Fany EggersBonjour à tous, cette intervention sera donc consacrée aux dernières heures des ossuaires bretons. Si l'architecture et l'ornementation des ossuaires bretons, de même que celles des églises, des calvaires et des enclos paroissiaux ont intéressé des historiens depuis le XIXe, les conditions qui ont conduit à leur désaffectation restent méconnues. Il s'agit pourtant d'un moment clé dans l'histoire de pratiques religieuses et funéraires, puisque de nos jours, l'ossuaire évoque presque exclusivement un charnier de guerre, et non plus l'ossuaire civil situé au cœur des villes et villages, suivant une pratique funéraire médiévale répandue à travers la France et quelques pays d'Europe. Comment est-on alors passé de constructions dédiées à des pratiques funéraires et de dévotions ayant perduré plusieurs siècles, à des vestiges revêtant désormais un caractère patrimonial, historique, artistique, touristique, voire archéologique ? Peut-on identifier là où les causes ayant abouti à la désaffectation puis à l'abandon des ossuaires bretons ? Nous débuterons nos recherches par l'étude d'une illustration montrant un ossuaire breton encore en service dans les années 1890 et poursuivrons avec l'article de presse l'accompagnant en cherchant à les rapprocher d'autres témoignages. Nous chercherons à préciser en quoi l'ossuaire à boîte représenté et décrit dans l'article s'inscrit dans un particularisme régional, et nous nous éloignerons un moment de la Bretagne pour nous intéresser aux ossuaire de Lorraine. Afin de comprendre si la fin de la pratique des ossuaires fut consciente ou inconsciente, volontaire ou passive, progressive ou au contraire brutale, qui en furent les acteurs et quelles en furent les conséquences, nous chercherons également dans la législation funéraire si des textes purent avoir des conséquences quelconques et si un éventuel phénomène d'acculturation ne voie pas en pleine période d'industrialisation et de désenclavement de la Bretagne, un rôle dans l'effacement d'une habitude funéraire vieille de plusieurs siècles. La figure reproduite ici est tirée du magazine d'illustration du 3 novembre 1894 et plus précisément d'un dossier consacré au jour des morts. Elle présente une vue intérieure de l'ossuaire de Ploubazlanec, une commune située au nord-est de la baie de Saint-Brieuc. La gravure forme un paysage qui montrent l'intérieur d'un petit ossuaire pourvu d'un autel flanqué de deux statues d'appliques, sur lequel sont disposés un crucifix et deux chandeliers avec leur cierges encore fumant. Sur le devant de l'autel est gravée la sentence latine « Hodie mihi, Cras tibi » . Six personnages se trouvent à l'intérieur, trois femmes dans la moitié gauche de la composition et un couple accompagné d'une petite fille dans la moitié droite. Les boîtes en bois évoquant des chapelles miniatures et renfermant des crânes humains sont rangées sur des étagères, placées dans des linges nouées et accrochées au mur, ou empilées sur le plancher. Au sol, une grille assez importante donne probablement dans une sorte de crypte, destinée à recevoir des boîtes n'étant plus visitées. La composition se veut réaliste, comme un instantané permettant de saisir les visiteurs de l'ossuaire dans des attitudes vraies. Elle est signée par Frédéric de Haenen, peintre et illustrateur naturalisé français qui contribua au célèbre magazine L'Illustration, et qui résidait régulièrement sur l'île de Bréhat toute proche. Si le fronton de l'édifice n'est pas visible sur cette photographie de la façade de l'ossuaire par Paul Gruyer, on reconnaît parfaitement l'arquature triple légèrement déformée par de Haenen. Les photographies confirment qu'il ne s'agit pas d'une entrée et que la circulation s'effectue par la porte située sur le mur sud. L'entrée de l'ossuaire de Ploubazlanec, tirée elle aussi de l'article illustré par de Haenen, montre également une ouverture basse donnant sans doute sur la partie inférieure de l'édifice, et l'on peut voir juste à côté ce qui ressemble à des vestiges de bois à crânes. Les photographies récentes confirment également les os croisés et la tête de mort sur le fronton, signalement évident de la vocation funéraire de l'édifice. Mais les inscriptions « ossa patrum» et « Resquiescant in pace » semblent avoir disparu. L'auteur de l'article décrit un édicule tout moderne et très simple, occupant un des angles du cimetière, où l'on peut dire la messe à la Toussaint. Mais il précise que la majeure partie des fidèles se tient à l'extérieur, en raison de ses petites dimensions. L'ossuaire est donc à la fois un bâtiment accueillant les ossements des défunts et une chapelle funéraire permettant de prier pour leurs âmes. L'auteur confirme également que la fosse située au centre est bien un caveau permettant de déposer les ossements tombés en poussière ou non réclamés à leur exhumation. Mais il semble qu'elle soit en réalité destinée à recueillir tous les os du corps, à l'exception des crânes. Bien qu'elle ne donne aucun indice sur sa désaffectation, les deux vues de l'ossuaire signée par Haenen, confrontées à d'autres documents, semblent constituer un témoignage fiable d'un ossuaire breton encore en activité à la fin du XIXe siècle. Mais qu'en est-il de l'article qu'elles accompagnent ? Ces lignes sont signées par Charles Le Goffic, poète breton élu à l'Académie française en 1930 et auteur de L'Âme bretonne, dont certaines lignes sont identiques ou extrêmement proches de notre article. L'auteur y note la singularité des usages rituels et funéraires communs à différents lieux de Bretagne. C'est l'idée bien connue d'un culte des morts spécifique à cette région. Le Goffic tente de saisir et d'exposer à ses lecteurs les raisons de telles pratiques. Selon lui, l'ossuaire est destiné à recevoir les ossements des habitants ne pouvant se payer une concession. Les corps sont donc inhumés, puis les restes sont exhumés après décomposition, afin de libérer l'espace. La construction d'ossuaire en Bretagne est attestée dès la fin du Moyen-Âge, et l'article en cite un certain nombre. On estime généralement que les ossuaires constituent un moyen pratique pour désengorger les cimetières trop étroits, en exhumant les restes et en les plaçant dans cet édifice. La notice, attachée à une photographie de l'ossuaire datant des années 1902-1905, précise « Au XVIIIe, les cimetières deviennent trop petits, les corps sont placés dans des ossuaires, la pratique des boîtes à crâne voit alors le jour. » Pourtant, les catégories de la population identifiées par Le Goffic comme ayant recours à l'ossuaire et celles que nous pouvons identifier grâce aux boîtes à crâne ne semblent pas correspondre. En effet, la notice précise que les inscriptions montrent que les boîtes ont appartenu à des personnes relevant de toutes les catégories et tranches d'âge de la société, de l'enfant à l'évêque, en passant par l'avocat et la boulangère. Bien d'autres boîtes à crâne, encore conservées dans d'autres localités bretonnes, confirment d'ailleurs cette diversité. Pour comprendre l'usage de l'ossuaire, il faut remonter à son origine. Ce dernier apparaît à une époque où l'inhumation se fait de préférence dans l'église, Les fosses qui se remplissent alors très rapidement doivent être vidées régulièrement et les ossements sont transférés dans un ossuaire. Pour Alain Croix et Fanche Roudaut, l'ossuaire apparaît en même temps que les enclos paroissiaux, précisément quand l'inhumation dans l'église est à son paroxysme. Au XVIIIe siècle, plusieurs épidémies suivies d'arrêts mettent fin progressivement à l'inhumation ad sanctos. Mais lorsque cesse l'inhumation dans l'église, l'ossuaire reste nécessaire, car le cimetière, en général de taille réduite, ne permet pas toujours la généralisation de sépultures individuelles et de concessions perpétuelles. Bien qu'elles existent par endroits, les sépultures familiales qui permettent aux proches de se recueillir un certain temps sont régulièrement vidées. Disposer d'une concession ne signifie pas que le corps des défunts y reposeront jusqu'au jugement dernier. Charles le Goffic lie donc trop rapidement l'ossuaire à une catégorie défavorisée de la population. Il écrit d'ailleurs lui-même que l'étroitesse de certains cimetières interdit pratiquement toute attribution de concessions perpétuelles et exige la réduction des ossements. La question financière qui détermine ailleurs qui aura droit à un tombeau, à une chapelle privée... à une sépulture individuelle ou à la fosse commune, semble secondaire, tandis que la possibilité de venir se recueillir devant le chef identifié d'un membre de sa famille semble primée. Les boîtes à crânes transmettent l'identité et l'âge des défunts, dans le but de permettre aux familles de se recueillir sur elles comme devant une tombe marquée, non pas pour l'éternité, mais pour un temps suffisant aux prières pour le repos des âmes. Cette mémoire, Charles Géniaux note qu'elle est présente et assurée par l'ossuaire breton. Après ce temps, les os sont régulièrement enfouis dans des fosses lors de cérémonies portant le nom de procession des ossements, et dont une image nous est parvenue sous forme d'une carte postale. Une huile sur toile de Georges-Louis Poilleux Saint-Ange de 1895 montre sans doute la même procession, bien qu'il ne soit pas certain que l'artiste ait assisté à cette cérémonie. Les fidèles y translètent les ossements jusqu'à une fosse creusée dans le cimetière. Les crânes sont placés dans des linges, puis déposés dans la fosse, mais aucune boîte n'est visible. Alfred Le Bars, qui évoque également cette cérémonie, indique que cette fosse fut marquée par un autel portant la date de 1895. Il s'agit, à ma connaissance, de la seule œuvre peinte conservée dans une institution publique représentant cette cérémonie funéraire. Bien sûr, dans l'ossuaire, le statut des défunts n'est pas immédiatement perceptible. Bien que quelques boîtes soient plus ouvragées que d'autres, la vanité et la pompe ne semblent pas avoir leur place dans le cimetière breton. À Paris notamment, la mode est alors au tombeau, au sarcophage, aux chapelles funéraires, aux sculptures de marbre et de bronze. Comparée à ces monuments, une boîte à crâne même peinte et inscrite, semble une dernière demeure bien pauvre et bien précaire. Mais l'auteur ne s'indigne pas du tout de cette pratique. Les ossuaires sont pour lui plus décents que nos fosses communes, puisque les étagères et les boîtes offrent une place à chacun et évitent la promiscuité. Car on oublie bien souvent que la fosse commune, ou carré des indigents, est alors le revers des splendides monuments funéraires qui attirent les visiteurs dans les cimetières parisiens. L'ossuaire breton, lui, conserve une proximité avec l'aître médiéval, où les corps étaient exhumés et les ossements placés dans des galeries pour laisser place à de nouveaux. Il est fort possible que l'auteur, connu pour son militantisme régionaliste, ai volontairement simplifié son texte à l'intention d'un lectorat étranger à cette pratique. Il devait en effet être difficile de concevoir qu'un citoyen suffisamment pourvu, voire un notable, puisse vouloir bénéficier du même traitement que des personnes d'un statut social inférieur, et laisser exposer ses restes, refuser un monument élaboré. Le Goffic note bien dans "l'Âme bretonne" la simplicité et l'humilité qui caractérisent les habitudes funéraires de cette région. Il est certain qu'une contribution à un magazine aussi connu que L'Illustration lui permettait de toucher un public très large et lui offrait l'occasion de montrer les ossuaires comme les témoins d'une culture dont il redoutait le délitement. Cet article est une opportunité de faire prendre conscience, au grand public, de la légitimité d'autres pratiques funéraires. Malgré ces efforts, ces dernières ont été abandonnées entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Comment l'expliquer ? Quels en furent les moments clés ? Pour Alexandre Masseron, l'ossuaire est un témoin de la piété séculaire des Bretons, Mais l'auteur y projette sans doute une vision idéalisée du lien entre population armorécaine et idée de sacré, car avant la clôture des cimetières, les cimetières étaient des espaces de vie, de commerce et d'échange, où les animaux domestiques faisaient encore bien souvent d'importants dégâts et exumaient de nombreux cadavres. Mais l'ossuaire n'est pas une exception bretonne et plusieurs subsistent dans différentes régions de France et quelques pays européens. Jean-Michel Lang a consacré un ouvrage aux ossuaires de Lorraine et a entrepris dans cette étude d'intéressants rapprochements avec les ossuaires de Bretagne. Comme en Bretagne, l'ossuaire est contemporain de la clôture des cimetières et remarque des pratiques semblables entre la Lorraine et la Bretagne, comme celle des boîtes à crânes. L'ossuaire de Marville présentait en effet des boîtes similaires à celles de Ploubazlanec. Les crânes étaient présentées dans des boîtes peintes indiquant les années de naissance et de mort, l'âge et le nom du défunt. L'auteur note que cette pratique, qui n'est pas réservée aux notables, évite aux défunts de tomber dans l'anonymat des entassements du charnier et perpétue leurs souvenirs. Il est à noter que la typologie des ossuaires de Lorraine peut être rapprochée de celle établie par Alexandre Masseron puis Alfred Le Bars pour la Bretagne, et que la forme de certains ossuaires semble également avoir joué sur leur longévité. Beaucoup semblent en effet avoir disparu en raison de la fragilité de leur structure et du manque d'entretien. Franche Roudaut et Alain Croix notent également que certains types d'ossuaires bretons plus fragiles eurent plus volontiers tendance à disparaître.Les années 1850 marquent pour Jean-Michel Lang la fin d'une société traditionnelle et le début d'une ère qui ne sera plus seulement industrielle, mais qui verra progressivement l'homme se couper de ses racines. Pouvons-nous donc voir, dans la fin des osseurs bretons, un effet de la modernité ? D'après Georges Provost, l'histoire des ossuaires bretons ne fut pas linéaire et ces derniers subirent destruction, reconstruction, réaffectation et désaffectation au fil des siècles. Nombre d'entre eux furent désaffectés entre le XIXe et le XXe, mais aussi parfois convertis en sacristie, en baptistère, en école, en habitation et même en commerce. Alexandre Masseron note également de quelques-uns d'entre eux, les ossements furent expulsés dès le XVIIIe siècle et les premières années du XIXe, et que l'on construisit parfois de nouveaux ossuaires afin de transformer l'ancien en chapelle funéraire. Les nouveaux, quasiment dépourvus de style, reçurent les ossements jusqu'à ce qu'ils soient désaffectés, vers le début du XXe siècle. Mais que pèsent ces aléas face à une loi visant à imposer de nouvelles pratiques à l'ensemble du territoire national ? Là encore, Jean-Michel Lang permet d'établir un parallèle entre ce qui était devenu dans ces deux régions diamétralement opposées et une cause majeure semble émerger. Le transfert des cimetières en dehors des agglomérations dès la seconde moitié du XVIIIe siècle explique un nombre important de destructions et de désaffectations qui s'étaleront jusque dans la première moitié du XIXe siècle. Les premières expulsions se firent en effet à la suite de l'édit royal du 10 mars 1776, ordonnant le transfert des cimetières hors des villes. Il ne s'agit pas de la première loi tentant de régir les pratiques funéraires du royaume, et il faut noter qu'aucune ne parvint à s'imposer sans résistance des paroissiens. Georges Provost écrit qu'à cette époque, les recteurs s'essayèrent de faire appliquer ces arrêtés avec difficulté et de convaincre les paroissiens de la nécessité de l'inhumation au cimetière. Il faut voir dans ces mesures les premières marques de l'intérêt des législateurs et administrateurs pour ces questions de salubrité publique. A cette période, les cimetières parisiens sont également vidées dans les catacombes. Évidemment, le transfert des cimetières en dehors des villes et villages impliqua les fermetures de ceux situés près des églises et de leurs ossuaires. A ces transferts s'est ajoutée une loi majeure, le décret du 23 prérial de l'an XII, aussi appelé Décret impérial sur les sépultures. A cette date, la propriété des cimetières est transférée des fabriques aux communes, et ce décret donne pouvoir aux maires d'autoriser ou d'ordonner les exhumations, mais aussi de les interdire, empêchant ainsi les administrés de faire déposer les os de leurs parents dans les ossuaires. Olivier Pagès rapporte qu'un fils ayant procédé à la décollation de son père, selon ses dernières volontés, fut poursuivi par la justice en 1907 pour profanation de sépultures puis acquittée. Charles Le Goffic rapporte également le nom de ce pauvre homme, un certain Ernest Dargent, fils de l'artiste Yan' Dargent. Il semble qu'Ernest ait obtenu gain de cause, mais doit-on voir dans cette affaire le signe que la loi française et l'opinion publique désapprouvaient cette pratique, et si oui, pour quelles raisons ? L'un des effets des premières préoccupations des hygiénistes est donc le retour de l'inhumation au cimetière, mais aussi la fermeture et la destruction de nombreux cimetières intramuros avec leurs ossuaires. Cela marque une première étape dans la désaffectation des ossuaires bretons. Au XIXe siècle, les épidémies dont le choléra persiste, ces vagues accélèrent le transfert des cimetières hors des villes, mais ces derniers sont parfois rattrapés par leurs faubourgs qui grandissent. Il en est ainsi du cimetière du Père La Chaise, désormais à Paris. L'évolution des cimetières en zone urbaine aura une influence évidente sur celle des cimetières en zone rurale. Les mentalités évoluent, les odeurs des gazs putrides s'échappant des fosses, la crainte des maladies, des miasmes, des germes et des microbes, de l'empoisonnement des vivants par la pollution des sols et des eaux conduira les populations à se méfier du voisinage des morts. L'une des premières études portant sur les ossuaires bretons fut entreprise par Théophile Ducrocq, professeur à la Faculté de Droit de Paris, correspondant de l'Institut et membre du Comité des travaux historiques, qui s'est attaché à les décrire et à en chercher les origines, à en examiner les différents aspects. Mais il a surtout, en tant que juriste, examiné les conséquences du décret du 23 prérial sur cette pratique. L'auteur note, dans ce mémoire lu à la Sorbonne en 1884, que le décret semble avoir été appliqué de façon inégale selon les régions, mais aussi de manière souple et non contraignante. L'approche de Théophile Ducrocq n'est pas celle d'un historien, raison pour laquelle il se permet de décrier cette pratique, qu'il juge d'un autre âge, et que l'habitude a selon lui fait perdurer en Bretagne. Pourtant il se prononce fermement contre une application stricte du décret pour faire disparaître cette habitude. Il mise sur le progrès, synonyme pour lui de manière douce. L'ossuaire est né en réponse à l'exiguïté des cimetières, il doit donc disparaître avec la création de cimetières plus grands, hors des murs de la ville. Pourtant tous ne partagent pas ces considérations. Alexandre Masseron met ainsi en doute les motivations des détracteurs des ossuaires. Leur désaffectation relève pour lui d'une prétendue mesure d'hygiène et certains médecins hygiénistes réfutent même l'idée de la nocuité des cimetières. Bien que sous la plume de Théophile Ducrocq, les ossuaires ne paraissent pas choquants s'ils sont nécessaires et que la question du respect dû aux morts soit écartée par l'auteur qui ne voyait dans l'exposition des ossements aucun signe d'irrespect, leur disposition au centre du village et la visibilité des crânes lui semblent cependant inconvenantes. Cette sensibilité est sans doute partagée par un nombre croissant de Français, alors que la mort est de plus en plus exclue de l'espace des vivants. Les travaux de Philippe Ariès nous ont parfaitement montré que les habitudes funéraires et les attitudes devant la mort évoluent, qu'elles ne sont pas les mêmes partout et à toutes les époques. Il faut ajouter que les pouvoirs publics n'ont pas été les seuls à lutter contre les ossuaires. Ce sont les recteurs qui tentèrent de faire appliquer les décisions, et encore une fois, ces derniers se heurtèrent à la population. La "Vie illustrée" du 6 novembre 1903 rapporte un fait divers étrange. En 1900, le curé de Noyal-Pontivy fit inhumer les crânes du reliquaire, mais le lendemain, ceux-ci avaient retrouvé leur place dans les niches. Cette anecdote témoigne d'une forme de résistance de la part des paroissiens, qui seraient donc allés jusqu'à déterrer les crânes pour les replacer dans l'ossuaire. C'est là un parfait exemple de la résistance populaire anticipée par Théophile Ducrocq. Jean-Michel Lang cite également des sources du XIXe attestant que les ossements ne sont plus tolérés. Là encore, les fonctionnaires travaillent à les faire disparaître pour des raisons financières et des questions de mœurs. On souhaite lisser les pratiques, les mentalités, gommer les particularismes régionaux et construire une nation unie tournée vers le progrès. Paradoxalement, le XIXe siècle est une période d'exaltation de la culture bretonne. L'ouverture de la Bretagne sur l'extérieur, notamment par le chemin de fer, a certainement été à double tranchant, car à la fin du XIXe siècle se développe une image plus folklorique de la Bretagne, popularisée par les artistes, le tourisme. et par une prise de conscience de l'importance du patrimoine culturel breton par une partie des Bretons eux-mêmes. Ainsi, Yann Ruemengol publiera un essai en 1903 dans lequel il exhortera ses compatriotes émigrés à conserver, par exemple, leur langue et leurs habitudes vestimentaires. Plusieurs types d'autorités sont donc entrées en jeu dans le but avoué d'harmoniser les pratiques funéraires de toutes les régions de France et amener progressivement certaines populations à adopter les mœurs dites civilisées de la culture dominante. Tandis qu'à l'inverse, bien lucide sur le fait que ces mesures conduisaient à la perte de leur identité, certains ont tenté de résister. Les représentations d'ossuaires bretons sont rares et constituent pour les historiens des sources précieuses. Les dessins de Frédéric de Haenen, accompagnant l'article de Charles le Goffic, sont un témoignage de premier ordre qui tempère une idée particulière des mœurs bretonnes véhiculées en France durant les XIXe et XXe siècles. L'ossuaire de Ploubazlanec qui figure avec l'ensemble du cimetière sur la liste de l'inventaire préliminaire du patrimoine de Bretagne, est aujourd'hui désaffecté et fermé. Il aurait été converti en cabanon, mais on ignore la date de cette reconversion et si l'ossuaire enferme encore des boîtes, et des ossements. Il est probable que ces derniers aient été placés dans une fosse lors d'une cérémonie de translation ou lors d'une simple opération ordonnée par la commune. Les habitants évoquent des cérémonies ayant eu lieu dans les années 1920 et 1970, mais l'archiviste du diocèse, qui était également un habitant de Ploubazlanec, n'en a trouvé aucune trace. La mairie de Ploubazlanec se trouve dans l'impossibilité de communiquer ses archives relatives à la police du cimetière, qui, si elles n'ont pas été détruites et puisqu'elles n'ont pas été versées aux archives départementales, doivent encore être stockées quelque part. La photographie des frères Géniaux permet au moins de dater la mort d'un de ses derniers occupants, un enfant de 7 ans, en l'an 1890. On sait donc désormais que l'édifice funéraire était encore en service à la toute fin du XIXe siècle et qu'il a cessé de recevoir ossements et boîtes, comme tant d'autres, du fait d'une acculturation progressive, peu contraintes, mais bien volontaires, des Bretons de la part des autorités publiques et religieuses. Cependant, si l'on considère ces phénomènes sous le prisme des rapports entre Bretons et métropolitains durant les XIXe et XXe siècles, leurs désaffectations, leurs abandons, leurs transformations en vestiges patrimoniaux témoignent clairement d'un changement des mentalités et des sensibilités. Paradoxalement, une volonté de valorisation arrive en même temps que l'industrialisation de la région, comme une réaction à un sentiment de perte d'identité. On voit alors l'émergence de mouvements bretons et de travaux historiques, philologiques et des collectages intenses en Bretagne. C'est sans doute encore aujourd'hui cette conscience qui, avec l'art, la mémoire, les archives photographiques et journalistiques, permet un tant soit peu de témoigner de la vie et du déclin des ossuaires, alors que nombre d'entre eux sont aujourd'hui abandonnés et que l'on rapporte malheureusement régulièrement des nouvelles de pillages ou de profanations, non seulement en Bretagne, mais à travers toute la France. Je vous remercie.