- Speaker #0
Quand j'étais ado, j'aurais aimé qu'on me parle des métiers peu connus, rares ou dont je ne savais rien. Alors j'ai voulu aller interroger pour vous ceux qui dédient leur carrière aux vivants, chacun à leur manière. Vous écoutez « Et demain, on fait quoi ? » . Cet épisode est parrainé par l'Office français de la biodiversité.
- Speaker #1
On est sur les berges de la Seine et on regarde ces montagnes là au loin. On a ces pelouses calcaires et je demande aux gens combien d'espèces il peut y avoir face à eux, de plantes. Ils comptent un arbre... l'herbe, deux, trois... ils me disent 10. Sur un coteau, sur un mètre carré, on peut facilement monter à 40 espèces de plantes différentes.
- Speaker #0
Peut-on enseigner la nature et la biodiversité ? Éduquer à l'environnement ? Eh bien oui, sauf qu'ici, pas de salle de classe, pas de programme établi. mais avant tout une rencontre physique avec les milieux naturels, faite d'enthousiasme et de plaisir. Dans ce quatrième épisode, on vous envoie prendre l'air avec Marie, qui à l'issue d'un cursus d'études mûrement réfléchie, a combiné son envie de transmettre avec sa passion pour la nature en devenant éducatrice nature.
- Speaker #1
Je suis Marie Auckbur, chargée de mission éducation à l'environnement au Conservatoire d'espaces naturels de Normandie, une association qui a pour but la préservation et la gestion des espaces naturels. J'ai grandi en ville, mais étonnamment, j'ai toujours entretenu un lien assez fort et un rapport régulier avec la nature. On allait avec mes parents très régulièrement en forêts, au bord de la mer, aux champignons. Je me souviens qu'on allait cueillir les mures, ce qui a fait que je m'en sens finalement assez proche et je m'y sens à l'aise. Je souhaitais faire des études en biologie parce que j'ai toujours aimé ça, les êtres vivants. Les écosystèmes, comment ils fonctionnent, comment ils s'imbriquent, comment les êtres vivants évoluent pour s'adapter à leur environnement. Et en parallèle de ça, j'étais beaucoup dans l'animation. J'ai passé le BAFA à mes 16 ans et j'ai commencé à faire des colonies de vacances, des centres aérés. Et petit à petit, forcément, je leur faisais des animations en rapport avec ce que j'aimais, c'est-à-dire la nature. Quand je suis sortie de mes études... J'ai fait une ou deux expériences vraiment basées sur le scientifique, où là, je faisais des relevés, des études scientifiques. Et puis, j'ai fait une pause de trois ans. J'ai fait un grand tour du monde, un grand voyage. Et quand je suis revenue, je n'avais plus envie de ça. J'avais envie de raconter des choses. J'avais envie de transmettre, de revoir aussi un public d'enfants. Donc, c'est là que j'ai commencé à chercher dans l'éducation, à la nature et au développement durable. Les actions d'éducation que je mets en place, elles s'adressent à tous. On va commencer avec la petite enfance, les crèches. Elles vont passer par les enfants de maternelle, de primaire. On s'adresse aussi aux collégiens, aux lycéens et jusqu'aux étudiants. On a l'autre moitié des actions éducatives qui s'adresse à ce qu'on appelle le grand public, c'est-à-dire les familles, les personnes seules.
- Speaker #0
On peut éduquer à la nature, comme sujet ou comme matière, mais on peut aussi éduquer par la nature. comme c'est le cas quand un prof fait cours en plein air et utilise la nature comme un outil pour apprendre.
- Speaker #1
Éduquer par la nature ou pour la nature, les deux sont liés. On va tout d'abord éduquer pour la nature, parce qu'aujourd'hui, on ne peut pas ignorer que les écosystèmes vont de plus en plus mal, que l'artificialisation des milieux est de plus en plus conséquente, que la biodiversité est en danger. Et tout ça fait qu'on a besoin d'éduquer les citoyens de demain et d'aujourd'hui, bien sûr. pour que leurs actions soient après orientées vers une éco-citoyenneté éclairée. C'est un peu l'exemple qu'on prend toujours. Pourquoi recycler son papier pour protéger des forêts avec lesquelles tu n'as pas de lien, dans lesquelles tu n'as jamais été ? Et ça, on sait que maintenant, ça se crée en allant dans la nature, en multipliant les expériences de nature, en créant un lien sensible, un lien affectif, des souvenirs positifs dans la nature. Et ça, c'est vraiment la chose qui nous manque aujourd'hui avec les enfants. Et les adultes ?
- Speaker #0
Et pour vous, c'est quoi la nature ? Votre terrain de jeu ? Le lieu de vos meilleurs souvenirs ? Ou êtes-vous plutôt du genre fleur de bitume ou de ceux que la campagne ennuie profondément ? Quoi qu'il en soit, tous les liens sont dans la nature et définissent en partie la façon dont vous agirez pour ou contre elle.
- Speaker #1
On a beaucoup d'études maintenant qui parlent des effets de la fréquentation de la nature sur la santé. On parle beaucoup, tu vois, des enfants maintenant qui ont des troubles. sur la diminution de ses troubles, sur le bien-être général, le stress, la diminution de l'anxiété. La nature fait du bien à l'homme. L'homme, dans tous les cas, fait partie de cette nature. On s'est peu à peu mis en retrait, on a voulu maîtriser cette nature. Ça n'a pas aidé, dans tous les cas, à ce qu'on soit dans une situation de bien-être.
- Speaker #0
Certaines cultures traditionnelles, les aborigènes, les Inuits ou les peuples d'Amazonie, ne possèdent pas de mots propres pour désigner la nature. Parce qu'elles ne distinguent pas l'humain d'un côté et la nature de l'autre comme on le fait en Occident. Dans ces cultures-là, tout est nature, y compris l'homme.
- Speaker #1
Dans des milieux citadins, on a des enfants qui là sont souvent coupés de cette nature. Et quand tu leur demandes de s'asseoir dans la forêt sur des feuilles mortes ou sur de l'herbe, ils ne veulent pas s'asseoir. Ils ont peur. J'ai peur d'une mouche, j'ai peur de l'herbe, j'ai peur de me salir. Donc là, notre accompagnement dans un premier lieu va être de les aider à avoir une expérience de nature qui va être régulière pour qu'elle soit bénéfique pour après acquérir certaines connaissances. c'est parfois ces mêmes enfants qui au bout de... 5, 6, 7 sorties vont se rouler dans l'herbe, vont courir, vont grimper dans les arbres. A contrario, dans des milieux plutôt ruraux, où les enfants ont tous un jardin. Ils vont s'asseoir, ils vont jouer, ils vont toucher, mais les connaissances ne sont pas forcément là. Notre rôle à nous dans ces cas-là, c'est de choisir la connaissance qu'on va apporter. Ce que j'adore, c'est sélectionner quelles informations distiller, comment je vais les rendre attractives, un peu rigolotes, et choisir des anecdotes qui vont faire écho dans leur tête à des choses qu'ils ont pu vivre. On retient très peu de ce qu'on entend, un peu plus de ce qu'on voit, et finalement beaucoup, beaucoup plus de ce qu'on fait ou vit, et surtout de ce qu'on comprend. Chez les adultes, ça va plutôt être des remarques de gens qui vont dire « Oh, mais ça, j'en ai plein dans mon jardin, j'avais jamais fait attention, en fait ! » Cette phrase, c'est le début, souvent, d'un réel changement et d'un intérêt naissant, et c'est là que c'est super. L'anecdote, en tout cas, que je dis le plus, que ce soit au petit ou au grand, c'est « Non, l'araignée n'est pas un insecte. » Oui, le cloporte est un crustacé ! Comme les crevettes. Donc si un jour vous êtes perdu en forêt pendant plusieurs jours et qu'il n'y a rien à manger, sachez que les cloportes sont comme leurs cousins les crevettes, les animaux qu'on peut consommer. Je ne vous le conseille pas, mais...
- Speaker #0
Comment faire pour attirer des publics qui ne viennent pas spontanément ? Il faut parfois ruser un peu pour aller les chercher et surtout les intéresser.
- Speaker #1
On va attirer des publics qui ne seraient pas venus aux animations de nature en disant « Non mais moi j'y connais rien » ou « C'est pas pour moi » ou « Ça va pas m'intéresser » . en s'associant à des partenaires. Notamment, on a la chance d'avoir des sites à Giverny. Du coup, on s'associe au musée des impressionnismes où on visite le jardin du musée où ils nous parlent des couleurs que Monet a voulu mettre dans ses peintures. Et moi, après, je les emmène sur les coteaux calcaires que Monet a aussi peints dans ses tableaux. Je les appelle nos vraies fausses montagnes normandes. Les gens, tu vois, on va regarder ce paysage et ils me disent, là, il y a un arbre. Là, il y a un autre arbre. Mais ils ne savent pas que là, c'est un sol. Là, c'est un être. On a besoin de nommer les choses. pour se sentir liée à elle. C'est comme ça que ça fonctionne. C'est des psychologues qui le disent.
- Speaker #0
Ils le disent, mais peut-être pas aussi joliment que ne le fait ce haïku japonais.
- Speaker #1
J'ai vu une fleur et quand j'ai su son nom, je l'ai trouvée plus belle. C'est exactement ça. On ne peut pas avoir envie de préserver ce qu'on n'aime pas et on ne peut pas aimer quelque chose qu'on ne connaît pas. Moi, je vois une forêt, je vois des bouleaux, des chênes, je vois l'écureuil qui grimpe, je vois le champignon qui a poussé. Je me dis, tiens, là, il y a un passage de chevreuil. Et il y a beaucoup de gens aussi qui viennent au Sinti qui me disent, ah mais non, mais moi, je vais tout le temps dans la nature, je fais du vélo, je fais de la randonnée. Sans pour autant s'être arrêté un moment en se demandant, bah tiens, qu'est-ce qu'on a autour de nous ? Et ça, c'est mon travail, de leur dire stop, écoutez, regardez, qu'est-ce qu'on a là, asseyez-vous, prenez le temps en fait de lire ce paysage.
- Speaker #0
Lire, ressentir, communiquer, l'éducation à la nature invite à ne plus seulement consommer nos espaces naturels comme un simple décor. Elle nous engage à regarder, à contempler ce qu'on ne voit même plus et à le faire avant qu'il n'y ait plus rien à voir.
- Speaker #1
Ce que j'aime dans ce métier-là, c'est que c'est un métier qui est assez saisonnier, assez varié. On a plusieurs sites répartis sur la Normandie, donc je peux très bien aller sur une zone humide, faire une animation sur une mare. Le lendemain, être au milieu d'une forêt, faire une animation sur les arbres. Le jour d'après, faire une animation sur les chausseries. Ça amène forcément des sujets de travail qui sont eux-mêmes très variés. Il va y avoir des gros moments dans la saison où je vais être beaucoup en animation, dehors, tout le temps sur le terrain. La semaine avec les scolaires, mais aussi beaucoup le week-end avec le grand public. Il faut savoir jongler sur ce planning qui est plus dense à certains moments de l'année. Et à côté de ça, il y a aussi une grosse partie administrative qu'on oublie souvent, de préparation des animations, des séquences, le choix de ce que je vais faire. Et puis, pour permettre aux personnes de bénéficier des animations, on va demander des subventions, des financements. Alors, ça peut être la région, les départements, parfois des entreprises privées. Et forcément, il faut leur faire un retour sur ce qu'on a fait avec leurs sous. Donc, ça va être toute une grosse partie de bilan à faire à la fin de l'année. Qu'est-ce que j'ai fait ? Comment ça s'est passé ?
- Speaker #0
Si ces actions d'éducation sont gratuites pour le public, c'est souvent parce qu'elles sont prises en charge par l'État, qui considère que grandir au contact de la nature est un droit qui doit s'appliquer au plus grand nombre, quelle que soit sa condition sociale ou son lieu de vie. Et c'est aussi une façon de sensibiliser à la nécessité d'agir pour la protéger, et nous protéger.
- Speaker #1
Si on souhaite être animateur nature, il faut quand même être à l'aise en gestion d'un groupe de personnes. Pouvoir intéresser, captiver l'attention. Mesdames, vos messieurs, le spectacle va bientôt commencer. L'idée souvent que les gens en ont, c'est que c'est quelque chose que tout le monde peut faire, qui est facile. Et d'être pédagogue, c'est quand même une compétence à part. On a des grands scientifiques qui ne sont pas du tout des bons pédagogues.
- Speaker #0
Parce qu'enseigner, ça prend comme une science.
- Speaker #1
Il y a un psychologue américain qui s'appelle Howard Gardner qui a mis en avant le fait qu'on avait tous différentes façons d'appréhender un apprentissage. Il a montré qu'on n'avait pas une, mais plusieurs intelligences.
- Speaker #0
On en a répertorié neuf en tout, qu'elles soient musicales ou logico-mathématiques, émotionnelles ou naturalistes, ou bien faites d'une combinaison de plusieurs d'entre elles, l'intelligence de chaque individu sera plus ou moins stimulée selon le type d'activité proposée.
- Speaker #1
Savoir qu'il y a... Toutes ces intelligences possibles permettent de s'adapter plus facilement à plusieurs façons d'apprendre.
- Speaker #0
Éduquer à l'environnement, c'est aussi rendre accessibles des phénomènes scientifiques complexes en les vulgarisant. Rien de tel que d'aller sur le terrain pour se rendre compte, avec tous nos sens, des stratégies d'adaptation de certaines espèces.
- Speaker #1
On a notamment chez nous pas mal d'orchidées sauvages qui poussent. Elles sont fascinantes, notamment l'orchis-bouc, c'est l'une des plus grandes orchidées de Normandie. Ce qu'elle a trouvé de mieux pour attirer les insectes qui viennent la polliniser, c'est de sentir très fort le bouc.
- Speaker #0
L'ambiance pergerie, ça plaît à certains.
- Speaker #1
On a aussi une autre orchidée qui s'appelle l'ophrys-bourdon pour attirer les insectes pollinisateurs. Elle va imiter une femelle abeille. Et donc les mâles abeilles vont se faire avoir et en essayant de se reproduire, ils vont se coller du pollen sur les petits poils de leur thorax ou leur abdomen. Et donc ce pollen va se trouver sur une autre plante à proximité. C'est un petit peu la déception, mais ils s'en remettent très bien. Et c'est pour ça qu'on appelle les orchidées les plantes de la déception.
- Speaker #0
Allez, allez, ça suffit. Revenons à nos moutons. Il reste encore temps à apprendre de la nature. Mais quels moyens sera-t-on prêt à mettre pour y parvenir ? Comme tous les métiers, il va se transformer au fil du temps. À quoi pourra-t-il ressembler demain ?
- Speaker #1
Les contrats qu'on va sûrement trouver dans le futur de plus en plus pressants, ça va être des contraintes liées... aux subventions, à l'argent, aux décisions des politiques publiques. Parce que ce métier-là, il est souvent exercé dans des associations ou dans des structures publiques. Et donc, on sait que les crédits qui sont alloués à la biodiversité et aussi à l'éducation, ils ne doublent pas tous les ans. Et on voit pas mal arriver, en tous les cas, en animation nature, les smartphones, les gens qui scannent des QR codes pour faire des visites virtuelles. De là à ce que ça remplace une personne physique, tu vois, qui te montre des choses, qui te fait vivre ces expériences. Pour moi, non, parce qu'on reste quand même sur un outil numérique.
- Speaker #0
Heureusement, l'éducation à la nature semble résister à la déferlante technologie.
- Speaker #1
En animation nature, les gens sont contents, les gens le disent, les gens reviennent. Ça me fait prendre conscience que j'ai de la chance de faire ce métier-là, parce que des métiers où tous les jours les gens te disent « mais c'est génial ce que tu fais » , ben, il n'y en a pas tant que ça.
- Speaker #0
Finalement, le rôle d'un éducateur nature Est-ce que ce serait pas de remettre dans nos yeux un peu de beauté, de curiosité et de fascination ? Marie l'illustre à merveille avec une autre citation, de Chesterton cette fois-ci, un auteur anglais.
- Speaker #1
Le monde ne mourra jamais par manque de merveille, mais uniquement par manque d'émerveillement. C'est quelque chose qu'on a toujours cultivé chez moi, et moi je trouve que c'est la base de tout.
- Speaker #0
Et demain, vous faites quoi Marie Auckbur ?
- Speaker #1
Demain, je vais à la tourbière d'Heurteauville. La tourbière allie plein de micro-milieux naturels, plein d'espèces, notamment des oiseaux. On est dans une période où on peut nourrir les oiseaux, il fait froid, les ressources alimentaires sont assez rares. Avec les enfants qui sont inscrits et les adultes, on va apprendre des choses sur les oiseaux et on va faire un atelier de création de boules de graisse pour aider les oiseaux en hiver.
- Speaker #0
Cet épisode a été enregistré par une froide journée de janvier. Les animations nature proposées sont habituellement adaptées à la saison. Merci à Marie Auckbur, au Conservatoire d'espace naturel de Normandie et à l'Office français de la biodiversité qui a parrainé cet épisode. Retrouvez prochainement le cinquième épisode sur le métier d'ingénieur écologue.