Speaker #0Bonjour et bienvenue dans ce nouvel épisode du podcast du Grand Art, le podcast qui s'intéresse aux petites histoires qui ont fait la grande. J'espère que votre mois d'août se passe comme sur des roulettes. D'ailleurs, je me demande quel type de vacancier ou de vacancière vous êtes. Plutôt backpack, plutôt mallette ou plutôt valise surchargée ? Parce que s'il y a bien une galère qui nous concerne tous, c'est celle de trimballer nos bagages dans les halls de gare ou d'aéroport sur des trottoirs pavés minés de déjections canines, ou encore dans les cages d'escaliers étroites d'auberges espagnoles. Comment se fait-il que le design des bagages soit aussi rudimentaire ? On s'est créé des intelligences artificielles, on pourrait bien imaginer des valises qui se déplacent toutes seules, non ? Pourtant, le design des valises à roulettes n'est pas si vieux que ça. Ce n'est pas faute d'avoir inventé la roue il y a 5000 ans, ni même d'avoir posé le pied sur la Lune avant de penser à mettre des roulettes sous une valise. Non, non. C'est une invention qui a pris 50 ans à rouler jusqu'à nous. Et croyez-moi, ce n'est pas à cause d'un problème de technologie, mais un frein d'acceptabilité sociale. Pendant longtemps, tous les tests utilisateurs ont montré que l'opinion publique préférait les valises mal designées. Ça vous intrigue ? Ça tombe bien, c'est notre anecdote du jour pourquoi le design de la valise à roulette a mis 50 ans à exister. Nous sommes en 1970 à l'aéroport d'Aruba, une petite île néerlandaise des Caraïbes. Bernard Sadow, employé d'une entreprise américaine de bagagerie, s'apprête à prendre l'avion avec sa femme et ses enfants pour retourner chez eux, aux USA, après des vacances en famille bien méritées. À cette époque, les valises sont de grosses malles relativement sommaires, sans roues, avec de petites poignées qu'il faut transporter sous ses bras d'un terminal à l'autre. Un vrai parcours Aerox. Alors qu'il fait la queue à la douane, en nage, Bernard observe un employé de l'aéroport qui effectue des manœuvres sur un plateau roulant. C'est alors que lui vient un éclair de génie. Il se tourne vers son épouse et s'exclame « Je sais ce qu'il faut aux valises. Des roues. » « Ça m'intéresse pas. Ça m'intéresse archi pas. C'est un truc de ouf. » De retour chez lui, notre bon vieux Bernie récupère les quatre roulettes d'un meuble, les fixe sous l'une de ses valises et ajoute une sangle pour pouvoir tirer l'ensemble. Et ça fonctionne. Mais comment se fait-il que personne n'y ait pensé plus tôt ? Bernard est comme un fou. Il se dit qu'il tient là l'idée du siècle et se voit déjà millionnaire. Il décide de contacter un à un les grands magasins pour leur proposer son invention. Sauf que… Oh hell no ! C'est l'échec total. Il n'essuie que des refus. L'objection qu'on lui répète systématiquement, c'est « Mais enfin, aucun homme n'achètera jamais ça » . Juste ouais. C'est exceptionnel comme article. Et oui, parce qu'en fait, il faut garder en tête qu'en design, il y a une chose au moins aussi importante que le concept, c'est la vérification de l'adoption par les utilisateurs. Je m'explique. Vous pouvez imaginer un produit qui vous semble incroyablement beau, absolument nécessaire et parfaitement solide. Si l'utilisateur a le sentiment de n'en tirer aucun bénéfice, il ne l'utilisera pas. Et c'est le problème que rencontre Bernard. Son produit change la vie. Il fonctionne et à coup sûr, avec un peu de travail, on pourrait passer d'une version test MVP à une version plus élaborée, élégante et solide, prête à la vente. Sauf que nous sommes dans les années 1970 et que les clichés sexistes sont bien ancrés. Lors de tests utilisateurs, les résultats sont formels. Ce sont les hommes qui font les achats pour la famille. Et ce sont les hommes qui portent habituellement les valises, soit pour eux, soit pour leur petite amie, épouse ou enfant. Dans l'imaginaire collectif, un homme c'est fort, un homme ça porte sa valise sans broncher. J'ai tout les amens là, le fort ! Les questionnaires utilisateurs dévoilent très clairement que la valise à roulettes est perçue comme très féminine. Je t'en fous de ton avis ? Ferme-toi, ça ferait du bien. Un petit hashtag tais-toi. Finalement, Bernard dépose tout de même un brevet et vend quelques exemplaires par correspondance. Mais attendez, est-ce que Bernard était vraiment le premier à y avoir pensé ? Eh bien, spoiler alert ! Pas du tout ! Allez, remontons le temps jusqu'en 1927. Toujours aux Etats-Unis d'Amérique, une certaine Anita Willetts-Burnham, artiste et grande voyageuse, prépare un tour du monde en famille. Créative et ingénieuse, elle anticipe la logistique que va demander cette aventure. C'est alors qu'une idée brillante lui vient, fixer deux roues de poussette à sa valise et y ajouter une poignée télescopique en bois. La valise à roulettes est née et elle semble même plus qualitative que celle de Bernard. Anita, qui visiblement est très inspirée, la baptise la Rolling Suitcase. La valise roulante donc, et la mentionne même dans son livre de voyage. Ceci dit, nous sommes dans les années 1920 et Anita est une femme. Du coup, personne ne l'écoute. Et elle ne dépose pas de brevets et ne produit pas non plus de prototypes. Une femme, ce n'est pas la soeur d'eux, ce n'est pas la fille d'eux, la femme d'eux, c'est une femme. En réalité, il faudra attendre la fin des années 1980 pour que la valise à roulettes soit réellement adoptée par le grand public. Et à votre avis, pourquoi ça ? Et bien parce que le producteur de valises a réalisé une campagne d'influence avant l'heure. En 1987, Robert Plath, pilote chez Northwest Airlines, fabrique dans son garage un autre prototype de valise, cette fois-ci verticale, avec deux roues solides et une poignée télescopique. Il appelle ça le Roll-A-Board. Rien de très innovant si on compare ce produit bêta aux versions d'Anita et de Bernie. Non. En revanche, Robert innove en offrant plusieurs de ses modèles aux membres de l'équipage, qui trouvent ça très pratique et, convaincus par l'effet de groupe, l'adoptent immédiatement. Les passagers, quant à eux, sont stupéfaits face à cette drôle de valise innovante qu'utilisent désormais les chevaliers du ciel. C'est moderne, c'est classe, c'est viril. Robert sent qu'il a fait mouche et lance sa propre marque, Travel Pro. Et cette fois-ci, le succès est immédiat. que retenir de l'histoire du design de la valise à roulettes ? Eh bien, que cet objet, d'apparence si simple, dont le concept paraît si basique, est en réalité un véritable cas d'école du design. Une invention simple, géniale, évidente, mais qui a été freinée non pas par la technique, mais par la culture, par les normes et surtout le regard des autres. C'est un magnifique exemple de design d'usage. Ce qu'on conçoit n'est pas toujours ce qu'on accepte. et surtout Ce n'est pas parce qu'une idée ne marche pas tout de suite qu'elle n'est pas brillante. Donc, la prochaine fois que vous traînez votre valise à roulettes sur un quai de gare, ayez une pensée pour Anita, Bernard, Alfred et tous les rêveurs à roulettes. Ils avaient juste un tout petit peu trop d'avance sur leur temps. Quant à vous, si vous avez des idées plein la tête, mais qu'elles ne remportent pas encore l'adhésion, ce n'est pas grave, tout finira par rouler. Merci pour votre écoute et à la semaine prochaine pour une nouvelle anecdote croustillante. sur l'art et le design.