- Speaker #0
Dire vaut souvent mieux que taire. C'est le mantra qui soutient Éclat de voix, le podcast des prises de paroles engagées par Anne-Claire Delval. À ce micro, je reçois des personnes qui nous aident à décrypter le monde ou plus exactement à l'observer sous des angles inédits et à nous proposer d'aller un peu plus loin dans nos réflexions. Mais je vous encourage également à ce micro, à oser vous exprimer. à votre tour, pour prendre cette fameuse parole engagée. Il y a quelques semaines, j'ai reçu un mail qui m'a fait tout autant plaisir qu'il m'a touchée. C'était Émilie Latour qui est en charge de la valorisation, j'aime beaucoup ce mot, des films produits ou coproduits par Tarantula. Elle m'avait contactée pour me parler d'Exil, donc un film soutenu par Tarantula, et me proposer de... rencontré son réalisateur Mehdi Milé. Sincèrement, j'apprécie vraiment quand on me contacte et qu'on me propose de mettre en lumière un projet qui résonne autant avec la philosophie d'Eclat de Voix que celui d'Exil. Et si nous sommes en lien avec Émilie et Tarantula, c'est que j'avais eu la chance de recevoir Donato Rotuno en novembre 2024 pour son documentaire magnifique sur le cirque. Colo Curiel, l'ancien siège du parti communiste italien au Luxembourg. Ce film qui s'appelle La fourchette à gauche. Donato est le fondateur de Tarantula, cette maison de production et de distribution luxembourgeoise qui est devenue trentenaire l'année dernière, en 2025. 30 ans de cinéma engagé, indépendant et exigeant, autour de projets qui questionnent le monde. Bim, voilà le lien avec Éclat de Voix. Et Donato dit d'ailleurs qu'un bon film à produire, c'est un projet qui semble impossible, mais qui porte en soi une raison tellement forte que ça vaut la peine d'essayer. Exil, c'est exactement ça. Et alors, pour ce qui est d'être engagé, lui aussi, Mehdi, Mili, l'est. Autant que Donato. Et d'ailleurs, on comprend pourquoi ils travaillent ensemble si souvent, depuis leur rencontre lors d'un hiver glacial au fin fond du Canada. Vous avez l'image. au sein de l'atelier d'écriture Grand Nord. Ça ne s'invente pas. Alors, Mehdi, lui aussi, est réalisateur, scénariste, il est producteur tunisien, il est fondateur de Yol Film House, entre Tunis, Paris et un petit peu partout où il bagnode. Et alors, surtout, ce qui est vraiment excellent, c'est que c'est quelqu'un qui n'a pas fait exil malgré les obstacles. Mais j'ai envie de dire presque à cause ou grâce à eux. Parce qu'exil, c'est... né d'un documentaire impossible, un projet qui porte sur la plus grande assyrie tunisie. Mais alors, l'histoire du tournage est rocambolesque à souhait avec des embûches, des menaces plus ou moins larvées, des syndicatistes qui finissent en prison. Bon, finalement, Mehdi, il aurait pu ranger sa caméra. Ben non, il s'est dit, boum, bonne idée, bim, il a basculé vers la fiction. Et bien sûr, Donato avec Tarantula l'a suivi d'un respect risqué, parce qu'effectivement, Ça leur ressemble à tous les deux. Ils ont été jusqu'au bout avec ce que Donato appelle une fiction qui n'aurait jamais dû exister. Alors le film, présenté en avant-première lors du Luxfilm Fest, le petit nom du Luxembourg City Film Festival, est actuellement en salle au Luxembourg et ailleurs. Il est soutenu aussi par le Centre national de la culture industrielle, qui œuvre à transmettre la mémoire ouvrière, à valoriser... le patrimoine industriel et toutes les trajectoires humaines, l'héritage et la culture industrielle. Parce que le récit d'exil résonne ici aussi sur les terres luxembourgeoises qui connaissent l'acier. Et il a fait naturellement écho aux valeurs portées par le CNCI. En somme, l'un archive, préserve l'histoire industrielle et l'autre la mise sur grand écran. C'est deux façons différentes de dire mais. Ces hommes-là, ces engagements-là, ça compte. Et l'ensemble, finalement, pose une question à laquelle éclat de voix, donc moi-même, n'avons pu résister quand tout pousse à se taire. Qu'est-ce qui pousse tout de même à dire ? Mehdi, bienvenue sur Éclat de Voix. Merci d'avoir accepté de me rencontrer.
- Speaker #1
Merci pour l'invitation.
- Speaker #0
Alors Mehdi, en 2019... L'histoire est là, tu présentes Fouled à la Fabrique Cinéma de Cannes. C'est un projet documentaire sur des ouvriers dans la plus grande assyrie de Tunisie. On y voit déjà un des protagonistes, Adèle, qui décède dans l'histoire actuelle. C'est un projet qui ne va pas voir le jour sous cette forme-là, mais qui va se transformer dans ce film-là, Exil. Et ce film est soutenu, coproduit notamment par Tarantula avec Donato Rotuno, que tu avais rencontré je crois au Canada, dans un atelier d'écriture, c'est ça ? Et depuis vous vous suivez. Et finalement pendant le documentaire, les choses se crispent, c'est compliqué de filmer. Alors tu prends une décision et tu as une idée absolument géniale. et tu te dis, mais alors, puisque documentaire... terre, il n'y aura peut-être pas, faisons donc un film de fiction pour que ça passe un petit peu mieux. Et puis ce film devient, Foulette devient exil, Adèle reste Adèle, même s'il n'est pas là très longtemps. Entre temps, on est Mohamed qui est le protagoniste principal du film, tu vas nous raconter un peu tout ça. Et Donato dit que vous êtes arrivé au festival du film de Locarno en Suisse en août dernier. Alors je précise juste que ce festival du film en Suisse a vu le jour après la Seconde Guerre mondiale et célèbre toujours des films qui sont quand même audacieux, avant-gardistes, presque irrévérencieux et qui sont toujours projetés dans leur version intégrale, non censurée et non coupée. Donc ça c'est un point important à souligner. Donc nous voilà avec ce projet, ce film. Et moi, j'ai envie de te demander, mais qu'est-ce qui t'a poussé quand même, quoi qu'il arrive à dire, à faire ce film ? Et qu'est-ce que ça fait d'avoir un film qui finalement est né de ce qu'on pourrait appeler l'adversité ?
- Speaker #1
Je pense que chaque film est un acte politique en quelque sorte. Je ne supporte pas le non, ou bien impossible, ou bien on ne peut pas, ou bien on n'a pas d'autorisation. Donc ça, j'ai eu tout ça sur Foulette. Donc on a eu un protagoniste qui était, voilà, on l'a mis en prison, qui était innocent, tout ça pour nous empêcher de faire le film. On nous a fait des problèmes, on nous a retiré les autorisations en entreprise. Donc la décision de transformer le film en fiction, c'était un peu pour utiliser la fiction pour dire, on va raconter une histoire fictive, laissez-nous travailler. Et je pense que... La décision la plus sage que j'ai jamais prise pendant ma carrière, c'est de transformer le genre et aller naviguer dans la fiction, dans le cinéma de genre, dans le fantastique, dans le néo-noir ou le film noir, pour pouvoir raconter le pays, pour pouvoir raconter le destin tragique de ces ouvriers, en utilisant l'histoire du cinéma, en utilisant les codes du cinéma de genre. Donc, l'acte politique, mais aussi l'acte politique artistique. J'ai pas même foulé dans sa conception documentaire au départ. Ce n'était pas un film cinéma direct, c'était un film très recherché. Il y avait un travail sur le visuel, sur la cinématographie, sur le son, sur le rapport de l'homme à l'espace. Surtout sur cette idée que l'homme, réellement l'ouvrier, devient la matière vers la fin. C'est ce qui se passe sans brûler le film. Exil, donc. Et aussi le climat général qui est renié en Tunisie en mai 2024, qui m'a vraiment poussé à dire non et à prendre ma caméra et dire, écoutez les gars, salut, moi je vais faire ma fiction, moi je vais faire mon monde, je vais pouvoir filmer à l'usine, et c'est ce qu'on a fait. Et je pense que c'est un acte de résistance, exil et foulée aussi.
- Speaker #0
Est-ce que du coup d'avoir fait cette transformation et que ce soit né de toutes ces difficultés, que ça te pousse à avoir une posture particulière, est-ce que ça change la manière dont tu défends le film versus un autre que tu aurais réalisé et qui se serait passé dans des conditions plus simples ou plus naturelles, sans moins de difficultés ?
- Speaker #1
Oui, je pense que faire des films en Tunisie depuis des années, ça devient de plus en plus dur, dans le monde arabe aussi. On a eu une décennie où il y avait ce rêve fabuleux de démocratie, de printemps arabe qui s'est vite transformé en hiver pré-froid. Et depuis, les cinéastes, à leur manière, essaient de se révolter, de créer des films. Il y a eu recours au cinéma de genre, parce que ça nous libère aussi, ça nous permet de passer des messages directement. Donc l'idée de prendre un film qui se passe dans la plus grande usine d'acier, la plus vieille en Afrique, au monde arabe, qui est en pleine faillite, qui a plein de petites guerres comme ça, de privatisation, parfois on dit que c'est les Turcs qui vont acheter. Parfois, c'est les Italiens, les Chinois qui sont entrés en jeu, donc plein de grèves. Et donc, nous, on décide de poser la caméra, une caméra de fiction, pas de documentaire, et de raconter toute cette énergie qu'on ressent aussi dans le film, même funèbre qu'elle soit, triste, morose, et d'essayer de la tourner sur le grand écran en utilisant le code cinéma. Je trouve ça... Moi, ça m'a libéré. Moi, ça m'a... Je suis excité à un moment donné parce que les difficultés que j'ai, je viens du cinéma de fiction, donc du moment où j'ai décidé de faire ce documentaire, j'avais vraiment peur. Où mettre ma caméra ? Comment être juste ? Et je me suis dit à un moment donné, si ça ne veut pas se faire en tant que documentaire, quitte à le faire en fiction. Et je suis dans ma maison et je pense que j'ai pris la bonne décision.
- Speaker #0
C'est ça une forme de retour à la liberté, peut-être plus qu'avec le documentaire ?
- Speaker #1
La réalité, elle m'a toujours opprimé, elle m'a toujours blasé, elle m'a toujours... J'ai résisté toute ma vie. J'ai vécu dans ce monde-là, mes parents sont ouvriers, j'ai vécu toute ma vie dans ces quartiers HLM, donc j'ai toujours été bouffé, opprimé par la réalité, par la réalité sociale. Bon, j'ai fait toujours des films engagés, certes, mais sur Exil... J'ai pris ça et j'ai essayé de me libérer et de me dire, ah, je suis cinéaste aussi, je ne suis pas tout simplement chroniqueur. On attend souvent des films arabes et des réalisateurs arabes qui racontent la société, qui racontent, oui, mais je suis aussi un cinéaste qui a une vision et je peux aussi utiliser le cinéma de genre et faire des effets et travailler sur ma bande son et faire une image impeccable et différente. Je ne raconte pas seulement, je ne suis pas un conteur, je suis un conteur visuel aussi, je raconte aussi avec les images.
- Speaker #0
Alors tu viens de dire un mot qui m'a fait tilt, tu as dit de faire bouffer. Et dans ton film, aujourd'hui, le héros, entre guillemets, Mohamed, sans tout raconter, il porte dans son petit crâne un morceau d'éclat de métal qui rouille lentement. Et pour moi, c'est comme ça que je l'ai vécu, peut-être que tu vas me dire que ce n'est pas du tout ça, ça représente cet homme que le système a blessé. refuse de disparaître. Et puis, pourtant, son corps s'érode de l'intérieur. Ce qu'on peut... Enfin, moi, encore une fois, c'est comme ça que je l'ai perçu. Je pense que c'est un peu traduit aussi par cette lumière sépia, ocre orange, qui est là pour montrer l'atmosphère. Mais moi, je me disais, il brûle de l'intérieur, il rouille de l'intérieur. Est-ce que cet homme-là, Mohamed, est-ce que à travers lui, qu'est-ce que tu as voulu traduire de ce corps ? qui va jusqu'au bout quand même résister pour témoigner.
- Speaker #1
C'est la transformation de cette matière organique en matière industrielle, en matière tout court.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
En matière, il devient sa matière. Il brûle lui aussi, il rouille, il se transforme. Le film se transforme aussi. Il y a une transformation aussi dans le genre. On commence un peu dans un documentaire et là on bascule. petit à petit dans un espèce de film fantastique, dans un espèce de body horror, de film de vendetta, de vengeance. Et Mohamed se transforme aussi, il nous prend avec lui dans ce voyage. C'est aussi la corruption, c'est aussi la douleur, la blessure intérieure qui est là et qui grandit et qui se métamorphose et qui métamorphose aussi son objet. Mohamed devient un objet, une matière, de la rouille. Je trouve ça... C'est la sensation que j'ai eue quand j'ai perdu mon meilleur ami qui a travaillé toute sa vie, qui a toujours eu des projets pour l'avenir et qui est mort d'un cancer et qui perd tout. Ça m'a vraiment poussé à faire le film comme ça parce que je me suis dit qu'on perd quelqu'un. il n'a plus de vie, il n'est plus là, tous ses rêves se sont effondrés, et nous, qu'est-ce qu'on va faire ? Nous, on porte cette blessure-là. Et je pense que Mohamed, il a porté cette blessure de la disparition de son ami. Donc, c'est aussi la transmission. Qu'est-ce qu'Adèle lui a transmis ? Il lui a transmis une douleur, d'être une trahison, d'être de l'amour aussi. Et Mohamed, il fait tout ça par amour. Jusqu'au dernier moment, il a gardé des sentiments. Même en devenant une brute, en devenant une machine, en devenant une espèce de machine, d'homme, robot en quelque sorte, qui n'a plus de sentiments, qui n'a plus d'émotions. Mais vers la fin, il prend une décision. ou bien moins, Tant que réalisateur, la magie du cinéma, il ne meurt pas. Je lui donne une possibilité, une deuxième mort, peut-être plus noble. Je ne sais pas, mais je trouve qu'au bout du compte, nous sommes ce que nous avons perdu. Et Mohamed, il a perdu cette humanité en lui. Et le système lui a volé ça. La corruption lui a volé ça.
- Speaker #0
Moi, j'ai trouvé quand même que jusqu'à la fin, il y avait eu son... petite étincelle d'humanité et d'humour et d'amour qui n'est quand même toujours là. Alors, humour, façon de parler, mais un peu cynique comme ça, à se moquer des choses de la hauteur. Et tu dis souvent que tu veux mettre à l'écran des hommes dans leur silence, dans leur fragilité, dans leur dignité aussi. Et on en parlait juste avant, pour moi, ces hommes, ces ouvriers, c'est souvent des gens à qui on ne donne pas la parole. Et puis qui n'ose pas la prendre elle-même parce qu'il pense qu'elle ne vaut pas grand-chose. Alors comment est-ce qu'on brise le silence de ces gens-là ? Parce que pour faire le film, j'imagine que tu as dû peut-être aller à leur rencontre.
- Speaker #1
Oui, moi je les fréquente depuis 2016. Je les connais. Déjà l'idée d'exil, le titre arabe c'est Ertirab. Ertirab, la traduction, c'est aliénation.
- Speaker #0
Ah, c'est marrant. C'est marrant de ne pas avoir gardé ça.
- Speaker #1
Je ne vous laisse pas... de garder Alienation parce que je me suis dit, tiens, on va prendre encore pour un autre film social sur des ouvriers qui souffrent et que ça enlève le côté un peu mystérieux, le côté voyage intérieur aussi. Et la réplique Exil, c'est un ouvrier qui travaille à l'usine qui m'a dit ah, tu sais, parce que l'usine est située à Mazer Bourguib, c'est une ville à 60 km, 70 km de Tunis. Il m'a dit, tiens, tu sais, quand je vais à Tunis, je me sens exil. Après, il m'a dit, non, quand je sors de l'usine, je me sens exilé. Moi, mon pays, c'est l'usine. Je dors à l'usine. Ils habitent à côté, mais ils dorment. Ils ont un dortoir, ils dorment là-bas. Il me dit, le soir, quand je vais à la maison, je dois taper ma femme pour dormir. Et ce n'est pas bien. J'ai besoin des sons de l'usine. J'ai besoin de ce bruit. Donc, j'ai quitté ma femme et je vis à l'usine. Il habite juste à côté. Il me dit, j'ai besoin de la présence de ces hommes-là. Il y a beaucoup d'amitié, beaucoup d'histoires d'amour aussi homosexuelles à l'usine. J'ai rencontré... plein d'ouvriers qui ont vécu des histoires comme ça. Donc je voulais vraiment parler de ça, mais avec pudeur, sans que on sente que c'est le cinéaste qui vient les utiliser, les exposer. Je voulais vraiment qu'un jour, ils puissent regarder le film ou que je puisse un jour le projeter à l'usine sans que... Voilà, sans garder la dignité quand même. Ils m'ont accompagné pendant une dizaine d'années à peu près. Et voilà, je voulais leur donner quelque chose.
- Speaker #0
Je trouve que c'est effectivement très bien et délicatement transcrit, cette ambiance, cet état de vie. Qu'est-ce que ça a changé ou qu'est-ce que ça a produit de donner la parole à ces gens qui n'ont pas l'habitude qu'on leur donne ? Que tu prennes le temps de les écouter.
- Speaker #1
Je dirais l'amitié. On a développé une amitié très profonde depuis des années. Je m'intéresse à leur vie, à leurs problèmes, je les fréquente. Et puis la confiance, on avait besoin de ça. Moi j'avais besoin de ça. Quand je travaille sur un sujet, j'ai besoin de connaître les sujets que je traite, ou bien l'univers que je filme, les personnages, les vrais gens. Même si j'ai ramené des acteurs pour la majorité des rôles, mais aussi il y avait la présence de vrais ouvriers qui étaient là, dans l'usine, qui étaient avec nous dans le dortoir, dans l'usine, dans différents décors. mais je trouve que la plus belle chose C'est qu'il y a quelqu'un qui vient et qui te dit « Sois ma voix » . Et c'est une responsabilité, parce que tu n'as pas envie de trahir sa confiance. Donc tu lui expliques que tu utilises la fiction pour raconter certaines choses. Il y a de la métaphore, il y a de l'allégorie, il y a des images, il y a des sons, il y a des silences, il y a de la musique. On ne va pas raconter ton destin juste en posant la caméra et dire « Je souffre » . Il y a plusieurs manières de montrer que tu souffres. Et eux, ils ont compris ça. Ce qui fait qu'il y a une honnêteté qui se sent dans le film. Parce que moi aussi, en tant que cinéaste, j'ai pris Toro par les cons. J'ai été au face de ce four, la espèce de machine, de monstre. Et on voit la bataille David contre Goliath, en quelque sorte, entre cette machine qui bouffe. Je lui ai donné une voix, le four, dans le film. dizaines, centaines même de morts depuis l'ouverture de l'usine, depuis 1961 jusqu'à 2026. Les accidents sont en recurrence. Nous-mêmes, on a vécu des accidents pendant le tournage. Comme dit Céline, j'ai mis ma peau sur la table en quelque sorte, en faisant exil tous. L'équipe technique, les acteurs, on a pris des risques. Moi, j'ai pris des risques même financiers par rapport à l'assurance. À un moment donné, l'assurance nous a interdit de s'approcher du four. Et moi, à un moment donné, je me dis non, je ne peux pas. Je ne peux pas avoir la confrontation de Mohamed avec le four en filmant de loin. C'est ridicule. On y est, on va y aller. Donc, j'ai appris beaucoup de choses aussi. J'ai appris beaucoup de choses en tant que cinéaste et en tant qu'être humain. À vaincre ma peur aussi.
- Speaker #0
Ça se sent, ça se sent. Un film trempé dans l'acier, on pourrait dire. On va faire de très mauvais jeux de mots. Donc, tu l'as un petit peu évoqué, cette notion aussi d'exil intérieur de celui du corps. de l'histoire, de notre propre place dans le monde. Est-ce que toi, il y a des choses que tu as longtemps tues sur toi-même et qu'à travers le langage cinématographique, tu as l'impression que tu peux les exprimer via les films, via les gens que tu rencontres, via les expériences que tu vis ?
- Speaker #1
Beaucoup de rage. J'ai toujours eu la rage contre le système, contre tous les films que j'ai faits, contre la révolution qui n'a pas abouti. contre cette société, cette décennie noire qu'on a vécue sous les islamistes qui ont détruit le pays, les institutions, la société, le terrorisme d'un coup. On n'était pas habitués à ça en Tunisie. On a vécu 50 ans dans une paix, une harmonie, une ouverture d'esprit. Et là, d'un coup, on avait des islamistes, on avait des bombes, on avait des assassins dans la rue. Donc, tout ça, j'avais beaucoup de rage. Et dans l'exil, la perte de mon ami... le sentiment de désespoir et aussi je voyais ma mère partir devant moi et j'avais pas de force, je pouvais rien faire contre le destin. Et donc cette rage-là, je l'ai utilisée, d'où vient un peu la citation de Nietzsche au début, qui dit voilà, fais attention parce que si tu te bats contre ces monstres-là, fais attention, on ne devient pas un monstre. Et j'étais devenu un monstre à un moment donné, j'étais vraiment pas bien dans ma peau. Et j'avais besoin de faire ce film, d'extérioriser tout ça, de l'exprimer de façon artistique, pour pouvoir continuer à vivre et à exister en tant que cinéaste, en tant qu'être humain. L'art, c'est une forme de catharsis très noble. Et c'est super, parce qu'on fait des films, et on est là, on les montre, et on se soigne aussi. Et Mohamed, c'est ma rage aussi, intérieure. C'est ma rage contre le système. Moi, quand on arrive, on me dit non, tu ne fais pas. Eh bien, moi, je fais. Autrement, peut-être. Je trouvais les moyens, je trouvais un peu d'argent, je trouvais un effectif, une équipe, des acteurs et des techniciens qui m'ont suivi. Et on a fait une petite révolution ensemble.
- Speaker #0
Justement, Donato, lui, il dit que face à tous ces régimes autoritaires, la culture doit prendre des risques inhérents à son indépendance. Alors, toi, tu navigues entre la Tunisie, la France, le Luxembourg. Ça veut dire aussi des financements internationaux. Comment est-ce que... Dans ce cadre-là, on arrive à garder son cap et à pouvoir continuer à faire entendre vraiment sa voix dans un espace qui est de plus en plus difficile.
- Speaker #1
Très difficile. On avait des financements sur le film en Tunisie qu'on a rendus. J'ai dû rendre l'argent parce qu'on ne pouvait pas faire le film comme ça. Et je me suis dit, quitte à rendre l'argent, allez, on va essayer de débrouiller. Comment faire ? Donc, j'ai appliqué des fonds arabes. coup, un vendeur arabe qui est arrivé avec un bon AMG, ça nous a permis de commencer le tournage et injecter de l'argent personnel. Tarantula, à un moment donné, nous ont aidé. Après, le Film Fund, que je remercie, nous ont soutenu pour la post-prod. Donc ça nous a permis de faire tous les VFX, tout le travail muticuleux du son ici au Luxembourg. Je connais l'école du son ici. Mon film précédent avec Tarantula Streams, Amelie les Fauves, a été fait en post-production au Luxembourg, au côté son. Donc, leur apport nous a vraiment aidés, nous a vraiment sauvés. Après, je considère que la Tunisie, quand même, ça reste un pays où il y a beaucoup moins de problèmes que l'Égypte, que l'Iran, que les autres pays arabes. L'Algérie, qui est quand même une situation catastrophique. Les cinéastes galèrent à faire leurs films, à les financer, à les distribuer. Nous, on se bat. On a encore une petite marge de liberté. J'ai bien fait de tourner le film parce que je me suis dit, là, si j'aurais attendu un an de plus, certainement, je n'aurais jamais l'autorisation. Donc, j'ai senti qu'il y avait une urgence. Et heureusement, avec Tarantula et notre schéma de production et de coproduction, ça a fonctionné. Exil, ça a été tourné avec, je ne sais pas combien, 100 000 euros le tout. Mais la poche froide a coûté le triple presque. Parce qu'on a fait les choses bien. Au Luxembourg, en Espagne, les VFX, le son, la musique, en France. Beaucoup de choses en Tunisie aussi après. Donc le courage, je pense que si on définit Exil, c'est vraiment le courage. Le courage d'une équipe. le courage des producteurs qui sont là, Donato a cru en moi et m'a dit je te suis je l'ai appelé d'un coup, j'ai dit Donato c'est foutu, là on est dans la merde je vais faire ça il m'a dit mais t'es fou, j'ai dit écoute je veux le faire, et on l'a fait et le film a été retrouvé à Le Carnot après dans plein de festivals, il tourne le film reste,
- Speaker #0
c'est une expérience humaine aussi mais ça ne m'étonne pas que Donato ait dit ok Parce que lui aussi, ce n'est pas évident de dire non. Quand on lui dit non, j'imagine.
- Speaker #1
Oui, c'est aussi le tempérament de Donato. C'est aussi pourquoi on travaille ensemble depuis Streams. On a fait Streams, Exil, on a les saisons de Jeannette bientôt, notre film. Donc voilà, on se ressemble énormément.
- Speaker #0
Dans Exil, c'est vraiment un film qui est poignant. Parce qu'exactement comme tu l'as dit au début, on passe dans différents genres. Parfois, on a l'impression que c'est un thriller, après presque un film d'horreur. C'est impressionnant. Et Mohamed, au départ, il est ouvrier. Et au fil du temps, au fil des minutes qui passent, pour moi, il finit par devenir ce qui s'apparente vraiment à un symbole de résistance. Il met à lieu les ficelles d'un système archi-corrompu. Il est, comme beaucoup, mené... au doigt et à l'œil par les baguettes d'un côté argent, gloutonnerie ultra-capitaliste, et puis les habituels corollaires qui sont compromission, mépris de l'être humain et du vivant en général. Quelque part, je me demande, quelle est notre responsabilité à chacun et à chacune, pas uniquement en tant que cinéaste, artiste ou politique, mais aussi comme être humain, quand on tait ce genre de situation, d'État, d'être, d'entreprise qui ne respecte pas les codes, de gens qui sont méprisés pour leur travail constamment, au profit d'autres qui vont gagner beaucoup d'argent sur leur dos. Moi, ça me rend quand même...
- Speaker #1
C'est une injustice totale. C'est comment garder son humanité, garder ses valeurs, garder son innocence. Je pense que Mohamed, victime, du moment où il commence à poser des questions, on l'écarte. La corruption, quand même, elle est totale chez nous. dans les institutions, dans les entreprises d'État. Il y a énormément de corruption, il y a énormément de... Même si le président Qays Saïd, à chaque fois, a l'impression qu'il se bat contre... Parce que dans ses discours, il parle de ça. Le problème, c'est que ça ne change pas. Ça veut dire que la corruption, elle est dans... C'est ça l'idée aussi. Est-ce qu'un homme peut changer le monde ? Moi, je pense que si. L'homme a toujours changé le monde. C'est-à-dire, cette volonté-là, c'est l'homme, le constructeur... Je pense que profondément, Mohamed me ressemble aussi. C'était aussi ma bataille en tant que cinéaste, en tant qu'auteur, producteur, réalisateur. Je voulais faire un film et on ne me laissait pas le faire. Où les conditions, chaque fois, il y avait des forces cachées, mystérieuses, comme ça, qui nous empêchaient de faire le film. Et je me suis dit, mais c'est fou. Allez, hop, on zappe le doc et on fait la fiction. Et là, du moment où j'ai contrôlé mon destin, le film était là. Je veux dire... Mohamed essayait de faire comme ça, pareil. Il essayait de contrôler son destin, il essayait de s'échapper et de dire « j'ai fabriqué une arme, je vais aller trouver le... je vais aller faire... » Peut-être dans son questionnement, dans sa vengeance un peu meurtrière, violente, torride, mais très romantique, je trouve. C'est un sentimental, Mohamed. Il a fait tout ça par amour aussi. Il a fait tout ça par amour et parce qu'il trouvait que aliéné... Il a tout perdu, la machine et le système lui a bouffé son âme, son amoureux, son innocence, tout. Même son travail. Son père a travaillé à la Syrie 40 ans et agonise d'un cancer. Et Mohamed, il ne veut pas quitter. C'est comme si c'est l'homme aussi qui est attiré par cette force qui est la mort, en quelque sorte. On est aussi excité par la mort. Et ça, je l'ai remarqué dans les yeux et comment les ouvriers...
- Speaker #0
Ils font face à la mort tous les jours, tous les jours. Ils travaillent, leurs copains qui meurent, le lendemain, ils travaillent sans l'âme. Je lui dis, mais tu n'es pas bien dans ta tête. Tu ne peux pas prendre une semaine de repos. Tu réfléchis, tu quittes le travail. Je lui dis, non, non, non, c'est mon destin. Il dit, il y a un dialogue dans le film où il parle avec son copain. Il dit, c'est notre destin. Il y a cette résistance incroyable, mystique même, que je trouve. Acceptation de la mort, mais une résistance, une résistance comme ça, qui est là, qui est contradictoire. avec cette acceptation, avec cette résignation. Je trouve qu'il y a des questions. J'aime les zones grises. Dans Exit, ce qui m'intéresse, c'est ces zones grises aussi. C'est entre le bien et le mal, la douceur et la violence, le road movie et le huis clos, l'horizon et la machine, le feu. Donc c'est beaucoup de choses, Exit. Je pense que c'est une espèce de voyage philosophique aussi, dans l'origine du mal.
- Speaker #1
Justement, dans le film, je trouve que tu as parlé d'adoucir un peu dans certaines situations, mais tu n'as pas adouci les propos derrière qui parlent de corruption, de privatisation, d'injustice institutionnelle, qui décide de tout, de mécanismes qui écrasent. Alors, qu'est-ce qui t'a donné ce courage, cette force et toujours cette vibration en toi de colère qui t'a amené à... aller encore plus loin dans la...
- Speaker #0
Je peux vous dire... J'avais plus peur, en fait. Quand on perd des gens qu'on aime, quand on voit la mort en face, on n'a plus peur. C'est drôle. Je me suis dit, allez, j'assume le film. Mon discours est direct, presque parfois, quand il s'agit de corruption et tout, on le dit, on le montre. Parce que je l'ai vu de mes propres yeux. Je l'ai entendu de la bouche des ouvriers. J'ai vécu des situations où je voyais la corruption comme ça dans des réunions syndicales. Je construis, je dessine, c'est fabuleux. Et cette réunion syndicale qu'on voit dans le film, moi je l'ai vécue. Une fois, j'ai assisté discrètement à une réunion et je voyais cette langue de bois, ce décalage entre les gens qui meurent et là je me suis dit, on va renouveler, on va dépenser un million de dinars pour acheter des casques et des bottes et des trucs. Il faut changer les machines, c'est pas les casques et les bottes. Il faut dépenser beaucoup plus. Mais c'est une entreprise qui gagne de l'argent.
- Speaker #2
La chanson n'est pas une question de nous faire mal ou non. La chanson est plus grande que la chanson.
- Speaker #0
Chaque fois on a un directeur qui se trouve chez lui, dans ses entrepôts, une tonne de bassiers cachés. Il y a beaucoup de corruption mais complètement loufoque chez nous. Elle n'est pas très à l'italienne, elle est très arabe, déclarée même. T'as l'impression que les gens ont des tampons, je suis corrompu, je suis corrompu. Tout ça est vraiment fabuleux et on ne les chope pas. On tape sur les petits billes, c'est le pauvre ouvrier qui gagne deux sous. Et parce que voilà,
- Speaker #2
parce qu'ils n'ont pas de voix,
- Speaker #1
c'est tout. Donato constate dans une interview qu'il avait donnée à Culture.lu que la parole qui dérange est de plus en plus étouffée en Tunisie, en Europe, et puis de toute façon, objectivement,
- Speaker #0
par le monde.
- Speaker #1
On préfère des sujets qui rassemblent plutôt que ce qui gratte un peu le poil. Mais est-ce que toi aussi, tu as ressenti que ça s'est durci ces dernières années ? Et comment tu arrives quand même à entretenir cette audace de mettre en avant, d'alerter, d'être aussi engagée ?
- Speaker #0
J'ai toujours fait des films comme ça. Même mes petits courts-métrages au début, avec un temps libre, je traitais de sujets tabous, dans ce film aussi, de prostitution masculine, de société LGBTQ. Donc je n'ai jamais eu... Je n'aime pas la censure et j'arrive toujours à m'en sortir. Parce que ces gens-là, j'ai appris comment aller prendre un rendez-vous et parler avec eux. Donc, ils aiment bien parfois, même à la télé, je n'ai pas été censuré, bizarrement. Donc, je trouve qu'une fois que tu as le propos qui est fort, et tu as quand même une esthétique, une histoire et une technique, et tu vois que tu fais un film bien rempli, plein, les gens passent. Les gens sont discrets, ils sont intelligents et comprennent le message. Et c'est ce que, sur Exil aussi, là, il sort en salle, mi-avril en Tunisie. Je ne pense pas qu'il sera censuré, peut-être qu'on aura des petits soucis. Mais on sera prêt à ça. Mais je trouve que... Les gens aussi respectent. Respecte ton parcours, respecte ta parole. Moi, je viens d'un... Sous Ben Ali, quand même, j'ai écrit beaucoup de poèmes. J'avais écrit des poèmes. Mes poèmes ont été très, très, très bien lus. Et beaucoup de gens qui sont dans le pouvoir maintenant sont des gens qui connaissent mon histoire. Donc ça, ça impose une sorte de respect. Parce qu'ils savent que ce régime, un jour, il partira. Voilà, c'est comme ça la vie. Il faut juste qu'on... garde en tant que cinéaste notre courage. Et dommage que j'ai beaucoup de copains qui acceptent la censure. C'est de plus en plus difficile. Streams, ils ne sortiraient jamais en Tunisie maintenant, avec les scènes de nudité, de prostitution masculine, mais jamais, Donc je suis dans une étape, l'histoire de mon pays, l'histoire artistique, cinématographique de mon pays, où il faut que je fasse des films comme ça. Il y a deux, trois cinéastes aussi comme moi qui font des films courageux, même esthétiquement aussi courageux. Exil est un film très masculin. On est dans un paysage où on a envie de voir plus d'histoires de femmes. On m'a posé une fois une question à Locarno. Pourquoi toutes les femmes sont comme ça dans le film ? C'est soit une femme fatale, soit la prostituée au dortoir. Ce sont des hommes, ils vivent en société d'hommes. Ils ne connaissent pas la femme. Si on voit Mohamed dans le film, son rapport avec les femmes, ça restait toujours au niveau du sein. La première fois, il va chez la femme d'Adèle, il la prend comme ça. La fille que l'on a constituée, qui va vers la fin, il la prend comme ça. Il ne sait pas comment faire. Et ça, je l'ai vu de mes propres yeux. Ce sont des hommes qui vivent pendant 20, 30, 40 ans entre eux. Ils ne savent pas communiquer avec les femmes. Ils ne savent rien sur les femmes. Les femmes, c'est pour procréer, c'est pour garder les enfants. Ils n'ont aucune intimité, même sexuellement. Ce travail dans la chaleur et dans le feu. Ils ont des cancers, ils n'ont plus de sexualité et ils ont des petites histoires comme ça d'amour entre eux. Et je voulais vraiment raconter ça, mais il faut le faire. J'ai essayé de le nuancer pour que le film passe aussi en Tunisie, dans le monde arabe, pour qu'il soit sur Netflix, pour qu'il soit vu. Mais voilà, j'ai l'impression que même en Europe aussi, il y a de plus en plus de censures. En Amérique. C'est des régimes de droite qui mentent et qui ramènent une valeur d'antan. On essaie de bouffer ces valeurs-là, la famille, la religion, le truc. Moi, ce que je vois, le monde s'écroule. Je dois témoigner, je dois dire la vérité, ce que je vois.
- Speaker #1
Merci pour ton engagement. En tout cas, parmi les gens qui nous écoutent, je suis certaine que beaucoup ont des choses à dire, que ce soit une injustice qui les taraude, que ce soit un engagement qui les habite. Mais je le sais parce que je l'entends, nombreux sont ceux qui se censurent, s'auto-censurent. Qu'est-ce que, après Exil justement et tout ce que tu viens de nous raconter, qu'est-ce que tu aurais envie de leur dire, de leur chuchoter ou de leur crier pour qu'ils osent ?
- Speaker #0
Juste ne restez pas comme ça, ne soyez pas simple spectateur. Un homme qui crie n'est pas un ours qui danse. On parle un peu de Démé Césaire. C'est ça, on est là, on crie, on a une douleur, on doit s'exprimer. On ne reste pas comme ça, stérile, spectateur. On voit le monde s'écrouler et nous, on n'ose pas dire non, ça ne va pas. Il faut que l'art aussi change la vie, change le monde. Et l'art change le monde, a toujours changé le monde, a toujours poussé les gens à se révolter. On a commencé à écrire des poèmes en 2008. Je ne croyais pas qu'on allait... pouvoir un jour renverser Ben Ali. On l'a fait trois ans après. C'est fou, c'était le plus beau moment de ma vie. Donc, les rêves se réalisent. Et je pense qu'on a vécu une petite descente, là, avec les printemps arabes qui ont échoué, mais on peut toujours construire un pays. On peut toujours avoir des institutions, respecter les constitutions, créer un pays, faire évoluer notre pays. On a une jeunesse magnifique, on a une Gen Z incroyable. Il faut juste leur donner... des choses, les inspirer, leur faire des films qui questionnent, qui poussent à réfléchir aussi. Moi, je ne peux pas faire un film qui ne pousse pas les gens à réfléchir, à se révolter. Je suis moi-même révolté, donc j'essaie de souffler cette révolte dans tout ce que je fais, soit dans la télé, soit au cinéma, soit la poésie, soit la musique. J'essaie de dire les choses parce qu'on ne vit qu'une seule fois et si jamais on rate sa vie, parce qu'on a peur, parce qu'on veut prendre de l'argent. Parce que c'est la censure ? Ben non. La preuve, j'ai renversé Ben Ali. J'ai renversé Ben Ali. Je l'ai fait, je l'ai senti. Le jour de la chute de Ben Ali, j'ai dit j'ai gagné. Et il faut continuer toujours à rêver et dire qu'on peut changer le monde. Absolument.
- Speaker #1
Merci pour ce super message d'espoir. J'ai envie de te tendre une dernière perche, puisque le podcast s'appelle comme ça. Quel pourrait être là maintenant, tout de suite, ton dernier éclat de voix ?
- Speaker #0
Éclat de voix, je dirais, il y a un très beau poème d'un grand poète libanais, Mansour Rahbani. J'essaie de traduire, mais il dit... La liberté, la voix de la liberté se fera toujours entendre. Et ils peuvent ramener des armes, des hommes avec des canons. La liberté gagnera toujours, la liberté éclatera toujours. Et la voix de la liberté se fera toujours entendre. Donc voilà, je pense toujours à ce poème de Mansour Rahbani. Et avec tout ce que les pays arabes vivent, ces guerres, cette violence qu'ont subi Gaza, maintenant la guerre au Golfe. On a l'impression que le monde est devenu fou. On n'apprend jamais de nos erreurs. C'est incroyable l'humain. Comment il peut aller sur la Lune, construire des choses incroyables et aller s'étouffer, se tout détruire ? Donc il faut vraiment faire attention et rappeler les gens notre humanité. Cette empathie, cet amour, cette envie de vivre ensemble. Et c'est possible. On a eu de grandes et de longues périodes de paix parce qu'il n'y avait pas des fous. Il y avait juste des hommes sages qui étaient là et qui ont dit non. J'aimerais bien qu'il existe beaucoup plus d'hommes sages dans notre société aujourd'hui.
- Speaker #1
Faisons le vœu qu'exil amène plus d'hommes sages à prendre conscience qu'ils peuvent être sages ou d'hommes excités qu'on peut canaliser, comme tu l'as fait finalement. Ça colère à travers des films, à travers de l'art, à travers d'autres choses. Ça peut être un engagement dans une association, ça peut être politique, peu importe. Mais en tous les cas, il y a des moyens d'agir. Tu l'as dit tout à l'heure, ne pas être juste spectateur, même si on va tous être les spectateurs éblouis de films Exit. En tout cas, infiniment merci d'avoir accepté de venir témoigner, raconter, te raconter aussi sur Éclat d'Oie. Ça m'a fait un grand plaisir. Et évidemment, je souhaite le plus grand succès possible à Exit, que j'ai adoré.
- Speaker #0
Merci beaucoup.
- Speaker #1
Infiniment merci Mehdi pour cette conversation lumineuse sous un soleil radieux à Luxembourg, pour cette rage que tu as pu canaliser en film, en mots, en actes. Mehdi nous dit, ne restez pas simple spectateur. Et bien voilà, je sais que parmi vous, il y en a plein qui ont des choses à dire, une conviction, une injustice qui les taraude, un projet qui les attend, mais qui se taisent. Alors, souvent, c'est parce que... On ne sait pas trop comment le dire. Peut-être aussi parfois y a-t-il la peur. Or, une nouvelle fois, avec Mehdi, vous avez eu la preuve. Causer, c'est possible. Et comme journaliste, modératrice et facilitatrice de ces prises de parole engagées, j'accompagne des personnes, des organisations qui ont des choses importantes à communiquer et qui veulent les transmettre avec impact. Que ce soit sur scène, avec une modération qui donne de la puissance, de la... robustesse à un événement en atelier ou bien dans le cadre de programmes de prise de parole. Donc si vous avez envie qu'on explore ça ensemble, vous savez où me trouver. www.alclertelval.com Les liens seront de toute façon dans les notes de l'épisode. Et puis surtout, allez voir Exil. Franchement, repartir d'avoir vu un film comme ça sans avoir envie de faire quelque chose, je vous assure que c'est difficile. Et c'est exactement... L'effet que je recherche et qui est probablement aussi impulsé dans Exil, c'est cette envie de dire, de montrer, sans forcément être dans l'opposition, dans la critique, dans la crise, mais Exil est beau, Exil est puissant, Exil est enveloppant, il vous emmène dans un univers qui n'est pas forcément le vôtre, mais ça fait un lien avec notre vécu forcément à un moment ou à un autre. Faites briller Exil et faites briller aussi cet épisode avec vos étoiles. Partagez-le sans modération avec tous ceux qui ont besoin aussi d'un coup de pouce pour aider, pour dire, pour transmettre, pour mettre en avant ces mémoires. Et puis d'ici notre prochaine rencontre, je vous souhaite des éclats de voix en Exil.