Speaker #1Ce qui est très important, c'est qu'aujourd'hui, en évoquant ce qui se passe en Ukraine en ce moment, on comprenne le contexte de ce qui se passait en août 1939, d'un seul coup, les hommes d'âge adulte. Il disparaissait de la famille, mais vraiment du jour au lendemain, même d'une heure à l'autre, car ils étaient mobilisés et donc ils partaient immédiatement. Et comment voulez-vous, comment veut-on qu'un enfant comprenne ça ? La famille était touchée profondément, immédiatement, il fallait faire avec. Le papa n'était plus là, dans les cinq minutes qui suivaient, il avait reçu son ordre de mobilisation. Quel souvenir tu as de cette disparition ? Un danger immédiat et certain, mais que je n'arrivais pas du tout à cerner et à expliquer. Je savais que le danger était immense, surtout que la maman avait l'air aussi très inquiète. Les familles étaient démembrées, on peut employer ce mot-là. d'une seconde à l'autre avec ce système. En plus, il y avait des affiches sur la mobilisation générale. En plus, comment voulez-vous que l'enfant comprenne ça ? Oui, elles entouraient les troncs des arbres puisqu'il fallait en mettre partout. Il n'y avait pas assez de poteaux dans le paysage. Donc c'était vraiment l'envahissement de la guerre au niveau des mots bien sûr, mais aussi des présences mutuelles des familles, des familles éclatées, puisque les hommes à l'âge d'être mobilisés disparaissaient, mais vraiment d'une seconde à l'autre. C'était la rencontre à l'inconnu justement. Qu'est-ce qu'on pouvait poser comme question pour comprendre ? Il n'y avait même pas de chose à dire. C'était l'inconnu, le grand inconnu. Mais en sachant quand même que c'était dangereux. Les lettres continuent à être très naïves. Les lettres que, une fois que j'ai eu une adresse militaire, bien sûr, pour lui écrire à mon père, on sent bien que je lui... Je n'ai qu'un souci, c'est qu'il ne s'ennuie pas. Je ne voyais pas le danger dans lequel il était. Ce qui me préoccupait, c'est que d'un seul coup, on était en vacances d'une seconde à l'autre. On n'est plus, et il n'est plus là. Pour moi, c'était impensable qu'un papa s'ennuie devant l'inconnu. Il n'y avait que ça, s'ennuyer devant l'inconnu. La famille a été réduite, on était en vacances. On n'était pas chez nous, on était chez un oncle et une tante, et la grand-mère. Les hommes qui étaient mobilisables préparaient leur valise. Ça s'est passé relativement vite, mais d'un jour à l'autre, on n'y comprenait plus rien. Sauf que c'était très dangereux. On ne savait pas quel type de danger. Il n'y avait pas du tout de télévision comme maintenant, on ne voyait rien. Vous ne voyez rien. C'était le visuel, je pense, qui... Parce qu'on entendait, on voyait bien ce qui restait de la famille, c'est-à-dire la grand-mère et la mère, étaient très inquiètes. Parce que c'était des gens qui avaient connu la guerre de 14. Et c'est ça qu'il faut se dire. La génération de nos parents avait à l'âge qu'on avait à peu près. Mes parents étaient nés en 1901 et 1902, donc ils avaient eu la première guerre mondiale à leur adolescence. Donc ils savaient vraiment ce que ça représentait. Mais c'était difficile d'expliquer ça aux enfants, à nous, le vécu. Ça nous racontait que c'était juste, qu'il fallait y aller, qu'il fallait se battre, que ça recommençait. Et puis quand même qu'on avait gagné et on avait fini par gagner. Il ne faut pas oublier. Il y a surtout des souvenirs qui sont venus vers la fin de l'occupation allemande. Les Allemands avaient inventé ce qu'on a appelé les V1 et V2, V3. Et là, on a appris une loi physique, parce que le son mettant plus de temps à voyager que la chose. On recevait l'explosion, vraiment on vivait l'explosion des V2 et V3, ceux qui étaient vraiment les derniers à inventer, avant le son. On ne pouvait pas les entendre arriver, les entendre. Ils éclataient, ça c'était je crois la pire des choses. Ça a déclenché vraiment une terreur, puisqu'on ne pouvait même plus se protéger, on ne savait pas quand ça allait arriver. Ça pour moi c'est une trahison de la technique. Un enfant de 8-10 ans, en 44, se dit que les grandes personnes, comme dirait le petit prince, n'ont pas fini d'inventer des choses qui sont terribles. C'est là que ça a commencé, pour moi, mais pour mes petits camarades aussi. On pouvait attendre tout et n'importe quoi de la part des grandes personnes. Ce qu'il y a, c'est qu'on aurait voulu les rejoindre, on aurait voulu les aider, on aurait voulu devenir des... Comme mes grands frères, ils ont rejoint les résistants, surtout les aînés. Moi, j'ai regretté de ne pas pouvoir faire de la résistance, mais en 1944, j'allais avoir 13 ans. Ça fait quand même 4 ans et demi. C'est l'âge où il se passe quand même beaucoup de choses. Absolument. Là, on a vraiment besoin de croire, d'avoir confiance, de pouvoir prévoir, construire le non-encore, justement. C'est ça la trahison, en fait. Moi, j'appelle trahison. C'est l'âge, l'adolescence, c'est l'âge où on s'aperçoit qu'on n'est plus un enfant. Il faut tout apprendre, on a des opinions à soi, on a des habitudes, on a des croyances, des valeurs même, et c'est tout à fait normal qu'on y tienne. Et quand on voit que les grandes personnes, entre guillemets, nous imposent les leurs au nom de nous. de l'expérience à eux. C'est souvent que ma grand-mère et mes parents se souvenaient, ils avaient des souvenirs de ce qu'ils avaient vécu. Ma grand-mère était née en 1872 et mes parents en 1901 et 1902. Donc maintenant, avec du recul, je m'aperçois qu'ils n'ont pas eu vraiment une enfance, une adolescence très heureuse. Surtout qu'après les années 1920 n'ont pas été faciles pour les jeunes ménages. Quant aux années 1930, c'était une période où les ouvriers ne pouvaient pas faire grève. Ils attendaient la fin du travail, ils déambulaient. Il faudrait dire un autre mot. Ils réagissaient à ce qui se passait dans les années 1930 et qui peu à peu construisait les lois sociales. Il ne faut pas oublier. C'était le soir après 6 heures, dans la rue. Ils chantaient, ils manifestaient dans la rue ensemble. Les syndicats commençaient à exister. Je veux souligner l'importance du contexte. Il ne faut pas oublier le contexte. Il y avait à l'époque, dans les années 30, qui sont les années de ma jeunesse et du passage de l'enfance à l'adolescence, il n'y avait ni télévision, on n'avait même pas de radio. On a acheté notre premier poste de radio en 43. pour écouter ici Londres. Mais comme la commande en tour était la maison d'à côté, on écoutait la radio à bout portant, toutes allongées par terre et sous une couverture. Pour que les gens de la commande en tour ne nous entendent pas. Je vois encore la scène. Jean. Oui, sauf que le sol était très froid, mais on avait assez de coulisses dures quand même pour écouter. Ici Londres, j'entends, et ici Londres, c'était très spécial. Il fallait absolument le faire, parce que ce n'était pas les journalistes qui s'en servaient. Les Français, ici Londres, les Français parlent au français avec une belle... Une belle liaison par le taux français. C'était bien sûr la voix de De Gaulle qui a fini par nous atteindre quand même. Ça c'était la fin et on savait quand même que ça allait changer. Je nous vois tous couchés par terre avec les couvertures sur la tête. Parents et enfants, alors c'était important que les parents et les enfants là ils étaient ensemble. C'était le même... contexte le même avenir, tandis que pour la déclaration de guerre, c'était deux deux quotidiens qui se séparaient complètement. Le père disparaissait, on ne l'a pas vu entre fin août 1939 et juillet 1940, on ne l'a pas vu, on ne savait pas où il était. On ne savait pas s'il était prisonnier ou s'il était tué ou si... Ils s'étaient sauvés en Hollande. Souvent, l'armée française s'est échappée un moment à la fin de la guerre. Ils se sont réfugiés en Hollande. Je les ai faits tout le temps. Mais je n'avais pas d'adresse. des chiffres, l'adresse militaire. On mettait ça, une adresse sur une enveloppe, bien sûr, dans une boîte aux lettres. C'est la poste de l'époque qui lui passait à l'armée. C'est l'armée qui savait où ces chiffres, ces lettres, à quoi ça correspondait dans l'armée. Oui, mais il faut dire que ce que mes parents ont fait a été très utile. Ils s'étaient dit, avant de se séparer, avant que mon père parte à l'armée et puis disparaisse au niveau des lieux, on ne savait absolument pas, ils s'étaient dit, si on se perd de vue, rendez-vous au Chambon-sur-Lignon, c'est André Trocmé, qui était mon parrain d'ailleurs, et rendez-vous là, et c'est ce qu'ils ont fait. C'est-à-dire que... Nous y sommes, d'ailleurs c'est dans la succession des adresses, c'est l'avant-dernière. Ma mère nous y a emmenés et on a attendu, on a trouvé une vieille maison, on a attendu qu'il arrive. Il est arrivé. Ça je trouve que ça vaut la peine aussi de dire que ça a eu lieu parce que je trouve que les gens qui se séparent, ils ne se rendent pas compte qu'il y a quand même une solution, un lieu de rendez-vous. Un lieu sûr de rendez-vous.