- Speaker #0
Quand j'étais ado, j'aurais aimé qu'on me parle des métiers peu connus, rares ou dont je ne savais rien. Alors j'ai voulu aller interroger pour vous ceux qui dédient leur carrière aux vivants, chacun à leur manière. Vous écoutez Et Demain, on fait quoi ? Cet épisode est parrainé par l'Office français de la biodiversité.
- Speaker #1
Je faisais des inventaires botaniques sur une fameuse pelouse sèche. Je suis tombée sur une plante que je trouvais vraiment très bizarre et que je n'avais jamais vue. Je l'ai photographiée un peu dans tous les sens et en faisant un peu de recherche, je me suis rendue compte que c'était une espèce qu'on considérait disparue d'Alsace. C'est pour ça que je ne l'avais pas trouvée si facilement. C'était le Buplorum rotondifolium, si tu veux trouver une photo. C'est extrêmement graphique comme plante, c'est très joli, très étrange. On a l'impression qu'elle vient d'une autre planète. C'est hyper gratifiant de retrouver ce genre d'espèces qu'on croyait disparues.
- Speaker #0
Dresser un inventaire ou comptabiliser les espèces vivantes à un endroit donné fait partie des nombreuses activités nécessaires à une science appelée écologie. L'écologie, c'est l'étude des espèces, de leurs habitats, mais aussi de la façon dont ils interagissent, à la manière d'un réseau. Aujourd'hui, on part en Alsace pour découvrir le métier de Laura, qui contribue à préserver des espaces naturels occupé par une espèce aussi spéciale que répandue, l'être humain.
- Speaker #1
Je suis Laura Grandadam et je suis écologue. J'ai grandi dans un petit village des Vosges alsaciennes. J'ai passé mon enfance à courir à droite, à gauche, à jouer dans les rivières, les prés, etc. Donc en fait, j'avais un attachement à ce milieu-là très fort. Quand j'étais petite, je voulais devenir ornithologue. Donc je me suis mise à observer aussi les oiseaux. Le conseiller d'orientation du collège m'avait dit que ça n'existait pas comme métier. J'étais un peu perdue et comme je n'étais pas trop mauvaise à l'école, j'ai suivi un peu la voie classique qui me semblait logique par rapport aux matières que j'aimais bien, donc la biologie. Et j'ai appris qu'il existait des classes prépa en biologie. Une fois en classe préparatoire, je me suis rendue compte que ça ouvrait sur ingénieur agro, vétérinaire. Et là, je me suis dit, c'est vétérinaire qui a l'air de coller le mieux avec ce que j'aime. Heureusement pour moi, j'ai loupé le concours de véto et je suis arrivée en école d'agronomie sur les conseils, les très bons conseils de ma prof de bio de prépa qui m'avaient expliqué qu'il y avait d'autres voies que l'agronomie pure. Effectivement, j'ai fait une spécialisation en gestion des milieux naturels et je suis devenue ingénieure écologue. Je suis retombée un peu sur mes pieds par rapport à ce que je voulais faire parce que dans écologue, il y a de l'ornithologie. Le métier d'écologue, c'est étudier les espèces, les habitats et surtout tout ce qui lie ces choses-là et tous les processus, les échanges qui se font.
- Speaker #0
Aujourd'hui, tout aménagement d'un territoire par l'homme s'accompagne d'une étude sur ses conséquences environnementales. C'est la loi. En résumé, si vous prévoyez de construire des habitations, une base de lancement de fusées, d'installer un parc d'attractions ou un champ d'éoliennes, l'écologue entre en jeu. Ce n'est donc pas un métier seulement rural. En réalité, il peut s'exercer partout où l'homme est amené à poser un pied. À l'exception de la Lune, ça laisse donc pas mal de possibilités. Voici celles que Laura a choisies.
- Speaker #1
Le Conservatoire d'Espaces Naturels d'Alsace, c'est une association pour laquelle je travaille.
- Speaker #0
Ce conservatoire a été créé il y a tout juste 50 ans pour préserver des territoires transformés par la culture intensive du maïs.
- Speaker #1
Il y en a un petit peu dans toutes les régions de France. Ce sont des associations qui ont pour objectif de protéger les espaces naturels et toutes les espèces qui vivent dessus. Pour ça, on achète ou on loue des terrains. On a la main sur ce qui se passe sur les sites et on peut les protéger de la façon qu'on considère comme étant la plus efficace. Un des adages de l'association, c'est mieux connaître pour mieux protéger. Et moi, mon rôle, c'est justement mieux connaître. Comprendre sur les sites qu'on protège ce qui s'y passe. Quelles sont les espèces qui sont dessus ? Donc là, c'est du terrain avec des inventaires, des relevés de communautés végétales.
- Speaker #0
Vous vous souvenez de la petite plante du début ?
- Speaker #1
On identifie tous les types d'animaux qu'on peut. La technique classique, c'est on va sur le terrain, on observe, on note ce qu'on observe. Il y a de plus en plus de nouvelles techniques qui apparaissent, notamment les enregistreurs acoustiques qui sont placés sur les sites et les sons sont enregistrés, analysés automatiquement par des logiciels qui font un pré-tri des espèces galacoustiques. J'utilise les images de drones. C'est comme des images aériennes, mais très très précises et à l'instant qui nous intéressent. Je suis aussi télépilote de drone. Il y a l'ADN environnemental aussi. Ça marche bien dans les milieux aquatiques, on va prélever plusieurs échantillons d'eau et du coup on est capable de faire la liste des espèces qui sont passées par là ou qui vivent dans ce milieu.
- Speaker #0
On utilise aussi d'autres techniques, comme des chiens dressés à flairer certains animaux, mais beaucoup reste encore à inventer.
- Speaker #1
Il y a un cliché qui revient souvent, c'est « ah bah c'est la jeune femme qui court après les papillons » ou « ah c'est elle qui compte les plantes » parce que oui, on fait ça, mais c'est une toute petite part de ce qu'on fait. Ensuite, il faut compiler un petit peu toutes les données qu'on a pu collecter, mettre tout ça sur carte. Une des grosses bases de ce métier, c'est la cartographie, on ne peut pas y couper. Il y a des missions de concertation parce que nos sites ne sont pas fermés au public, donc on a plein d'usagers différents qui peuvent y aller.
- Speaker #0
Ici, des randonneurs, des apiculteurs, des chasseurs par exemple.
- Speaker #1
Moi, je vais présenter un peu l'état des lieux. Voilà ce qu'il y a sur le site, voilà les enjeux qu'il y a, voilà les menaces aussi. Et on va essayer de voir ensemble qu'est-ce qu'on peut faire pour que ça aille mieux ou que ça reste bien si ça l'est déjà. Tout ça, ça prend la forme de plans de gestion. C'est des gros documents qui vont détailler quelles sont les actions concrètes qu'on va mener.
- Speaker #0
Oui, l'écologue rédige aussi.
- Speaker #1
Il y a la sacro-sainte liberté aujourd'hui et c'est difficile de faire accepter parfois qu'il faut peut-être qu'on revoie notre façon de faire, nos habitudes, pour laisser un peu de place à d'autres êtres vivants que nous.
- Speaker #0
Ça, c'est pour le côté humain. Mais sur le terrain, la faune et la flore imposent d'autres défis.
- Speaker #1
Quand on a des parcours scientifiques, on a l'habitude d'avoir un problème en fait, et puis une réflexion et une solution. C'est hyper dur au départ d'admettre, je sais pas, et avec les données que j'ai, je ne... peut pas savoir. Il faut apprendre à se dire ok, je fais du mieux que je peux avec ce que j'ai. Là, j'ai une espèce de papillon, par exemple, qui a une écologie très très particulière parce qu'il ne va pondre que sur une seule plante, qui elle-même est très rare. Et ensuite, sa chenille, une fois qu'elle a mangé les bourgeons de cette plante, se laisse tomber au sol et est adoptée par une espèce de fourmi très précise. Et cette fourmi va l'emmener dans sa fourmilière. Elle va vivre au dépens de la fourmilière. Elle va se nourrir des larves des fourmis tout l'hiver. Et une fois qu'elle aura bien mangé au printemps, elle va se marfoser, sortir et c'est reparti.
- Speaker #0
Oui, bah bonjour la reconnaissance.
- Speaker #1
Il y a cinq petites populations dans un secteur restreint et l'une d'elles est en régression forte depuis quelques années. Et là, réussir à comprendre pourquoi, c'est vraiment très compliqué parce que c'est pas juste pour une raison. Ils ont épendu des pesticides à côté ou parce qu'ils ont pompé l'eau ou parce qu'ils ont construit une zone d'activité à côté. C'est ça le plus complexe. Mais en même temps, c'est une des choses les plus excitantes dans ce métier-là parce qu'il faut essayer de mener l'enquête. On a aussi des financements pour ça. Le côté complexe de mon métier, c'est qu'il y a énormément de facettes. Il y a vraiment le vivant, faune, flore, etc. Mais il y a tout ce qui est géologie.
- Speaker #0
Science de la planète Terre.
- Speaker #1
Pédologie.
- Speaker #0
Science de la Terre sous nos pieds. Le sol, quoi.
- Speaker #1
Hydrologie.
- Speaker #0
Science de l'eau et de ses transformations.
- Speaker #1
Climatologie.
- Speaker #0
Vous avez compris.
- Speaker #1
Toutes ces disciplines-là, elles ont un impact direct sur nos sites. Et pour comprendre comment un écosystème fonctionne, toutes ces composantes-là, elles sont indispensables. J'ai des notions un petit peu dans toutes ces disciplines, mais ça m'arrive de faire appel à des spécialistes.
- Speaker #0
Quand il intervient sur un milieu, s'y installe, le transforme et le surexploite, l'homme enclenche une réaction en chaîne de conséquences néfastes et de dégâts qu'il est nécessaire de contrôler et d'encadrer.
- Speaker #1
Au niveau des impacts de l'homme sur la nature ou sur l'environnement de façon générale, la liste est très très, malheureusement très très longue. Le fait de séparer l'homme de la nature, pour moi, c'est la plus grosse menace dans le sens où ça amène des comportements extrêmement destructeurs, très court-termistes, en fait, on ne voit pas vraiment plus loin que le bout de notre nez. Je suis amenée sur le terrain à discuter avec certaines personnes, des gens que je croise, et en fait je me rends compte qu'il y a des gens qui, dans le meilleur des cas, Ils s'en fichent, ça ne les intéresse pas du tout, ils ne voient pas le lien qu'il y a entre eux et la nature. Et après, il y a ceux qui la voient même comme un obstacle au progrès, même quand on pense destruction. On pense tout de suite à des gros projets du style construction d'autoroutes, de centres commerciaux, de parking. Ceux-là, ils sont très destructeurs dans le sens où il n'y a plus rien du tout. Après, il y en a d'autres qui sont plus pernicieux ou plus progressifs. Aujourd'hui, il y a tout ce qui est pesticides, tous les intrants chimiques qui vont être envoyés dans les prairies, qui se retrouvent dans la nappe phréatique.
- Speaker #0
dans laquelle de nombreuses villes et villages de la région puisent leur eau potable.
- Speaker #1
On retrouve des polluants utilisés il y a 50 ans qui ont été interdits entre-temps et qui sont encore toujours présents dans l'eau et qui petit à petit se propagent de plus en plus. Tout ce qui est agriculture intensive, elle est bannie de nos sites. Par contre, on travaille avec des agriculteurs qui ont des pratiques plus extensives.
- Speaker #0
Une agriculture intensive produit beaucoup et demande une forte intervention humaine, par l'emploi de machines, de pesticides et d'engrais notamment. L'agriculture extensive, elle, est moins rentable, mais respecte davantage les ressources naturelles.
- Speaker #1
On met en place des cahiers des charges en leur disant Ausha de telle période à telle période parce qu'il y a telle espèce. Vous Ausha pas à tel endroit cette année parce que ça sert de refuge pour la faune et pour la flore pour qu'ils puissent accomplir leur cycle. » Notre objectif principal, c'est la biodiversité, c'est l'écosystème, c'est pas le rendement économique. Donc on a aussi des partenariats parfois où l'agriculteur, en fait, il s'y retrouverait pas avec le foin qu'il récolte, par exemple. et où il y a une compensation financière si jamais c'est trop complexe économiquement pour lui.
- Speaker #0
A l'inverse, et si vous avez suivi ce qui s'est dit dans ce podcast, on peut considérer que l'homme est une espèce comme une autre, et il contribue, à certaines conditions, à maintenir la bonne santé de l'environnement.
- Speaker #1
Des milieux naturels, c'est très très très rare, et en Europe encore plus. Nous, ce qu'on gère, c'est souvent des milieux semi-naturels. C'est des milieux dans lesquels l'homme a son rôle à jouer. Il a façonné ses paysages et ses écosystèmes depuis des siècles, et il y en a certains qui existent parce qu'il y a... cette association humaine avec le reste du monde. Notamment un milieu qui est particulièrement concerné, c'est ce qu'on appelle les pelouses sèches. C'est des milieux très secs, très ensoleillés, très chauds et très pauvres. Là, il y a une petite leçon d'écologie quand même. Un milieu pauvre, c'est un milieu où il y a très peu de nutriments assimilables par les plantes. Elles sont limitées dans leur développement par cette faible disponibilité. Et du coup, il faut qu'elles aient trouvé des stratégies différentes pour pouvoir se développer quand même. pour des logiques de production agricole, etc. On a enrichi les milieux. Et donc, ces milieux qui étaient naturellement assez répandus avant, ils sont de plus en plus rares. Alors que dans un milieu très riche, où il y a beaucoup de nutriments assimilables par les plantes, on va avoir quelques espèces qui se comptent sur les doigts d'une main, parce que c'est des espèces très compétitives, qui prennent beaucoup de place et qui étouffent toutes les autres.
- Speaker #0
Si je récapitule, sol riche égale biodiversité plutôt bof, sol pauvre égale grosse biodiversité. Mais revenons aux pelouses sèches alsaciennes. Anciens pâturages jusqu'au milieu du XXe siècle, elles abritent tout un cortège d'espèces typiques.
- Speaker #1
C'était principalement lié à l'élevage traditionnel à l'époque où chacun avait pour subvenir à ses besoins sa vache, ses chèvres, ses quelques moutons. Sauf qu'aujourd'hui ça n'existe plus du tout. Avant le développement de la société comme elle est depuis quelques siècles, il y avait des corans herbivores, donc il y avait des bisons, il y avait des aurochs en France. qui maintenaient des landes, des pelouses, des endroits ouverts.
- Speaker #0
À la végétation rase, donc.
- Speaker #1
Et comme on a exterminé tous ces animaux-là, et qu'on les a remplacés par nos animaux d'élevage, si on enlève les animaux d'élevage, ça se referme, forcément.
- Speaker #0
Les arbres repoussent et l'horizon disparaît.
- Speaker #1
C'est des milieux qui ont beaucoup régressé. Donc on essaye de préserver ceux qui restent. Et nous, on intervient en coupant des arbres. Donc ça, c'est très mal perçu. Il y a beaucoup de pédagogie à faire pour leur faire comprendre qu'en fait, là, on a fait un choix entre une forêt Ouh ! une pelouse sèche, en concertation souvent avec des élus, avec les gens autour, avec les enjeux écologiques aussi, qui ont une part importante, parce que justement, c'est des espèces qui ne vivent nulle part ailleurs, et il y a de moins en moins d'endroits comme ça. Donc on a besoin, sur certains milieux, de l'intervention de l'homme.
- Speaker #0
Vous suivez toujours ? En tout cas, concoupe ou qu'on laisse pousser, la préservation des milieux dépend d'un choix, d'une volonté de la part de ceux qui décident.
- Speaker #1
On est dans une période politiquement qui n'est pas très stable, on va dire. Il y a des reculs qui se font sur des lois, sur même la vision qu'on peut avoir de l'écologie. À un moment, on avait l'impression que c'était vraiment à la mode, que tout le monde se montrait fièrement écolo, etc. On a l'impression que l'écologie, dans le sens politique cette fois-ci, se fait de plus en plus attaquer. Au niveau des financements, ça se ressent aussi. Ce que les gens ont du mal à comprendre aussi, c'est que c'est des métiers qui ne génèrent pas, économiquement parlant, de bénéfices. On ne crée pas de la valeur économique, c'est vrai. J'ai des gens qui m'ont déjà posé la question, ah oui, donc vous protégez les milieux pour ensuite les revendre, parce que du coup, ils ont gagné en valeur. Non. Sauf que du coup, ça dépend d'autres flux financiers qui ne sont pas les flux de capital. Donc c'est très dépendant de la politique.
- Speaker #0
En effet, les écologues n'ont rien à vendre. Sauf que préserver la biodiversité, c'est un investissement sur le long terme qui limitera les effets des catastrophes naturelles et climatiques, très coûteux, les effets nocifs sur la santé, très très coûteux, et qui permettra de continuer à produire des matières premières indispensables à notre alimentation et à toute notre économie. Pas complètement inutile donc. Et vous, demain, vous faites quoi ?
- Speaker #1
Demain, je participe à une réunion du plan national d'action en faveur des papillons. L'objectif, c'est de mettre en commun et d'échanger un petit peu par rapport aux solutions qu'on a trouvées chacun à notre échelle pour essayer d'améliorer la situation des papillons en France.
- Speaker #0
En plus d'être fort décoratif, le papillon est un pollinisateur, il favorise la reproduction des plantes et donc agit indirectement sur la production agricole et la capacité à nous nourrir. Papillons de France, on vous soutient et on remercie au passage Laura Grandadam d'avoir bien voulu répondre à ces quelques questions, le Conservatoire d'Espace Naturel d'Alsace et l'Office français de la biodiversité qui a parrainé cet épisode.