- Speaker #0
Quand j'étais ado, j'aurais aimé qu'on me parle des métiers peu connus, rares ou dont je ne savais rien. Alors j'ai voulu aller interroger pour vous ceux qui dédient leur carrière aux vivants, chacun à leur manière. Vous écoutez Et Demain, on fait quoi ? Cet épisode est parrainé par l'Office français de la biodiversité.
- Speaker #1
On ne s'imagine pas, en ouvrant notre robinet, toute la complexité qu'il peut y avoir en amont pour justement avoir une eau qui réponde à tout le cahier des charges du Code de la Santé publique.
- Speaker #0
Impossible de s'en passer. Chaque jour, pour vivre, au moins un litre et demi. Mais aussi pour cultiver, pour produire nos biens matériels et immatériels, notre énergie. Elle est précieuse, irremplaçable et pourtant pas inépuisable. Aujourd'hui, nous parlons de l'eau qui coule de nos robinets. et qui est aussi l'aliment le plus contrôlé de tous. En Normandie, dans le Calvados, Célia a choisi de réconcilier agriculture et protection des ressources naturelles.
- Speaker #1
Bonjour, Célia Vallax, je suis ingénieure territoriale pour la préservation de la ressource en eau potable. Je travaille pour le syndicat de production d'eau potable Sud-Bessin-Pré-Bocage à Aunay-sur-Odon. J'ai grandi dans une ferme et dans le milieu rural de manière générale. Au fur et à mesure où j'ai grandi, en entendant dans les médias, les journaux, que l'agriculture et l'environnement étaient opposés, j'ai voulu trouver des solutions pour que ça continue de coexister. J'ai eu un bac économique et social. Ensuite, je me suis orientée vers un BTS agricole gestion et protection de la nature, option animation. Après avoir découvert vraiment le volet préservation de l'environnement, j'ai fait une licence professionnelle en agriculture biologique, conseil et développement à Clermont-Ferrand. J'ai ensuite fait un master en gestion des territoires et développement local, option ingénierie du territoire. J'ai été salariée de remplacement dans des fermes entre mes études et ensuite j'ai travaillé pour une association de préservation de l'environnement. Mon métier aujourd'hui, c'est vraiment que les ressources en eau en amont. soient les plus saines possibles et maintenir une agriculture sur le territoire. Je me vois un peu en tant qu'exploratrice pour aller chercher des solutions pour les agriculteurs et la qualité de l'eau. J'interviens sur un territoire, il se définit par rapport aux communes qui sont adhérentes à mon syndicat de production d'eau potable, c'est-à-dire ceux à qui on va vendre l'eau.
- Speaker #0
Comment achemine-t-on l'eau de la nature jusqu'à nos installations domestiques ? Quel trajet lui fait-on emprunter pour pouvoir la consommer ? Du captage jusqu'au robinet, suivons son chemin.
- Speaker #1
Un captage, ça veut dire dériver l'eau du milieu naturel pour la consommation humaine. Ça peut très bien être un forage, une prise d'eau dans un cours d'eau ou des puits.
- Speaker #0
L'eau peut provenir soit des nappes phréatiques, et on parle d'eau souterraine, soit de cours d'eau et de sources proches de la surface, et on parlera d'eau de surface. Tous les territoires ne disposent pas de ces réserves d'eau de manière égale.
- Speaker #1
On fait des forages d'essai et on va choisir celui qui est le plus propice pour la production, c'est-à-dire qui va avoir un débit régulier, une eau qui correspond déjà au mieux aux critères de l'ARS, donc c'est l'Agence régionale de santé. Et ensuite, on va faire un forage dit d'exploitation. Les prises d'eau ou les puits, c'est entre guillemets plus simple, on va directement mettre un tube dans le cours d'eau et ensuite pomper l'eau directement dans la rivière. C'est plus sensible, on va dire, dans les moments de sécheresse, parce que le cours d'eau, lui, il est alimenté en continu. Quand il ne pleut pas, c'est là où on peut avoir plus de problèmes. L'eau est acheminée vers des stations de traitement d'eau potable, réorientée vers des réserves, pour ensuite être redistribuée au moment où la population en a besoin.
- Speaker #0
Mais si l'eau est dépolluée en usine avant consommation, pourquoi vouloir la dépolluer avant ? Parce qu'une usine ne traite jamais tout à 100% ? Parce que la dépollution a un coût ? en énergie notamment, parce que certains polluants nocifs sont rejetés directement dans le milieu naturel, ou parce que les stations de traitement peuvent, dans certains cas, ne pas fonctionner normalement. Eh bien, c'est tout ça à la fois, d'où l'intérêt d'agir sur les territoires connectés directement au captage d'eau.
- Speaker #1
Les captages sont protégés de deux manières différentes en France. Il y a la mise en place des périmètres de protection des captages, le périmètre immédiat, clôturé, infranchissable. Ensuite, il y a le périmètre rapproché, un petit peu plus élargi. Là, il y a des interdictions qui vont être prescrites, mais malgré tout, les activités économiques perdurent. Et ensuite, il peut y avoir les périmètres de protection éloignés, un peu plus vastes. Il y a des règles qui sont établies, il faut s'y conformer. Ensuite, il y a les aires d'alimentation de captage, préservées par rapport à la pollution diffuse. C'est celle qu'on ne va pas constater dans l'immédiat. On est accompagné par des personnes compétentes au niveau hydro-géologique pour délimiter ces zones. En dehors de ce périmètre-là, s'il y a une pollution, elle ne sera pas reliée au captage. Dans les aires d'alimentation de captage, ce qui peut être proposé, c'est des programmes d'action à destination, principalement des agriculteurs sur la base du volontariat. Dans mon travail, on va aller rencontrer les agriculteurs pour que justement il y ait une adhésion du plus grand nombre aux programmes d'action et que le territoire continue à être agricole. rémunérateur, mais aussi qu'il y ait la qualité de l'eau qui soit prise en compte et qui permette de limiter les traitements ensuite dans les usines.
- Speaker #0
Les ingénieurs captage protègent la qualité de l'eau sur le terrain, mais peuvent aussi en gérer, dans la mesure du possible, la quantité, afin que tous puissent y avoir accès.
- Speaker #1
Dans notre belle région de Normandie, on a l'habitude d'avoir de l'herbe verte, le cliché de la belle vache normande qui pâture avec une pluie fine sous les pommiers, ce cliché est de plus en plus mis à mal. Les périodes de recharge des eaux se décalent dans le temps. On ne va pas avoir les recharges suffisantes en hiver, mais aussi l'alimentation de la végétation durant le printemps et l'été. Là, nous, on a déjà des débuts d'alerte sur certains captages, nous disant que le niveau commence déjà à être bas. Au sein de notre syndicat, on a fait des interconnexions entre nos différents captages. Ce qui permet d'emmener une eau du bout de notre territoire jusqu'à l'autre bout. Mais quand plus personne n'a d'eau, on ne peut pas le faire. L'eau n'est pas en quantité illimitée. L'importance aussi d'économiser même quand il n'y a pas de sécheresse.
- Speaker #0
L'ingénieur captage s'appuie entre autres sur des connaissances en hydrologie.
- Speaker #1
Le cycle de l'eau, ça paraît logique, mais c'est vrai que c'est important de bien l'assimiler.
- Speaker #0
C'est-à-dire le circuit effectué par l'eau sur Terre sous ses différents états et sous l'action de l'énergie solaire. Il doit aussi être bien au fait des différentes menaces qui pèsent sur l'eau dans son territoire.
- Speaker #1
Pour mon secteur, ça va être les pesticides, les produits phytosanitaires et surtout les herbicides.
- Speaker #0
Des produits utilisés par les exploitations agricoles pour tuer parasites et mauvaises herbes et dont on va essayer de limiter l'utilisation.
- Speaker #1
L'une de nos actions, ça va être l'achat de terres agricoles. Et ensuite, on met en place un bail rural environnemental où l'agriculteur qui prend à bail les parcelles a des clauses environnementales à respecter. Il y a une multitude d'actions qui peuvent être mises en place sur les exploitations que nous, on met en valeur. Là, j'ai un territoire, au fur et à mesure des années, on a atteint 59% de la surface agricole qui est non traitée. Ce qui est vraiment bien pour la qualité de l'eau. Et ça, c'est parce que les agriculteurs, ils ont remis soit des surfaces en herbe. C'est vraiment l'idéal pour la préservation de la qualité de l'eau. Ou ils mettent en place des cultures dites à bas niveau d'intrants, BNI. Par exemple, le miscanthus, c'est une culture, une fois qu'elle est implantée, qui n'a pas besoin du tout de traitement. Ou le chanvre.
- Speaker #0
Je vous laisse faire votre propre recherche sur les vertus de ces plantes qui ne se mangent pas, mais qui ont bien d'autres usages.
- Speaker #1
What else ? Le désherbage mécanique.
- Speaker #0
Se débarrasser des mauvaises herbes en les arrachant, plutôt qu'avec des produits chimiques.
- Speaker #1
Le passage en bio, qui est aussi une solution. Plus d'apports de produits phytosanitaires, maintenir tout simplement les haies permet de favoriser l'infiltration, mais aussi limiter l'érosion ruissellement qui entraîne des particules qu'il y a dans les champs, dans les cours d'eau.
- Speaker #0
Les fameuses haies bocagères replantées dans l'épisode précédent.
- Speaker #1
Quand il y a un gros orage et que là, il y a une partie de la terre qui part directement dans le cours d'eau, ça demande aux stations de traitement, des fois elles sont carrément mises à l'arrêt parce qu'on ne peut pas traiter tout d'un seul coup. Dans le travail du sol, évitez de travailler dans le sens de la pente, mais plutôt en perpendiculaire. Ça va aussi limiter un peu ces effets d'érosion ruissellement. La qualité du sol, c'est aussi quelque chose qui est important, puisque un sol vivant, c'est un sol qui va plus facilement dégrader les matières actives, ce qui permet de moins les retrouver dans l'eau. Un autre point qui est intéressant, c'est le maintien des zones humides, parce que naturellement, elles vont permettre de capter de l'eau. de la rediffuser au moment des sécheresses. Mais aussi, c'est une zone qui permet de filtrer tous les polluants, en tout cas une grande partie. Elles travaillent pour zéro euro dès lors qu'elles sont maintenues et en bon état. Mais c'est vrai que c'est des zones qui sont difficilement exploitables, donc qui ne rapportent pas forcément d'argent à l'agriculteur.
- Speaker #0
On rémunère alors l'agriculteur qui laisse ses milieux travailler pour le bien de tous.
- Speaker #1
Ça fait partie des mesures proposées par les paiements pour services environnementaux.
- Speaker #0
Agir pour la qualité de l'eau sur des territoires agricoles ne peut pas se faire sans permettre aux agriculteurs qui nous nourrissent de se nourrir eux aussi. L'argent, l'air de la guerre et de la terre.
- Speaker #1
Ce n'est pas forcément toujours facile pour eux de changer directement leur pratique. Déjà, ils subissent tous les aléas climatiques d'une année sur l'autre, des politiques et autres. Chaque agriculteur est finalement chef d'entreprise. Tout ce qu'il va mettre en place lui permet d'avoir son salaire pour l'année. qui changent et que je loupe toute ma culture. Au final, je n'ai rien appris. C'est aussi important d'arriver à trouver des fonds pour leur permettre d'essayer de mettre en place ces nouvelles pratiques sans eux prendre un risque. Ce qui est compliqué, c'est quand on est limité au niveau administratif, réglementaire, financier. On aimerait des fois mettre en place tel projet. L'argent ne coule pas à flot. On peut l'accompagner sur le technique, lui apporter des conseils, mais pas un apport directement financier. C'est important de connaître le milieu agricole. Quand on échange avec des agriculteurs, nous, on a bien nos petits bagages et ce qu'on a envie qu'ils fassent. Mais devant nous, il y a quand même des humains qui ont aussi leurs problématiques. C'est important aussi l'écoute, de savoir pourquoi telle pratique est bloquante. Une partie de notre métier, c'est d'accompagner au changement. J'ai accompagné un agriculteur dans une demande de subvention pour l'achat de matériel pour lui permettre de travailler au mieux ses surfaces en herbe et d'être le plus productif possible. Quand il a eu l'accord de la subvention, je l'ai eu au téléphone et il me disait « j'ai les larmes qui me montent aux yeux » parce que c'est vraiment quelque chose qui était important pour lui. Moi, c'est mon plus grand bonheur de pouvoir entendre que leurs démarches sont valorisées, ils sont accompagnés dans ces objectifs de préservation de la qualité de l'eau et leurs activités agricoles.
- Speaker #0
La recherche scientifique, l'agronomie, aident aussi à initier des pratiques destinées à préserver notre eau. C'est vers elles qu'on se tourne pour des solutions innovantes.
- Speaker #1
Nous, on a vraiment, on va dire, un rôle un peu de conducteur. On va essayer d'orienter tel agriculteur vers telle personne. À notre échelle, on est souvent seul dans nos structures, sur le terrain. On n'a pas la capacité et les moyens humains. d'aller directement chercher auprès du monde scientifique des solutions alternatives. C'est pour ça qu'on va voir les chambres d'agriculture où en Normandie, il y a BioNormandie, il y a les réseaux des CIVAM qui permettent de mettre en place ces approches techniques, scientifiques, de nouveaux essais. Eux, ils vont avoir ce champ de recherche, d'innovation qui sont au cœur de leur métier. D'où le fait qu'on travaille aussi en collaboration avec ces structures. L'évaluation de notre travail n'est pas forcément très visible ou palpable directement sur la qualité de l'eau, puisque l'âge de l'eau peut avoir entre 15, 20, 30, 40 ans. Je vais prendre l'exemple des nappes souterraines. Elles vont se renouveler en totalité, des fois peut-être au bout de 40 ans. Donc ça veut dire que nos actions, on va voir le résultat dans 40 ans. Ça peut être aussi démotivant, mais en tout cas, il faut continuer finalement les actions. Sinon, on ne va pas toucher ce résultat si... on abandonne rapidement.
- Speaker #0
En poursuivant ce travail de longue haleine, pas après pas, on œuvre aussi pour les générations futures.
- Speaker #1
Dans les années à venir, j'imagine qu'il y aura de plus en plus de pression par rapport à cette eau qui va se rarifier, qui devra toujours répondre aux normes de qualité. La connaissance s'actualise. Tous les ans ou presque, on a des nouvelles molécules que les chercheurs arrivent à trouver et que du coup, on doit surveiller quotidiennement presque. On peut avoir des molécules qui passent d'un statut à un autre, ce qui change aussi leurs normes de conformité. Ça nous demande d'être dans l'adaptation aussi de nos programmes, de ce qui peut être demandé.
- Speaker #0
Un rôle de sentinelle dont personne ne peut faire l'économie. De quoi est fait demain pour vous, Célia ?
- Speaker #1
Demain, mon travail, ça va être d'aller sur un autre syndicat pour essayer de voir qu'est-ce qu'on fait, quelles sont les bonnes idées à prendre chez les uns, chez les autres. On a aussi monté un collectif des animateurs captage du Calvados pour justement être ensemble, réfléchir ensemble, s'épauler. Pour demain, c'est le collectif, que ce soit pour l'agricole ou pour l'eau.
- Speaker #0
Je remercie Célia Valax et le syndicat mixte de production d'eau potable Sud-Bessin-Pré-Bocage. Cet épisode est parrainé par l'Office français de la biodiversité.