- Speaker #0
Quand j'étais ado, j'aurais aimé qu'on me parle des métiers peu connus, rares ou dont je ne savais rien. Alors j'ai voulu aller interroger pour vous ceux qui dédient leur carrière aux vivants, chacun à leur manière. Vous écoutez Et Demain, on fait quoi ? Cet épisode est parrainé par l'Office français de la biodiversité. Elles sont au nombre de 370 sur le territoire français. et abrite dans tous les types de milieux deux tiers de l'ensemble des espèces protégées. On y trouve des forêts, des littoraux, des prairies, des marécages, des montagnes et même des grottes. Les réserves naturelles sont des zones préservées, gérées par un conservateur ou une conservatrice. Aujourd'hui, nous partons en montagne, dans le Jura, pour rencontrer un conservateur qui va nous expliquer à quoi servent les réserves naturelles et comment ils contribuent à faire vivre la sienne dans le respect et l'équilibre de son patrimoine naturel.
- Speaker #1
Bonjour, Johan Rosset, je suis conservateur de la réserve naturelle de la Haut-Chêne-du-Jura. Ma clé d'entrée au départ, c'est vraiment la faune sauvage et notamment les prédateurs, aussi bien les prédateurs à poils qu'à plumes. J'ai un cursus universitaire classique en biologie avec une spécialité en écologie et éthologie.
- Speaker #0
L'éthologie, c'est l'étude du comportement animal. Vous allez voir que cet intérêt pour les animaux a trouvé à s'épanouir à travers le métier de conservateur de réserve naturelle.
- Speaker #1
J'ai commencé dans un centre de soins de la faune sauvage. Ensuite, j'ai travaillé en bureau d'études dans tout ce qui était études d'impact, habitat, faune, flore. Je suis jurassien d'origine, donc je suis très attaché à ce territoire. Comme j'étais quand même très porté sur la conservation, c'est très naturellement que quand il y a l'opportunité qui s'est créée de venir travailler sur la réserve naturelle de la haute chaîne du Jura que je suis venu.
- Speaker #0
Il n'existe pas deux réserves naturelles identiques. Pour mieux comprendre où nous sommes et ce qui s'y passe, commençons par un tour du propriétaire.
- Speaker #1
C'est une réserve qui fait 11 000 hectares, donc c'est une des plus grandes réserves de France. C'est une réserve naturelle de moyenne montagne à 70% forestière. On a une multiplicité d'activités sur ce territoire, des activités de loisirs que sont la randonnée, la pratique du VTT, le vol libre, la spélogie. Aussi des activités professionnelles, la silviculture et l'agriculture au sens pastoralisme.
- Speaker #0
Aux activités de tourisme et de loisirs, parfaites pour les vacances, s'ajoutent donc l'exploitation du bois et l'élevage extensif des moutons et des chèvres qui pâturent dans les prairies.
- Speaker #1
Le territoire est grand, assez escarpé. On a plusieurs moyens de locomotion, de véhicules motorisés type 4x4. Sinon, principalement la randonnée pédestre. Et lorsqu'il y a de la neige, on va utiliser les skis un peu sous toutes leurs formes. On peut utiliser aussi des VTT électriques, ce qui nous permet d'essayer de couvrir un maximum de zones tout en ayant aussi des déplacements doux.
- Speaker #0
Doux pour la nature, un peu moins pour les mollets.
- Speaker #1
On tourne en binôme. pour des questions de sécurité, que ce soit sur l'aspect police, que l'aspect sécurité en montagne. L'équipe peut être mobilisée tous les jours de la semaine. C'est un territoire qu'il faut surveiller quasi en permanence.
- Speaker #0
La première réserve naturelle française date des années 1960, à une époque de fort développement économique. On continue encore aujourd'hui d'augmenter la superficie des espaces à préserver en créant de nouvelles réserves naturelles. Alors quel est leur rôle et à quels besoins répondent-elles ?
- Speaker #1
La réserve naturelle, comme toutes les réserves naturelles de France, a trois missions principales qui sont de protéger, faire respecter la réglementation en vigueur sur le territoire. Et donc, à ce titre, tous les agents de réserve naturelle sont assermentés pour faire respecter cette réglementation. Dès lors qu'il y a une manifestation, des travaux, des suivis scientifiques, elles sont soumises aux autorisations des instances de la réserve naturelle qui va autoriser l'activité ou non. Lorsque l'autorisation a été donnée, il va y avoir un suivi par l'équipe de la réserve naturelle pour s'assurer que tout se déroule bien. Ensuite, on a la partie gérer. Donc là, c'est vraiment tout ce qui va être lié aux inventaires, aux suivis, mesures mises en place pour tout ce qui va être conservation de la faune, de la flore et des habitats. Majoritairement, ça se traduit par des protocoles de suivi scientifiques pour voir un peu l'évolution, l'état de santé, etc. C'est aussi tout ce partenariat scientifique avec des universités, avec des laboratoires. Donc, c'est un peu ce côté laboratoire à ciel ouvert qui représente une réserve naturelle. Ça peut être de la restauration de milieux, d'habitats.
- Speaker #0
Comme l'habitat du Grand Tétras. ou grands coqs de bruyère menacés d'extinction à cause des activités humaines et du réchauffement climatique. Ça, c'est sa voix.
- Speaker #1
La troisième, c'est la partie sensibiliser où là, ça touche tous les publics. Ça se traduit par plein de moyens différents, par notre site internet, par notre page Facebook, par les médias. Ça peut être simplement lorsque les agents sont sur le terrain et qu'ils rencontrent des usagers, un temps d'échange avec eux. Ça peut être des conférences, des sorties sur le terrain, des animations scolaires, etc. Pour toutes ces animations, on a une personne qui est dédiée à cela notamment.
- Speaker #0
Sur ce point, je vous invite à écouter notre épisode numéro 4 sur le métier d'animateur nature.
- Speaker #1
On est une équipe constituée de huit personnes. Moi, en tant que conservateur, je vais assurer la gestion de l'équipe et assurer tout ce qui va être justement ce lien avec des partenaires sur des aspects stratégiques, politiques et scientifiques. Sur la réserve, on a deux exemples concrets qui sont assez récents. Un qui concerne l'eau. On a coordonné une étude concernant la stratégie de la gestion de l'eau et on a mis tous les acteurs concernés autour de la table. Tout le monde a conscience qu'il y a une problématique qui est à l'eau, que chacun a des besoins, mais il faut savoir définir les priorités. Le second exemple, qui s'est peut-être fait un peu plus dans la douleur parce que ça concerne les forêts. Sur le massif jurassien, on a une crise sanitaire. C'est une conséquence de ce changement climatique ?
- Speaker #0
Cette crise, c'est l'invasion du scolite, un petit insecte qui s'attaque aux arbres secs ou morts par manque d'eau. Or, la nature est capable, si on lui en laisse le temps, de réguler cette population d'insectes en multipliant ses prédateurs. Mais pour limiter sa propagation, qui risquerait de toucher des arbres sains, les exploitants forestiers pratiquent des coupes sanitaires en abattant rapidement un maximum d'arbres. Ce qui n'est pas sans risque pour le milieu naturel. et pour le sol qui n'est plus maintenu par les racines.
- Speaker #1
Pour éviter que justement on ait des coupes trop importantes sur ces zones, on a mis en place des arrêtés préfectoraux qui autorisent ces coupes sanitaires sur certains secteurs. Ça évite des coupes extrêmement fortes et importantes qu'on a actuellement sur le massif jaurassien. Aujourd'hui, je suis à 90% de réunion, d'administratif, de gestion, etc. et 10% de terrain. C'est la fonction qui veut ça aujourd'hui. L'activité de façon globale a augmenté. Il y a de plus en plus d'activités humaines, il y a de plus en plus de choses à gérer. Tous ces changements liés au changement climatique sur nos territoires, ça mobilise beaucoup d'énergie. L'évolution de la forêt aujourd'hui, on ne la mesure plus forcément uniquement sur le terrain, mais on la mesure aussi beaucoup par échange avec tous les acteurs concernés par le sujet pour adapter une gestion qui soit en adéquation avec ce qui se passe.
- Speaker #0
C'est vrai, l'action du conservateur se déplace de plus en plus du terrain vers le bureau. Mais les sujets qu'il doit traiter changent selon le type de réserve dont il a la charge.
- Speaker #1
Chaque réserve, finalement, peut avoir un type de conservateur ou de conservatrice. Même si le métier reste le même, il y a des réserves qui vont avoir vraiment une vocation purement scientifique. Il y a d'autres réserves qui ont une vocation purement police, surveillance. Je ne vais pas dire que le parcours importe peu. Évidemment, il faut quand même avoir acquis des connaissances en écologie, en biologie, etc. Mais s'il y a ce bagage-là et quel que soit le cursus, finalement, si la volonté est là, il faut mesurer ses compétences et ses envies. Et puis ensuite, justement, s'orienter sur ce qui nous paraît le plus légitime. Sur une réserve naturelle comme la Haute-Chêne, il faut quand même avoir, outre une appétence pour la biodiversité, la faune sauvage, la flore, il faut aussi avoir une appétence pour le lien avec l'humain, parce que ça fait partie intégrante de cet écosystème, et d'aimer travailler avec d'autres personnes issues d'autres milieux et ayant d'autres compétences. J'avais fait le choix d'étudier les animaux sauvages, mais aujourd'hui j'étudie davantage les bipèdes. C'est l'espèce en tous les cas que j'étudie ou connais le mieux aujourd'hui, je pense, mais qui réserve toujours plus de surprises. La gestion humaine, en fait, il y a deux aspects. Il y a le côté très valorisant et très sympathique quand c'est justement sur des partenariats avec des volontés d'avancer ou de trouver un juste équilibre. À l'inverse, travailler avec des personnes, des structures, etc., où il va plutôt y avoir une opposition importante, c'est ça qui peut être le plus compliqué.
- Speaker #0
Le conservateur a un rôle d'arbitre. Entre enjeux écologiques, activités économiques, conflits qui peuvent en découler, mais aussi l'institution qui fixe les règles d'en haut.
- Speaker #1
Même s'il y a eu des grosses avancées d'un point de vue environnemental, tous ceux qui travaillent dans le milieu aujourd'hui ont le sentiment quand même qu'il y a des reculs à nouveau. Et que malgré toutes les décisions qui devraient être prises au vu de tout ce qu'on sait aujourd'hui sur le changement climatique, sur la chute de la biodiversité, sur les risques sanitaires, on ne peut pas dire que ce sont toujours les décisions les plus importantes qui sont prises. Il y a des choses qui vont nous arriver dessus que certains ne mesurent pas. Par la force des choses, il y a des décisions qui vont devoir se prendre. Donc j'imagine qu'il y aura de plus en plus de métiers environnementaux au sens global, c'est-à-dire aussi bien des gens qui vont étudier la faune, la flore pour la protéger, mais aussi tous les cortèges de métiers quels qu'ils soient, où il y aura une expertise sur la conception de tout produit. On pourrait s'appuyer davantage sur les connaissances scientifiques pour prendre des décisions et ne pas forcément répondre à des pressions liées à des lobbying, à des intérêts communautaires. C'est un peu le rôle d'une réserve naturelle, que toute activité puisse exister, et qu'il n'y ait pas forcément une activité qui soit plus importante qu'une autre, parce que chacune est dépendante de l'autre souvent.
- Speaker #0
Le retour du loup gris en France, arrivé par les Alpes italiennes à partir de 1992, est un parfait exemple de cohabitation parfois mouvementée entre nos activités comme le tourisme ou l'élevage, et la vie sauvage. Dans ce cas, le conservateur agit pour proposer solutions et compromis.
- Speaker #1
Même s'il peut y avoir des oppositions de certains agriculteurs, le loup, en fait, dans la réserve naturelle, il est protégé totalement. Nous, on va apporter des options, des solutions et accompagner pour faire en sorte qu'il y ait cette coexistence. On a un projet qui vise à capturer et équiper des loups de colliers GPS pour pouvoir les suivre et mieux comprendre leur fonctionnement, leur territoire. Là, l'objectif est double, améliorer les moyens de protection. C'est de mesurer et évaluer le rôle écologique qu'a le loup sur les autres espèces et sur les habitats forestiers.
- Speaker #0
Car si le loup cause des problèmes aux éleveurs, il joue aussi un rôle positif dans la santé des forêts. En tant que prédateur d'espèces comme le cerf, le chevreuil ou le sanglier, Le loup limite ses populations d'herbivores qui broutent allègrement les branches des arbres.
- Speaker #1
Les réserves naturelles ont la possibilité de faire accompagner le berger qui est déjà sur site par un aide-berger sur une estive où il y aurait des attaques. On peut mettre en place des systèmes de pièges photos, de relever des indices, faire le lien avec les agriculteurs assez régulièrement pour voir s'ils ont noté les comportements particuliers de leurs troupeaux. Ça peut être aussi de mettre en place des Firefox et des systèmes de lumière qui permettent d'effrayer les loups sur les zones où il y a des estives.
- Speaker #0
Et les chiens de berger dans tout ça ? Si en l'absence du loup, il était inutile d'élever des chiens de protection, il faut désormais y revenir.
- Speaker #1
Il y a la nécessité de s'équiper de chiens de protection. Ces chiens, finalement, il y a tout un pédigré à réobtenir pour que ces animaux soient sélectionnés de façon à ce qu'ils soient très efficaces. avec les prédateurs et en même temps qu'ils sachent faire la distinction avec les randonneurs. Il faut aussi avoir la contrepartie. Il y a beaucoup d'usagers de la montagne qui ont une méconnaissance, en fait, de ce qu'est un chien de troupeau. Donc, heureusement, il y a beaucoup de communication par rapport à ça pour sensibiliser et informer. La montagne, mais la nature en général, est une source de consommation. Les gens oublient que, certes, on est libre d'aller en nature, mais on est toujours chez quelqu'un. Il y a toujours un propriétaire, en fait. Par rapport à mon parcours, ce qui me tient le plus à cœur, c'est de faire en sorte que mes enfants notamment, ou les enfants des autres, puissent connaître les joies dans le futur de côtoyer une faune sauvage qui se porte bien, des forêts, des lacs, peu importe le milieu, mais qui soit en bon état de fonctionnement en fait. Que ça ne soit pas une monnaie d'échange, on ne doit pas forcément justifier le rôle de telle ou telle espèce par rapport à une autre. L'idéal, c'est qu'on puisse créer un écosystème global en intégrant bien évidemment l'humain. mais que cet humain prenne aussi en considération qu'il n'est pas seul, qu'il n'a pas de droits plus forts, plus importants sur d'autres vivants. C'est pour ça que je fais ce métier aujourd'hui. Avec tout le travail qu'on a fait, malgré toutes les difficultés, la majorité des gens comprennent et sont heureux qu'il y ait un espace comme ça qui soit protégé, comprennent toutes les contraintes que ça peut entraîner. Il y a des choses qui ont fonctionné à une époque qui ne fonctionnent plus. Ça ne veut plus dire qu'il n'y a plus de chemin ou que tout est foutu. Il y a quand même des gens qui nous suivent, nos enfants et leurs descendants. C'est juste de se dire comment on fait autrement. Et en fait, ça peut être hyper motivant dans l'absolu. On peut utiliser cette matière grise pour mettre en place des choses plus réalistes avec le monde de demain. Et ça n'empêchera pas de poursuivre ou de développer une autre économie.
- Speaker #0
Et question matière grise, on estime que plusieurs dizaines de milliers d'emplois liés à l'écologie devraient être créés d'ici les dix prochaines années. Espérons que ces prévisions se vérifieront. Et demain, Johan Rosset, vous faites quoi ?
- Speaker #1
Demain, on prépare le matériel pour la prochaine session de capture loup. On a une équipe de 4 personnes, 3 personnes de l'équipe ou de partenaires scientifiques qui sont habilités à la capture et un vétérinaire ou une vétérinaire. Je fais comme si on en avait déjà capturé 15 000, mais pas du tout. C'est un projet qui se lance. Capturer un loup reste quand même compliqué, délicat. On piège des loups grâce à des systèmes de piège à lacets, passés à des endroits stratégiques. Une fois qu'ils sont capturés, on a des systèmes qui nous alertent, des alarmes qui sont fixées au piège. Et dès lors qu'on a ces indications, on va sur site pour capturer l'animal, donc l'anesthésier, poser le collier, faire les mesures biométriques, s'assurer que tout va bien chez l'animal, et puis le relâcher.
- Speaker #0
Merci à Johan Rosset pour cette interview et pour la visite de cette fabuleuse réserve naturelle de la Haute-Chêne du Jura. ainsi qu'à l'Office français de la biodiversité qui parraine cet épisode.