- Jean-Baptiste Welté
Qu'est-ce qu'on gagne au fond ? On imagine mal un investisseur ne pas chercher à gagner de l'argent. L'image populaire a consacré les fonds Vautours, adeptes d'une rentabilité maximale à court terme. Ils s'empareraient lors d'OPA hostiles, d'entreprises florissantes comme de vulgaires proies, promesses de gains futurs. Mais cette image d'Épinal recouvre mal la pluralité du métier d'investisseur. Beaucoup interviennent hors des circuits de financement d'entreprises cotées. Ces fonds peuvent aider des start-up à croître ou des entreprises de petite taille à se structurer. Certes, ils leur apportent des ressources financières en échange de gains futurs. Mais leurs apports ne sont pas que financiers. Ils proposent des compétences, ouvrent un réseau, font profiter de leur expérience. La frontière tissée par le nécessaire retour sur investissement financier tend alors à se brouiller. Quelle est exactement la nature de la relation de ces fonds d'investissement avec les dirigeants de l'entreprise ? Dans cet épisode, Kirsten Burkhardt et Christophe Bonnet explorent cette face cachée, méconnue, des liens entre les fonds et les entreprises dans lesquelles ils investissent.
- Yohan Bernard
Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouvel épisode des CREGOCAST. Aujourd'hui, j'ai le plaisir d'accueillir deux chercheurs, Kirsten Burkhardt et Christophe Bonnet. Et pour commencer, je vais tout simplement leur demander de se présenter. Peut-être Kirsten pour commencer ?
- Kirsten Burkhardt-Bourgeois
Merci Yohan, merci Jean-Baptiste pour cette invitation. Moi, je suis Kirsten Burkhardt-Bourgeois, je suis maître de conférences habilité à diriger des recherches, donc à encadrer des doctorants. à l'Université de Bourgogne et j'exerce mes fonctions d'enseignement à l'IAE de Dijon et de recherche au sein du laboratoire de recherche CREGO. Et mes recherches portent sur la finance et la gouvernance entrepreneuriale et donc de façon plus concrète, je m'intéresse principalement aux apports extra-financiers des investisseurs et à d'autres acteurs ou mécanismes qui peuvent permettre de créer un environnement favorable au développement des PME.
- Yohan Bernard
Super, merci beaucoup. Avec Kirsten, Christophe.
- Christophe Bonnet
Bonjour, Christophe Bonnet, je suis professeur à Grenoble É cole de management. Je suis venu à la recherche assez tard parce que j'ai travaillé jusqu'à 40 ans en finance d'entreprise, dans l'industrie pharmaceutique puis dans un fond d'investissement. Et après mon doctorat, je me suis orienté aussi vers la recherche sur la finance entrepreneuriale en grande partie. Avec un peu des centres d'intérêt commun avec Kirsten sur les apports extra-financiers des investisseurs.
- Yohan Bernard
Merci beaucoup. Donc, à vous écouter, on comprend bien l'intérêt que vous avez pour la finance et l'entrepreneuriat. Pourtant, c'est vrai que quand on n'y connaît pas grand-chose, on se dit, tiens, l'entrepreneuriat, c'est très dynamique, c'est très ouvert. Et puis, la finance, c'est très sérieux, c'est très cadré. Alors, expliquez-nous d'où vous est venue cette idée de lier finance et entrepreneuriat ?
- Christophe Bonnet
Alors dans mon cas, il y a peut-être un peu le côté familial. J'ai eu pas mal d'entrepreneurs dans ma famille, on va dire plutôt parents, grands-parents. Et puis j'ai travaillé dans le capital d'investissement, donc ça veut dire prendre des participations dans des PME ou des ETI. Donc j'étais au contact d'entrepreneurs. J'ai pu voir, j'ai pu vivre avant finalement d'apprendre les théories. en direct, les dimensions de la gouvernance, contrôler les dirigeants, mais aussi les aider à réussir. Et puis, c'est vrai que dans les années 2000, quand je suis devenu enseignant-chercheur, c'était un champ de la finance entrepreneuriale encore assez peu exploré, surtout en France, par rapport à la finance d'entreprise classique qui travaille sur des entreprises cotées en bourse. Donc, il y avait un champ intéressant, je trouve, à explorer, notamment en France, où on était assez peu nombreux à l'époque.
- Yohan Bernard
D'accord. Donc, on sent que l'expérience personnelle, la famille ont été déterminantes.
- Christophe Bonnet
Oui.
- Yohan Bernard
Et quant à toi Kirsten ?
- Kirsten Burkhardt-Bourgeois
Moi c'était beaucoup plus basique ou bancal. Donc durant mes études en sciences de gestion, c'est vrai qu'on voit beaucoup de modèles d'aide à la prise de décision, mais pour des entreprises déjà existantes et avec un historique. Et c'est vrai que systématiquement depuis la licence, je me suis toujours posé la question, mais lorsqu'on crée une entreprise qui n'a pas d'historique, lorsqu'on est dans le monde des startups, comment on fait ? Et effectivement, il s'avère qu'il existe des modèles spécifiques et puis par la suite mes sujets de mémoire et puis mon sujet de thèse de doctorat ont porté effectivement sur les investisseurs et ce qu'ils apportent au delà des moyens financiers aux PME qu'elles accompagnent. Et puis quand on garde les chiffres en France notamment, il s'avère que 99% des entreprises sont en fait des PME, voire des microstructures.
- Yohan Bernard
D'accord, donc deux profils assez complémentaires réunis autour d'un intérêt et d'un questionnement commun. Alors, pour les néophytes qui ne savent peut-être pas encore très bien ce qu'est la finance entrepreneuriale, est-ce que vous pourrez nous expliquer de quoi il s'agit ?
- Christophe Bonnet
La finance entrepreneuriale étudie le financement, la gouvernance et la gestion financière des firmes entrepreneuriales. Donc on parle de jeunes entreprises innovantes, les start-up, de TPE, de PME, de d'ETI. Donc c'est ces univers-là qui sont le plus souvent des sociétés qui ne sont pas cotées en bourse. Alors que la finance d'entreprise classique s'intéresse surtout à des entreprises cotées. Donc ça c'est une grande spécificité, c'est des entreprises souvent plus petites, plus risquées, parce que moins diversifiées, gérées par des entrepreneurs. Et souvent, elles doivent ouvrir leur capital pour croître. Donc souvent, on a une création par des entrepreneurs, des fondateurs, et puis avec la croissance, on ouvre son capital. Et nous, avec Kirsten, on s'intéresse surtout à ce qui se passe quand une société ouvre son capital pour lever des fonds, comme on dit, auprès d'un certain nombre d'acteurs, business angels, fonds de capital risque, grandes entreprises, family offices, crowdfunding. Voilà, il y a plein d'acteurs différents. Et juste pour citer quelques chiffres, c'est une activité importante en France. Si on regarde les chiffres de France Invest, qui regroupe tous ces investisseurs dans le secteur non coté, on parle de 20 à 25 milliards par an investis dans à peu près 2500 entreprises au total. Et là-dessus, les business angels, qui sont donc des individus qui investissent leur propre argent, qui est un modèle un peu différent, mais sur lequel j'ai pas mal travaillé, on parle d'à peu près 60 réseaux de business angels qui investissent chaque année dans 400 entreprises. Donc, quelque chose de significatif.
- Kirsten Burkhardt-Bourgeois
Et puis, on voit, si on regarde les études qui vont s'intéresser aux trajectoires de financement, elles montrent que la pluralité des acteurs que Christophe a pu citer en tant qu'exemple ne sont pas nécessairement des concurrents directs, mais ils vont intervenir à différents stades du développement des PME qu'elles peuvent accompagner, ou alors, parfois, sur certaines niches où ils peuvent combler ce qu'on appelle un gap de financement. C'est-à-dire qu'il y a peu d'autres acteurs qui proposent des solutions aux PME à ces stades-là. Et donc, de façon très brève ou très classique, si un entrepreneur souhaite ouvrir son capital à des acteurs peut-être autres ou qui dépassent ce qu'on appelle le love money, donc au-delà des proches ou des amis, il va pouvoir se tourner vers les plateformes de finances participatives, donc le crowdfunding. Alors, même si Christophe et moi avons moins étudié ces acteurs-là, la particularité, c'est que ce sont souvent des financeurs non professionnels qui sont présents sur ces plateformes. et qui ont donc des choix ou des critères d'investissement qui sont peut-être différents. Des investisseurs professionnels, ils ne recherchent pas nécessairement une rentabilité financière au travers de leurs choix d'investissement, même si on voit apparaître de plus en plus aussi certains acteurs professionnels sur cette plateforme, comme notamment les business angels qui sont des acteurs qui suivent. Donc ce sont souvent des anciens entrepreneurs ou des anciens dirigeants. qui souhaitent accompagner financièrement ou en donnant des conseils à des jeunes entrepreneurs. Donc eux, ils permettent quand même de lever déjà des fonds un peu plus conséquents, mais moins conséquents que les acteurs qui arrivent par la suite et qui sont déjà dans le domaine de ce qu'on appelle le capital investissement. Et donc on aura tout au début le domaine du capital risque, où donc ce sont des fonds de capital risque qui investissent des montants un peu plus importants dans des entreprises en phase d'amorçage ou de création d'entreprises, ce qu'on appelle aussi le capital innovation. Et qui peuvent passer la main ensuite à d'autres fonds qui investissent dans le développement d'une entreprise déjà existante. Et qui peuvent permettre ensuite, s'ils souhaitaient, revendre l'entreprise à un autre industriel ou permettre une introduction en bourse par exemple. Et puis il y a encore d'autres stades de développement au sein desquels les fonds de capital investissement peuvent intervenir, comme lors de la transmission d'entreprises tout simplement. Il y a pas mal de PME qui sont des PME familiales et si on souhaite transmettre son entreprise mais qu'on n'a plus de... Deux descendants qui veulent reprendre, qui transmettent l'entreprise, donc ils peuvent en tirer venir là-dedans et ils le font pas mal. Et puis aussi pour des entreprises en phase de difficulté, ce qui s'appelle le capital retournement, ou encore de façon plus rare, aider les entreprises à sortir de la cotation en bourse si elles le souhaitent.
- Yohan Bernard
Merci beaucoup. On voit au travers de vos discours qu'il y a pas mal de diversité. à la fois dans les situations des entreprises et dans ce que peuvent apporter ces personnes ou ces institutions qui ne font pas qu'apporter du capital finalement. Et je crois que c'est aussi l'angle d'attaque de vos recherches. Vous avez travaillé sur ce que vous appelez les apports extra-financiers des investisseurs en capital. Alors est-ce que vous pouvez nous expliquer de manière plus détaillée de quoi il s'agit ?
- Christophe Bonnet
Oui, bien sûr, une augmentation de capital. C'est un investisseur qui apporte de l'argent et qui va devenir actionnaire à 5, 10, 20, 30, 40 % auprès des fondateurs et d'autres co-actionnaires. Et donc certes, il y a un gros apport d'argent frais qui va permettre à l'entreprise d'investir, mais il n'y a pas que ça en fait. Et ce que montre la littérature, qui est très riche là-dessus, c'est que ces investisseurs apportent beaucoup plus que de l'argent. Parce que ce sont de vrais partenaires des entrepreneurs. Et souvent, d'ailleurs, certains d'entre eux vont rentrer au conseil d'administration pour plusieurs années. Et donc, on s'est intéressé avec Kirsten, effectivement, à ces apports extra-financiers qui sont parfois un peu méconnus, finalement, du grand public.
- Kirsten Burkhardt-Bourgeois
Oui, donc, ils vont aider l'entreprise à se structurer, à se professionnaliser. Et notamment avec la croissance de l'entreprise, il faut aussi être amené à gérer une équipe. de personnes de plus en plus conséquentes et donc ça nécessite de développer aussi des compétences, notamment managériales, qui vont pouvoir aider les dirigeants à les acquérir, par exemple en apportant des conseils, leur expérience ou des compétences spécifiques. Et donc ils vont aussi contrôler les actions des dirigeants, mais également la performance de l'entreprise et mettre à leur disposition, par exemple, leur réseau de contacts ou soutenir les dirigeants dans des périodes difficiles. Et donc c'est vrai qu'à travers ça, on voit qu'on dépasse quand même largement l'image que parfois le grand public peut avoir de ce type de fonds. Christophe en parlera un peu après, mais cette image de vautour qui est là uniquement pour endetter l'entreprise et discipliner le dirigeant au plus strict. Alors certes, il y a la mise en œuvre d'un certain levier d'endettement dans ces montages juridico-financiers. mais qui reste en général raisonnable pour justement permettre aussi une croissance et un développement sain de l'entreprise. Et sans rentrer plus dans le détail, parce que Christophe va le faire, mais parmi les échanges qu'on a pu avoir avec des entrepreneurs accompagnés, il y en a certains vraiment qui témoignent, qui peuvent appeler en cas de besoin, jour et nuit, leur directeur des investissements pour obtenir un conseil, que ce soit d'ordre psychologique ou autre.
- Yohan Bernard
Le financeur est un psy alors ! Christophe, vous pouvez nous donner un exemple.
- Christophe Bonnet
Oui, alors moi j'ai aussi une autre casquette, c'est que je suis à Business Angels à titre personnel. Je suis membre d'un réseau qui s'appelle Savoie Montblanc Angels, qui couvre la Savoie et la Haute-Savoie depuis une dizaine d'années. Et donc voilà, j'ai vécu un peu ce genre de choses. Je pense à une start-up qui est dans le domaine vétérinaire, qui a un actionnariat composé à la fois de family offices, de capital risqueur de Business Angel. Par exemple, à un moment où elle négociait un accord très important avec un gros laboratoire vétérinaire, pour à la fois des licences et une prise de participation, il y a une task force qui a été constituée de trois membres du comité stratégique, l'équivalent du conseil d'administration, pour aider le dirigeant à piloter cette négociation. Et donc, pour lui apporter finalement, lui qui était plus jeune, qui n'avait pas forcément l'expérience de ça, on avait dans ces trois membres des gens qui viennent de grands labos pharmaceutiques, qui pouvaient le guider, le supporter. dans ces négociations très stratégiques. Autre exemple d'un cas que j'ai étudié pour une recherche, Front de Capital Risk, qui a aidé des jeunes fondateurs de start-up quand ils ont voulu mettre un plan d'actionnariat des salariés en place, type BSPCE, Stock Option en anglais. C'est des choses qui sont délicates parce qu'il faut bien structurer ça pour ne pas qu'il y ait de frustration, de jalousie, il faut que les règles soient claires. Un apprentissage dont finalement les capitales risqueurs, les investisseurs ont aidé les dirigeants à paramétrer ce plan parce que lui n'en avait pas l'expérience. Voilà des exemples d'apports extra-financiers.
- Yohan Bernard
On voit bien ce que le mot accompagnement peut signifier dans ce genre de situation. On voit bien que tout ça est presque un art au-delà des techniques et des méthodes. De cet art, vous avez fait aussi des objets de recherche. Est-ce que vous pourriez nous présenter un petit peu, alors brièvement. quelques-unes de vos recherches académiques sur ces sujets. Christophe, se lance peut-être ?
- Christophe Bonnet
Oui, tout à fait. Moi, j'ai beaucoup travaillé, notamment avec un co-auteur, mais d'autres, Peter Wirth, qui maintenant est à l'EM Lyon. Et donc, on a croisé trois types de variables dans nos recherches. Le type d'investisseur, parce qu'évidemment, un business Angel, un capital risquer, c'est différent. Ça n'apporte pas forcément les mêmes choses, ça ne rentre pas au même moment. L'approche de la gouvernance. Parce que dans les théories de la gouvernance, il y a toujours ces deux aspects dont on a un peu parlé rapidement. C'est le côté disciplinaire, alors ça c'est le côté, c'est le bâton, c'est l'investisseur qui n'est pas gentil, qui va surveiller le dirigeant, le mettre sous pression. Et puis il y a le côté qu'on appelle dans notre jargon cognitif, c'est-à-dire c'est plutôt justement cognitif et psychologique un peu. Là, c'est l'accompagnement, l'apport de connaissances, de compétences que le dirigeant n'a pas forcément, jusqu'au soutien psychologique éventuellement, dans certains cas, même s'il ne faut pas exagérer cet aspect. Et puis la troisième variable, c'était l'échelle de temps. Comment ça se passe ? Avant la levée de fonds, pendant la levée de fonds et après la levée de fonds, dans cette période qui peut durer 3, 4, 5, 6, 7 ans. Voilà. Et en gros... Quelques résultats, mais très très rapides. La différence justement entre Business Angels et Capital risqueur, les Business Angels rentrent plus tôt, ils sont plus à même de détecter les opportunités parce qu'ils sont souvent d'anciens entrepreneurs ou des entrepreneurs qui connaissent bien certains marchés, certaines industries, alors que les Capital risqueurs vont plus apporter de la structure, aider la société à croître en disant, on va professionnaliser le management, mieux organiser l'entreprise parce qu'on va passer de 10 à 100 salariés peut-être, si ça marche bien, ce n'est pas toujours le cas. en quelques années, donc ça c'est quand même du travail de management. Et puis on a aussi travaillé sur la composition du conseil d'administration, parce que quand il y a une première levée de fonds, puis une autre, le conseil d'administration va évoluer, il va y avoir des représentants de chaque type d'investisseurs qui vont entrer, et c'est très important de savoir avoir un conseil d'administration qui soit très équilibré, avec des compétences diverses, des gens qui sont capables aussi de se comprendre, et d'apporter des choses différentes. Donc ça c'est aussi quelque chose d'assez délicat à opérer. Voilà donc les grands thèmes que j'ai étudiés.
- Yohan Bernard
D'accord, merci. Kirsten ?
- Kirsten Burkhardt-Bourgeois
Oui, alors moi, mes tout premiers travaux, donc issus de ma thèse de doctorat, ont porté sur l'apport de contacts et de réseaux de la part des fonds d'investissement, aux PME qui les accompagnent, donc à leur participation. Et c'est vrai que la plupart témoignent sur leur site internet à porter des réseaux et des contacts, mais on n'a pas vraiment de preuves formelles de... Et alors, qu'est-ce que ça devient ? Quelle est l'importance du phénomène ? Et donc la thèse a permis de mettre en avant effectivement qu'ils aident réellement à former vraiment des partenariats, des alliances stratégiques de long terme, que ce soit entre les entreprises au sein de leur portefeuille d'investissement ou parfois même avec leurs propres investisseurs ou d'autres fonds d'investissement. Et que ça permet pour les entreprises de... Alors ce sont souvent des relations qui restent informelles et donc c'est difficilement mesurable. Mais effectivement, ça permet du simple partage d'expérience à vraiment créer des relations de fournisseurs et de clients, par exemple, entre les entreprises qui s'allient. Et ce phénomène est tellement important qu'il peut même constituer presque une alternative au manque d'entreprises de taille intermédiaire en France. On pourrait presque le voir comme ça. Et à ce sujet, d'ailleurs, il y a une étude un peu plus récente que l'on a publiée justement ensemble avec Christophe sur La spécialisation de certains fonds qui s'appelle la spécialisation dans le domaine du build-up, c'est-à-dire de la consolidation sectorielle et qui consiste justement à acquérir successivement plusieurs PME, donc 5, 6, 7 PME pour en constituer une entité plus grande, donc un groupe qui va permettre soit de rivaliser avec les grandes entités, les grands groupes du secteur. soit qui va pouvoir être intégrée en tant que business unit dans une plus grande entreprise. Et c'est vrai que là, cette stratégie, c'est une stratégie qui est quand même délicate à mettre en œuvre, certes d'un point de vue financier et du montage juridico-financier, mais également délicate dans le sens où il faut quand même construire un groupe cohérent et qui vise à intégrer l'ensemble des PME qui vont constituer ce groupe, PME qui sont parfois des concurrentes à la base. Et ce qui pose donc de nombreux problèmes d'exécution, que ce soit le choix du secteur à consolider, la sélection des cibles, l'harmonisation des pratiques de gestion ou l'obtention des synergies de groupe une fois le montage effectué. Et du coup, pour être le plus bref possible, nous montrons que les apports effectivement des fonds d'investissement vont bien au-delà des apports purement financiers. et qu'ils apportent un réel plus au niveau stratégique et de gouvernance en termes de montage du groupe et que ça part réellement dans l'expertise de l'identifier le secteur industriel à consolider, donc de la sélection des entreprises à acquérir, et également dans l'instauration du cadre organisationnel qui permet le bon fonctionnement du groupe par la suite. Et notamment, une des phases les plus importantes, c'est effectivement de déjà bien sélectionner les dirigeants, enfin, les PME à acquérir, et de faire en sorte qu'ils soient ouverts dès le départ au partage d'expérience avec les autres ou futurs dirigeants qui vont constituer le groupe. Et ça passe notamment aussi par le recrutement d'un directeur général salarié qui va gérer les aspects opérationnels de l'intégration des diverses entités dans le groupe. Et donc l'objectif c'est vraiment d'instaurer un cadre qui facilite les échanges, les connaissances et l'harmonisation des pratiques en termes de reporting ou de langage au sein du groupe. Et ça a vraiment été confirmé aussi par l'acquéreur final que cette expertise apportée par le fonds en termes de montage du groupe a réellement été une pièce clé sur laquelle il s'est basé pour racheter le groupe au final.
- Yohan Bernard
On voit bien, au travers de ces quelques exemples de travaux réalisés, l'intérêt, les apports que peuvent avoir ces recherches. Mais avant de revenir un peu plus en détail sur ces apports, sur l'utilité de ce type de recherche, je voudrais revenir sur la question du comment, des méthodes. Parce que Kirsten, tu disais, il y a beaucoup d'informels. On disait qu'il y avait aussi un accompagnement cognitif, un peu psychologique. Donc j'imagine que ce n'est pas uniquement en regardant les liasses comptables qu'on arrive à... à retrouver ce genre de mécanisme-là. Est-ce que vous pourriez nous dire avec quelles méthodes on peut arriver à ces résultats, comment on peut étudier cette finance entrepreneuriale ?
- Christophe Bonnet
Sans surprise, oui, on est plus sur des méthodes qualitatives dans ce champ-là, parce que d'une part, ce sont des sociétés non cotées en bourse, donc beaucoup moins de transparence financière que des groupes plus grands. On a des bilans annuels, mais des fois un peu succincts, et encore pas toujours. certaines entreprises ne déposent pas leur compte, bien que ce soit obligatoire. On n'a pas de cours de bourse. Donc, on travaille surtout sur des enquêtes par questionnaire et des études de cas. Et de toute façon, effectivement, comme tu l'as dit, comme on s'intéresse plutôt aux objectifs, aux comportements des acteurs, aux interactions entre eux, ce genre de méthode se prête très bien aux recherches qu'on a pu mener, en tout cas avec Kirsten.
- Yohan Bernard
Donc, surtout du qualitatif. Voilà,
- Christophe Bonnet
surtout du qualitatif. Enfin qualitatif et enquête par questionnaire. Mais on a des échantillons non plus pas très gros des fois sur cette population. Et puis après, il y a de la difficulté de l'accès aux données parce qu'il faut que les acteurs soient d'accord pour parler ou répondre à des enquêtes. Là, c'est vrai que le fait que je sois business angel, j'avoue, dans ces recherches-là, en tout cas pour ce qui concerne les réseaux business angels, m'a un peu aidé.
- Yohan Bernard
Ça ouvre des portes, j'imagine. Effectivement. Alors justement, les structures, les entrepreneurs que vous étudiez, Qu'est-ce que ça peut leur apporter ? Est-ce que vous leur faites des retours d'ailleurs ? Et c'est quoi les principaux apports, contributions de vos travaux ?
- Kirsten Burkhardt-Bourgeois
Alors déjà, c'est de montrer l'intérêt pour un entrepreneur que lorsqu'il ouvre son capital, il y a certes une légère perte de contrôle peut-être de l'entreprise, mais il peut y avoir un gain aussi en termes de conseil d'expérience et d'expertise. Et donc de bien choisir ses investisseurs et de composer son conseil d'administration ou son conseil stratégique. pour bénéficier justement des compétences clés nécessaires aux différents stades de développement de son entreprise. Ça permet peut-être aussi de démystifier et d'y voir un peu plus clair parmi tous ses acteurs et le champ des possibles. Et puis l'importance justement de bien gérer avec, une fois qu'on est dans le développement de son entreprise, dans la croissance, la bonne information entre les membres, la place aux échanges et l'instauration d'un climat de confiance réciproque avec son investisseur, mais également avec l'ensemble des acteurs du groupe.
- Christophe Bonnet
Oui, Kirsten l'a dit, l'essentiel. Je pense que ces travaux contribuent à démystifier le mythe de l'investisseur, du méchant investisseur. Il y en a qui sont méchants, en tout cas, qui vont agir de façon intempestive, voire mettre des fois l'entreprise en péril. Mais ça reste des cas isolés, ce n'est pas la règle générale, parce que c'est une alliance. Un investissement, c'est une alliance entre un groupe de fondateurs d'entrepreneurs et puis des fonds. A priori, tous ont envie que ça se passe bien, que l'entreprise grandisse, prenne de la valeur et de sortir, en revendant l'entreprise éventuellement pour certains d'entre eux à un moment donné. Donc ils ont quand même les mêmes intérêts, ils ont intérêt à s'écouter, à s'entraider. Et donc le conseil que je peux donner aux dirigeants, c'est surtout instaurer ce climat de confiance. C'est très important. Si vous cachez des choses, par exemple des mauvaises nouvelles, évidemment, Ça va détruire la confiance et c'est très dur de reconstruire ça. Quand vous avez des investisseurs qui ne vous font pas confiance, là c'est quand même mal parti. Donc ça c'est peut-être un des grands apports aussi qu'on peut faire aux entrepreneurs.
- Yohan Bernard
D'accord. Donc on voit que ces apports-là, ils sont aussi intéressants à communiquer auprès peut-être des managers de demain, des investisseurs de demain, des entrepreneurs de demain. Et je crois que vous êtes aussi dans cette démarche de transmission parce que vous avez un projet de publication qui va dans ce sens.
- Christophe Bonnet
Oui, alors Kirsten et moi, effectivement, nous allons publier un ouvrage de cas de finance entrepreneuriale aux éditions Ellipse à la mi-2025. Donc ça se veut une présentation de la finance entrepreneuriale très concrète et pratique. On a une dizaine de chapitres, chacun axé sur un type d'acteur, business angel, crowdfunding, capital risk, mais illustré toujours par une situation d'entreprise réelle, approchée à la fois. Pratiques concrètes avec un peu de théorie, on va dire, aussi. Et on aborde aussi peut-être des choses un peu plus nouvelles dans le monde de l'investissement, comme les entreprises à mission. Il y en a aussi dans les startups ou dans les fonds d'investissement. L'investissement à impact, qui cherche non seulement à avoir des gains financiers, mais aussi un impact social, environnemental. Donc voilà, et le public visé, ce sont des étudiants en entrepreneuriat et ou... en finance, mais ouvert aussi à toute personne qui pourrait s'intéresser potentiellement à ces domaines.
- Kirsten Burkhardt-Bourgeois
Voilà, et puis si le principe d'un ouvrage par étude de cas vous intéresse, je vous invite à jeter un œil à la collection études de cas en management aux éditions Ellipse, qui est dirigée par ma collègue Evelyne Poinslot, qui est professeure à l'université de Franche-Comté, et moi-même, et sont déjà parues à ce jour, donc un ouvrage en ingénierie financière, en marketing, en gestion des ressources humaines. et en comptabilité internationale et vont paraître l'ouvrage de cas en finance entrepreneuriale dont vous a parlé Christophe et puis également l'ouvrage en contrôle de gestion.
- Yohan Bernard
Super, merci beaucoup. C'est un beau projet et on espère qu'il y aura beaucoup de lecteurs autour de ces ouvrages. Un grand merci à Kirsten et à Christophe pour nous avoir initiés au monde fascinant de la finance entrepreneuriale et d'avoir contribué à déconstruire certains mythes. A bientôt pour un nouvel épisode des Grégocasts.