- SG
Bonjour, bienvenue sur Éc(h)os de Territoires, le podcast inspirant de la Convention des entreprises pour le climat, qui donne la parole aux acteurs engagés et passionnés qui construisent l'économie régénérative de demain. Je suis Stéphane Gonzalès, alumni de la promotion 2023, et je vous emmène sur les territoires du bassin lyonnais et des Alpes, à la rencontre de dirigeantes et de dirigeants qui contribuent à dessiner les contours d'un avenir durable. Alors aujourd'hui, je vous propose de plonger dans une aventure numérique pas comme les autres, direction l'Isère, plus exactement Saint-Martin d'Hères. À la rencontre de la dirigeante d'une société coopérative, j'insiste, bouillonnante et créative, répondant au doux nom de Alma. Et cette dirigeante, c'est Laurence Ruffin. Laurence, bonjour.
- LR
Bonjour.
- SG
Bon, Laurence, on se tutoie, pas de problème. Bon, alors en préparant moi cet entretien, je me suis immergé dans l'histoire inspirante d'Alma. C'est une entreprise du digital qui est née en 1979, il y a quand mêm quelques années et qui depuis ses débuts a fait un choix audacieux, c'est celui de la coopération. Donc on va beaucoup parler coopérative, un nouveau mode de gouvernance finalement. Donc Alma c'est une société où créativité, innovation, épanouissement des personnes, citoyenneté, c'est pas simplement des mots, c'est vraiment des valeurs qui sont profondément ancrées dans son ADN. Je pense que tu nous en parleras. Et puis pour ceux qui... Je parle au vieux monde là. Pour ceux qui ont encore des clichés sur les coopératives, accrochez-vous bien parce que Alma, c'est quand même 175 collaborateurs. On les appelle des équipiers. C'est 19,7 millions d'euros de chiffre d'affaires. Et puis, c'est une présence dans huit pays quand même. Alma est connue dans le monde entier. Donc, on n'est pas hors sol. On parle avec une entreprise qui est bien ancrée dans la réalité, qui est portée par une dirigeante qui se doit de conjuguer avec brio, j'imagine, engagement coopératif et solidité économique. Et donc, ce que je te propose, Laurence, au fil de cet échange, c'est que... Tu puisses nous parler de cette belle coopérative, de cette ambition, et en répondant finalement à votre feuille de route qui était la suivante, comment Alma CFAO, on va voir que vous bossez avec beaucoup d'industriels, peut-elle bâtir avec ses clients une industrie plus sobre, en extraction de matière, adopter des procédés écologiquement vertueux, et interroger la finalité même de sa production, tout en renforçant la résilience des tissus productifs locaux ? Ça s'annonce un vrai programme. J'ai même lu dans votre feuille de route à un moment que vous dites « Est-ce que notre activité peut-elle encore exister ou doit-elle encore exister dans un monde soutenable ? » Donc je pense qu'on va arriver à faire une conversation intéressante. Donc ce que je te propose, Laurence, c'est de commencer à nous présenter Alma déjà.
- LR
Je pense que tu as bien résumé d'ailleurs l'intention d'Alma qui est d'être sur ce chemin de crête quelque part pour concilier une économie dans une structure robuste et en même temps ce qu'on appelle nous des questions de citoyenneté économique. Voilà donc je vais essayer de le présenter un peu plus. Donc nous on est issus de l'université donc on a été créé comme tu le disais en 1979 par des chercheurs de mathématiques qui se sont dit finalement comment on peut valoriser au mieux la recherche de façon équilibrée ce qui a fait que le statut SCOP, société coopérative a été choisi dès le démarrage en fait pour associer des différentes personnes selon un associé, une loi. C'était un peu ça le principe de démarrage. Aujourd'hui, on a cheminé. On était déjà dans le numérique et aujourd'hui, on est sur quatre activités du numérique. Quatre activités assez différentes. L'une dont je parlerai plus qui est d'être éditeur de logiciels pour l'industrie. On va piloter des machines pour le monde industriel. C'est de ça qu'on est né globalement. les chercheurs au démarrage ont travaillé sur l'optimisation du placement, c'est-à-dire comment on arrive à gagner de la matière en plaçant au mieux sur des tôles, sur du textile, etc. pour optimiser la matière utilisée pour la fabrication pour les industriels. Et de là est né ce logiciel complet industriel pour piloter les machines. Et on a encore un souci particulier d'optimisation de placement, de dire comment on est bon sur cet algorithme d'optimisation. Et aujourd'hui, je dirais, au niveau mondial, on dit qu'on est premier ou deuxième sur ce savoir-faire particulier d'optimisation. Voilà, donc ça, je dirais, c'est notre… on est né de là. Et puis, au fur et à mesure de l'histoire, on s'est développé sur d'autres activités. Donc, je ne vais pas rentrer autant dans le détail, mais on a une activité qui est assez locale autour de l'infrastructure et de la sécurité, ce que nous, on appelle système et réseau. Une activité de transformation numérique pour accompagner les entreprises sur tout ce qui est collaboratif. Et notre dernière née est née il y a quelques années dans la santé, en se disant comment on peut mettre nos compétences au service d'une activité qui nous semble intéressante pour la société et en même temps qui soit intéressante d'un point de vue marché, comment on peut se développer sur un marché, où on peut mettre des compétences utiles. Donc on est devenu éditeur dans le monde de la santé, pour la préparation de médicaments en particulier, pour le monde hospitalier. Donc on est aujourd'hui sur quatre activités différentes. Ce qui est aussi une particularité.
- SG
Ok, et alors toi, comment tu tombes chez Alma ? Comment tu arrives chez Alma ?
- LR
J'ai commencé dans l'économie classique. Quelques années, j'ai fait du conseil dans des entreprises, de grosses entreprises, plutôt des entreprises cotées. Et j'ai trouvé que le travail était intéressant, mais que c'était un peu schizophrénique, entre le fait que je sois assez investie d'un point de vue associatif, d'un point de vue citoyenne, et de l'autre, je contribue à une économie qui me semble... pas penser à la question des savoir-faire et des personnes, mais plutôt être sur de la question de rentabilité court terme. Et je pense que c'est ça qui m'a fait basculer, c'est de me dire j'ai envie de faire un travail dans le monde économique, mais où les personnes soient quand même vraiment prises en considération, parce que c'est quand même elles qui apportent la valeur à l'entreprise, et où on soit sur du temps long, où on fabrique des projets qui ont des vocations à durer. Et donc je vais basculer dans le monde coopératif, d'abord en accompagnant des structures et puis ensuite j'ai rejoint Alma comme dirigeante en 2009.
- SG
D'accord.
- LR
Voilà, il y a une quinzaine d'années.
- SG
Alors là, on a fait le plus simple parce que maintenant, j'allais te poser la question pour rentrer... Alors le régénératif, comment tu le découvres et comment tu rentres à la CEC ?
- LR
Alors le régénératif, en fait, avant, ce n'est pas un terme que j'aurais employé, qui me parlait. En revanche, je pense, ce qui me semble intéressant., c'est qu'il traduit l'idée qu'on ne veut pas juste réduire notre impact, mais on veut aller au-delà, et en particulier au-delà de la RSE. Et je trouve que cette idée-là, qui est traduite par le mot régénératif, après on aurait pu choisir un autre mot, mais en tout cas, ça me semblait intéressant de dire qu'il y a une ambition plus forte, qui est qu'on doit être, je ne sais pas si on arrive à aller jusqu'au régénératif, mais en tout cas, de ne pas seulement être dans la réduction des impacts négatifs. Ça, je trouve que c'est intéressant. Et comment j'arrive dans la CEC alors ?
- SG
C'est quoi le déclic ?
- LR
Le déclic ? Alors peut-être que je peux dire pourquoi Alma est rentrée dans la CEC. Oui,
- SG
c'est ça.
- LR
J'ai un peu décrit nos activités, mais ce qui est très important pour nous, c'est qu'on est une coopérative. Être coopérative, ça veut dire que les salariés sont associés. Chez nous, tous les salariés sont associés. On a du coup des décisions qui sont partagées. On a beaucoup de transparence sur l'information et on va prendre des décisions... alors ça ne veut pas dire que toutes les décisions sont prises tout le temps ensemble, mais on a un certain nombre de décisions sur lesquelles on va considérer qu'il est important qu'on en discute et qu'on valide cette orientation. Donc ça je dirais que c'est le premier socle, ce qu'on appelle nous le premier pilier de l'entreprise. Le deuxième pour nous, c'est la question du partage de la richesse. Qu'est-ce qu'on fait de l'argent ? Je parlais tout à l'heure de la question du temps long. Comment on laisse de l'argent dans l'entreprise pour qu'elle investisse ? On ne peut pas délocaliser Alma, on ne peut pas la revendre parce qu'il y a une part du résultat qui est finalement une construction du bien commun. C'est un peu un concept. En fait, c'est de dire que ça appartient à Alma en tant que telle pour se développer, pour investir, pour durer. Et ça, c'est la première notion autour de à quoi sert l'argent. Et la deuxième chose, c'est que la richesse créée est redistribuée à ce qu'on appelle, nous, les Almatiens, de façon relativement équitable. C'est-à-dire qu'on considère que les personnes qui ont contribué à la création de richesses doivent bénéficier de ce résultat créé. Donc ça, je dirais que c'est notre deuxième pilier, la répartition de la richesse. Le troisième pilier Alma, c'est la question de l'émancipation des individus, de l'épanouissement des individus. Et c'est de dire, ce n'est pas que des mots au sens, bon ben voilà, on va mettre un baby-foot, en plus on est une boîte de numérique, donc au milieu de notre, ce qui est malgré tout vrai, on a aussi un baby-foot. Mais ce n'est pas ça, c'est plutôt comment les personnes sont considérées, comment on a des espaces finalement d'autonomie, de responsabilité, de reconnaissance. et comment on accompagne les personnes pour être aussi citoyen, citoyenne dans la cité, au-delà même de la question de la place dans l'entreprise. Donc ça, je dirais que c'est tout ce qui va toucher à l'individu. Et le quatrième pilier, qui nous amène du coup à la CEC, c'est de dire, finalement, une entreprise citoyenne, une entreprise qui contribue sur son territoire, ce n'est pas juste une entreprise qui s'intéresse à la manière dont elle fait les choses à l'intérieur. Ok, nous, on prend les décisions ensemble, on se répartit les richesses correctement, etc. Mais finalement, en quoi on porte un projet intéressant pour le territoire, d'un point de vue social, d'un point de vue environnemental. Et ça, c'est un pilier sur lequel on a réfléchi plus récemment, je dirais que c'est dans les années 2020, je dirais que c'est à peu près concomitant au Covid. Je pense qu'il y a eu le Covid qui a accéléré, il y a eu aussi le fait qu'on recrute un certain nombre de jeunes, et de jeunes ingénieurs en particulier, qui venaient chez nous parce qu'on était une boîte différente, qui restent globalement chez nous, mais qui ont envie aussi qu'on contribue. Et contribuer c'est aussi s'intéresser à notre contribution environnementale. Donc je pense qu'il y a eu à ce moment-là une envie d'aller au-delà de juste avoir une commission environnement, etc. Donc on s'est posé la question de qu'est-ce qu'on pouvait faire. Donc on a d'abord travaillé sur des choses un peu périphériques finalement, c'est-à-dire comment on travaille sur la mobilité, comment on encourage les Almatiens à venir davantage en transport en commun, en vélo, comment on travaille sur l'isolation de notre bâtiment, qui est un bâtiment assez ancien sur lequel on investit très largement, on met des panneaux photovoltaïques, et puis on s'est dit quelle est l'étape suivante. Et là, on en a fait une vraie discussion collective. On a pris une demi-journée de formation, puis un temps de discussion sur quelle est l'importance finalement de la question environnementale dans le projet d'Alma. Et je crois que le déclic, le moment un peu de bascule a été, si je reprends un peu l'histoire, on a acheté un terrain. Nous, on est à l'entrée de l'université de Grenoble. On a acheté un terrain qui fait 7 000 m2 au début pour construire un troisième bâtiment, parce qu'on grossissait et qu'on avait besoin d'espace. et on a décidé collectivement à un moment dans ces années-là, 2020, juste avant notre entrée dans la CEC, de dire en fait ce terrain a de la valeur d'un point de vue du vivant parce qu'il est un endroit un peu intéressant par rapport aux oiseaux, par rapport à un certain nombre d'êtres vivants au sens végétal et animal et on pourrait le penser autrement. Rénover vraiment nos bâtiments actuels, investir très largement sur nos bâtiments, et éviter de construire, ne pas vendre, et en faire un jardin forestier, et travailler avec la LPO, la Ligue de protection des oiseaux, pour être labellisés LPO, ce qu'on a fait. Et ça a été un projet vraiment porté collectivement, en disant non, on ne construit pas, on ne vend pas, on assume le fait d'en faire un projet spécifique, qui est à la fois un endroit de vie dans la métropole grenobloise, qui est aussi avec l'université en termes de lieux de travail, de lieux d'accueil. et on l'identifie comme un projet particulier pour Alma. Et je pense que ça, ça a été un peu un point de bascule, parce que les questions financières ont été mises au second plan pour dire qu'on a envie de porter un projet différent sur la partie environnementale. Donc ça m'amène à la CEC.
- SG
Justement, je me dis, pourquoi vous avez fait la CEC ? Est-ce que vous aviez vraiment besoin ? parce que vous étiez déjà bien engagés ?
- LR
On était... À la fois, on était engagés parce que je pense que ce qui faisait notre force, c'était d'en faire un projet qui était discuté collectivement. C'est-à-dire que ce n'était pas deux personnes qui se sont dit qu'il faut qu'il y ait un département RSE qui gère bien les fournisseurs, etc. Mais que ça soit vraiment discuté comme un projet collectif, ça je pense que c'était une des forces. Mais la question de comment on va au-delà du jardin, de... de la mobilité, etc. Comment on en fait un sujet qui touche aussi à nos métiers ? Là, il y avait vraiment un gros gap qui nécessitait à la fois d'être imaginatif, de le travailler, mais aussi de passer un gros cap, de dire qu'est-ce qu'on fait demain si on se dit qu'on doit penser autrement l'entreprise et qu'on a un rôle à jouer sur le maintien de l'habitabilité, de la vie sur terre, a grenoble, etc. à notre petit niveau évidemment, avec beaucoup d'humilité, mais en fait ça touche à nos métiers. Et là, en fait, c'est difficile. C'est difficile parce qu'on ne sait pas forcément quoi faire, on ne sait pas comment s'y prendre, ça demande d'embarquer les gens encore à un niveau supérieur. Et à ce moment-là, moi j'ai eu une discussion avec Raphaël Zaccardi à l'époque, qui m'a parlé dans le sens où le fait de parler de l'environnement dans un monde économique, en fait, c'est quelque chose d'assez précieux, parce qu'on peut parler d'environnement dans un monde privé ou associatif. Et en fait, je trouve que le fait de mettre des personnes ensemble qui ont une préoccupation économique, mais en même temps qui auraient envie, qui sont conscients qu'on doit faire les choses autrement, et de se dire comment, de façon pragmatique, on les fait autrement, en fait, ça, ça a fait beaucoup de sens pour nous et on s'est dit que c'est une manière d'essayer de passer ce cap de franchir ce cap supplémentaire.
- SG
Voilà, et on rajoute un mot que souvent on ne connaît pas ou peu, c'est la biodiversité. Et c'est aussi, le régénératif, c'est ça aussi. Et du coup, souvent on parle d'environnement, comme tu l'as dit, on va parler des panneaux solaires, de la mobilité. Mais le vivant, ce n'est pas quelque chose qu'on connaît très bien. Donc j'imagine que la CEC, ça vous a boosté aussi sur ce côté-là, en fait.
- LR
Oui, c'est ça. C'est-à-dire que ça nous a boosté à la fois sur l'élargissement du périmètre, en disant effectivement que ce n'est pas que des questions, comme tu dis, environnement ça peut être un peu large, mais en tout cas il y a d'autres sujets. Quand tu rentres sur la première session et que tu en prends plein la figure sur tout ce qui ne va pas, on va dire, sur des questions de biodiversité, d'eau, de pollution, des limites planétaires, et que ça t'est amené de manière scientifique. En fait, je trouve ça assez intéressant de te remettre en face les défis réels, prouvés, auxquels on doit faire face et qui sont très larges. Donc, comme tu dis, je pense qu'il y a la question d'être beaucoup plus ambitieux, j'allais dire, au sens dans le projet qu'on doit mener, mais aussi parce que ça demande à repenser l'économie et l'entreprise. Quand même, globalement, l'entreprise, même si on prend la définition de l'entreprise, il y a quelque chose qui est de l'ordre de comment on crée de la valeur pour l'actionnaire et qui se base du coup sur des questions de croissance de chiffre d'affaires. Donc l'idée de faire cohabiter ce problème, quelque part, ou cette problématique, avec le monde économique qui doit du coup être repensé, et donc c'est vraiment l'idée d'une transformation et pas l'idée d'un aménagement à la marge, je pense que la CEC, la Convention des entreprises pour le climat, affiche cette ambition, et c'est quand même un pas tellement important que c'est important de le faire collectivement.
- SG
Du coup, je passerai la claque que vous avez pris, comme tout le monde, j'imagine, sur la première session, pour essayer maintenant d'avancer sur, finalement, votre feuille de route. Qu'est-ce que vous avez imaginé et sur quoi vous avez déjà progressé ? On a parlé de la coopérative, je pense que ça peut être un sujet de discussion complet, parce que la gouvernance est aussi importante. Comment vous avez imaginé la suite ?
- LR
Comme tu le notes, le premier point, c'était de consolider notre base coopérative et de dire qu'il faut qu'on renouvelle nos pratiques internes, et ce n'est pas anecdotique. C'est-à-dire, surtout dans un monde où la démocratie a tendance à s'abîmer, il faut qu'on continue à considérer que c'est le cœur de notre projet. Et donc, en l'occurrence, ça veut dire quoi ? Ça veut dire travailler aussi sur la formation. Donc, on a mis en place la formation des nouveaux entrants Alma, avant, on avait une formation qui était coopérative. On l'a amplifiée en disant qu'il n'y a pas que la première année, on le refait à trois ans. Mais on y a ajouté… une formation systématique sur la sensibilisation CEC, qui peut prendre plusieurs formes, ça peut être The Week, avec un temps de débat, ça peut être la Fresque du Climat, en tout cas la forme varie selon les années, mais en tout cas ça a été rentré dans la formation de vos entrants. Donc je dirais, le premier levier pour nous, c'est d'intensifier la question de nos pratiques internes, d'outiller notre gouvernance sur ce sujet, et de prendre en compte la question environnementale dans chacun de nos choix. Donc je vais prendre un exemple de quelque chose sur lequel on a beaucoup évolué, c'est la question de nos placements. On a pris l'engagement dans le cadre de la CEC de faire 100% de placements éthiques en 2030. Nous, on a une trésorerie qui est très significative pour une PME. En tout cas c'était de dire maintenant la question de quel type de placement on fait, on le passe systématiquement avec un critère de à quoi va être utilisé notre argent, quitte à ce que l'on cherche une sécurité parce que c'est l'argent de la coopérative, des coopérateurs, mais on ne cherche pas à ce que la question du rendement soit ...elle est en dessous de la question de l'utilisation et de l'objectif des placements. Donc ça c'est notre premier levier et ça, ça a vraiment changé, c'est-à-dire d'afficher qu'on doit travailler sur tout ce qui est prolongation de nos projets historiques coopératifs et que ça se traduise dans des formations, d'aller plus loin. Aujourd'hui, on est en rénovation sur notre bâtiment, on met un million d'euros sur la rénovation pour isoler tout ce qu'on peut isoler. Donc ça, c'est notre premier levier, d'aller encore plus loin sur ce qu'on avait imaginé. Après, les autres volets vont plus toucher à nos métiers. Donc là, on a identifié trois leviers de redirection. Un levier qui est plutôt autour de comment on arrive dans nos logiciels à introduire finalement des indicateurs écologiques pour nos clients. Je disais tout à l'heure, un de nos savoir-faire, c'est d'optimiser la matière. C'est d'aller plus loin et c'est de proposer des outils qui permettent finalement aux industriels, à nos clients, de produire en ayant moins d'extraction, si je le résume. C'est-à-dire avoir des indicateurs qui permettent de tracer la matière ou très concrètement de valoriser les chutes. Aujourd'hui, les chutes sont très peu valorisées. C'est de travailler sur des logiciels qui permettent d'utiliser les chutes pour les industriels. Donc ça, c'est plutôt ce qui va toucher à comment on arrive à avoir des fonctionnalités nouvelles dans nos logiciels pour aller vers une prise en compte plus forte par nos clients de ce souci qui peut en plus contribuer à plus de rentabilité pour les clients. Parce que si j'utilise des chutes, tu peux dire... Enfin voilà. Donc ça, c'est le premier levier.
- SG
Ça, les clients, ils le sentent bien, ils trouvent que c'est une bonne idée. Comment c'est perçu ?
- LR
Je dirais qu'il y a un intérêt parce que le prix de la matière augmente. Et il y a une sensibilité au fait de dire, finalement, travailler sur la matière, ça a deux objectifs intéressants. Ça fait baisser mes coûts et c'est intéressant d'un point de vue contribution à notre échelle. Alors je dirais qu'il y a quand même deux types de clients avec qui on a discuté. Il y a ceux qui ont fait la CEC ou ceux qui ont déjà un engagement assez fort pour qui ça leur parle. Et puis quand même, on a beaucoup de clients pour qui on a quand même un travail significatif à faire pour les embarquer avec nous. Donc c'est... Mais sur ce volet-là, je dirais que je suis assez optimiste sur ce travail. Le deuxième levier qu'on avait identifié, c'était de se dire, en fait, il faudrait qu'on travaille autour de nouveaux process de production industrielle, je vais essayer de l'illustrer, on pense par exemple à comment on va piloter de la réparation par soudure additive, c'est-à-dire à la place de comment on pilote ces machines-là pour faire la soudure additive, c'est-à-dire on ajoute, comme on est sur de l'ajout, on a évidemment moins de pertes de matière, on n'en a pas. Et on peut aussi faire de la réparation. Ou alors, comment on va travailler sur des matériaux qui sont bio-sourcés plutôt que d'autres matériaux. Donc ça, c'est notre deuxième enjeu. C'est d'aller sur d'autres procédés industriels. Ça, c'est pareil. Je pense que c'est un sujet qui est en cours. On s'est donné des objectifs de chiffre d'affaires en disant, voilà, on veut aller sur une part de marché pour Alma importante sur ce type d'activité. Le troisième levier... est beaucoup plus difficile. Et là, on est sur du temps beaucoup plus long. C'est finalement de dire ce qui va faire qu'on peut être impactant, c'est aussi parce que nos clients vont être sensibles à ce sujet-là. Si je prends une question, nous, au final, en fait, on fait juste des logiciels, mais qui, derrière, produisent des produits industriels. Donc, la question qu'on peut se poser, c'est quel type de produit on fabrique demain ? À quel point on fait des produits ... de nécessité quelque part, à quel point on sort un peu de cette boucle de consommation. Et le deuxième sujet, c'est comment eux-mêmes ont envie d'être plus vertueux, ou sont plus vertueux dans la manière dont ils produisent. Et ce troisième enjeu dont je parle là, c'est-à-dire comment on embarque les clients, comment on les influence, comment on les sensibilise, et le rapport, et je crois qu'on avait calculé que... un des plus gros chantiers navals qu'on faisait, utilisait 70 000 fois plus que si on changeait moins régulièrement nos ordinateurs. Donc en fait, il y a un rapport très important entre le fait, oui, on peut être plus vertueux sur notre manière de faire de l'informatique, mais en vérité, si on arrive à mieux travailler avec nos clients sur ce sujet, notre impact est beaucoup, beaucoup plus fort. Mais là, quand tu me demandais comment sont les clients, en fait, aujourd'hui, ça va prendre du temps. Voilà, ça va prendre du temps.
- SG
C'est de répondre politiquement correct, ça va prendre du temps. Tu m'as compris.
- LR
En tout cas, on a la volonté.
- SG
Voilà, c'est ça, vous avez l'intention.
- LR
Voilà, on a l'intention. Je dirais que sur les trois premiers dont je te parle, c'est-à-dire tout ce qui va toucher à nos propres décisions, à la gouvernance, aux nouvelles fonctionnalités, aux nouveaux process sur lesquels finalement on est décisionnaire, évidemment, c'est beaucoup plus simple d'avancer que sur le dernier chantier qui demande d'être en partenariat, en coopération avec un certain nombre de clients, mais qui rend aussi le projet beaucoup plus intéressant. C'est-à-dire, dire comment on arrive à tisser localement ou avec des industriels sur une question qui nous concerne tous.
- SG
Alors, comment on avance ? Parce que là, je pense qu'on pourrait rester toute la journée, parce que c'est tellement intéressant. Et j'ai envie de te dire, c'est quoi, si on se place dans 10 ans, c'est quoi, finalement, le signe le plus tangible de la réussite de votre démarche régénérative ? Vous êtes où dans 10 ans ?
- LR
On est où dans 10 ans ? Je pense qu'il y a deux choses qu'on pourrait dire, c'est qu'on est à la fois identifié par le monde industriel comme un acteur qui se pose la question de dire, on a envie, et d'ailleurs je le dis aussi, ici là il y a des industriels qui font de la robotique, du 2D, et qui sont intéressés par ce type de réflexion, on est intéressé pour les rencontrer et travailler avec eux. Donc c'est de dire comment dans 10 ans, on serait identifié par comme l'acteur qui accompagne les industriels, ou comme un des acteurs qui accompagne les industriels sur le fait d'aller vers des productions plus, j'allais dire, utiles et sobres. Et après, il y a peut-être une idée aussi de dire comment on continue à jouer un rôle d'envie, j'allais dire, avec beaucoup d'humilité dans ce que je dis, c'est-à-dire que je ne sais pas si on est nous aussi au tout début de notre démarche, mais en tout cas, on voit bien qu'il y a un cercle vertueux qui se produit. C'est-à-dire que c'est aussi parce qu'on fait avec les gens, que les gens s'y retrouvent, qu'ils ont une forme de fierté à faire ça, qu'ils restent dans l'entreprise, que du coup on produit mieux, que l'entreprise du coup est robuste, et qu'on espère quelque part montrer qu'il y a d'autres voies possibles, et que c'est vertueux à tout niveau. C'est-à-dire que ce n'est pas antinomique, au contraire. C'est-à-dire qu'alors si tu prends des critères purement classiques, Par exemple, la Banque de France nous classe F1++, c'est-à-dire parmi les 6% des entreprises les plus robustes en France, j'allais dire. Et en même temps, on essaye d'avoir des taux de turnover qui sont très faibles aujourd'hui, ou des indicateurs beaucoup plus qualitatifs d'un point de vue humain. Et les deux sont tout à fait conciliables. Au contraire, les deux s'auto-alimentent. Donc pour moi, il y a aussi ça comme enjeu, c'est de faire rêver quelque part. Enfin, je ne sais pas comment dire, donner envie.
- SG
Inspirer, tout simplement.
- LR
Inspirer, voilà, inspirer.
Et montrer que l'entreprise d'hier n'est peut-être pas celle de demain. Exactement.
- SG
C'est montrer un chemin.
- LR
C'est ça, c'est un chemin. Et que ça donne envie et que ça se fait dans le... Et que c'est équilibré dans la manière de le faire. Voilà,
- SG
et que ça se fait dans la joie, mais avec pragmatisme, parce que de toute façon, il faut toujours être pérenne. C'est ça, l'entreprise, elle a quand même ce guide fort. Alors justement, on est presque à la fin de ce podcast. Si tu avais un conseil, en restant toujours humble, un conseil à donner à un dirigeant qui souhaiterait se lancer dans une démarche régénérative, un peu ambitieuse ? Question difficile.
- LR
Oui, question difficile. Moi, je pense que ce qui est intéressant, c'est de le faire de façon collective. Je pense que ce qui a été bien dans la CEC, c'était d'être avec d'autres dirigeants d'entreprises, d'autres entreprises qui avaient envie d'avancer, qui étaient chacun un peu plus ou moins avancé au démarrage, mais sans jugement sur là où on en était, et avec une vraie envie d'aller au-delà de là où on était instantanément. Donc... la question d'être dans un collectif dans le monde économique mais aussi un collectif interne, un collectif avec des clients, en fait, ça me semble un élément extrêmement fort sur le fait d'avancer et de ne pas considérer que ça va être ni descendant, ni tout seul pour le réaliser. Donc oui, je dirais que c'est quand même ce qui me semble intéressant pour avancer.
- SG
Créer un collectif pour réussir à être le plus audacieux possible. Alors, pour finir, deux questions un peu que tu n'as pas préparées à mon avis, je pense. Si tu avais une baguette magique et que tu pouvais changer la règle du jeu économique, qu'est-ce que tu changerais ? Surtout aujourd'hui...restons positifs quand même.
- LR
Qu'est-ce que je changerais ? Alors peut-être qu'il y a une chose plus pragmatique, une chose plus de l'ordre du rêve, je vais le faire comme ça. Peut-être que ce qui me semblerait intéressant, c'est qu'aujourd'hui, dans la question de la construction du prix, quand on vend un produit ou un service, ne rentre que le...finalement, qu'est-ce qu'on a eu comme achat ? Voilà. la question des prix, pour l'entreprise. Si on arrivait dans le prix des produits à aussi intégrer la question de l'impact social et environnemental de vos produits, je pense qu'on serait beaucoup plus juste sur le modèle économique de demain. Parce qu'en fait, toute la question, c'est comment on arrive à créer de l'intérêt général qui soit rentable quelque part. Et peut-être mon deuxième coup de baguette magique, si j'ai le droit à deux...
- SG
Allez, vas-y, tu as le droit
- LR
Moins pragmatique, c'est qu'aujourd'hui, quand on s'imagine une forme de réussite, on va parler, tu vois, les premières choses qu'on va dire sur Alma, c'est notre résultat qui est très élevé, notre chiffre d'affaires, les gens vont se représenter la réussite comme encore la grosse voiture. Enfin, il y a quelque chose dans l'imaginaire. qui est autour de ce qu'on peut s'acheter ou des chiffres de croissance dans notre représentation de la réussite. Et si on arrivait à créer un imaginaire de finalement une entreprise ou une personne se sent heureuse parce qu'on a une société qui finalement respecte la vie au sens des gens, les autres, le vivant au sens large, et si ça finalement qui nous rend fiers, c'est parce qu'on tisse des liens, parce qu'on fait les choses bien. En fait, si on arrivait à se représenter ça, je trouve que ça serait aussi une belle manière de construire un nouveau projet de société.
- SG
En tous les cas, Alma contribue à ce nouveau récit, quelque part. Donc c'est intéressant.
- LR
Oui, en tout cas, ce que tu disais, c'est la question coopérative et la question d'être pragmatique, d'expérimenter et de dire, voilà, on essaye, on a une intention, qui est de faire de façon collective, en faisant attention à ce que sera Alma demain. La question du temps long, je reviens là-dessus, me semble importante. Et en même temps, on s'autorise aussi à échouer et à se dire, ça, on a tenté. Par exemple, on met en place de nouvelles manières de gouverner la structure. Il y a des choses qui marchent, d'autres moins. On s'autorise à expérimenter, à avoir un peu d'audace. Peut-être aussi que c'est ça, l'autre conseil que je donnerais aux dirigeants, c'est de s'autoriser à faire des choses un peu différemment et à se dire que c'est aussi ça qui rend les choses intéressantes et qui te me permet de faire un pas de côté quelque part.
- SG
Bon, alors je passe ma dernière question qui est qu'est-ce qui te rend confiante dans l'avenir ? Parce que là, dans ta voix, on sent que tu vas bien et que tu es confiante. Donc du coup, ce que je te propose, c'est de terminer ce podcast sur ces derniers mots. En tous les cas, merci parce que ce n'est jamais simple comme exercice. Et vraiment, merci pour ta sincérité. Et du coup, je vais terminer par une citation d'Augustin Dippon. Alors, Augustin Dippon, c'est Saint-Augustin qui a dit « Les grandes réalisations naissent de la coopération et non de la compétition. » Et je pense que ça résume assez bien tout ce que tu as dit. Alors, encore merci à toi, Laurence.
- LR
Merci beaucoup à toi, en tout cas.
- SG
Merci et à bientôt.