène à d'autres choses parce que j'ai aussi une soeur, une demi-soeur qui, elle, a un cancer et qui va sûrement trépasser un moment parce que c'est un cancer qui passe du pancréas et qui a une fille de 3 ans. Et c'est rigolo parce qu'avec cette soeur, on en a parlé. Elle a tout de suite compris. Parce que elle, c'est une demi-sœur, on a la même maman. Et elles sont deux sœurs. Et elles, quand elles ont perdu notre maman, elles avaient 13 et 11 ou un truc comme ça. Ou 12 et 10. Du coup, le rapport de perdre ses parents jeunes, elles connaissent. Mon autre sœur, quand ses enfants ont dépassé son âge, l'âge où notre mère est décédée, pour elle, c'était une victoire. Et avec ma sœur, qui est aujourd'hui malade, Eva, elle s'appelle. Eh bien, c'est un sujet aussi. Donc en fait, je me suis rendu compte, parce que c'est des soeurs que j'ai rencontrées plus tard, vu que c'est des demi-soeurs du côté de ma mère que j'ai rencontrées il n'y a pas longtemps. Je me suis rendu compte que c'était la première fois que j'avais des gens en face qui comprenaient totalement ce que je voulais dire et qu'en fait, qu'ils le vivaient aussi. C'était une normalité. Alors que moi, j'avais l'impression de vivre seul face à cette problématique.
- Speaker #1
Je pense aussi à autre chose, maintenant que je trouve particulière, maintenant que tu en parles. Je n'ai jamais dit ça parce que je n'ai jamais dit ce que je voulais dire là. c'est que j'avais... conscience de la mort dans ta famille et ton contexte, genre tout le temps.
- Speaker #2
La présence de la mort. Oui,
- Speaker #1
exactement. La présence de la mort avec tous ces décès, on l'a tout raconté. Et l'idée d'avoir un enfant, c'était quelque chose, je ne l'ai jamais dit, mais c'était quelque chose qui était présent. Parfois on dit, il a des croyances, on va dire, il a des familles qui peuvent avoir une malédiction par rapport à la mort qui est présente et tout ça. Je ne suis pas une personne croyante, mais ce sont des histoires qu'on a entendues. Du coup, c'est difficile parfois de s'en détacher.
- Speaker #0
Tu veux dire qu'il y a une malédiction sur ma famille ? Non,
- Speaker #1
non, non. Non, c'est quelque chose qui m'a traversé l'esprit, effectivement. Je ne vais pas mentir. Et je disais, mais c'est des bêtises. Pourquoi je pense ça et c'est dur ? Désolé, je ne suis pas un métier.
- Speaker #0
Écoute, tu te vois inconsciemment, moi aussi. Et du coup,
- Speaker #1
toute cette histoire, je me disais, mais en fait, et toi ? crainte qu'il me disait tout le temps, je ne veux pas mourir. Je pense que ça a permis d'autres choses personnelles qui ont joué aussi un rôle dans l'idée d'avoir des enfants. Parce que je disais mais en fait, je suis prête à faire un enfant avec cet homme mais tout seul. Même si je sais qu'il a des capacités, tout ça, ma mère l'a fait presque, elle a levé trois enfants presque seule. Mais je disais, mais Saint-Dimitre, c'est lui le cool de l'histoire. Tu vois, je veux dire, c'est lui qui doit transmettre ces choses, parce que les trucs sont extraordinaires et qu'il y a trop de choses. Du coup, je me disais, mais en fait, c'est vrai qu'il faut que j'aille au temps de mieux. Je n'ai pas trop envie d'avoir des enfants. Et dès que ça a changé maintenant, récemment, on parle peut-être de ce projet, de peut-être essayer de parenté, etc. Du coup, je trouve ça intéressant.
- Speaker #0
Tu dis qu'en fait, mon switch, sans faire exprès, mon switch, en me disant que le moment où j'ai commencé à me dire, ah tiens, je peux vivre longtemps. C'est un peu là où toi, tu t'es dit, ah mais tiens, je ne peux pas. En tout cas,
- Speaker #1
ça a résonné maintenant. Du coup, vrai ou pas, c'est la casualité, je ne sais pas. C'est ce qui me fait penser à ça maintenant.
- Speaker #0
Mais c'est ça la force de la mort. En fait, c'est la force de la vie. Parce qu'en fait, à chaque fin, il y a un début. Moi, ce que je sais, c'est que tu vois, là, on est en train de parler de la mort. Je suis en train de parler de mon histoire, des gens qui sont décédés autour de moi. Mais moi, ça m'a nourri. Moi, pour rien au monde, je reviendrai sur mon histoire. Moi, le décès de mon père m'a ramené à aller en Amérique latine, à être avec aujourd'hui avec Anna, que j'aime de tout. tout mon cœur, mais ça m'a ramené à 500 milliards d'autres choses. J'ai fait un travail sur moi-même. On parlait de cette liberté qui m'a inclus, mais en fait, moi, j'ai hérité de rien. Moi, j'ai hérité de ces dettes. Je n'avais rien du tout. J'aurais pu terminer à la rue et je ne l'ai pas fait. Et ce n'est pas grave. Je serais pu arriver. Ce n'est pas grave. Mais en tout cas, ça m'a donné une force de liberté. Et ça m'a aussi le rapport que je donne. Quand les gens sont cons et sont chants, je fais vitre infiltre. Mais les gens, quand je les aime, je les aime. Voilà. Et je veux passer du temps avec eux, et je veux donner de l'importance à ça. Et du coup, s'il n'y avait pas eu la mort...
- Speaker #2
Mais justement, sachant que notre finitude est notre seule certitude, comment est-ce qu'on aime quelqu'un sachant que, genre, il va mourir, elle va mourir ?
- Speaker #1
Je disais dans le texte que j'ai lu au début, c'était... En fait, moi, ce qui m'a appris mon expérience ici... de changer de pays, de reconstruire une vie, d'avoir des gens qui perdent, c'est l'importance de vivre l'instant et de le vivre intensément. Et je pense que... Avant la mort de quoi que ce soit, c'est quelque chose que je ne savais pas, mais je suis comme ça en fait. Je déteste planifier dans le futur, je déteste voir une agenda et devoir compter, parce que pour moi ce qui compte c'est l'instant. Et je pense que ça a été la force de notre couple depuis le début. Et même avec l'histoire du décès de notre amie, avec l'histoire de j'ai failli mourir, etc. Quand je me suis réveillée aussi de l'opération, j'étais là, waouh ! Je peux encore kiffer, il faut que je continue à kiffer. Du coup, je kiffe en ce moment ma mère qui est là. Je kiffe en ce moment quand je vois Jimmy arriver, que je suis en classe de la troisième semaine de convalescence. Du coup, je profite de chaque instant. C'est drôle, mais la mort, elle donne un valeur aux choses et à la vie tellement énorme. Parce que moi, contrairement à certaines personnes, je trouve que quand on meurt, c'est fini. On est dans un système fermé, effectivement, la Terre. On va peut-être devenir poussière ou pas importe. Mais en fait, là, ce qu'on a ensemble, ça ne va pas revenir. Et en tout cas, la même chose. Du coup, il faut vraiment tellement kiffer l'instant présent parce que c'est notre moment maintenant. Et après, ça sera autre chose et ça ne sera pas ça.
- Speaker #0
Moi, je veux totalement rebondir là-dessus parce que c'est la force de notre couple. Et je pense qu'on ne serait même pas, si on n'avait pas vécu au jour le jour, elle ne serait pas venue en Europe ou quoi que ce soit. Parce que si on avait commencé à bâtir des plans sur la comète, tout aurait été impossible. Elle habitait à Bocota, moi j'habitais à Genève. On avait des vies qui n'avaient rien à voir. Et pourquoi je parle de ça ? Parce qu'en fait, c'est générique. Comme on ne parle pas de la mort, on ne parlait pas de comment on allait être dans 10 ans en tant que couple. Parce qu'on a trop donné d'importance, et on le donne encore aujourd'hui, à vivre au jour le jour. Moi, ce qui est important aujourd'hui, c'est... Alors, en fait, je peux le généraliser. En fait, pour moi, dans mon histoire d'amour, ce qui est important, c'est quand je me lève le matin d'être heureux avec la personne avec qui je suis. Je m'en fous d'hier et je m'en fous de demain. Mais finalement, avec tout le reste, c'est la même chose. Par rapport à moi-même, émotionnellement, comment je me sens aujourd'hui. C'est ça qui est important. Je m'en fous comment c'était hier et je m'en fous comment ça sera demain. Et du coup, le rapport à la mort, il est un peu désuet finalement à cette échelle-là.
- Speaker #1
Pour moi, il y a quelque chose dont on n'a pas parlé, c'est aussi un peu par rapport à toi, mais le rapport à la mort, après avec les personnes qui restent. Du coup, j'essaie de... En fait, je n'ai pas le choix parce que je vis avec toi. J'essaye d'être accompagnée, d'être là, etc. Mais ça m'est arrivé aussi avec des personnes que j'aurais voulu être plus là, mais par poudre, par peur, par tristesse. J'étais là, mais aussi, je suis tellement triste. Peut-être qu'ils sont leur épouse ou leur mère, leurs parents, leurs soeurs, leurs frères. Comment je vais m'effondrer en face de cette personne qui est encore plus dure ? Tu vois ce que je veux dire ? Du coup, ça m'amène aussi à m'éloigner. Tu es comme quoi ?
- Speaker #2
C'est quoi ? Ta tristesse n'est pas valable ?
- Speaker #0
Moi, je ne suis pas d'accord avec ça.
- Speaker #1
Je sais.
- Speaker #0
Il n'y a pas de jauge dans la douleur. Tu as le droit d'être la plus triste du monde parce que tu as perdu ton chat. Et ça ne me donne pas plus de crédit à moi parce que j'ai perdu mon père de te regarder de haut. Il n'y a pas d'échelle dans la douleur.
- Speaker #1
Mais c'est complètement personnel. Peut-être parce que j'ai toujours été quelqu'un qui était soutien pour mes parents, pour mes frères, pour toi. J'aime bien être la personne soutien pour tout le monde. Du coup, quand je perds ça, je dis, mais non, en fait, il faut que je sois forte. Il faut que, ou à nouveau, revictimiser la personne par rapport à ce qui s'est passé, tu vois, genre, ou pourquoi. Je ne sais pas. En fait, en venant ici, je réfléchis à ça. Je me suis posé la question, j'étais là, waouh. J'ai aussi peut-être pas abandonné, mais en tout cas, j'ai écarté la possibilité d'accompagner des personnes dans leur deuil. Parce que je dirais comme ça, les miens.
- Speaker #2
Je reviens juste sur l'intervention médicale que tu as eue. Et Jimmy, toi justement, d'un coup, d'imaginer qu'Anna ne sortirait pas de cette chambre, c'était la première fois que tu imaginais en fait la disparition d'Anna ?
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #2
Et toi, Anna, ça t'est déjà arrivé d'imaginer ta vie sans Jimmy parce qu'il serait mort ?
- Speaker #1
Parfois, il voyage seul et du coup, je ne lui dis jamais avant de partir, je dis mais tu te prends dans la route, etc. Mais j'ai un peu la crainte de, si il y a quelque chose qui se passe, je ne serai pas avec lui. Après, il y a la question logistique. Est-ce que je reste ici ? Est-ce que je rentre ? Est-ce que ma vie est ici ou pas ? Est-ce que je vais voir ma famille ? Qu'est-ce que je ferai après ? Parce que mon projet de vie dans ce pays, dans cette ville, c'est en fait parce que je vais être avec lui. Tu vois ce que je veux dire ? Après, j'ai construit un peu ma vie ici aussi, etc. Mais bon, disons que le fait d'être là, c'est parce que tu es là.
- Speaker #0
Mais en même temps, tu en as parlé aussi avant. On parlait des enfants.
- Speaker #1
et il y a
- Speaker #0
10... qu'il y a un moment, tu avais du mal à l'envisager parce que c'était possible que je ne sois pas ce que tu as dit exactement. Mais en gros, je n'étais pas là. Donc, tu avais dû envisager personnellement avec toi-même. En fait, je ne faisais pas partie de la cartographie.
- Speaker #1
En fait, c'est différent par rapport à l'enfant parce que si tu n'es pas là, je suis toute seule, je me débrouille. Mais si on a un machin et toi t'es pas là pour moi c'est pas difficile.
- Speaker #2
La réflexion elle est différente.
- Speaker #1
Parce qu'en fait là je suis toute seule, je fais ce que je veux si je veux rien faire, tout faire mais quand t'es à deux ou à trois ou à quatre c'est quand même autre chose.
- Speaker #2
Et toi ce serait, qu'est-ce qui te semblerait le plus difficile à surmonter si Anna est décédée ?
- Speaker #0
Bon. Vu que je n'ai pas envie qu'elle décède, si elle décède, je sais que je vais être au bord du gouffre. Alors, il y a du classique. Face à la mort, les gens qui sont proches, je vais être au bord du gouffre. Ça va être insupportable. Je ne sais pas combien de temps ça va durer, mais c'est comme ça. Et ce n'est pas autrement, ce n'est pas grave. Essayer de revivre sans avoir des sentiments, ne pas râler de l'avant. Mais après cette étape-là, il faudra... C'est aussi... Comment se reconstruire et comment revoler de ses propres ailes en fait. C'est ça. Mais j'ai envie de dire que c'est un peu générique ce que je dis parce que je l'ai déjà vécu. Du coup ça va être beaucoup de souffrance. Mais je sais moi aujourd'hui que face à l'adversité j'ai tendance à aller de l'avant. Donc je sais que je vais souffrir. Je sais que ça va être trop triste. Mais je sais que ça va me servir de boost pour encore plus profiter et mordre à pleines dents. la vie.
- Speaker #1
Pour moi.
- Speaker #2
Elle avait l'air de la dépasser là. Oui,
- Speaker #1
oui. Je suis tellement heureuse, c'est tellement fun avec toi que juste de me dire qu'il devrait apprendre à vivre sans toi, ça va être chiant. Je vais réussir. Non, mais en fait, prêt ou pas prêt, ou prête ou pas prête, ça va arriver peut-être pour toi ou pour moi. Du coup, je pense que pour moi, c'est difficile aussi avec le décès et c'est que La vie continue, c'est beau, mais aussi c'est dur.
- Speaker #0
Moi, ce que je veux dire aussi, c'est que depuis que j'ai acquis que j'allais vivre vieux, fuck it, et bien en fait, on va vivre vieux ensemble. Donc après, advienne que pourra, quoi. Tu vois, si je meurs avant, tu meurs avant, très bien. On vivra les choses, on devra les gérer, très bien. Mais pour l'instant, le plan, c'est on kiffe la life et on vit vieux et on kiffe la life. Et on s'aime.
- Speaker #1
Et parce que, avant de venir ici, je disais ce que... La mort, c'est aussi peut-être la fin de nos relations. Parce qu'on parle de la mort là, physique, physique. Et même si ça arrive et on se sépare, au moins, il faut juste kiffer tout le temps. Maintenant que c'est cool, en fait, il faut y aller à fond.
- Speaker #0
Voilà, c'est ça. Parce que la mort, ça peut aussi être la mort de notre couple, la fin de notre couple. Mais aujourd'hui, la question ne se pose pas.
- Speaker #1
Non, ça ne se pose pas, mais dans le sens où... Moi, j'aime bien cette banalité de ça peut tout arriver, tu vois. Genre, que je mors, ou que c'est la fin de notre relation. Et c'est ce que je trouve qui donne la valeur de la vie, qui rend la vie si précieuse.
- Speaker #2
Je vais terminer par une question qui est la suivante. Est-ce qu'il y a quelque chose que vous aimeriez dire à l'autre aujourd'hui, sachant justement que peut-être demain, il ne sera pas là ?
- Speaker #1
Continuez à kiffer, mec.
- Speaker #0
J'ai envie de pleurer tout de suite. Demain, tu n'es pas là ? Demain, tu n'es plus là du tout ? Qu'est-ce que j'aimerais te dire ?
- Speaker #2
Est-ce que tu lui dirais aujourd'hui, sachant que peut-être demain, tu ne serais plus là ?
- Speaker #0
Déjà, je sais que tu le sais, ce que je te dis tout le temps, mais ça ne manque pas de pain, parce que c'est important. Je t'aime de tout mon cœur. Et tu es vraiment la personne la plus importante pour moi dans ma vie. Et je sais que tu le sais. Je sais que je n'ai pas besoin de te le dire aujourd'hui. Mais imaginons que je sais que tu meurs demain. Je pense que c'est ça que j'aurais envie de te dire.
- Speaker #1
Je pense qu'à mon... tour, je te dirai tout le ceci que je t'aime de tout mon cœur. Et je te remercierai parce que c'était trop fun, parce que j'ai beaucoup appris aussi, parce que j'ai déménagé des pays, parce que je suis la personne que je suis aujourd'hui par mon vécu, mais aussi grâce à tout ce qu'on a vécu. Du coup, je pense que je serais plutôt te dire merci et te reconnaître de toutes les aventures qu'on a vécues. Et je te dirais que je suis désolée de plus de là pour les continuer, en fait. et que je t'aime de tout mon cœur aussi.
- Speaker #2
Merci, Anna.
- Speaker #1
Merci à toi de nous avoir invitées.
- Speaker #2
Merci, Jimmy, avec plaisir.
- Speaker #0
Tu vois, c'est rigolant, tu disais mon papa, les Ausha.
- Speaker #2
À bientôt. À bientôt pour des nouvelles salles.
- Speaker #0
À bientôt, merci.
- Speaker #2
Cet épisode a été enregistré à Cornland Studio.