Maxime KaminBonjour à toutes et à tous, je parlerai aujourd'hui du jeu d'échecs. Je vais directement entrer dans le vif de mon propos. Le jeu d'échecs, c'est un divertissement rationnel qui se comprend volontiers dans la tradition médiévale comme l'expression d'un ordre, d'un ordre qui se manifeste à travers la perfection géométrique de sa forme, la complexité de ses règles et la disposition des pièces sur l'échiquier. Donc suivant l'idée que Dieu a créé toute chose selon le nombre, le poids et la mesure, le jeu d'échecs coincide au Moyen-Âge, avec une représentation cohérente et harmonieuse de l'univers, et s'envisage comme un modèle pertinent pour penser l'organisation d'une société strictement hiérarchisée. Alors cette vision rassurante du monde, qui reflète notamment le "Liber de moribus hominum" de Jacques de Cessoles, qui est un auteur du XIVe XVe siècles, est bien ancrée dans la littérature allégorique. Elle apparaît toutefois concurrencés chez certains auteurs que nous allons présenter aujourd'hui, qui recourent eux aussi à l'image du jeu d'échec, pour signifier au contraire la vanité des œuvres humaines et la toute-puissance de la Mort. De même en effet que sont jetées pêle-mêle dans un sac les pièces du jeu, en fin de partie, de même les corps des hommes s'entremêlent dans la fosse et rejoignent la terre qui est leur commun tombeau.
Cette analogie, cependant, ne s'emploie pas seulement pour figurer l'égalité finale de tous les hommes dans le trépas. Elle ouvre également la voie à une réflexion d'ordre eschatologique, pour se faire l'écho d'une morale de l'inversion qui suppose que les derniers ici-bas seront les premiers au paradis. Conjurant donc la vision d'un monde en proie au désordre, au vice, à la corruption, l'image du sac, c'est ainsi qu'on va l'intituler aujourd'hui, contrebalance les déséquilibres terrestres, les injustices, pour véhiculer l'idée d'une rétribution qui interviendrait après la mort, donc d'une contribution post-mortem, qui restaurerait dans l'au-delà un juste partage entre les faibles et les puissants, entre les petits et les grands, entre les pauvres et les riches. La résurgence de cette analogie dans un grand nombre de textes d'inspiration morale et satirique illustre à cet égard les tensions, qui s'exprime entre le spectacle désolant du siècle et de ses estats, E-S-T-A-T-S, de ses estats, c'est-à-dire des différentes fonctions sociales qu'occupent les hommes et qu'ils exercent, et l'espoir d'une justice qui ne peut se réaliser que dans l'éternité.
Donc c'est à l'examen de cette analogie, de cette image, et de ces différentes réalisations dans la littérature médiévale que je consacrerai aujourd'hui mes réflexions, et je tâcherai de montrer comment la métaphore du jeu d'échec loin de s'entendre simplement comme un symbole d'équilibre et d'unité, dont je parlais en préambule à mon propos, dénote dans ses textes, la dimension transitoire des hiérarchies humaines et proclame en définitive qu'il n'est de véritable stabilité que dans l'autre monde.
Donc le jeu d'échecs, je vous le disais, se conçoit au Moyen-Âge comme une "métaphore absolue", pour reprendre l'expression du philosophe Hans Blumenberg, apte à délivrer un discours totalisant sur le monde et à figurer l'homologie des liens qui rattachent la cité terrestre, le monde, à la transcendance. Parce qu'elle fournit une taxinomie du corps social, l'image du jeu d'échec délivre un discours édifiant, un discours moralisant, sur le rang que chacun doit tenir ici-bas, et traduit donc l'ordonnance des rapports qui s'établissent à l'échelle de la collectivité humaine. Cette métaphore ne s'en tient pas seulement à figurer l'unité du corps social. Elle permet aussi d'envisager, et c'est donc là l'intérêt de cette communication, elle permet aussi d'envisager de la naissance à la mort les limites assignées à l'existence humaine.
Certains prédécesseurs de Jacques de Cessoles optent ainsi pour cette image, pour penser, dans la perspective d'une réflexion critique sur les estats du monde, l'origine et l'échéance, voire la déchéance, du genre humain. Fabuliste et prédicateur du XIIIe siècle, Eudes de Cheriton apparaît, à ma connaissance, comme l'un des premiers à considérer en ces termes le statut ontologique de l'homme. Je ne citerai pas le texte en latin, mais vous pouvez le consulter, directement dans sa traduction. Et je vous prie d'ailleurs de m'excuser s'il y a des latinistes plus chevronnés que moi, il s'agit de ma traduction, donc elle n'est pas forcément parfaite.
"Il en va de même des riches, voire de ces riches, qu'au jeu d'échecs, lorsque les pièces sont tirées du sac. Les unes sont appelées rois, les autres chevaliers, les unes ducs et les autres fantassins.[ Donc ici, taxonomie sociale.] Et c'est avec elle qu'on joue. Celui des dieux qui remporte la victoire est vertueux et digne de louange. Celles-ci,[ il parle de pièces,] sont également remises dans le sac, en fin de partie, dans le désordre. Alors, Eudes de Cheriton inscrit l'image du sac dans une description concrète du matériel ludique et de ses règles. Ce n'est que dans un second temps que celui-ci assigne à cette même image, du sac, ainsi qu'à l'enchevêtrement confus des pièces, une valeur métaphorique. Second extrait du même texte," Tous les hommes, eux aussi, viennent d'un même sac, du ventre maternel, puis l'un joue avec l'autre, remporte sur lui la partie, et enfin le met mat. Ils sont finalement réunis et de nouveau remis dans le sac, en désordre." L'image du sac s'identifie chez Eudes de Cheriton au ventre maternel. Cette analogie matricielle se conçoit ici comme un lieu de transition. Du sac à l'utérus. Cette image se décline pour figurer en dernier lieu, dans le dernier exemple que je vous montrais, la fosse où se trouve jeté le défunt et le séjour infernal de l'âme pécheresse. "Ainsi, l'un joue avec l'autre en ce monde, l'un perd, l'autre gagne, un autre encore est maté. Celui des deux qui remporte la victoire est vertueux et digne de louanges", là ici, Eudes de Cheriton, du moins le manuscrit qui nous transmet son âme, se répète,"Mais en définitive, ils sont tous rejetés dans un même sac. comme le corps retourne à la terre et l'âme à la géhenne, où ne règne aucun ordre mais une horreur sans fin". L'image du sac est une analogie d'ordre spatial. Elle définit les bornes de l'existence humaine et schématise, de manière simple, concrète, évidente, l'acheminement collectif des hommes vers la mort. Cette image signifie donc l'ordre provisoire auquel sont soumis les individus de ce monde et leur communion universelle, notre communion universelle, dans le trépas. Rythmons avec insistance cette méditation sur l'existence humaine. l'éparpillement des pièces, des corps, dit aussi l'anéantissement de toute distinction sociale, la révocation des rapports de subordination qui s'établissent entre ceux qui emportent le jeu et ceux qui le perdent, à savoir entre les individus situés au sommet de la hiérarchie, le roi, la reine, le duc, et ceux qui se trouvent au contraire au plus bas, le pion. Tous les hommes de ce monde, proclament Eudes de Cheriton, sont ultimement voués à se fondre,"sine ordine", "dans la communauté indifférenciée des morts".
Alors cette analogie originale se rencontre également chez le franciscain Jean de Galles,(vers 1220-1285) qui est un auteur, l'auteur présumé d'une autre allégorie d'inspiration échiquéenne, dont la production se situe au XIIIe siècle, vers 1220-1285. Alors suivant un parcours descendant, qui est caractéristique par ailleurs de la thématique des estats du monde, Jean de Galles établit à son tour une relation d'identité entre les pièces du jeu et les représentants de la société féodale. "Ce monde tout entier est un jeu d'échecs dont l'un des points est blanc et l'autre est noir, en vertu du double partage de la vie et de la mort, de la grâce et de la faute. Ce sont des hommes de ce monde qui appartiennent à la famille des échecs. Tous, arrachés au moule maternel, siègent en diverses parties de ce monde et chacun porte un nom différent. L'un est appelé roi, l'autre reine, le troisième roch, le quatrième est le cavalier, Le cinquième est l'alphin,[ le fou], le sixième le fantassin. La règle exige que l'un d'entre eux capture son adversaire et qu'une fois la partie terminée, comme ils proviennent tous d'un même lieu et d'un même sac, qu'on les remette ainsi au même endroit. Et il n'y a aucune différence entre le roi et le pauvre pion, car il est dit que pour le riche autant que pour le pauvre, Livre de la sagesse VII, il n'y a qu'une manière d'entrer dans la vie et qu'une manière d'en sortir."
Alors, à la différence ici de De Cheriton, qui distingue successivement le sac de l'utérus et celui-ci de la fosse et de l'enfer, Jean de Galles fond ces trois images en une seule, celle du saculus, du sacus, c'est-à-dire du sac toujours. Cette métaphore, en l'occurrence, désigne aussi bien le ventre maternel que la tombe et le retour définitif des êtres au néant. Là encore, c'est bien l'égalité primitive et finale de tous les hommes qu'offrent l'évocation des pièces qui sont je cite," ainsi remise au même endroit". Par ailleurs, l'insertion d'une référence au Livre de la Sagesse confère explicitement une interprétation spirituelle à cette allégorie et engage, parallèlement, une réflexion sur la vanité des honneurs et des richesses absente du texte de De Cheriton. Par là, on le comprend, Jean de Galles inscrit explicitement la métaphore échiquienne dans la continuité de la doctrine chrétienne. Il arrive souvent que le roi soit ainsi placé dans une position inférieure lorsque le jeu est rangé. Ainsi, à leur mort, les grands de ce monde sont souvent jetés en enfer, tandis que les pauvres sont portés dans le sein d'Abraham, suivant l'exemple de Lazare et du Mauvais-Riche.
Si Eudes de Cheriton ne distingue ni dans la mort ni dans l'éternité la possibilité d'un partage entre les individus,"sine ordine", disait-il, la parabole de Lazare et du Mauvais-Riche, chez Jean de Galles, évoque le renversement des privilèges qui s'opèrent entre l'ici-bas et l'au-delà. Si la Mort confond toutes les conditions sociales, c'est " diversis locis" qu'occupent les membres de la société médiévale, ces estats donc, elle apparaît comme un état intermédiaire qui aboutit au rétablissement d'une juste hiérarchie. L'enfer pour les uns, le paradis pour les autres. Dans ce dernier cas, c'est au sein d'Abraham que s'identifie le royaume des cieux, une même logique d'inclusion corporelle, et je cite Jérôme Baschet, servant peut-être de fil rouge à la déclinaison de ces différents lieux que sont le "saculus maternus" et le "sinus Abrahe", le sein d'Abraham.
La métaphore échiquéenne s'inscrit donc dans une double dynamique spatiale. Signifiant l'ancrage des individus dans un espace homogène et strictement hiérarchisé, elle traduit aussi le cheminement des êtres qui passent invariablement de vie à trépas. Si la conjonction de ces deux mouvements n'est pas sans rappeler la distinction omniprésente dans les conceptions médiévales de l'espace entre l'iter, le chemin, et le locus, le lieu, elle favorise par ailleurs, aussi bien dans la littérature latine que vernaculaire, une réflexion, on l'aura compris, sur les fins dernières.
Tel est le cas plus particulièrement chez un poète qui porte le nom d'Engreban d'Arras. Il s'agit là d'un auteur d'origine picarde, identifié par la critique avec un certain "Engreban aux tort talons", c'est-à-dire Engreban à la Jambe tordue. C'est un trouvère du XIIIe siècle qui est connu pour être l'auteur d'un seul texte d'inspiration satirique intitulé Le "Jus des esquiés", le jeu des échecs. Entièrement composé en rimes équivoquées, cet écrit virtuose se distingue des autres moralisations échiquéennes qui prennent le jeu d'échec pour modèle idéal d'une société harmonieuse. A la faveur d'une opposition bien ancrée dans la tradition entre les petits et les grands, Engreband Arras s'approprie cette analogie pour dénoncer quant à lui l'action déstabilisante du vice et de la corruption. A l'image des pions, en début de partie, écrit-il, les pauvres de ce monde sont ainsi sacrifiés sans état d'âme par les puissants. " Li grant sont petit esperdu/ Se li petit sont mis a fin", et "les grands sont peu troublés/ si les petits sont exterminés". Engreband d'Arras dénonce ainsi les abus du système seigneurial et la violence inhérente aux rapports sociaux, et en vient à souhaiter dès lors un renversement possible des conditions. "Quand les joueurs qui prennent part au jeu/ Ont rangé les pièces chez elles,/ Et qu'elles sont jetées au sac,/Que ceux qui sont rejetés y aient plus/ De chance et de plaisir/ Qu'en ont les grands, qui, en dessous hélas!/ Avaient caché les petits". Et j'attire votre attention sur la rime équivoque. Ici en ancien français que je ne lis pas, mais qui est tout à fait remarquable. Plus loin, Engreban d'Arras précise encore cette idée. « Dieu et la mort se jouent de nous,/L'un d'eux frappe aujourd'hui et veut recommencer demain/ Nous devons alors bien nous souvenir/ Des grandes pièces qui perdent leur avantage/ Dans le sac et de l'avancée des petits en honneur et en louange,/Qui sont de l'étoffe et des os,/Dont sont faits les grands,ils en font alors les plus importants. » "Et de même..." Il se gonfle alors d'importance, si vous voulez. "Et de même, quand nous sommes en terre/ Et que la mort nous a tous achevés,/ Dieu a bien vite recueilli les siens". Alors, l'idée ici, l'idée en fait, c'est qu'Engreban d'Arras rapporte explicitement l'image du sac à l'hégémonie de la Mort et à la permutation des honneurs. Le poète, toutefois, prédit dans la suite de son discours le rapport entre le sort terrestre et celui dans l'au-delà. Que l'échéance fatale réduise à néant les distinctions de rang ne suffit pas, écrit-il, à conjurer les inégalités d'une société dont les fondements sont menacés par la rapacité des puissants. Seule l'idée d'une rétribution post-mortem, et l'on y vient, peut assumer chez lui cette fonction. Témoin à charge d'un monde déçu, le locuteur lance ainsi, sur un ton combinatoire, un avertissement aux grands de ce monde. "Quand nous serons enterrés tous ensemble,/ Nous verrons alors qui sera le seigneur,/ Mais aucun ne pourra y faire éclater sa colère,/ Car les félons cherchant le mal/ Vont toujours aller au fond./ Et que trouveront-ils dans les tréfonds, le douloureux enfer,/ où fond l'âme qui a quitté les orgueilleux/ Et Dieu aura à ses côtés/Les bons petits qui le servirent. » Logique d'inversion, ici dont on parlait. Engreban d'Arras, dans cet extrait, se place sous l'irrécusable autorité du texte du message évangélique et entend rétablir l'équilibre entre les pauvres et les puissants. Un équilibre précaire, cependant, car si la perspective d'un renversement complet des valeurs permet sans doute de compenser les injustices survies sur Terre, l'ordre régnant sur Terre demeure quant à lui inchangé. gardant toute sa présenteur et son inertie. Loin de bouleverser l'état des choses, la promesse que les petits seront les bénéficiaires privilégiés de la miséricorde divine révèle davantage les contradictions entre l'espérance que suscite l'au-delà et les réalités vécues. De là vient que le motif du sac, où les grands, écrits Engreban d'Arras, auront le "loier", c'est-à-dire le salaire, le salaire qu'ils ont donné "à ciaus/k'ils défouloient com pourciaux", apparaît une image ambivalente, une métaphore pivot qui maintient l'écart entre la vanité du siècle et l'attente d'une justice, à venir.
Je passe à mon dernier point, une pédagogie des fins dernières. L'intérêt d'avoir à sa disposition un corpus de textes dont les différentes versions se ressemblent, c'est de pouvoir mener une analyse sérielle et de cerner la spécificité figurative et thématique d'un motif comme celui-là, mais aussi de mettre en évidence sa longévité dans la tradition vernaculaire et latine. Intimement associé à la fortune allégorique du jeu d'échecs au Moyen-Âge, cette image perdure encore au XVe siècle, mais aussi d'ailleurs au XVIe, comme l'attestent plus particulièrement les feuillets d'un manuscrit : le BNF Arsenal MS 3521. Comme son titre l'indique, ce texte intitulé « Comment l'estat du monde puet estre comparé au jeu des eschecz » s'inscrit lui aussi dans la tradition satirique des estats du monde. L'auteur, comme il l'a fait en délai premier vers, souhaite ainsi montrer la similitude entre les pièces du jeu et les catégories de la société médiévale." Je crois que pas de mefferoit/..." "Je crois qu'il n'aurait pas tort,/ Celui qui proposerait une comparaison/ Démontrant justement par analogie,/ Tout l'estat humain nice et rude/ Au jeu dez eschecz, qui la guise/ Dudit estat monstre et devise". Et là, m'intéresse la citation suivante," Le jeuz dessusdis, ensachiés,/Est ung sacq et hors sachiés,/[ c'est-à-dire on sort les pièces du jeu,] De celui [ par celui qui] veult qu'on en jue./ Ainsy preuve femme et argüe/Qu'elle est le sac,[ n'est-ce pas,] dont nous issons,/[ d'où nous sortons,] Quant a Dieu plaist que nous naissions",[ que nous naissons.]
Après ces premières lignes, l'auteur énumère les différents acteurs de la société civile, représentant de la noblesse, marchands, hommes de lettres et des lois. On est dans la tradition des estats du monde. L'auteur conclut en rappelant que la Mort ferme la marche d'une existence en perpétuelle errance. L'analogie du sac que nous venons de lire, reparaît alors dans les derniers vers. "Lors sont en ung sacq mis arrière,/ Piétons et roy comme en bière./ Le grand sacq commun, c'est la terre,/ que tous nous enclot et enserre./ S'est bien drois que nous retourniesmes/ à la terre de qui nous sommes.Du "sacq" à la "bière" et de la "bière" à la terre, le même parcours se déploie à travers ici cette image de l'engloutissement. Réitérant le message originel que délivre Dieu dans la Genèse, l'auteur rappelle la perspective inéluctable du néant et signifie à son tour, dans un ultime renversement, la vanité des privilèges. "Quand on a des eschecz joué,/ Ilz sont remis et alloué/ En ung sac ou en une bourse,/ Tous ensemble et toute une course,/ Sans faire honneur ne reverence/ Au roy n'a la roÿne en ce/ Non plus qu'on fait a ung pÿon,/ Car on les prend et les gette on/ Ou sac cul-dessus et cul-desseure,/ Si c'om trouveroit chascune heure,/ Au fons du sac le roy gisant,/ Et dessoubx sont ly plus pesants."
La seule différence entre cet auteur et ceux qui le précèdent, c'est la possibilité, écrit-il, que l'on puisse réformer sa conduite ici-bas, au plan de la création, et qu'on puisse donc prendre les dispositions nécessaires pour accomplir son salut et faire le bien.
Je conclue, l'idée en fait c'est que, indépendamment des points de convergence et des variations, que présente l'image du sac dans l'exemple évoqué, l'analyse de ce motif montre combien la métaphore du jeu d'échec se révèle solidaire dans la culture médiévale d'une réflexion dynamique sur les notions complémentaires d'ordre et de désordre. S'il est d'usage de placer ce divertissement sous le signe d'une raison, d'une ratio, qui s'énonce dans l'ordonnance idéale des rapports sociaux, force est de constater que le jeu d'échec offre également un cadre pour appréhender, dans une perspective donc eschatologique, le caractère passager des réalités terrestres. Métaphore totale, en ce sens qu'elle récapitule de la naissance au jugement divin le sort d'une humanité perpétuellement en balance, l'image du jeu d'échecs s'avère à cet égard indissociable des préoccupations spirituelles et morales d'une société hantée par son salut. Le motif du sac témoigne à cet égard de la capacité de cette métaphore à traduire l'équilibre fragile sur lequel repose depuis la chute, la réalisation du plan divin. En vertu de sa faculté à dire à la fois l'ordre et le conflit, puisqu'il s'agit d'une métaphore d'inspiration martiale, la permanence et la finitude, l'image du jeu d'échec, constituent dans la culture médiévale un modèle particulièrement pertinent pour illustrer concrètement, notamment dans des textes avisés didactiques, certains énoncés fondamentaux de l'anthropologie chrétienne. Je vous remercie.