- Speaker #0
Malgré tous ces défis qui nous attendent et dont on voit déjà un petit peu les perspectives, quels sont les signes d'espoir et des progrès qui peuvent donner justement envie ? Parce que la difficulté aujourd'hui, on parlait d'écologie, la punitive, c'est plutôt affiché comme ça. Tout à l'heure, tu parlais justement d'envisager les choses différemment, donc c'est là où on touche à la notion de récit. Et j'ai bien aimé ton parallèle avec la vie en 1950, la vie aujourd'hui et qu'est-ce qu'on veut comme vie demain. Je peux poser par exemple la question du tourisme. Comment on voit le tourisme en 2050 ? La Bretagne est attractive. Elle est attractive parce qu'on y trouve des étés plus frais,
- Speaker #1
alors que ça devient juste impossible dans le sud de la France pour des personnes un peu âgées. Mais comment on voit la place du tourisme en Bretagne ? Est-ce qu'on le voit avec plus d'aéroports où on fait venir des gens du monde entier pour des séjours courts, qui vont aller dans des centres commerciaux et ne pas vraiment faire vivre la vie locale ? Est-ce qu'on le voit comme des logements vides à l'année mais utilisés uniquement pour des visiteurs pendant la saison d'été ? Ce qui rend compliqué le fait d'accéder à un logement pour les personnes sur les territoires où elles souhaitent rester. Comment on voit le juste partage entre l'activité touristique qui rejaillit sur l'économie du territoire, l'emploi, et puis quelque chose qui respecte plus le littoral, l'environnement, les ressources, les cultures, le patrimoine, le savoir-faire ? Donc j'ai esquissé là deux récits, deux questionnements différents. Et on peut se dire par exemple, on va développer un tourisme doux, un tourisme où on joue sur la complémentarité, par exemple train et vélo, sachant que dans les territoires qui ont beaucoup développé, par exemple le tourisme à vélo, d'abord ça permet d'avoir des infrastructures cyclables pour l'autonomie des plus jeunes, par exemple pour aller au collège en autonomie. Il y a des retours de la Suisse, de l'Allemagne, du Danemark, des Pays-Bas, dans des zones climatiques très comparables, qui ont montré à quel point ça permet de... de renforcer l'autonomie des plus jeunes. On sait depuis...
- Speaker #0
C'est-à-dire au lieu de les déposer en voiture. Voilà, de les déposer en voiture,
- Speaker #1
envisager le trajet à vélo ou en bus. Voilà, donc c'est un vecteur d'autonomie parfois. On sait par les villes cyclables des Pays-Bas, qui sont un héritage des chocs pétroliers des années 70, que la pratique du vélo tout au long de la vie, elle permet de gagner plusieurs années d'espérance de vie en bonne santé. Donc c'est aussi intéressant, c'est une politique de santé publique. Ce que l'on sait aussi, c'est que les touristes à vélo, ils dépensent plus que par exemple les touristes en camping-car, ils ne peuvent pas aller au supermarché, donc ils vont consommer dans les restaurants, ils vont dans les chambres d'hôtes, etc. Donc ce n'est pas les mêmes formes de tourisme, ce n'est pas les mêmes modèles de développement économique, mais ce sont des choses qu'on peut imaginer en fait, en se projetant sur comment on vivra en 2050, peut-être avec un tourisme un peu plus lent, un peu plus sobre, mais qui offre toujours l'ouverture, la rencontre, la découverte d'autres façons de vivre. Je prends cet exemple-là, mais qui est intéressant. et on peut l'appliquer dans d'autres contextes, dans d'autres domaines. Et la question, c'est par exemple sur un territoire donné, comment finalement on sort de la situation actuelle, et puis tous les blocages dès qu'on veut changer quelque chose, en essayant de se projeter sur une vision partagée, un futur qui soit plus juste, plus désirable, plus soutenable. Qu'est-ce qu'on a envie de protéger, de transmettre ? Cette question d'héritage, en fait, elle est aussi importante. C'est-à-dire qu'est-ce qu'on construit qui va créer des conditions de bien vivre, malgré un climat qui change ? en agissant de manière responsable, ancrée dans un lieu donné. Ça, on ne le fait pas toujours, en fait. C'est cet exercice de projection, jouer le rôle de ses enfants, ou jouer le rôle de ses petits-enfants, et délibérer où est-ce qu'on est maintenant, et comment on est arrivé là, et donc qu'est-ce qu'on peut engager comme transformation aujourd'hui. Et je pense que ça mériterait d'être renforcé. On voit qu'on est sur une crise démocratique assez profonde en ce moment, et donc plus que jamais, on a besoin aussi de choses qui rassemblent. qui permettent de tenir compte des différents points de vue, les perspectives parfois de souveraineté. La décarbonation, c'est être moins dépendant des importations d'énergie fossile, que ce soit la Russie de Poutine ou l'Amérique maintenant de Biden, peut-être demain de Trump. On est aussi sur des enjeux de souveraineté. Et de produits importés de Chine. On est sur des enjeux d'opportunité d'industrie dans les territoires, donc d'emplois qui ont du sens. On est aussi sur des enjeux de souveraineté alimentaire, et donc valoriser les meilleures pratiques en territorialisant les systèmes alimentaires, qui sont concurrencés par du dumping social et environnemental, parfois dans d'autres régions du monde, mais aussi en faisant évoluer nos pratiques alimentaires avec moins de protéines animales, plus de protéines végétales, pour vivre simplement bien et en bonne santé. Donc comment le faire de manière concertée, ce n'est pas quelque chose d'évident. Mais ça peut aussi être imaginé à l'échelle de territoire. Et puis comment mieux protéger ? C'est aussi cet enjeu-là, comment mieux protéger les entreprises, les ménages ? en anticipant, en améliorant les pratiques, en ayant des diagnostics de vulnérabilité, de sorte à se projeter sur des sociétés qui soient résilientes, des activités économiques qui soient résilientes. Peut-être une sécurité sociale de l'adaptation qui n'existe pas aujourd'hui.
- Speaker #0
Oui, j'en ai entendu parler, en effet.
- Speaker #1
Pour mieux reconstruire quand on est touché soi-même directement par des situations. Puis il y a des enjeux assez sérieux d'assurabilité pour un ensemble de communes. Et donc tous les aspects de partage de risques, de mutualisation de risques, qui sont aussi importants. L'accompagnement des communes rurales, qui ont moins de ressources par exemple, pour faire cet exercice de prospective, c'est aussi un enjeu qui est important. Et puis moi je suis scientifique, c'est aussi comment on renforce les liens entre sciences et sociétés, comment on rend les connaissances scientifiques plus accessibles, comment on donne le goût des sciences. Et c'est un enjeu tout particulier, parce que la transition, en fait, c'est besoin de beaucoup de compétences, dans tous les métiers. des compétences techniques, des compétences scientifiques, des compétences numériques. Et aujourd'hui, malheureusement, il y a une partie du vivier potentiel pour ces compétences qui n'est pas à bord. Et je m'adresse notamment aux jeunes filles, aux jeunes femmes, parce que ces métiers scientifiques, techniques ou de la recherche d'ailleurs, c'est des opportunités d'avoir des métiers qui ont du sens, des compétences, des bons salaires en plus. Mais parfois, il y a une culture... qui fait qu'on ne se projette pas dans ses parcours professionnels, alors qu'en fait, même dans le contexte de l'action par rapport au changement climatique, ce sont des compétences qui permettent parfois de mettre en cohérence ses préoccupations personnelles et son champ d'action professionnel.
- Speaker #0
Oui, totalement, totalement. Et c'est vrai que rien ne vaut la mixité dans tous les domaines.
- Speaker #1
Exactement. Et quand on a, alors ça vraiment c'est le retour d'expérience du GIEC, quand on travaille avec des scientifiques de générations différentes, de régions du monde différentes, des hommes, des femmes, qui sont à des parcours, vraiment au début de leur parcours scientifique, super brillants, ou bien avec beaucoup de recul,
- Speaker #0
plus âgés en fait, la qualité de la réflexion, le résultat est toujours meilleur. Et je pense qu'il y a aussi un sujet aujourd'hui avec le vivre ensemble. Et en effet, si on arrive à faire travailler sur justement comment on se projette dans les 10, 15, 20, 30 ou 50 ans à venir, et comment on envisage vivre ensemble, parce qu'on est quand même dans une société où il y a une réelle solitude. pour une grande partie de la population. Et se remettre, se vivre ensemble, c'est peut-être aussi une solution. Oui, c'est retisser une forme de lien social,
- Speaker #1
de construire une vision partagée dans un contexte aujourd'hui où il y a de la colère, de la solitude, des sentiments d'injustice qui s'expriment et qui torpillent la capacité à se projeter. Et c'est quand même frappant de voir que dans le passé, par exemple, on a eu souvent un déni par rapport aux enjeux climat, c'est-à-dire... Nier le fait que ça se réchauffe, nier le fait que ce soit dû à l'influence humaine, nier le fait que ça avait été correctement anticipé par les modèles de climat depuis 30 ans, nier la gravité ou nier les risques à venir, c'est plus tenable en fait, face à la réalité, même si certains ont envie de l'ignorer, parce que parfois c'est rassurant, parce que ça crée une incertitude telle qu'on a envie de se mettre dans une bulle comme si ça n'existait pas. Oui,
- Speaker #0
c'est humain.
- Speaker #1
Mais ces formes de déni, elles ont pris de nouvelles formes. Et aujourd'hui... ce qu'on voit, c'est ce qui sape la vie démocratique notamment, c'est le fait de rendre chaque levier d'action, chaque solution presque clivant. Pour ou contre le nucléaire, les éoliennes, le photovoltaïque, pour ou contre tel ou tel type de pratiques agricoles ou alimentaires, telle ou telle forme de mobilité. Et du coup, ça sape la capacité à voir comment on peut intégrer ces différents leviers d'action de manière intelligente, de manière pertinente pour l'emploi, pour les autres aspects environnementaux, pour l'activité économique. pour les opportunités sociales. Et du coup, ça sape aussi la capacité de délibération. Et donc, ce qu'on a aussi besoin, c'est sortir des bulles parfois de gens qui pensent pareil, notamment sur les réseaux sociaux, et créer des moments où on va vraiment échanger comme humain de manière respectueuse, de manière bienveillante, et en s'écoutant davantage. Je crois vraiment que c'est un enjeu majeur sur notre démocratie, au fond.
- Speaker #0
Oui, notre démocratie. Et par contre,
- Speaker #1
il y a une chose dont je suis certaine, c'est que Pour répondre aux enjeux climatiques, on a besoin de plus de démocratie. Justement, on a besoin notamment d'écouter mieux les plus jeunes, de leur donner plus de place. Parce que c'est ça qui permet aussi de se projeter dans l'avenir, c'est leur donner plus de place pour qu'ils se sentent accueillis dans cette vie démocratique et pas exclues. Et ce point-là, il est vraiment important. Parce qu'on voit par exemple que les votes sont plus communs chez les plus âgés, moins communs chez les plus jeunes, ce qui est un vrai enjeu en fait, d'accueillir.
- Speaker #0
dans ceux qui prennent les décisions collectivement, toutes les générations. Par rapport à tous ces enjeux et toute ta connaissance, comment tu fais aujourd'hui pour vivre au quotidien ? Et parce qu'on parle aussi d'éco-anxiété. Est-ce que ça ne sera pas une question de santé publique ? Est-ce que ça ne va pas devenir un risque identifié, un risque psychologique ? Les médecins parlent de l'anxiété en général. L'anxiété va être exacerbée face à différents points de préoccupation.
- Speaker #1
Et quand ça paralyse, quand ça submerge, il faut juste aller se faire aider, se faire accompagner, voire s'impliquer dans un groupe qui va porter des actions. qui est la meilleure manière de surmonter cette anxiété par une action constructive portée collectivement. Et ce que les médecins soulignent dans un climat qui se réchauffe, c'est que les enjeux en termes de santé, c'est la morbidité des vagues de chaleur, c'est les maladies infectieuses, les vecteurs de maladies qui se déplacent, on n'en a pas parlé, mais c'est aussi une conséquence d'un climat qui se réchauffe. Et puis la santé mentale pour les personnes déplacées, que ce soit des incendies, que ce soit des inondations. des maisons fragilisées avec les retraits gonflements d'argile, ou bien la perte d'ancrage quand on a un endroit, un lieu auquel on tient, et puis qui est perdu. Vous savez, une plage, une forêt, une zone humide ou un glacier, il y a un sentiment de chagrin environnemental qui peut être là. Moi, je pense qu'il faut en faire le retourner, et se dire en fait, cette éco-anxiété qu'on peut avoir, ou ce chagrin environnemental, finalement c'est une preuve d'empathie, c'est une preuve d'attachement et d'empathie. C'est aussi quelque chose qui peut davantage nous motiver à agir, nous relier, à condition que ce ne soit pas quelque chose qui submerge, mais quelque chose qui se transforme en détermination dans la durée. Et donc, à titre personnel, je fais ma part. À titre dans ma vie personnelle, on a des cadres dans la recherche scientifique, une initiative qui s'appelle Labo 1.5, par exemple, où collectivement, on réfléchit comment on transforme nos pratiques de recherche. Ce n'est pas simple, comme partout. Et souvent, l'anxiété vient de l'impression de devoir soulever des montagnes et que rien n'avance. Donc créer un cadre où on voit qu'on arrive collectivement, pas tout le temps, pas tout de suite, mais à faire avancer les choses, c'est vraiment important. J'ai aussi fait évoluer par exemple mes pratiques de déplacement. Je fais mes 25 km aller-retour en périurbain pour aller travailler à vélo électrique. Et je dois dire qu'en fait, pour le bien-être, c'est très bien. Ça permet de faire une bulle de décompression. Et puis moi, de retrouver des milieux qui sont très beaux, en fait, un petit bout de forêt, une petite rivière, enfin, sur mon trajet, entre deux zones commerciales. Voilà. Et puis, un campus universitaire. Mais voilà, il y a ce côté-là qui est aussi trouver un équilibre entre la vie professionnelle et puis le bien-être personnel. Et la dernière chose que je voulais dire, ce n'est pas se mettre sur les épaules la charge de transformer le monde. C'est important de se dire, on fait ce qu'on peut. de manière lucide, de manière responsable. On est bienveillant. On accueille des gens, d'autres personnes qui ne sont pas au même niveau d'appréhension de ces enjeux-là. On se met à leur rythme. On ne juge pas. Et on crée parfois les conditions qui permettent à d'autres de transformer leur pratique. C'est plutôt dans ce sens-là. Et puis, je pense qu'il faut montrer ce qui a avancé, ce dont on peut être fier, ce qui reste à faire et qui va demander beaucoup de travail, beaucoup d'efforts, beaucoup d'investissement. Et montrer ce qui a déjà été accompli et ce qui reste à faire, c'est aussi intéressant, plutôt que de montrer une sorte de marche d'escalier insurmontable devant nous. Mais ce que je voulais juste dire, ce n'est pas demain la neutralité carbone, ce n'est pas on passe de comment on vit aujourd'hui à complètement autre chose demain, c'est graduel, c'est comment on le planifie, comment c'est séquencé dans la durée, à quel moment on peut faire les investissements structurants, en plus des changements de pratiques. Ce n'est pas du jour au lendemain qu'on doit tout bousculer, et c'est parfois compliqué. pour notamment les plus jeunes avec un sentiment d'urgence et l'impression qu'en fait, les choses avancent lentement, mais parfois, on a besoin de temps pour faire bien. C'est aussi quelque chose qui me semble important. Et puis, il faut aussi être très conscient que ce qui est construit, par exemple, le droit de l'environnement, c'est fragile. C'est beaucoup plus facile de défaire que de construire. Et le retour d'expérience dans plein d'autres régions du monde, c'est qu'il y a eu parfois des avancées, des reculs, et qu'après, il y a eu la préparation de transformations plus profondes qui ont ensuite été portées. Et dans l'histoire humaine, c'est comme ça que les grands changements de société ont aussi eu lieu. Ce n'est pas quelque chose de linéaire et de simple.
- Speaker #0
Oui, il faut s'attendre. Je pense qu'il faut anticiper aussi sans doute des chocs et avoir une capacité de résilience.
- Speaker #1
Oui, et puis de penser mieux les étapes suivantes aussi.
- Speaker #0
Et pour revenir justement à ce mur qu'on peut parfois... Et le fait de se sentir submergé, tu le disais tout à l'heure, la baisse des émissions de CO2. c'est 5% par an. Oui, c'est ça, ce qui serait nécessaire à tenir. Globalement, ça veut dire au niveau, par exemple, des gros sites industriels,
- Speaker #1
où ça pèse de manière disproportionnellement plus, mais aussi au niveau de chaque collectivité, mais aussi au niveau... des choix personnels qui sont faits. Il y a des leviers d'action à tous les niveaux, mais les leviers des choix personnels, c'est seulement un quart du potentiel. Le reste, c'est des choses structurantes à l'échelle des politiques publiques, à l'échelle des choix d'investissement et de ce qui rend accessible ou pas des styles de vie plus sobres en carbone. Mais il faut regarder, en fait, il y a 30 ans, on pensait que les connaissances scientifiques étaient déjà là et on pensait que le changement climatique, ça concernerait des régions lointaines, des générations futures. Ce n'était pas une réalité et on ne savait pas exactement quels seraient les leviers d'action. 30 ans après, ça nous touche tous dans toutes les régions du monde de manière assez aiguë. Et en même temps, on a des transformations qui sont portées. Les gens ne restent pas les bras ballants. Il y a une capacité à mieux gérer les risques. Il y a des actions d'adaptation, mais souvent trop par secteur réactif, pas assez par anticipation. On a déjà réussi à réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais surtout on a... des leviers d'action en sachant mieux faire avec les écosystèmes, en sachant mieux créer par exemple l'économie du partage, l'économie de la seconde main, des enjeux de sobriété. On sait mieux le faire aujourd'hui qu'avant. Et on a des leviers technologiques qu'on peut déployer. On sait chauffer sans émettre de gaz à effet de serre, sans énergie fossile. On sait avoir des véhicules, vélos, voitures, trains électrifiés. Ce n'était pas le cas il y a 30 ans et ça devient abordable. On a un effondrement des batteries, des panneaux photovoltaïques dans le monde, qui fait que cette année, il y a eu plus d'investissements dans le monde, dans le photovoltaïque, que dans les énergies fossiles. On voit qu'il y a des choses qui avancent. Elles ne sont pas toujours visibles dans chaque territoire et chaque région du monde. L'enjeu, c'est de créer les conditions pour sortir les investissements des énergies fossiles plus vite et les mettre au service de ces leviers d'action.
- Speaker #0
Il y a des financements disponibles. L'enjeu, c'est d'arriver à les réorienter rapidement aussi. Il y a aussi cette histoire de gros sous. Bien sûr, de priorité. Et pour finir, justement, sur une anecdote, tu as le journal Times, dans la liste des personnes les plus influentes dans le monde, tu fais partie de ces 100 personnes les plus influentes. Et tu me racontais une anecdote tout à l'heure.
- Speaker #1
Donc, c'était en 2022. suite au travail que j'avais fait avec mon collègue chinois Panma Ojai pour les rapports du GIEC et donc on a été retenus tous les deux donc je reçois un mail, Time laissant personnalités les plus influentes bon d'abord j'ai cru que c'était une blague, honnêtement j'y ai pas cru, bon après j'ai reçu une invitation à un gala donc je me suis dit que c'était réel et donc on m'invitait à aller à New York pour une cérémonie liée à ce je sais pas comment on appelle ça, ce titre et donc j'ai expliqué que moi j'étais très attentive à mon empreinte carbone et que faire un aller-retour à New York pour une demi-journée de gala, ce n'était pas dans mes priorités. J'ai demandé si je pouvais participer en visio. J'ai quand même le petit regret que ce n'était pas possible, même à distance. Je n'ai pas pu assister aux concerts correspondants. Mais ça montrait quand même parfois la dissonance qui peut exister entre ce que ce journal souhaitait mettre en avant, qui était l'enjeu des sciences du climat, l'urgence climatique. Ils nous ont choisis, nous, pour donner un visage à un travail scientifique collectif. et le décalage entre cet affichage et leurs propres pratiques. Pour finir, est-ce que tu aurais un coup de gueule ou un coup de cœur ? Oui, moi j'ai un coup de gueule. Comment est-ce que c'est possible en France qu'on laisse des milliardaires dicter le tempo de médias privés et saper la fiabilité de l'information scientifique qui est transmise ? Et je fais référence au poids. du groupe Bolloré, notamment sur les chaînes d'information continue, qui en fait propagent de manière continue une information qui est en complet décalage avec l'état des connaissances scientifiques sur le changement climatique. Ça n'a aucune commune mesure en termes d'influence par rapport à ce que moi je peux faire comme scientifique, de manière rigoureuse, transparente, traçable, le travail sur les méthodes, le travail sur les résultats et comment je peux parler autour de moi. Comment est-ce que c'est possible de le faire ? Une chaîne qui a été condamnée, là, récemment, sur le fait de laisser dire, sans réagir par les journalistes, qu'il n'y a pas de réchauffement ou que ce n'est pas dû à l'influence humaine. Comment est-ce que c'est possible ? Comment est-ce qu'on ne mesure pas à quel point c'est dramatique pour la vitalité démocratique, pour une forme de réflexion post-vérité qui sape les fondements même de ce que c'est la vie démocratique et le rôle des médias ? Et c'est un coup de gueule extrêmement inquiet et extrêmement profond. L'indépendance des médias, c'est un des fondements de la démocratie. La liberté d'expression des scientifiques aussi. Et quand on regarde dans les différents médias publics, il y a assez peu d'espace et d'endroits où on donne la parole aux scientifiques. Il y a beaucoup de publications. On finance la recherche. On a une liberté académique, on fait beaucoup de publications, des rapports et tout le reste, mais la place qu'on donne à la parole libre scientifique, on va dans les laboratoires, sur des projets de terrain, on fait témoigner les personnes, avec le temps, comme vous le faites là, suffisamment pour pouvoir échanger, c'est assez réduit. Mon coup de gueule, c'est comment renforcer la place des connaissances scientifiques et des faits, notamment sur les enjeux liés à l'environnement, climat et biodiversité. dans les médias, sachant que beaucoup de journalistes font un travail hyper approfondi, se forment, comprennent parfaitement les enjeux. Mais après, ce sont des choix de lignes éditoriales qui, pour moi, sont très inquiétants.
- Speaker #0
Oui, tout à fait, compte tenu de l'audience qu'il y a derrière.
- Speaker #1
Oui, et puis une audience qu'on capte par, parfois, une forme d'angoisse permanente, par, aussi, la recherche de scandales, de petites phrases, qui sapent. La capacité à prendre du recul et à élaborer une pensée complexe qui est pourtant à la portée de tout le monde. Et donc, coup de gueule, c'était ça. Et puis, coup de cœur, c'est l'intelligence collective. La capacité, je pense qu'on a à surmonter beaucoup de défis, à porter des transformations, à condition de libérer l'intelligence collective.
- Speaker #0
Et est-ce qu'on peut faire le parallèle avec les derniers résultats des élections ?
- Speaker #1
On peut faire tous les parallèles qu'on veut. Je veux juste dire une chose sur le résultat des dernières élections. On a peu parlé de ces enjeux, biodiversité, écosystème, vulnérabilité, adaptation à un climat qui change, capacité à réduire les émissions de gaz à effet de serre. En s'appuyant sur les trois leviers d'action, technologie, sobriété, efficacité et nature, on en a peu parlé et on est dans un contexte important parce que... Des documents structurants de l'action publique de la France ont été mis en suspens pendant les derniers mois. La programmation pluriannuelle de l'énergie, un cadre structurant pour les investisseurs par exemple. La révision de la stratégie nationale bas carbone, donc la déclinaison des objectifs de l'accord de Paris pour la France. Et puis le plan national d'adaptation avec le fait de partager une trajectoire de référence. Et donc ça a été mis en suspens depuis plusieurs mois, on en a peu parlé. Et j'espère que ce sera dans les priorités des nouveaux députés.
- Speaker #0
On va y croire. On va les observer. Voilà. Aussi. Très bien. Eh bien, merci beaucoup. Merci. Un très grand merci, Valérie, pour cet échange passionnant. On a pu bénéficier de tes éclairages très précieux. Et est-ce que tu souhaites rajouter quelque chose pour terminer ?
- Speaker #1
Oui, je pense que c'est un peu clair dans nos échanges, par rapport à ces enjeux pas simples liés au changement climatique. Se mettre la tête dans le sable, ça ne résoudra rien, malheureusement. Et c'est pour ça que j'insiste sur le fait de monter en compétence, parce que ça permet de réfléchir, de réfléchir aux solutions qui peuvent être déployées pour pouvoir agir de manière à la fois lucide et responsable.