Timothée SébertDans ma modeste présentation, j'aimerais vous présenter quatre articulations différentes entre le bubon de peste et la mort, tout simplement. Ça ne vous étonnera pas forcément de savoir que le bubon est un signe de mort assez... Enfin, c'est pas top, quoi. Mais reste à savoir comment il représente la Mort dans les textes littéraires des XIVe et XVe siècles. Pour ce faire, je vais m'appuyer sur le regard qui était posé sur le bubon dans la théorie médicale, car chaque texte a besoin de se positionner face à la théorie médicale d'alors. Pour appuyer ce propos, je vais commencer par un exemple complètement erroné, qui est celui d'une comptine, d'une chanson à danser, qui représenterait, selon une mauvaise interprétation, un événement de peste survenu à Londres au XVIIe siècle.
On peut voir que finalement, les vers représentent la théorie médicale. Je ne vais peut-être pas le chanter parce que personne ne voulait le chanter avec moi dans la cour, mais le "Ring Around the Rosie", le cercle rose, renvoie à l'idée du bubon lui-même. Il s'agit de faire un cercle d'enfants autour du bubon. La poche pleine de fleurs renverrait à une mesure prophylactique qui arriverait peut-être trop tard, qui en fait consiste à inhaler seulement un air parfumé qui nous défend de l'air corrompu, qui circulent dans la ville. Enfin, les cendres du troisième vers renverraient à une autorité, enfin, une mesure prise par les autorités d'alors de brûler les cadavres pour endiguer la propagation de la peste. Et enfin, le dernier vers, « We all fall down », vous donne l'idée de l'inévitable issue qui est introduite par le premier vers de la comptine.
Bon, cette lecture qui est tout à fait séduisante ne fonctionne pas, malheureusement, dès lors qu'on retourne dans les versions antérieures de la comptine qui sont conservées dans les livres de chant du XIXe siècle. L'interprétation ne tient plus, mais je n'y arrête pas puisque c'est très bien expliqué partout sur Internet, il n'y a pas de soucis. Et surtout, ce n'est pas vraiment mon propos. Mais force est de constater avec cet exemple que le patrimoine culturel européen ne dispose pas à cette heure de comptines à chanter qui célébreraient le caractère mortifère du bubon pesteux. Libre à vous de penser qu'il s'agit d'un manque à combler. Si tel était le cas, je vais vous présenter quelques textes que vous pourriez mettre en chanson avant de les envoyer aux écoles maternelles de votre quartier.
Je vous présente rapidement le regard médical qui était porté sur la peste au XIVe et XIVe siècle. Et pour ce faire, je vais m'appuyer sur des textes de Johannes Jacobi,- Jean Jacme-, qui ont été utilisés au XIVe et XIVe siècle et qui sont reproduits dans des imprimés du XVIe. Il ne s'agit pas de voir dans le bubon, comme aujourd'hui, un gonflement lymphatique dû à une morsure d'une puce, généralement celle du rat, mais au contraire une concentration d'humeurs corrompue par l'air ambiant, lui-même perverti en sa substance et ou ses qualités. Là, il y a un point de débat sur les médecins qui ne sont pas forcément d'accord. Donc le bubon est une entrée épidermique dans le corps du patient d'un venin épidémique, lui-même provenant de l'air corrompu. C'est aussi un symptôme sur lequel le médecin peut exercer son art. Ça peut nous sembler contre-intuitif, mais plus le bubon est gros, mieux c'est. Car il s'agit de voir que le corps réussit à tenir hors de lui-même, hors de son intérieur, le poison qui est rentré dans son corps. Ici, c'est la première ligne qui est donnée. Et si l'apostème croit, l'on ne doit pour ce rien craindre, car tel apostème, donc le bubon, est cause de santé. Dans ce même extrait, le médecin discute de l'intérêt de poser de la thériaque, comme onguent sur le bubon, qui est un antivenin classique. Mais le médecin ne recommande surtout pas ça, car la thériaque chasse le poison, et si on le met sur le bubon, le poison va rentrer dans le corps. Il est plus intéressant de boire de la thériaque pour s'assurer que le poison sorte par le bubon.
J'ai oublié de présenter la petite image, le détail qui me guidera à travers cette représentation. C'est un détail d'un panneau d'une chapelle dédiée à Saint-Sébastien. On voit dans le coin inférieur gauche le médecin qui est en train de percer un bubon d'une jeune dame, alors que d'autres patients issus de différentes classes sociales font la file d'une certaine façon auprès du médecin pour être soigné. C'est notamment l'exemple qui est... représenté par Gui de Chauliac, qui raconte avoir lui-même percé ses bubons pour survivre. On peut agir autrement sur le bubon, non pas en le perçant, mais en pratiquant la saignée. Et pour ce faire, il faut bien identifier l'emplacement du bubon. La veine a saigner est déterminée par l'emplacement. Il existe trois lieux privilégiés. L'apostème peut se trouver derrière les oreilles. C'est le cas du bubon cervical, qu'on appellera ici par familiarité le bubon dans le cou qui demande une saignée à la veine céphalique, donc à la veine qui parcours le dessus du bras, d'une certaine façon. Tandis que le bubon axillaire, donc sous l'aisselle, demande une saignée à la veine basilique, donc sous le bras. Et enfin, le bubon le plus fréquent, le bubon à l'aine, donc bubon inguinal, demande une saignée à la veine saphène, donc partant de la cuisse et allant jusqu'aux gros orteils. L'idée ici est toujours de contrarier, d'une certaine façon, faire sortir le sang envenimé par une voie qui ne relie pas le bubon et le cœur. Le cœur étant le centre de la santé, le centre de l'énergie vitale. Si celui-ci est corrompu par le venin, le patient décède. Dès lors, il vaut mieux essayer de dévier le poison hors du corps. Donc le bubon est un levier sur lequel le médecin peut agir dans la théorie médicale.
Dans la littérature, ce n'est pas le cas. Et c'est ici le premier cas, la première articulation que je vais vous présenter, j'en présenterai quatre. Où ici, tout simplement, le bubon est une preuve d'une mort imminente. Dans la Danse macabre des femmes rédigée par Martial d'Auvergne, la Mort invite la nourrice à la rejoindre. La nourrice n'est pas tout à fait convaincue de cette invitation, mais enfin, sent "la bosse venir en l'ayne", et est certaine dès lors de sa mort imminente. J'aimerais souligner encore dans cet exemple le cas de l'haleine qui est mise à la rime, juste au ver en dessous," que je sens la bosse en l'ayne/ Entre mes bras de mon alayne,/ cest enfant meurt d'epidimyie." Cette association bubon-haleine corrompue traduit deux types de pestes différentes, la peste bubonique, mais d'autre part la peste pneumonique, qui est bien contagieuse et qui se transmet simplement par les gouttelettes de salive, et qui, elle, est complètement létale. La peste bubonique vous laisse une chance sur trois de survivre, c'est généreux pour la peste, tandis que la peste pneumonique, si vous n'avez pas d'antibiotiques, vous êtes fichus. Le bubon représente ici une faillite toute personnelle. Seulement le porteur qui est porté à l'agonie et éventuellement le souffle peut emmener avec lui le nourrisson. Je fais juste encore une petite idée. La nourrice ou la mère, avec son enfant en temps d'épidémie, représente la faillite du lignage, d'une certaine façon l'impossibilité d'une société à se régénérer. Nous avons vu lors de votre présentation une Mort qui assassinait les trois états. Et dans le coin inférieur gauche, dans le livre des heures, il y avait une mère avec son enfant. Toutes les générations sont vouées à mourir.
Mais ici, le bubon, dans ce cas-là, est une mort individuelle. On pourrait avoir une mort plurielle, collective, dès lors qu'on passe à un bubon pluriel. Dans le célèbre exemple du "Jugement du Roi de Navarre", dans son célèbre prologue, Guillaume de Machaut se cache chez lui pour éviter le temps de peste. jusqu'au jour où l'un de ses amis vient le voir pour lui annoncer que "la mortalité des boces,/ qu'on appelloit epyidémie," a disparu et que l'heure est à la noce et à la fête.
Le bubon alors pris au pluriel représente une période et une communauté qui est frappée par la peste. C'est une faillite collective, autrement dit c'est la peste. On voit ici que mortalité des bosses et épidémie sont synonymiques. J'en profite pour souligner une différence de registre. L'épidémie est plutôt un mot savant qu'on retrouve dans les traités ou dans les chroniques, à l'inverse de bosse, qui est plutôt un mot vulgaire, enfin employé communément, qui est donc synonyme de apostème, comme nous l'avions vu dans la théorie médicale. Guillaume de Machaud connaît les deux termes et joue avec la théorie médicale pour l'accommoder à son discours moral, le regard moral qu'il porte sur le monde en temps d'épidémie. La bosse et l'épidémie se retrouvent comme synonymes assez efficaces pour faire jaillir à la pensée du lecteur,toute la peste et sa valeur mortifère, c'est à travers le symptôme le plus remarquable que la maladie ait signifié. C'est le cas dans les chroniques, normalement, qui sont relativement avares en détail de peste, mais parlent simplement d'épidémie et de bosse, et passent à autre chose. Je cite simplement le cas de Froissart où bosse et épidémie fonctionnent comme un couplet synonymique." Et fu en prise cette pénitance a faire," donc il parle des flagellants, pour faire priière à Dieu pour cesser la mortalité, car, en ce temps de la mort et boce et epidimie, les gens moroient soudainement". Donc le bubon est vu comme une ressource langagière, une économie de langage, d'une certaine façon il suffit de dire bubon pour que la peste jaillisse à la pensée du lecteur.
Le bubon comme ressource langagière peut être employé aussi en dehors d'un contexte épidémique, pour parler de choses abstraites. C'est mon troisième point où le bubon sert comme un point d'ancrage dans l'imaginaire commun et permet de détailler ici, en l'occurrence, l'orgueil que Christine de Pizan conseille à la jeune fille d'éviter à tout prix. Elle s'adresse directement à l'orgueil et lui dit, c'est la dernière ligne de mon extrait, « La chair où tu es figée est en plus grande aventure que celle où est la bosse qui vient d'épidémie.» Vous pouvez remarquer que l'orgueil lui-même est d'une seule façon, contaminé par le registre du bubon, le registre épidémique. Car l'orgueil est représenté comme un bubon," au vent périlleux, enflure de courage, bosse pleine de venin et de pourriture." Ici, la surconscience pécheresse du moi, l'orgueil, l'enflure de courage, est un poison qui inverse, si vous voulez, l'axe cœur-bubon. C'est l'enflure de courage, le bubon, le cœur qui est envenimé et qui rejaillit au niveau de la peau.Le poison intérieur émerge, et la laideur morale, le vice, se traduit sur le cœur. Les émotions, par ailleurs, sont un des six facteurs communément évoqués lors des traités médicaux, un des six facteurs non naturels qui affectent le patient, comme la nourriture, le sommeil. Il s'agit d'avoir un cœur apaisé, ne pas craindre la Mort, pour survivre à la Mort, mieux résister à l'épidémie et profiter, au contraire, de se tourner vers les plaisirs du monde pour avoir une force vitale qui fonctionne telle une force centrifuge et rejette tous les poisons qui tentent d'entrer dans le corps.
Enfin, c'est mon dernier point, j'aimerais présenter l'idée d'une Mort niée, une sorte de contre-exemple où le bubon représente une mort absente. Ça peut se retrouver dans un discours extravagant, en l'occurrence ici les menus propos où il s'agit de trois sots qui discutent entre eux, où le troisième personnage prétend avoir eu l'autre jour "la bosse en l'ayne", mais il pensait à tort en mourir. Simplement par le fait de prononcer ces mots,on traduit la survie du troisième sot. Malheureusement, il s'agit d'un sot et comme vous voyez, il ne s'agit pas d'une réelle conversation qui porte à la vraisemblance. Chacune des répliques a son lot d'invraisemblables et de contresens.
Mais en fin, j'aimerais présenter un exemple tout à fait sérieux, ludique, un peu plus construit, de cette mort niée. Et c'est en l'occurrence la 55ème nouvelle des 100 nouvelles nouvelles. La réplique est assez simple et comme vous allez le voir, j'ai commencé mon tour d'horizon par une Danse macabre. Ici, ça se traduit en une sorte de valse morbide. L'argument est assez simple. En temps d'épidémie, une jeune fille, sentant fiévreuse, vient voir sa vieille voisine qui lui conseille de faire venir à elle un des gentilhommes qui la courtisait avant la période de l'épidémie. Après l'avoir harassée sexuellement, elle l'envoie chercher un deuxième galant. Sa tâche accomplie, le premier meurt de la maladie. Il en va de même du deuxième, qui a le temps, avant de mourir, de revenir sur ses pas et prévenir le troisième gentilhomme qui se trouvait dans la chambre de la jeune fille. Celui-ci s'assure que la jeune fille soit remise à ses parents et enfermée, afin qu'elle ne contamine plus personne. Toutefois, un fils de cordonnier, qui passait par là, tombe dans ses appâts et ne leur survit pas. La belle, malgré les quatre bubons qui apparaissent sur son corps, survit, à la maladie. Et les médecins de conclurent," elle eschappa de mort à cause d'avoir senty des biens de ce monde.Qui est notable et véritable exemple à plusieurs jeunes filles de ne point refuser ung bien, quand il leur vient". Bon, la morale est un peu douteuse, mais l'idée est là. La jeune fille suit le conseil de la voisine qui est de profiter de la vie. Bon là, elle le profite largement. Et j'aimerais m'interroger sur la question du nombre des bubons, les quatre bubons qui apparaissent sur son corps. Ce n'est pas le nombre de victimes que la jeune fille produit, car bien qu'elle ait quatre galants, il n'y en a que trois qui meurent. Les bubons correspondent plus au nombre de passes qui constituent ensemble une sorte de cure libidineuse, une sorte de superfluidité humorale qui a une fonction régulatrice. La jeune fille rejoint ici l'image, le motif de la Pucelle Venimeuse, aspire l'énergie vitale de ses amants et profite ainsi tellement de la vie qu'elle survit à la mort. Bon, ce n'est pas le cas des trois, des quatre amants, mais c'est une médecine qui est un peu douloureuse, enfin, difficile à prodiguer. J'aimerais revenir dans ce texte sur un mot qui est récurrent, enfin, qui marque les trois survivants de cette nouvelle, à savoir la vieille,( la voisine)... La jeune fille, elle est venimeuse, et le troisième galant qui met presque un terme à cette propagation. Alors, la vieille, lorsqu'elle apprend que sa voisine est fiévreuse, ne panique pas, mais au contraire, elle qui était sage prend courage et a tant de courage et d'assurance qu'elle conforte la jeune fille de paroles et lui prodigue le peu de médecine qu'elle savait. Savoir, cèdeà tes galants. La jeune fille, durant sa cure, demande au deuxième galant d'aller chercher le troisième. Et donc elle persiste dans sa volonté, dans son projet, et donc elle lui dit son courage. Enfin, le troisième amant, lorsqu'il apprend du deuxième qu'il est en très mauvaise situation, n'est pas des plus assurés. Toutefois, il prend courage en lui-même et met peur arrière et prend les dispositions pour enfermer la jeune fille. Autrement dit, ces trois personnages sont tous les trois marqués par le courage. Ils font preuve d'une énergie vitale qui les protège d'une certaine façon. Dès lors, je considère que les bubons de la jeune fille représentent non pas tant un risque de mort directe mais plutôt servent à rendre manifeste la victoire de la jeune fille sur la Mort. En filigrane, vous pouvez peut-être retrouver le bubon de Saint-Roch, qui exhibe son bubon pour marquer sa survie à la maladie.
J'en arrive tout doucement à ma conclusion. De ces quatre articulations à la Mort, j'aimerais revenir sur la différence qu'il y a avec la théorie médicale. Comment expliquer cette différence entre le discours sur le bubon du point de vue médical, qui est un outil sur lequel travailler, et la littérature qui célèbre la Mort ? C'est tout simplement une différence de perspective, de visée. La médecine cherche à sauver ses patients. Tandis que la littérature célèbre sans vergogne la force mortifère de l'épidémie et emploie le bubon comme une ressource langagière qui la rend concrète et manifeste. Toutefois, la corrélation bubon-mort peut être déjouée, comme nous venons de le voir, si le texte est dominé par un ton ludique et facétieux, qui met en valeur les pulsions de vie. L'importance qu'accorde ce type de texte aux forces du cœur s'inscrit parfaitement dans la perspective médicale de l'époque. Il y a donc de quoi faire une jolie comptine. Je vous remercie.