- Speaker #0
Quand j'étais ado, j'aurais aimé qu'on me parle des métiers peu connus, rares ou dont je ne savais rien. Alors j'ai voulu aller interroger pour vous ceux qui dédient leur carrière aux vivants, chacun à leur manière. Vous écoutez Et Demain, on fait quoi ? Cet épisode est parrainé par l'Office français de la biodiversité.
- Speaker #1
C'était une conférence sur l'eau. Les trois quarts du public, c'était des retraités. Je me suis dit, en fait, c'est eux qui sont là pour nous. Ça m'a fait de la peine. C'est quand même à notre génération, à nous, de prendre les choses en main. L'eau, ça va être un enjeu hyper important. Les gens, ils n'en ont pas encore conscience. Tant que l'eau coulera du robinet, tout va bien. Mais le jour où ça ne coulera plus du robinet, ils vont se poser des questions et j'espère que ce ne sera pas trop tard.
- Speaker #0
Des chantiers de travaux publics pour aider la nature à se réparer. C'est en ces quelques mots qu'on peut résumer le métier de Joshua. que vous allez entendre aujourd'hui. Une nouvelle étape dans notre découverte des métiers verts, côté campagne, dans le Maine-et-Loire. Il y sera question d'eau et de rivières qui serpentent en particulier, d'agriculture, mais aussi de castors et de fromages bio.
- Speaker #1
Bonjour, Joshua, j'ai 31 ans. Je suis chef de chantier en génie écologique depuis maintenant 8 ans et demi. Je travaille dans l'entreprise AGEV Solutions, entreprise spécialisée en génie écologique, basée à Cholet, dans le Maine-et-Loire. Le génie écologique, c'est un ensemble de métiers qui travaillent ensemble dans l'objectif de restaurer des milieux dégradés en grande partie par l'homme. Et c'est vraiment fondé sur le vivant. On essaie d'imiter au mieux la nature sans avoir d'impact négatif.
- Speaker #0
Un domaine professionnel qui exige un goût certain pour le travail physique en extérieur.
- Speaker #1
J'étais chez mes parents et j'ai vu des personnes débroussaillées au bord du cours d'eau et ça m'a tout de suite parlé. On avait un club pré-ado où on faisait des sorties nature. J'ai eu un déclic pour mon avenir professionnel. Je pars du principe qu'on est vachement redevable vis-à-vis de la nature. J'essaye de faire ma part, c'est juste normal. On me dit souvent, "mais Jo, c'est pas en faisant ta part que ça va changer quelque chose. Tant que la Chine ou les Etats-Unis polluent, ça sert à rien". Mais c'est pas parce que mon voisin tape ses enfants que je dois faire pareil. J'ai commencé par un bac. pro au service espace vert de la ville de Cholet. J'ai continué avec un BTS en aménagement paysager, en alternance toujours dans une structure vraiment spécialisée dans le génie écologique. Toutes mes compétences, je les dois au terrain et aux collègues plus anciens qui m'ont transmis tout ça. Ça m'a permis d'évoluer, de prendre plus de responsabilités. Je me suis tourné vers la gestion de chantier et des équipes.
- Speaker #0
Quoi de mieux qu'un petit coup d'œil dans le rétroviseur pour comprendre... Pourquoi il est désormais nécessaire de revoir ces aménagements et de retravailler la nature ?
- Speaker #1
Il faut déjà revenir à la base, c'est-à-dire qu'après la guerre, il y a eu un remembrement. Donc il fallait intensifier l'agriculture.
- Speaker #0
Le remembrement, c'est le fait de rassembler des parcelles agricoles séparées par des haies, une sorte de mosaïque de champ appelée bocage, pour créer de plus grandes parcelles, plus productives et faciles à cultiver. Ceci pour nourrir la population du baby-boom. Car la famille des années 50 et jusqu'au milieu des années 60 est une famille nombreuse. Voyons ça d'un peu plus près.
- Speaker #1
Pour intensifier l'agriculture, on a arraché les haies. On a enlevé des insecticides qui sont les oiseaux, puisque ça abrite des oiseaux. Les haies permettent d'éviter le lessivage, si vous voulez. En fait, c'est quand il y a de fortes pluies, la terre, la matière organique s'en va des parcelles agricoles. C'est pour ça qu'on a cette eau brouillée dans les cours d'eau l'hiver. Donc elles ont un rôle primordial.
- Speaker #0
Celui d'une barrière qui permet à la terre de rester là où elle est.
- Speaker #1
Ça permet de retenir également l'eau. Ensuite, on a aussi supprimé en 40 ans 80% des zones humides. Tout ce qui stockait l'eau, on l'a supprimé pour urbaniser, donc remplacer par du béton. Donc c'est de l'eau qui ne s'infiltre plus. On a rectifié les cours d'eau, tous les cours d'eau qui étaient sinueux avec des virages. On les a mis au droit, comme des autoroutes.
- Speaker #0
Pour gagner de la place, pour faciliter le passage des engins, mais aussi pour accélérer l'écoulement de l'eau au lieu de laisser déborder naturellement les cours d'eau.
- Speaker #1
Il faut prendre le principe d'une autoroute, d'une route de montagne. Une route de montagne, on va rouler à 50 km heure, une autoroute, on roule à 130. C'est exactement la même chose pour les rivières.
- Speaker #0
Autre temps, autre meurtre. Mais à l'heure où le climat se réchauffe et l'eau se raréfie, ça coince. On a alors recours à ces ouvrages de génie écologique pour réparer les dégâts.
- Speaker #1
Il y a différentes activités telles que la plantation de haies, le reméandrage ou le génie végétal. Le génie végétal, c'est celui qui représente le mieux le génie écologique. C'est une technique qui permet de consolider les berges. C'est tout ce qui borde un cours d'eau. Admettons, on a un sortier pédestre le long du cours d'eau qui est gratté par l'érosion, qui menace de s'effondrer. Et donc, grâce aux végétaux, l'enracinement va permettre de maintenir les berges. Le reméandrage, ça veut dire qu'on va reméandrer le cours d'eau en faisant des courbes, des sinuosités, de façon à ralentir le flux de l'eau, pour pouvoir stocker au maximum l'eau en amont et que ça évite de dévaler trop vite en aval. Un cours d'eau qui déborde permet de recharger les nappes phréatiques, qui ont un rôle d'éponge qui absorbe le surplus d'eau l'hiver et qui la refoule l'été quand il y en a le moins. C'est très important et donc c'est des travaux hyper intéressants à faire et le rendu est super sympa. Déjà, il y a une phase d'études. Il y a des bureaux d'études qui vont intervenir pour voir quel type d'espèce il y a, s'il y en a à protéger, faire un inventaire avant les travaux et après, pour voir s'il y a eu un impact positif. On va travailler souvent avec des syndicats de rivière. C'est vraiment eux qui nous commandent, entre guillemets. Ils vont nous faire venir, nous présenter le site et ensuite, il y a la concertation également avec le pésan pour voir s'il est d'accord. C'est souvent sur leur parcelle qu'on intervient. Le but, c'est que tout le monde se retrouve, que nous, on n'ait pas de... positif sur le cours d'eau. Et lui, derrière, ça lui permet de cultiver normalement. Ensuite, on va intervenir avec des engins, on va creuser et essayer de redessiner un lit du nouveau cours d'eau, représenter au mieux tous les aspects d'une rivière. On fait la plantation de haies, donc c'est toutes les bogagères qui ont été arrachées au remont-bromant. Il y a aussi la JIEP, c'est de la gestion intégrée des eaux pluviales.
- Speaker #0
Elle consiste à stocker les eaux de pluie pour éviter les inondations. à les dépolluer grâce à une plante semi-aquatique, l'élophyte, puis à les renvoyer progressivement dans l'environnement.
- Speaker #1
Il y a la création de mars aussi pour encore stocker l'eau. On peut aussi faire des aménagements type paysage, mais souvent c'est vraiment dans les zones humides. C'est hyper agréable de revenir sur un chantier 5-10 ans après parce qu'on voit vraiment comment la nature s'est appropriée notre chantier. Elle aura toujours le dernier mot. Elle va refaçonner d'une façon qu'on n'aurait pas pensée. On a juste à regarder les inventaires faits par les techniciens de rivière sur la faune et la flore qui revient x5, x10, qui s'intègrent parfaitement dans le milieu où on est intervenu. Donc c'est vraiment qu'il y a un impact très positif. C'est déjà important d'être sensibilisé à la nature, à l'environnement et de comprendre comment fonctionne un cours d'eau. Pourquoi il va venir creuser à tel endroit ? Comment ça se fait que ça dépose des sédiments à tel endroit ? Et la faune, la flore, c'est important d'être formé pour ce métier et de savoir pourquoi on le fait. Ensuite, il y a les compétences, je dirais, très techniques. Savoir prendre des côtes au laser, savoir maîtriser un engin, une pelle mécanique. C'est des engins très lourds, très dangereux. Ça a beaucoup de force et c'est censé nous aider pour moins forcer, mais ça casse aussi pas mal physiquement le dos. C'est important de prendre les bons gestes, aussi les bonnes postures. Il y a des mesures, des précautions à prendre. Des trucs tout bêtes, le port de la ceinture. On est amené à travailler au bord des cours d'eau. donc s'il appelle un tombe dedans, ça peut être dramatique. Il faut toujours faire attention à la pollution. On utilise des engins avec de l'huile hydraulique. Le but, ce n'est pas de laisser de traces derrière nous.
- Speaker #0
Pour des raisons évidentes, les machines tiennent une part importante dans la réalisation de ces travaux. Mais cela ne doit pas faire oublier qu'elles peuvent aussi influer sur les écosystèmes dans lesquels on les emploie.
- Speaker #1
Maintenant, on se retrouve avec beaucoup d'espèces invasives et on est amené à travailler sur différents endroits. Donc on couvre quand même tout le grand Ouest de la France. Le but, ce n'est pas d'amener certaines plantes de Bretagne jusqu'à Bordeaux. Si on prend l'exemple de la Jussie, une espèce invasive envahissante dans les cours d'eau, le moindre fragment de cette plante peut envahir un autre bassin ou un étang. Quand on part dans un chantier, c'est important de nettoyer son engin.
- Speaker #0
Être vigilant, mais aussi ne pas s'interdire de regarder comment font les autres et s'en inspirer.
- Speaker #1
Je pense qu'en fait, on peut citer un meilleur ouvrier en génie écologique, c'est le castor. Il était un peu mal vu, il coupait des arbres, ça créait des retenues. Donc forcément, des pésanques ont toujours les champs inondés, ça ne plaît pas trop. Mais au final, on s'est vite rendu compte qu'il était indispensable. Déjà, Dune, lui, il n'utilise pas de pétrole, il ne se plaint jamais, il travaille les jours fériés. Et il a cette compétence de faire des barrages qui vont permettre de stocker l'eau et de créer différents bras secondaires de la rivière. Et il va permettre aussi de reconnecter la répissive au cours d'eau. C'est-à-dire, la répissive, c'est tout ce qui borde le cours d'eau en végétation. C'est comme une station d'épuration, mais en végétal. Donc lui, il permet aussi l'infiltration de l'eau dans les nappes phréatiques. Le but, c'est vraiment de faire des aménagements qui s'y sentent bien. Il ne faut pas le voir comme une espèce invisible. Au contraire, c'est un super collègue.
- Speaker #0
Quelques semaines avant cette interview, le Maine-et-Loire a subi, en février 2026, d'impressionnantes inondations. Les travaux de génie écologique ont justement pour but d'en limiter les conséquences, en permettant à l'eau de s'infiltrer dans la terre, plutôt que de dévaler brutalement. Mais les bouleversements climatiques ont aussi des conséquences sur le métier lui-même au quotidien.
- Speaker #1
Aujourd'hui, les gens ont un peu une image négative des rivières. Chaque fois qu'on entend parler dans les médias, c'est pour des dégâts matériels, des dégâts humains. Mais il ne faut pas oublier aussi que c'est grâce aux cours d'eau, grâce aux nappes phréatiques, qu'on peut boire de l'eau.
- Speaker #2
Concrètement, la rivière a déjà largement dépassé son niveau habituel et commence à déborder dans le centre-ville.
- Speaker #1
On aura autant de pluie, mais ça sera mal réparti. Si on prend le début d'année, on a eu 200 mm en février et en avril, on a eu 11 mm. Malheureusement, on travaille sur des cours d'eau qui sont à sec de plus en plus tôt dans l'année et sur une plus longue période. Lorsque c'est à sec, il n'y a plus de vie. On n'entend pas les coulements de l'eau, on n'entend pas les petites bêtes qui tournent autour, les grenouilles. On a la chance de travailler dehors. Ces avantages et inconvénients, je trouve que ça a beaucoup d'avantages. Il y a toujours les contraintes physiques, parce que c'est quand même un métier où parfois on va bûcheronner, donc on est dans les cours d'eau avec la tronçonneuse. C'est assez physique, mais c'est vrai que l'été, on est sur des périodes où il fait extrêmement chaud, donc on est obligé d'adapter nos horaires. Et l'hiver, on peut être en chante.
- Speaker #0
Et puis, loin d'être un métier solitaire, être chef de chantier demande de savoir s'accorder avec ses interlocuteurs et de bien connaître leur univers. Personnalité, envie et détermination font le reste.
- Speaker #1
On fait les semaines en quatre jours, du lundi au jeudi. On fait beaucoup de déplacements et on essaie de dormir en gîte. Ça permet de découvrir différentes régions et différents modèles agricoles. J'ai eu la chance de rencontrer ma conjointe comme ça. Comme quoi, derrière, il y a plus que du travail. Il y a plein de relations, d'aventures humaines. Je ne subis pas mon métier. Je suis heureux de me lever pour aller au boulot. Et c'est une chance. Parfois, on va intervenir chez des gens qui ne sont pas du tout ouverts à nos travaux. On aimerait discuter et comprendre pourquoi, en fait. Je me fais ma petite idée. C'est des gens chez qui on intervient et qui ont eux-mêmes arraché des haies. Et on vient les replanter. Et bon, pour eux, c'est de l'argent foutu en l'air. C'est encore les bobos écolos. Je peux les comprendre, ils ont connu certaines périodes, mais c'est important aussi de tourner la page. Les techniciens viennent voir et leur présenter les travaux. Des fois, ce n'est vraiment pas simple parce que le monde agricole, c'est vraiment un monde très difficile. Ils acceptent parce que derrière, en fait, il y a des contrôles réglementaires. Donc, ils savent qu'ils peuvent être embêtés derrière. Donc, ils ne vont pas le faire par conviction, mais les paysans communiquent beaucoup entre eux. Quand on intervient chez quelqu'un, si ça se passe bien derrière, ça peut inciter les gens à venir vers nous. Cet hiver, on travaillait sur de la plantation de haies chez un pésan. Le camion qui venait nous livrer le paillage a assez piqué dans le champ parce que c'était trop humide. J'ai fait le tour des fermes pour aller chercher de l'aide et un pésan est venu gentiment nous aider. J'ai vu qu'il vendait du fromage bio. Je me suis dit, en guise de remerciement, quoi de mieux que de lui acheter son fromage ? Avec les collègues, on est repartis avec un kilo de fromage dans chaque poche. Ça résume un peu tout ce que j'aime. Si on fait travailler les pésans qui sont dans une agriculture durable, Forcément, derrière, ils seront aussi plus ouverts à ces travaux qu'on fait. Il faut être optimiste et après, on sait très bien que les budgets sont vraiment réduits, ce qui est très dommageable parce que pour moi, la priorité, ça devrait être le vivant. Il faut qu'on communique, qu'on partage le plus possible. C'est important si on veut que ça change.
- Speaker #0
Des changements, on en voit justement apparaître sur certains chantiers qui adoptent d'autres méthodes selon une tendance plus en accord avec l'environnement naturel.
- Speaker #1
On essaye d'aller sur des techniques encore plus douces. Il y aura peut-être 10 personnes qui feront le boulot d'une pelle mécanique. Le pétrole, il ne faut pas compter dessus dans les années à venir. Déjà parce qu'on sera content de faire des économies, mais aussi parce qu'on intervient quand même dans des milieux naturels. On essaye d'être le plus vertueux possible. D'un point de vue bien-être au travail, quand on est autour des engins, c'est quand même polluant. On arrive sur le site, on a des noisetiers, du saoule, on va se resservir pour faire nos aménagements. Ça veut dire qu'on aura réussi à utiliser que des matériaux sur place. Il y a déjà beaucoup de chantiers qui commencent à aller vers ça et pour moi c'est l'avenir.
- Speaker #0
Des travaux à faible impact, manuels et locaux, qui contribuent aussi à préserver le sol, ainsi que des zones sensibles où vivent des espèces à protéger. Et côté avenir immédiat, demain vous faites quoi ?
- Speaker #1
Demain, je vais intervenir sur les cours d'eau pour faire des clôtures et des aménagements pour éviter que les vaches descendent piétiner dans les cours d'eau. et pollue par les extréments la rivière. Je vais être en déplacement avec les collègues dans les Deux-Sèvres à une heure de l'entreprise. Donc on va passer une bonne semaine, comme un goût de vacances, mais quand même avec le boulot entre les deux.
- Speaker #0
Beau travail à Joshua Sourisseau, que je remercie pour son accueil et ses explications claires comme de l'eau de roche. Merci à l'équipe d'AGV Solutions et à mon partenaire sur ce podcast, l'Office français de la biodiversité.