- Florence Gault
Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans En un battement d'aile. Ici, on prend le temps d'aller sur le terrain, partout en Auvergne-Rhône-Alpes, pour raconter des initiatives écologiques et sociales qui cherchent à répondre aux grands défis de notre époque. Notre objectif n'est pas de présenter des solutions toutes faites, mais plutôt de comprendre comment elles fonctionnent, ce qu'elles apportent et leurs limites. Aujourd'hui, je vous emmène dans l'Ain, dans la Bresse. En France, près de la moitié de la surface agricole est consacrée aux grandes cultures, blé, maïs, orge, colza, des productions essentielles pour notre alimentation, mais qui sont aujourd'hui confrontées à des sécheresses plus fréquentes, à des épisodes climatiques extrêmes et à une forte volatilité des marchés. Alors peut-on réinventer la grande culture face aux changements climatiques ? Pour tenter de répondre à cette question, je suis allée rencontrer Benoît Merlot, et Meryl Cruz- Mermy qui ont fondé les Jardins d'Aestiv. Benoît s'installe seul en 2013 sur une trentaine d'hectares. Meryl le rejoint en 2015 et depuis la ferme s'est progressivement agrandie jusqu'à atteindre 300 hectares dont 170 sont consacrés aux cultures, le reste étant de la prairie naturelle. Depuis plus de dix ans, ils expérimentent une autre manière de faire de l'agriculture. Une ferme où l'on diversifie les cultures, où l'élevage a retrouvé sa place dans le fonctionnement de l'exploitation et où une partie des récoltes est transformée directement sur place. Cette fois, je ne suis pas partie seule sur le terrain. Antoine, un donateur d'En un battement d'aile, avait choisi de m'accompagner en reportage comme contrepartie de son don. Vous entendrez donc aussi sa voix au fil de cette immersion.
- Benoit Merlo
On va aller se mettre à l'ombre. Là, ça c'est le lot qui vèle à partir de maintenant. On a deux ou trois vaches qui se préparent. Je m'appelle Benoît Merlot, je suis agriculteur dans le département de l'Ain. Donc nous, la ferme ici, on est entre Bourg-Cambresse et Mâcon, à Saint-Dié-des-Dossiers. Et donc sur notre ferme, on a plusieurs ateliers. Donc un atelier bovin à l'étang, avec des vaches de race au braque, en sélection génétique. Donc on vend des mâles et des femelles à d'autres éleveurs pour qu'eux aussi puissent confectionner un cheptel. Et également on fait de l'avant-direct de viande. Donc c'est les deux débouchés qui sont sur cet atelier animal. Et sinon on a un gros atelier végétal qui correspond à une superficie entre 150 et 180 hectares. où on cultive entre 15 et 17 espèces par année. Une partie de ces espèces sont transformées à la ferme, soit transformées en farine, soit vendues sous forme de graines de légumineuses, soit pressées en huile alimentaire. Tout ça alimente la vente aux particuliers, la vente directe à la ferme, et la vente aux professionnels, boulangers, restaurateurs, pâtissiers. Et donc c'est une ferme qu'on a créée de toutes pièces. On a démarré de rien en 2013. C'est un parcours qui est compliqué. Je pense que tous les jeunes installés vont dire un peu la même chose. Surtout quand on n'est pas issu du milieu agricole. On appelle ça l'animal et non-issu du milieu agricole. Parce que ça demande énormément d'endettement. Ça demande aussi de pouvoir faire son trou. Ça demande pas mal de choses. Et voilà.
- Florence Gault
Depuis leur installation, Benoît et Meryl ont progressivement construit un système agricole différent. Plusieurs cultures, de l'élevage et une partie des récoltes transformées directement sur la ferme. Mais depuis quelques années, une autre donnée s'impose à eux, le changement climatique. Sècheresse, forte chaleur, rendement plus incertain. Depuis 2020, ils ont commencé à adapter leur culture en arrêtant notamment le maïs, trop gourmand en eau et peu adapté au climat qui se dessine. C'est à l'ombre d'un grand arbre que nous nous installons avec Benoît au milieu de ses vaches. On enregistre ce reportage fin août. La première question évidemment que j'ai envie... Comment vous avez vécu cet été avec ces 5 canicules, cette sécheresse extrême ?
- Benoit Merlo
Comme tout le monde, c'est-à-dire mal. Ce qui est le plus dur, c'est la charge mentale. Ça rajoute du travail à un moment où on devrait être un peu plus tranquille. C'est un stress parce qu'on ne sait pas trop comment certaines cultures vont réagir. On ne connaît pas bien encore à l'avance les rendements et les qualités pour les cultures d'été. Donc voilà, économiquement, de toute façon, on va être impacté, comme tout le monde. Néanmoins, au-delà de ça, on ne peut pas dire qui aurait pu prédire. C'est des choses qui sont anticipées et qu'on a comme données, notamment par le GIEC, depuis des dizaines d'années. Alors nous, on a quand même fait un travail d'anticipation dans la mesure où on a commencé à changer les espèces, notamment cultivées depuis 2020, où on a notamment arrêté la culture du maïs. On considérait que c'était une culture qui était inadaptée à notre système. De toute façon, on n'en a pas besoin pour le cheptel, puisqu'on ne fait pas d'ensilage de maïs pour les bovins. J'ai considéré que d'un point de vue charge à l'hectare, consommation d'engrais et notamment d'eau, ce n'était plus du tout adapté au nouveau climat qu'on allait avoir.
- Florence Gault
Vous, vous avez mis en place, je crois, un système d'irrigation pour pouvoir pallier justement ces sécheresses ?
- Benoit Merlo
Oui, les systèmes étaient en place quand on a récupéré les îlots qui sont concernés. donc on a deux îlots L'un a un forage à 40 mètres de profondeur. Il est équipé d'un pivot d'irrigation qui couvre à peu près une dizaine d'hectares. Et il y a un autre site où on a une irrigation par aspersion avec un enrouleur. Cette année, on était concernés par l'irrigation sur les deux sites par des cultures de sorgho. Et là, au bilan, c'est le constat qu'on fait chaque année, c'est-à-dire d'avoir anticipé. Le manque d'eau, les fortes chaleurs et de se projeter avec des cultures qui consomment notamment le sorgho moitié moins d'eau que le maïs, ça nous permet d'avoir un stress quand même de moins et de pouvoir assurer une récolte convenable alors qu'on est sous le coup des arrêtés sécheresses et que le préfet nous coupe le robinet. C'est pour ça que c'est important tout ce qui est manœuvre d'anticipation, changement de système, planification. Pour éviter d'être dans un système où pour finir du jour au lendemain, ben non mais là on ne peut plus irriguer, on arrête l'eau et les cultures sont foutues. Moi mon point de vue sur l'eau, c'est sûr que le sujet c'est qu'il va y en avoir de moins en moins. A un moment donné on a des conflits d'usage qui sont plus importants, donc il faut qu'on anticipe ces conflits d'usage. En aucun cas il faut dire non non, il ne faut rien arroser du tout, mais je pense qu'il va falloir prioriser. est priorisé par rapport à des objectifs type souveraineté alimentaire. Si on a des maraîchers qui ont besoin d'eau pour faire des légumes et des arbres pour faire des fruits frais, en fait, comme on est déjà déficitaire sur ces productions-là, je pense que c'est ça qu'il faut mettre de l'eau là-dessus.
- Florence Gault
Ce changement climatique, aujourd'hui, c'est impossible de ne pas l'intégrer dans la démarche agricole ?
- Benoit Merlo
Soit on s'adapte, soit on y passe. Donc c'est vrai qu'aujourd'hui, c'est une donnée qui est intégrée et c'est une donnée qui, aujourd'hui, prime sur les gains techniques éventuels qu'on pourrait espérer ou avoir. Aujourd'hui, on a beau faire de la bonne agronomie, respecter ses sols, travailler les matières organiques, travailler la rotation de culture pour avoir des sols en bonne santé et qui fournissent de la quantité et de la qualité, aujourd'hui, si on a une extrême chaleur ou une extrême sécheresse qui arrive par-dessus, ça réduit à néant tous les efforts agronomiques qui auraient pu être faits. En fait, il faut faire le deuil d'un climat qui n'existe plus. Et il faut essayer de mettre en place des mécanismes, des stratégies pour tamponner au mieux ces aléas qui deviennent très extrêmes. Mais tout ça ne se fait pas qu'au niveau des fermes. C'est-à-dire que moi, j'ai toujours tendance à dire qu'il faut également un contexte politico-économique qui soit favorable. L'agriculture est en première ligne du dérèglement climatique. Mais ça veut dire que l'agriculture en elle-même ne peut pas être amortisseur de choc elle seule. C'est-à-dire qu'il faut qu'on ait une société qui s'organise en collectif pour que les agriculteurs, oui, soient en première ligne, mais derrière, par nos choix d'alimentation, par la politique alimentaire qu'on va mettre en place, que le système y tienne. Et c'est un peu ce qui fait peur cette année, c'est qu'on a quand même une sécheresse et des fortes chaleurs qui ont été généralisées sur tous les territoires de France. Toutes les filières sont confrontées à des dégâts qui sont relativement importants. Entre 30 et 70, 80, voire 100% en fonction des filières, notamment en maraîchage. Et la question qu'il faut se poser, c'est jusqu'à quand on laisse les agriculteurs seuls face à ces difficultés qui sont complètement insurmontables. C'est une pensée qui vient nous dire bonjour.
- Florence Gault
Comment vous avez été perçu par les agriculteurs du coin quand vous vous êtes installé ? Très mal,
- Benoit Merlo
très mal. Donc on était très mal perçu avant qu'on démarre et on est toujours mal perçu après plus de dix ans.
- Florence Gault
C'est quoi qui coince ? Le monde agricole est un milieu qui est très hostile. C'est le fait de faire différemment ?
- Benoit Merlo
Il y a tout. Il y a le fait d'avoir récupéré des parcelles pour s'installer. Donc du coup, c'est forcément des parcelles qui ne sont pas allées à quelqu'un d'autre. Et peut-être que les personnes convoitaient ces parcelles-là. On fait différemment. Donc on a des obraques dans un département où il n'y a pas beaucoup d'obraques. On a des vaches avec des cornes dans un département où il n'y a pas du tout de vaches avec des cornes. On cultive des espèces qui ne sont pas cultivées par les autres. Et comme l'entreprise agricole est une entreprise à ciel ouvert, en fait tout est visible. Vos réussites sont visibles, vos échecs sont visibles. Alors souvent les gens vont surtout parler de vos échecs, jamais de vos réussites. Mais ça c'est l'humain, on va dire ça comme ça. Et les personnes hostiles en fait, elles voulaient le foncier. Et comme ça fait 50 ans qu'on leur dit que la réussite c'est l'agrandissement, et qu'il en faut plus pour réussir, alors que quand les marges sont négatives, plus vous avez d'hectares, plus vous perdez d'argent. Et voilà, et après c'est vrai que par contre... C'est un projet qui est très prenant humainement, c'est un engagement vraiment total, c'est un projet de vie. Et je pense qu'il ne faut pas le sous-estimer. Pour ceux qui souhaiteraient se lancer, il faut vraiment qu'ils aient suffisamment réfléchi à la chose. Et c'est très capitalistique, voilà. Parce que quand on démarre de rien, il faut acheter le cheptel, acheter les bâtiments, acheter le matériel. Et encore, on n'a quand même pas beaucoup de matériel en propre. On a beaucoup de... on a recours à de l'achat en collectif. via des CUMA, des coopératives d'utilisation de matériel agricole. Et heureusement, parce que sinon, ce ne serait pas possible. Je ne vais pas être médisant, parce qu'on a quand même, avec certains collègues, notamment au CUMA, avec qui ça se passe plutôt bien, on partage le matériel, donc il y a plutôt des belles rencontres et des belles réussites. Il y a eu deux, trois collègues quand même autour de nous qui se sont convertis au bio. Donc ça veut dire quand même que certains ont vu qu'il y avait une opportunité et puis que ce n'était pas forcément n'importe quoi. Voilà.
- Florence Gault
J'ai découvert les Jardins d'Aestiv il y a quelques mois grâce à Cédric Rabany, agronome, auteur du roman graphique Lost in Transition Agroécologique que j'avais reçu dans le podcast en fin de saison 3. Dans ce livre, Cédric cherche notamment à répondre à cette question comment nourrir le monde sans détruire la planète. Il s'intéresse à différentes initiatives agroécologiques, en France comme à l'étranger, et consacre donc quelques pages aux jardins d'estive. Je lui avais d'ailleurs demandé ce qu'il avait vu, lui, derrière cette ferme, et je fais écouter cet extrait à Benoît Merlot.
- Cédric Rabany
Souvent, quand on parle d'agroécologie, on va souvent prendre des exemples sur des filières maraîchage hyper intensif et tout ça. Et je dis souvent, bon, le maraîchage, c'est sympa, oui, d'accord, on arrive à faire des trucs sans pesticides, mais on met des tonnes et des tonnes de compost à l'hectare, et ce n'est pas réplicable. Donc, si on veut nourrir le monde avec l'agroécologie, Il faut s'intéresser à ce qui nourrit le monde, et ce qui nourrit le monde jusqu'à preuve du contraire, ce sont essentiellement les céréales. Donc je me suis intéressé au système céréalier. Est-ce qu'il y a des systèmes céréaliers agroécologiques performants ? C'est pour là que je vous emmène dans une ferme dans Orlin, qui est une ferme qui a poussé le raisonnement de l'agroécologie, de la santé des sols, de la diversification très loin. Et donc là on a des systèmes mécanisés, avec parfois de beaux équipements, des équipements très techno. qui sont en bio, qui sont sans un train de synthèse, et qui fonctionnent avec des rotations extrêmement bien pensées, des choix de variété, des plantes de service qui vont être intégrées dans les rotations, etc. Et donc je parle de ce système-là en montrant, voilà, là on a des rendements qui sont en agriculture biologique, sur beaucoup de cultures, très proches de l'agriculture conventionnelle. Avec également sur la ferme, on parle de diversité, des bovins, des herbivores. Et donc là, je replace aussi la place de l'herbivore dans les systèmes agricoles français pour montrer que ce schéma-là fonctionne aussi. Il y a de la place aussi pour les herbivores qui vont apporter d'autres services, d'autres types de recyclage des biomasques qui sont produits sur la ferme. Donc voilà, je rentre dans cette ferme-là pour en parler parce que pour moi, elle est vraiment un exemple de mise en pratique de l'agroécologie à une échelle sérieuse et capable de produire. Puisqu'aujourd'hui, il va falloir produire plus avec moins. Donc il faut quand même qu'on produise quelque chose.
- Florence Gault
Qu'est-ce que ça vous inspire ?
- Benoit Merlo
Alors heureusement, on n'est pas les seuls à faire ça. Mais effectivement, la logique, c'est toujours de regarder les grands ensembles et les agronomes, du moins les agronomes système, c'est-à-dire qu'ils pensent... les équilibres dans les différents ateliers, on essaye de penser équilibre bio-géochimique, c'est-à-dire comment est-ce qu'on va équilibrer les rentrées d'azote, les sorties d'azote, etc. Et donc effectivement, nous la volonté de notre système, c'était de viser un système à échelle quand même, avec différents types d'ateliers. Alors j'en parlerai après, mais on n'a pas abouti encore sur tout. On a encore des pistes d'amélioration. L'idée c'est d'avoir des herbivores qui sont sur des surfaces qui ne sont pas valorisables par ailleurs. Ces surfaces génèrent des externalités positives, notamment pour l'environnement, pour la biodiversité, parce que les prairies et les milieux ouverts contribuent au maintien d'espèces type rapaces et tout un tas de chaînes trophiques qui sont intéressantes à conserver dans des milieux ouverts. Les fumiers alimentent le système de culture en fertilisant. Et les prairies temporaires qui sont très riches en légumineuses nourrissent aussi le système de culture et sont consommées par les herbivores. Tout est imbriqué. Et donc là où on n'a pas encore abouti et on aimerait dans les années à venir qu'on arrive à nouveau en faire, c'était l'élevage de monogastriques. Puisqu'à une époque, on avait des ports plein air qui permettaient de valoriser tous les coproduits de la transformation et les déchets du tri des grains. C'est-à-dire que les tourteaux de tournesol, de colza et toutes les graines qui sont trop petites ou éventuellement trop grosses, tout ça faisait une ration et on avait donc des porcs dans des parcs plein air et voilà.
- Florence Gault
Parce que pour qu'on comprenne bien, en fait, les grandes cultures, ce sont souvent de grandes exploitations qui vont être spécialisées dans deux, trois productions, le blé, le maïs, le colza. qui représente aujourd'hui 44% de la surface agricole française. Un modèle qui est construit sur des rendements élevés, avec des intrants, notamment des engrais azotés. Mais avec le changement climatique, ces cultures annuelles, souvent sur des sols nus une bonne partie de l'année, sont notamment fragilisées par les sécheresses, par les aléas climatiques, etc. Et donc c'est un modèle qui n'est plus viable aujourd'hui.
- Benoit Merlo
Alors un modèle déjà à 3 ou 4 cultures sur un système céréalier, c'est déjà un système qui est hypersensible. Alors après il faut trouver le bon compromis entre diversité pour de la robustesse et de la dispersion, c'est clair. Et il faut avoir les capacités de valorisation de toute la diversité de l'assolement. Alors nous c'est notre cas puisqu'on a une grosse partie qui est valorisée en vent direct. La clé c'est pas de mettre en place une diversité mais qu'elle soit pas valorisée. c'est à dire que Pour qu'on puisse mettre de la diversité dans un système, il faut que derrière, il faut que les cultures soient rémunérées, etc. Donc ça, c'est le premier élément. Et donc, par rapport au dérèglement climatique et un système à trois espèces, effectivement, les espèces majoritaires, depuis 20 ans, vous avez soit des rendements qui plafonnent, soit qui diminuent. C'est le cas notamment du blé. Donc c'est en ça que je dis que les gains techniques qu'on peut espérer ou qu'on a ces dernières années... sont complètement supplantés par les effets du dérèglement climatique. Donc il faut imaginer autre chose, il faut sortir du mythe et du siècle de la performance. Et on voit bien qu'aujourd'hui on est dans l'impasse parce qu'on a beau en mettre, c'est pas pour ça que les agriculteurs à la fois vivent mieux et les fermes se tiennent puisqu'on a un gros problème aussi également démographique puisqu'on perd à peu près en moyenne environ 100 000 exploitations tous les 10 ans, ce qui est considérable. C'est le plus grand plan social depuis les 30-40 dernières années. Silencieux, il n'y a pas grand monde qui en parle. Mais pour que les fermes puissent diversifier, il faut qu'on collecte les espèces. Il faut qu'elles soient valorisées. C'est pour ça que raisonner toujours filières, infrastructures et entreprises agroalimentaires derrière. C'est pour ça que le tissu économique derrière dans les territoires, il doit absolument être maintenu. Et là, on en vient à... Dans cette planification qu'il faut faire à 30 ans où il faut changer les espèces, il faut également accoler à ça des règles économiques qui permettent également de protéger. Protéger nos productions pour éviter qu'elles soient en concurrence déloyale et des règles économiques qui permettent de rémunérer beaucoup mieux les agriculteurs.
- Florence Gault
Aux Jardins d'Aestiv, une partie des récoltes est donc transformée directement sur la ferme, production de farine et d'huile, mais aussi des coupes de viande. Pour découvrir cette autre facette de l'exploitation, je retrouve Meryl Cruz-Mermy à l'atelier de transformation. Bonjour Meryl !
- Meryl Cruz-Mermy
Enchantée, Florence.
- Florence Gault
Merci de m'accueillir. Vous arrivez d'où alors ? Antoine. Bonjour.
- Meryl Cruz-Mermy
Enchantée.
- Florence Gault
De Lyon.
- Meryl Cruz-Mermy
Ok. Super. Et puis il fait pas trop méga chaud, donc c'est pas plus mal.
- Florence Gault
L'été s'est bien passé ?
- Meryl Cruz-Mermy
Chaotique. En plus, Benoît s'était pété la chui. Mais ouais, c'est ça. Non, c'était chaud. À tout point.
- Florence Gault
Alors peut-être, déjà pour commencer, vous pouvez peut-être vous présenter et puis nous accueillir sur le lieu, nous dire où est-ce qu'on est.
- Meryl Cruz-Mermy
Je m'appelle Meryl, donc je suis associée à mon mari qui s'appelle Benoît sur la fermier. qui s'appelle les jardins d'estive. Ce nom vient du nom latin du blé tendre triticum estivum, donc c'est les jardins des blés. Parce qu'à la création de la ferme, il y avait une quarantaine de variétés anciennes de céréales à paille qui étaient mises en collection et qu'on a sélectionnées dans le cadre de projets avec d'autres collègues et qu'on a mis en multiplication depuis. Donc notre cœur de gamme, c'est vraiment la farine de blé tendre. Après, il y a toujours eu un système céréalier diversifié. Donc là, vous entendez Fabienne Chéral qui travaille avec nous. C'est normal, c'est la routine. Et donc, avec tout un groupe de collègues agriculteurs, on avait multiplié des variétés anciennes qu'on a sélectionnées ensemble avec des protocoles qu'on suivait nous-mêmes. Et puis donc, nous, on les a mis en multiplication et ils intègrent notre assemblage de blé. Donc, c'est un assemblage de blé moderne et de blé ancien. On a une jolie filière de boulangerie française, donc il y a quand même des vrais intérêts à la sélection technologique pour la panification, parce que les boulangers sont l'essentiel de notre clientèle. Donc on ne se prive pas d'aller chercher dans la sélection biologique des variétés modernes, qu'on allie aux variétés anciennes qui vont vraiment apporter de l'aromatique, qui s'est un peu perdue sur les sélections modernes.
- Florence Gault
Et donc comment vous répartissez les rôles avec
- Meryl Cruz-Mermy
Benoît ? Alors ce qu'il faut savoir c'est qu'on ne se croise jamais de la semaine. C'est assez dense, diversifié, on achète vraiment chacun notre champ d'expertise entre guillemets. Benoît c'est le chef de culture, donc c'est lui qui gère vraiment l'assolement et la partie semi jusqu'à la récolte. Moi j'interviens en renfort avec lui sur la partie post-récolte, donc là où on est plutôt en binôme. Puisqu'on stocke et qu'on valorise nos grains, il faut pouvoir les nettoyer et puis les conserver dans des conditions contrôlées. Donc tout ça c'est un vrai travail et ça en général on le fait ensemble. Après moi je suis plutôt responsable de la partie élevage, mais comme il est désœuvré l'hiver, faute de travail au grand bien l'occuper, c'est lui qui nourrit les vaches, donc il est vraiment avec moi. sur la partie élevage et lui il a vraiment une passion pour la sélection donc il est vraiment aussi très très impliqué sur la partie élevage avec vraiment la partie sélection génétique. Et moi je gère la partie transformation, commercialisation.
- Florence Gault
Donc là ici on est sur l'atelier de transformation c'est ça ?
- Meryl Cruz-Mermy
Oui, donc on est sur la commune de Bagé-la-Ville et ici on a un petit local qui nous permet de stocker tout notre blé et une petite partie complémentaire. des produits de transformation dont le stockage est alimenté régulièrement mais en provenance de la ferme qui est à deux minutes de là sur la commune de Saint-Didier-Dossien. On a un moulin à meule de granit de type astrier, donc c'est un processus de transformation du grain de blé en particulier mais ce n'est pas la seule céréale qu'on va transformer avec le moulin qui permet de dérouler le grain de blé et ainsi d'intégrer le germe du blé à la mouture. On travaille en une passe et on a vraiment une préservation des qualités organoleptiques grâce à ce procédé-là. Et après on a une presse à huile, c'est une petite presse avec une trémie de 25 kg. On est sur un travail de première pression à froid. On a aussi un petit local de découpe mais qui est en off là sur la partie estivale. On va vraiment réinvestir l'activité de découpe à partir du mois de septembre.
- Florence Gault
Vous nous montrez ?
- Meryl Cruz-Mermy
Oui ! Donc bienvenue, ici on est dans le stockage céréalier, vous pouvez déjà entendre la meule de granit qui travaille en mouture sur la farine de blé. Ici on travaille le blé principalement comme je vous l'ai déjà dit, mais on travaille aussi du sarrasin, du seigle, au moulin, de la lentille et du pois chiche, en farine sans gluten bien qu'on ne soit pas habilité à faire... On a certifié nos farines sans gluten, on travaille aussi le sorgho en farine. Et est-ce que j'ai oublié quelque chose ? Le blé dur. Pour ceux qui sont des amateurs de pâtes maison, ils peuvent faire leurs pâtes avec la farine de blé dur. Et sur la partie huilerie, on travaille le tournesol, le colza, le lin et la caméline. Bon là les rayons sont pas à la chalandée mais le jour de vente c'est le vendredi et puis j'ai du click and collect le mercredi mais je suis sur une reprise un peu cool j'ai juste un client qui va passer ce matin donc voilà donc bienvenue dans ce petit espace de vente c'est un espace aménagé qui n'est pas un magasin à proprement parler, mais vous pouvez retrouver un rayonnage avec l'ensemble des produits élaborés sur la ferme et quelques produits de revente de partenaires locaux. On a un brasseur par exemple qui travaille avec une malterie dans laquelle on livre notre orge, donc on aime bien cette petite narration. On a un apiculteur aussi certifié bio qui transhume ses ruches au bord de nos parcelles. Voilà le type de partenariat qu'on va tisser.
- Florence Gault
Et donc, qu'est-ce qu'on trouve, par exemple, farine de seigle ?
- Meryl Cruz-Mermy
On a tout le rayon farine. Donc là, c'est l'étage farine de blé. On va de la farine la plus raffinée, que j'appelle la 65 extra. C'est pour ceux qui sont habitués à la T55. Après la 65 classique, 80, donc c'est la farine bise, la farine traditionnelle du bon pain français. De la semi-complète et jusqu'à de la farine complète, ce qu'on appelle la T150. Après, j'ai toutes les farines spéciales, lentilles, pois chiches, seigles, sarrasins, sorgho. Après, je vais avoir tout le rayon graines, donc lentilles vertes, pois chiches, milliers décortiqués, sorgho décortiqués, qui sont des produits qu'on a lancés, vraiment, on s'est jetés dans l'aventure, sachant que ces produits n'étaient pas très bien connus encore chez nous, je dirais il y a 4 ans. Et on propose également les pois chiches déjà cuits. On a un partenariat avec l'entreprise Chiche, qui est à Neuville-sur-Saône, qui nous fait des enrobage sur nos pois chiches, donc pour l'apéro. C'est sympa, nous-mêmes on fait des petites tartinades apéritives au piment de Bresse, là encore on valorise un produit local, donc c'est cool, à l'ail noir, et l'idée c'était pour moi de développer des produits 100% bio, 100% français, et après il y a tout le rayon huile. Avec l'huile de colza, tournesol, lin et camine. On a des petits vinaigres pour assortir nos huiles. Et puis voilà, le miel et la bière,
- Florence Gault
les œufs. Et ça, est-ce que ça vous aide aussi à stabiliser un modèle économique ?
- Meryl Cruz-Mermy
On est vraiment sur un système de commercialisation qui est diversifié. Et au terme de 10 ans de vente, soit en direct, comme je le fais là à la ferme, soit auprès de revendeurs, des magasins, des commerces de détail. Soit auprès de boulangers, soit auprès de collectivités type cantine, ou alors je vends en circuit long auprès de coopératives ou négoces privés. Ce que j'observe au terme de dix ans de pratique, c'est qu'on est dans un monde extrêmement fluctuant, extrêmement changeant, et que ce qui s'avère intéressant pendant trois ans ne le sera peut-être plus les années qui suivent. Et donc c'est extrêmement contraignant de gérer de la diversité. c'est vraiment une charge mentale importante néanmoins ça nous permet de rebondir en cas d'aléa je vais vous donner un exemple quand j'ai démarré il y a 10 ans l'élevage bovin n'était pas très bien rémunéré et moi pour monter un troupeau en partant de zéro parce que j'ai dû acheter mes vaches intégralement je ne pouvais pas viabiliser mon modèle économique avec de la vente en circuit long c'était pas assez rémunérateur donc c'est pour ça que j'ai démarré de la découpe et de la vente directe Initialement, je voulais monter des partenariats avec des bouchées, il se trouve que je n'ai pas réussi. Donc je me suis vraiment lancée dans la découpe à la ferme et la vente. Et c'est ce qui m'a permis de me lancer. Après les cours, il y a trois ans en arrière, en fait, bovins ont explosé. Et moi, avec ma vente directe, c'était en fait plus du tout intéressant de le faire. Malgré tout, j'ai maintenu le service. Peut-être un peu ralenti le rythme des découpes, mais j'ai maintenu le service. Dans l'idée que ça pourrait rebouger, et preuve en est, aujourd'hui, les cours sont en train de dégringoler. Il faut pouvoir être réactif sur tous les plans. Donc c'est vrai que c'est lourd à porter, mais je sais pourquoi je le fais. Et le temps me confirme que ça reste valable d'être diversifié dans mes circuits de commercialisation.
- Florence Gault
Et vous êtes combien aujourd'hui à travailler au Jardin d'Estive ?
- Meryl Cruz-Mermy
Aujourd'hui, on est trois. À partir du mois de septembre, on sera quatre. Après, il faut savoir qu'on a connu une crise bio assez violente 2023-2024, couplée à des aléas climatiques incessants, dont un majeur en 2024. Donc on est en sous-effectif, mais c'est aussi lié à notre capacité d'embauche qui est très impactée par le fait qu'on se lance dans une période de fortes perturbations. autant sur le plan économique que climatique. Il est par le moulin ? Oui. Je vous présente Fabienne du coup. Bonjour ! Fabienne qui travaille avec nous et qu'on a entendu râler tout à l'heure
- Fabienne
Ah bah oui, c'est la routine.
- Florence Gault
C'était quoi le problème alors ?
- Fabienne
Oh mais je sais même plus ! Comme quoi que ça devait pas être une catastrophe.
- Florence Gault
Ça devait pas être si grave,
- Fabienne
c'est ça.
- Florence Gault
Alors qu'est-ce que vous faites de beau là ?
- Fabienne
Alors, par ici c'est le billerie. Donc là je suis passée voir... Il fallait recharger. Donc ça c'est de la cameline. Donc l'huile elle part dans le seau et le tourteau il part par là.
- Florence Gault
Et après le tourteau vous en faites quoi ?
- Fabienne
Ça peut servir pour l'alimentation animale, à petite dose pour les vaches entre autres. Rien de perdu ! On va aller voir la mairie ? Ouais !
- Florence Gault
Musique Musique
- Meryl Cruz-Mermy
Je fais ma pré-rentrée. J'ai une livraison à Lyon cet après-midi et je livre dans le pays de Gex vendredi. Donc là, en gros, la doseuse n'a pas spécialement servi, mais on met la matière dans la doseuse, on en sache, et après il y a une partie cuisage.
- Florence Gault
Aujourd'hui, on sait que faire de l'agroécologie sur des grandes surfaces, en tout cas, ce n'est pas la première image qu'on a de l'agroécologie. On imagine toujours que l'agroécologie, ce sont sur des petites surfaces, en maraîchage, etc. Sur un modèle comme le vôtre, qu'est-ce que ça vient apporter et qu'est-ce qui fait que vous arrivez à le faire à grande échelle ?
- Meryl Cruz-Mermy
Ce qui me vient tout de suite comme argument principal, c'est en fait... Consolider l'assolement en légumineuses, parce que les légumineuses ont des contraintes d'incorporation dans les rotations. Je pense à la lentille par exemple, qui est sensible à un champignon qui s'appelle la phanomycèse. Le délai de retour sur les parcelles doit être de 6 ans. Et le fait de travailler sur des plus grandes surfaces va permettre de consolider des surfaces pour avoir des volumes suffisants pour justifier une commercialisation. Donc ça, ça va être un premier argument. Le deuxième argument sur un système bio, c'est qu'effectivement, il faut aussi intégrer en tête d'assolement des légumineuses fourragères pour pouvoir intégrer de l'azote dans le système, en complément des apports de fumier composté. Et du coup, c'est le fait aussi d'avoir de la surface qui va permettre d'y parvenir.
- Florence Gault
Pour finir, quels sont les plus gros obstacles ? que vous rencontrez et les difficultés qu'il va falloir réussir à lever dans les prochaines années ?
- Meryl Cruz-Mermy
Moi, c'est vraiment le cap du financement, du lancement du système. En fait, on avait fait des prévisionnels, on n'en a respecté aucun parce qu'on a eu tellement d'aléas à encaisser, on a eu tellement de déconvenues des évolutions réglementaires, des évolutions économiques et puis des évolutions climatiques. que n'ont jamais connus mes prédécesseurs. J'ai un exemple, c'est qu'on n'était pas assuré pour la grêle quand on a démarré. Mon prédécesseur, la première ferme que j'ai reprise, n'a jamais connu un épisode de grêle en 35 ans de carrière. Je m'installe l'année d'après, premier épisode de grêle, deux ans après, un épisode de grêle majeur, un orage de 40 par 70 km. De large, avec des dégâts très très importants, ça met tout de suite dans le bain, c'est la menace principale.
- Florence Gault
Vous regrettez des fois ?
- Meryl Cruz-Mermy
Jamais, parce que j'associe beaucoup de sens à ce que je fais, je m'épanouis pleinement au contact des vaches, dans la production d'un... d'un produit de qualité que j'ai plaisir à cuisiner moi-même, à donner à mes enfants, à faire évoluer aussi mes enfants sur une ferme arborée avec des grands chênes, des haies, des chouettes ulottes qui nichent. Donc non, je ne regrette pas. Après, c'est hyper dur. Et j'aimerais évoluer dans un peu moins d'adversité parce que je fais beaucoup d'efforts pour construire un projet qui me paraît être d'intérêt général. Moi je pense que Benoît, il est allé emmener l'enrubané sur le site de l'engraissement. Il est rentré, à mon avis, il est en train d'affourager le troupeau, si ça vous dit. Oui,
- Florence Gault
carrément. En 2024, malgré ces dix années d'expérimentation et ce modèle diversifié, les jardins d'estive ont bien failli ne pas passer l'année. Les prix du bio avaient été divisés par deux entre 2023 et 2024 et les remboursements d'emprunts étaient particulièrement élevés cette année-là. Sur les conseils de leurs proches et de certains clients, ils décident de lancer une campagne de financement participatif qui leur permettra permettra de passer ce cap.
- Benoit Merlo
Ça c'est l'activité hivernale. Ah oui,
- Florence Gault
c'est ce qu'on nous disait Meryl Oui,
- Benoit Merlo
c'est... On a quand même des outils qui nous permettent d'être soulagés, on va dire ça comme ça. Donc ça c'est une dérouleuse, c'est tout simple, on va dérouler les bottes. Soit on déroule les bottes à l'intérieur des bâtiments quand c'est l'hiver, soit on déroule les bottes, là en l'occurrence, tant que le temps est sec et qu'on peut dérouler dans les prés, c'est vrai que ça dilue un petit peu les effets de concurrence, la hiérarchie dans les cheptels. Et donc ça permet au maximum de vaches d'avoir accès à la ressource. Et ça permet de faire souvent passer des lots de foin qui sont potentiellement un peu moins bons en termes de qualité, parce que les strates qui sont mauvaises tombent dans le pré et ne sont pas à toucher. Donc c'est les vers de terre qui vont en profiter par la suite. Et les bêtes peuvent farfouiller. Donc là on va descendre. Donc il faut me suivre. Dans le pré.
- Florence Gault
Pour évaluer la viabilité de ce modèle, Benoît regarde notamment les résultats obtenus à l'hectare et les charges engagées. Il scrute particulièrement certains indicateurs.
- Benoit Merlo
Vous avez tout bêtement le chiffre d'affaires à l'hectare, le produit à l'hectare. Donc là on peut se dire que les marges dans cette culture pour cette exploitation, c'est intéressant. C'est vraiment du calcul basique. En fait, c'est ce que je disais tout à l'heure, il va falloir abandonner. une partie de la performance pour chercher de la robustesse. Ce qui veut dire qu'il ne faut plus que ce soit la course au rendement, mais il faut que ce soit la course à la marge la plus importante. C'est-à-dire que c'est beau de faire du rendement, mais si on y a mis beaucoup de charges, tout le produit à l'hectare va disparaître dans les charges et en termes de marge, le céralier ou l'agriculteur ne va pas forcément s'y retrouver. C'est la même logique sur l'atelier d'élevage. C'est-à-dire que nous, on a choisi une race rustique, donc avec des coûts notamment vétérinaires par vache et par an qui sont très faibles. Là, on est à moins de 10 euros, nous, ça fait déjà 2-3 ans. Alors à part épisode extrême de vaccination parce qu'il y a de la FCO, je mets ça en dehors. Mais voilà, donc vraiment, le choix de la race, c'est pour obtenir un troupeau qui soit économe, autonome. Sur la partie culture, c'est pareil. On va avoir des choses qui vont être incompressibles, c'est-à-dire les charges de mécanisation, avec malheureusement l'utilisation d'énergie fossile puisqu'on n'a toujours pas de solution fiable et d'ampleur pour remplacer les tracteurs avec des moteurs thermiques. Mais après, c'est qu'est-ce qu'on met en engrais ? Qu'est-ce qu'on met en irrigation ? L'idée, c'est de sortir une marge la meilleure possible et lisser dans le temps. Et c'est là que l'agronomie des systèmes amène un autre point de vue, c'est-à-dire que la marge par année ne va pas forcément être intéressante, mais il faut raisonner la marge sur la rotation. Parce que sur certaines cultures, on va faire un peu moins d'argent, parce que ce sont des cultures qui sont peut-être un peu moins valorisées, mais que sur d'autres cultures, on va exploser, parce que ce sont des cultures à forte valeur ajoutée, qu'on valorise par exemple en vente directe. Et après, la diversité nous permet de tamponner aussi l'aléa climatique, c'est à dire que C'est la fameuse maxime, ne pas mettre les oeufs dans le même panier, donc là c'est d'autant plus vrai. Avec toujours le souci de savoir si on est diversifié ou on est dispersé. Voilà, toujours trouver le bon équilibre.
- Florence Gault
Aujourd'hui, au bout de 10 ans, vous arrivez à en vivre ? À en vivre correctement ?
- Benoit Merlo
Alors, correctement, non, parce qu'on est encore dans une phase où on rembourse énormément d'emprunts. Et là, à partir de l'année prochaine, vraiment, on va amorcer la décrue, donc on aura une partie du cheptel qui sera payée. On aura la ligne de fenaison, donc faucheuse, fanneur, presse, qui seront finies de payer. Donc ça va nous donner également de l'air. Et c'est des matériels qui sont finis de payer et qui restent, qui ne seront pas renouvelés.
- Florence Gault
Ça veut dire que vous arrivez à vous dégager un salaire ? Ce sera le cas.
- Benoit Merlo
Aujourd'hui c'est minime. Ça nous permet de vivre correctement à quatre au sein de la famille, avec mon épouse et deux enfants. et on espère bien que dans les prochaines années, on puisse dégager un peu plus de salaire pour rattraper un peu le retard de toutes ces années. C'est en ça que je dis que c'est un projet de vie. Il faut vraiment se projeter à long terme parce que tout ça prend du temps. Là, on est à côté des 20 ans. La vache, la majorité aujourd'hui, elles sont toutes nées chez nous. Et c'est pareil, ça apprend la patience. Parce que pour faire une génisse, il vous faut 36 mois. Donc pour voir les résultats d'un taureau, il faut 5 ans. Donc si vous voulez, on est vraiment dans le temps long. Et toute l'agriculture est dans le temps long. Et c'est pour ça que souvent, quand on voit les débats et les discours assez polarisés, Sur les sujets agricoles, quand on entend ça à la radio ou dans les médias, c'est vrai que c'est un peu décevant parce qu'on n'est pas du tout dans le même temps de réflexion. Et donc, ce n'est pas tout blanc ni tout noir. Il faut essayer de trouver toujours un juste milieu et puis faire remonter vraiment les solutions qui marchent du terrain.
- Florence Gault
Vous êtes optimiste pour l'avenir, pessimiste, réaliste ?
- Benoit Merlo
Réaliste. Du coup, pour l'instant, je suis plutôt pessimiste. Parce que je vois la situation se dégrader, qu'il y a de moins en moins de monde dans les fermes, que le travail ne paye plus, que l'ensemble des collègues travaillent entre 50 et 80 heures par semaine, pour pas grand chose. Il y a plus de 50% des agris qui gagnent moins que le SMIC. Donc en fait, ce manque d'anticipation et de planification dans l'avenir par rapport à ce climat qui va se dérégler, va faire qu'on rajoute quelque chose de conjoncturel. à des problèmes qui sont structurels, notamment liés à l'économie. Et donc il faut vraiment remettre de l'économie et je pense que ça va attirer également des vocations. Parce qu'on n'installera pas des jeunes qui veulent vivre comme tout le monde, c'est-à-dire avoir des fois leur week-end, avoir des jours fériés, avoir des horaires de travail sensiblement pareils qu'ailleurs, que dans d'autres secteurs. Et après, il y a eu aussi, je pense qu'il y a un réarmement également moral de la part du consommateur et des citoyens sur, ben oui, on a 1,5%, allez, 2% de la population qui est concernée directement par l'agriculture. Ben, les 98% qui restent, il faut qu'ils se sentent concernés et qu'ils se sentent solidaires quand il se passe ça. Mais ça va plus que, oh là là, mon Dieu, il fait sec, les pauvres agriculteurs. C'est quand on est dans les rayons des magasins, il faut qu'on se sente concerné par le prix. Par qu'est-ce qu'on achète, est-ce que c'est fabriqué en France, est-ce que c'est transformé en France ? Bah c'est 2 euros plus cher le kilo, bah tant pis je les mets parce que... Faut les mettre, voilà.
- Florence Gault
Alors si vous êtes réaliste pessimiste, c'est quoi qui vous fait tenir ?
- Benoit Merlo
Bah parce que maintenant qu'on est là, il faut bien continuer. Même si demain j'avais envie d'arrêter, c'est quelque chose qui est impossible en fait. Parce qu'il faut payer. Donc non, après moi je suis passionné par ce que je fais, donc j'y crois, je continue, voilà, c'est très dur parce qu'il a fallu énormément d'investissement, mais en fait ça a du sens.
- Florence Gault
Des regrets des fois ?
- Benoit Merlo
Ah bah les jours où ça va mal, oui, bien sûr qu'on me dit qu'est-ce que je fous là.
- Florence Gault
On l'aura compris, le chemin est difficile. Aux jardins d'Aestiv, l'adaptation au changement climatique ne passe pas par une seule réponse. Elle repose sur une combinaison de choix agronomiques, économiques et techniques. Diversifier les cultures, intégrer l'élevage, transformer une partie des récoltes, choisir des cultures moins gourmandes en eau, autant de décisions qui peuvent renforcer la robustesse de l'exploitation. Mais elles demandent aussi du temps, des investissements, des débouchés. et une capacité à encaisser les années difficiles. Pour Benoît, les agriculteurs ne pourront pas absorber seuls les conséquences du changement climatique. Leurs choix dépendent aussi du contexte économique et politique, de l'organisation des filières et des choix collectifs que nous faisons en matière d'alimentation. En 2024, cette fragilité économique a failli mettre la ferme en difficulté malgré dix années d'expérimentation. Et face à un climat qui change, Benoît et Meryl doivent désormais continuer à ajuster leurs choix sans savoir précisément à quoi ressembleront les conditions de production dans les années qui viennent. Envie de poursuivre ? Sur le site Dans un battement d'ailes, vous pouvez retrouver les précédents reportages et entretiens, mais aussi découvrir nos articles pour continuer à explorer les transitions près de chez nous. Et puis si vous voulez garder le fil entre deux épisodes, vous pouvez vous inscrire à la newsletter. Je vous mets le lien dans la fiche de l'épisode et on se retrouve dans 15 jours.