- Speaker #0
Quand j'avais 14 ans, j'aurais aimé qu'on me raconte les métiers peu connus, rares, ceux qui n'existaient pas encore ou dont je ne comprenais rien, les métiers qui avaient du sens, parce que je ne savais pas, à l'époque, que c'est ça que je chercherais plus tard. Pour vous, aujourd'hui, j'ai fait mon enquête, pour que cette activité qui prend le tiers de notre vie éveillée ne soit pas choisie par hasard.
- Speaker #1
Ça a été la plus belle découverte de ma carrière. J'ai d'ailleurs dû faire arrêter tous les relevés. Le capitaine n'était pas trop content à bord. Quand j'ai traité les données bâtimétriques, j'ai vu un débris qui, pour moi, ressemblait étrangement à une bombe de la Seconde Guerre mondiale, à un obus. J'ai prévenu les équipes à bord. qui ont bien confirmé que c'était un obus et donc qui ont tout arrêté pour alerter les autorités pour qu'ils puissent venir le chercher, le faire exploser et le sortir de l'eau.
- Speaker #0
Avant d'évoquer un décor digne d'un "Vingt mille lieues sous les mers" version XXIe siècle, elle a vécu en France, en Angleterre, navigué au large des côtes européennes et africaines pour étudier et dessiner les fonds marins. Aujourd'hui, c'est depuis le sud de la France Qu'Estelle Lacour nous parle de son métier, exercé par quelques milliers d'hommes et de femmes au total, et qui les conduit sur les canaux, fleuves, mers ou océans du monde entier.
- Speaker #1
Alors je vais me présenter et dire ce que je fais. C'était bien, ouais. Donc je m'appelle Estelle, j'ai 46 ans et je suis hydrographe. L'hydrographie, c'est une science qui étudie, mesure et représente les caractéristiques physiques des étendues d'eau, mais surtout de leur fin. Elle a un aspect pratique et cartographique. On mesure la profondeur, la forme des fonds marins, ce qu'il y a dedans. On peut même découvrir des bombes ou des épaves, même des avions qui ont coulé, des récifs coralliens, c'est magique, des champs de possidonie, des montagnes sous-marines. Nous n'avons cartographié qu'environ 20% des océans. Ce n'est rien.
- Speaker #0
Rien, pas tout à fait. Pourtant, il semblerait qu'on connaisse mieux certaines régions de notre système solaire. que les abysses, c'est-à-dire les fonds marins. Si je fais un rapide calcul, les océans recouvrent environ 75% de notre planète. Il reste donc plusieurs centaines de millions de kilomètres carrés, soit l'équivalent de 55 fois la surface de la France, à découvrir.
- Speaker #1
C'est vrai que j'ai toujours aimé la mer. Au début, ce que j'aurais vraiment voulu faire, c'était être biologiste marin, donc partir sur un de ces bateaux en mer. Mais j'ai réalisé que ça voulait dire être peut-être en mer un mois. Pour finir dans des labos le reste de l'année, moi j'avais plus envie d'être sur le terrain. C'est une conseillère d'éducation quand j'avais 12 ans qui m'a dit « Ah, mais tu devrais étudier la géographie » . Au fil de mon périple, j'ai abouti à faire des cartes des fonds marins, comme quoi elle n'avait pas tort, loin de là.
- Speaker #0
Les cartes de géographie ont toujours été le sésame de toute exploration et de toute découverte. Ben oui, demandez donc à Marco Polo, Colomb, Magellan et les autres.
- Speaker #1
J'ai étudié la géographie marine en Angleterre. C'était un diplôme très varié, donc il m'aurait permis de partir dans n'importe quelle branche liée à l'océan. Après, l'hydrographie n'a pas été ma matière favorite. Donc, il faut bien se rappeler aussi que des fois, on aurait envie de faire quelque chose. Et puis au final, la vie nous amène à un endroit auquel nous n'aurions pas pensé.
- Speaker #0
Bon, trouver sa voie n'est pas toujours une promenade de santé. À quoi ça nous sert d'aller explorer les fonds marins pour en faire des cartes, alors qu'on pourrait, je ne sais pas moi, rester sur la plage ?
- Speaker #1
L'hydrographie, et particulièrement la cartographie, est utilisée pour l'aménagement du littoral. Par exemple, le choix des sites et des conceptions des infrastructures, mais aussi l'optimisation des voies navigables, puisque nous avons beaucoup de biens, tels que nos iPhones ou Android. qui arrivent sur des navires de Chine et ces navires doivent bien pouvoir accéder à nos ports.
- Speaker #0
Aménager et surveiller les voies maritimes comme on construit et entretient nos routes sur la terre ferme. Mais ce n'est pas tout. N'y aurait-il pas quelques ressources, quelques trésors à exploiter ou à prélever dans cette immensité ?
- Speaker #1
Oui, les énergies marines renouvelables. Déjà l'énergie éolienne, c'est-à-dire l'énergie du vent, mais aussi l'énergie des courants qu'on utilise très peu, sauf proche des côtes.
- Speaker #0
Et oui. Les vents qui balaient les océans et la force des vagues, qu'on appelle énergie marémotrice, sont une aubaine quand notre consommation d'énergie tend à augmenter.
- Speaker #1
Après, tu peux considérer comme énergie marine l'hydrocarbure aussi, que nous utilisons et qui provient du fond des océans.
- Speaker #0
qui, elle, n'est pas renouvelable mais fossile.
- Speaker #1
Je travaille maintenant sur des projets pour poser des câbles sous-marins qui relient les éoliennes en mer. Ces structures sont connectées à la Terre. Tout câble, idéalement, est enterré. Et c'est pour ça qu'on part là-bas, pour faire des pauses et donc des relevés, pour savoir où poser les câbles, en fait. Les câbles électriques. Câbles de fibre optique aussi. Votre Internet est sous l'eau. Par exemple, si tu envoies un email entre la France et les États-Unis, à moins que tu sois en 5G, ça va forcément passer par un câble de fibre optique sous-marin.
- Speaker #0
Sous la mer serpentent un million et demi de kilomètres de câbles installés par l'homme, soit 37 fois le tour de la Terre, et par lesquels passent 99% de nos télécommunications. Des câbles qu'il faut poser, mais également surveiller et entretenir.
- Speaker #1
On fait aussi des relevés pour faire des forages en eau profonde, par exemple, pour extraire des nodules polymétalliques comme le manganèse, le cobalt, les terres rares. Ça peut même être utilisé pour vos téléphones.
- Speaker #0
Tiens, encore eux. L'industrie s'intéresse à ces métaux et terres rares présents dans les grands fonds marins et qui ont mis des dizaines de milliers d'années à se former. Nous les extrayons et les utilisons pour fabriquer des téléphones, mais aussi des batteries de voitures électriques, d'ordinateurs, ainsi que des éoliennes par exemple. Bref, c'est un sacré chantier dans les abysses. Or, s'il peut choisir pour qui il travaille, ce n'est pas l'hydrographe lui-même qui décide d'exploiter ou de protéger les fonds marins. est là pour représenter au mieux tout ce que l'on y trouve. Et il le fait à l'aide d'outils technologiquement très perfectionnés. Voyons un peu. Par mille mètres de fond, la pression est telle que c'est comme si le poids d'un train entier vous écrasait. Une eau très froide et très salée corrode le matériel et en plus il fait tout noir. C'est un défi et c'est très coûteux.
- Speaker #1
Pour faire un relevé, en général, on part en meurtre de 4 à 6 semaines en moyenne. Pour ça, on utilise des sonars multifaisceaux qui mesurent la profondeur. C'est en fait un écho qui part du bateau, qui descend jusqu'au sol et qui revient. On utilise aussi des types de sonars qui envoient des ondes pour permettre de savoir où sont en fait le pétrole et les poches de gaz. C'est problématique parce que ça peut perturber les cétacés. Ils ne trouvent plus leur chemin. C'est d'ailleurs pour ça que des relevés environnementaux sont très souvent faits avant, bien sûr, pour éviter de poser un câble sur les zones qu'ils fréquentent. Après, il peut y avoir aussi des sidéroscans qui détectent tous les détails comme une photo en noir et blanc, des magnétomètres qui repèrent le métal tel que les épaves et le câble. Même des satellites, des petits robots pour les inspections détaillées.
- Speaker #0
Oui, ce sont des drones sous-marins répondant aux doux noms d'AUV et ROV.
- Speaker #1
On a bien sûr besoin du GPS pour avoir une précision et un positionnement des mesures.
- Speaker #0
Avec toutes les données ainsi récoltées, on peut maintenant réaliser les cartes.
- Speaker #1
Les cartes de géophysique, c'est un petit peu comme une radiographie des fonds marins. Sur ces images, on va voir des motifs montrant les reliefs, comme les montagnes sous-marines ou les canyons, et la nature des sédiments. Si c'est lisse, très plat, ça va être du sable. Si c'est chaotique, ça va être des roches. C'est très proche d'un plan d'architecte sous-marin. À l'heure actuelle, on fait aussi des cartes de géotechnique. La géophysique, c'est la surface des fonds. La géotechnique, ça va être du carottage du fond des mers. On fait des carottes qui peuvent aller jusqu'à 60 mètres de profondeur et on étudie toutes les différentes couches, comme une paille dans un milkshake. Ce métier, c'est un petit peu comme être un explorateur des océans, mais avec des outils high-tech. C'est pas Indiana Jones avec son fouet. C'est un couteau suisse, un peu marin, un peu geek, un peu écologue.
- Speaker #0
Vous avez bien dit écologue ? On a sans doute perdu un peu de vue. Le fait que l'océan est avant tout un milieu naturel, une source de vie où prolifèrent des milliers, peut-être même des millions d'organismes vivants qu'on est encore loin de connaître dans leur totalité. Pour ne citer que quelques espèces, anémone farceuse, requin lutin, nudibranche, crabe géant de 2 mètres, créatures bioluminescentes et tant d'autres au pouvoir insoupçonné à faire pâlir de jalousie une armée de pokémons. Et puis, même si on ne comprend pas encore totalement le rôle de toutes les espèces qu'ils abritent, on sait que les océans règnent en maître sur l'équilibre de notre climat. L'hydrographie a peut-être une carte à jouer dans ce domaine.
- Speaker #1
Très souvent, le petit AUV prend des photos. Ça nous permet aussi de surveiller l'impact des activités humaines et aussi le type de flore et de faune qu'il y a. C'est ainsi qu'on va pouvoir voir si ce sont des fonds sableux avec beaucoup de verres de vase qui sont protégés, parce que il y en a certains. Certains qui le sont, je ne connais pas leur nom. Il y a aussi certains types d'algues, des énormes coraux. Des nurseries où il peut y avoir des requins qui se reproduisent, certains écosystèmes uniques qui peuvent être présents. Et dans ces cas-là, nous allons représenter ces photos sur nos cartes, afin justement que le câble ne passe pas à ces endroits où on a déterminé qu'il y aurait un écosystème unique qui doit être protégé.
- Speaker #0
Et quand l'homme a confondu l'océan avec une déchetterie, ça donne quoi par exemple ?
- Speaker #1
En mer Baltique. Par exemple, j'ai vu beaucoup de containers remplis de déchets radioactifs qui ont été coulés après la Seconde Guerre mondiale, principalement par la Russie et la Finlande. Et ça, malheureusement, ça pollue beaucoup la mer Baltique. La mer Baltique, c'est une des seules mers où, sur les relevés vidéo, je ne voyais aucune vie marine sur les fonds, sur des kilomètres. Même pas en poisson. Rien.
- Speaker #0
Dans ce métier, on est témoin de l'état de nos océans et de nos fonds marins, pour le meilleur comme pour le pire. Être hydrographe, Ça ressemble à quoi au quotidien ?
- Speaker #1
Déjà, dans ce métier, faire des relevés pour des calculs de volume dans un petit port ou sur un canal, ça n'a rien à voir avec travailler pour une grosse entreprise comme Total pour la construction d'une plateforme pétrolière en mer du Nord. À quoi ça ressemble ? D'abord, on n'est pas souvent chez soi et on ne sait jamais quand on va partir. On peut très souvent travailler de nuit, le bateau est en action 24 heures sur 24. On a une cabine individuelle, mais en termes d'espace privé, tu es tout le temps avec du monde. Donc si tu n'es pas quelqu'un de relativement social, ça peut être très compliqué. Moi, la mère me ressource. C'est une merveilleuse personne avec un tempérament. Tu te lèves le matin, elle est en colère. Non, elle est calme. Non, il y a des nuages et un beau soleil. C'est magique. Mais la pression psychologique, malgré tout, elle peut être ressentie. Quand on revient, on a beaucoup de gratitude. Pour les coloris verts de l'herbe, l'odeur de la terre. Et quand on est pour la première fois dans un supermarché, c'est presque oppressant après avoir été en mer pendant un mois. Et puis parfois, il faut aussi faire face à des préjugés. En tant que femme, j'ai eu l'occasion qu'on me dise « Oui, mais toi, t'es une femme, t'es pas à ta place ici. » Intérieurement, j'ai pensé « C'est injuste, mais c'est comme ça. » Et ça m'a aussi poussée à être un peu irréprochable techniquement, donc de toujours faire de mon mieux en fait.
- Speaker #0
Les océans sont une préoccupation environnementale majeure et un équilibre est à trouver entre leur exploitation et leur protection. Mais les États ne s'entendent pas toujours sur la façon dont il faudrait les traiter. Alors l'hydrographie, demain, ce sera quoi au juste ?
- Speaker #1
Quel est l'avenir du métier d'hydrographe et de cartographe ? Pour moi, il va malgré tout exploser. parce qu'avec les énergies marines et la protection des océans, notre métier est nécessaire. Mais ça va aussi dépendre des lois pour l'environnement. Nos possibilités d'emploi dépendent quand même du courant politique et des décisions prises par l'Union européenne, tout particulièrement pour les champs d'éoliennes.
- Speaker #0
Et vous, demain, vous faites quoi ?
- Speaker #1
Demain, je fais quoi ? Je fais du SIG.
- Speaker #0
Bon sang, mais oui, le SIG, système d'information géographique. Une technologie basée sur des données liées à l'espace qui peut être utilisée dans de nombreux secteurs comme l'urbanisme, l'agriculture, la santé, la gestion des ressources et bien d'autres.
- Speaker #1
Le SIG est une base de données qui permet avec des scripts d'automatiser et de représenter des cartes interactives beaucoup plus rapidement et en 3D. C'est un peu comme un super pouvoir géographique, donc demain je commence à me former au SIG.
- Speaker #0
Un grand merci à Estelle Lacour. pour nous avoir éclairés sur son parcours et son métier. Retrouvez bientôt d'autres épisodes de la série « Et demain, on fait quoi ? » , un podcast de Candice Corbel.