- Speaker #0
Bonjour à tous et à chacun, vous écoutez le podcast et maintenant je suis Patrice Marcadé. En ce chaud printemps 2026, mes pas m'ont conduite à la maison des écritures de La Rochelle, en haut du magnifique parc Franck Delmas. Si vous connaissez La Rochelle, vous ne pouvez pas ignorer ce parc. Je suis tombé sur l'exposition de Floriane Duré, d'une rive à l'autre du siècle, d'une rive à l'autre. Il était question de passage, de pont à franchir, autant dire que je ne pouvais pas ne pas entrer. Vous le savez, dans ce podcast, il est souvent question de ponts d'ésage que nous franchissons irrémédiablement. Nous mettons le pied sur l'autre rive et nous nous demandons fort de ce que nous avons en main et maintenant. Je suis donc entré et j'ai visité. J'en ai parlé à mes proches et j'ai revisité. Et j'ai voulu connaître l'auteur de ce dispositif, Florian Duré. Elle animait des séances d'atelier d'écriture durant l'exposition. J'y me suis inscrit et nous avons fait connaissance. Plus exactement, j'ai vu la femme qui était l'autrice de cette exposition, qui m'avait tant touché, intrigué, intéressé, parlé. Une exposition du caché, du non-dit, du tu, du retenu. Alors j'ai voulu en savoir plus et j'ai proposé à Floriane Duré d'être mon invité pour mon podcast. J'ai très vite eu le sentiment que ma proposition était aussi incongrue que de proposer à un maître du clair-obscur d'allumer des projecteurs pour mieux voir son modèle. Alors j'ai compris qu'il fallait que mes oreilles s'habituent au silence, comme mes yeux à l'obscurité, et quelques temps après... Mon portable s'est éclairé et j'ai vu, je suis sûr que ce podcast sera bien, je suis disponible le 30 avril. Et nous voilà ce matin. Bonjour Floriane Duré, merci d'avoir accepté ma proposition, je suis très heureux de te recevoir. Pour faire connaissance Floriane, si tu étais une fleur, comme ton prénom l'indique... Tu serais quelle fleur et pourquoi ?
- Speaker #1
Je pense à une glycine peut-être, quelque chose qui arrive et puis qui repart assez vite mais qui reste longtemps dans la mémoire. Peut-être quelque chose comme ça, la glycine c'est magnifique, c'est éphémère, c'est une odeur qui ne nous quitte pas et sur laquelle on garde en mémoire. je ne sais pas comment c'est arrivé dans ma vie mais je suis quand même quelqu'un qui crée beaucoup de liens et qui se fortifie avec ces liens j'essaye de toujours laisser une place aux gens de toujours leur donner une place ça c'est sans doute lié Je ne sais pas si c'est lié à mon histoire, sans doute oui, mais c'est aussi lié à l'histoire des femmes de ma famille. Mais il y a quelque chose comme ça, c'est-à-dire que j'inclus. Il y a quelque chose qui est fort à cet endroit-là. Et puis aussi, je pense tout de suite aux racines, parce qu'il me semble que j'ai des racines assez fortes du côté de mon père. Les parents de ma grand-mère étaient paysans, donc il y a vraiment un rapport à la terre, aux racines, à la verticalité, à quelque chose qui tient, à quelque chose qu'on fait pousser jusqu'au bout, qui est assez présent en moi. Et qui me permet, justement, d'aller dans quelque chose de beaucoup plus subtil, de beaucoup plus éthéré, de beaucoup plus... plus invisibles.
- Speaker #2
Diaphanes.
- Speaker #1
Voilà, en ayant les pieds vraiment sur terre, en étant vraiment ancrés. Ce que je peux faire comme parallèle, ce que je peux établir comme parallèle, c'est que... Dans la création, je puise une forme de puissance pour moi que je n'avais pas forcément trouvée au départ, que j'avais en moi. C'est plutôt cette histoire de résilience justement et de constance du végétal. C'est toujours là, ça revient toujours. Et donc je pense qu'à travers la création, je me suis créée un espace, je dis une rive aussi, sur laquelle... Tout est possible, sur laquelle il y a en permanence un cycle, quelque chose qui se régénère, et c'est une forme d'apaisement pour moi. Les fleurs, après, évidemment, elles entrent en résonance directe dans mes créations. Il y en a dans l'exposition d'une rivale autre du siècle, des fleurs séchées. Et justement, c'est mon propos, c'est-à-dire que j'ai travaillé tout un moment sur... Comment résoudre le problème de la finitude, qui était une peur assez ancrée en moi dès toute petite. Une conscience...
- Speaker #2
Une peur de la mort ?
- Speaker #1
Oui, une conscience un peu plus aiguë que les autres enfants, je pense. Quelque chose qui parle de l'insécurité aussi, évidemment, pour un enfant. Et le végétal, pour moi, travailler sur le végétal... J'ai travaillé sur les végétaux séchés. Grâce à la lumière et aux ombres, cela me permettait de mettre ces végétaux morts en mouvement avec la lumière du jour, qui, comme un cadran solaire, redonnait vie à ces végétaux séchés. Tout mon travail aussi, c'est de fixer l'instant. où la disparition est proche. Cet instant-là, pour moi, est d'une grande puissance de vie. Donc toutes mes photos de végétaux, de dentelles végétales, qui ne sont pas dans l'exposition, mais c'est vraiment ça. C'est figer, enfin, pas figer, mais rendre, se dire que la vie est puissante, même quand elle est en train de disparaître. Voilà. Donc elle est tout le temps puissante.
- Speaker #2
Presque surtout. Surtout quand elle est en train de disparaître.
- Speaker #1
Surtout quand elle est en train de disparaître.
- Speaker #2
Oui, c'est le moment de bascule.
- Speaker #1
C'est le moment de bascule, c'est le moment de... En fait, moi j'ai toujours voulu retenir. Je ne veux pas que les choses tombent. J'ai toujours tenu. Quand tu parlais de lien, en fait, moi j'ai surtout tenu les choses pour passer ce réseau-là. J'ai tenu les gens autour. Peut-être les histoires, mais c'était surtout pour me tenir, moi, sans doute. Mais en tout cas, oui, c'est plutôt une histoire de retenir.
- Speaker #2
Ça me parle bien, ce que tu racontes. Bon, donc, alors essayons d'être plus précis et plus factuel, pour que les gens te connaissent. Est-ce que tu peux te situer géographiquement, historiquement un peu plus ?
- Speaker #1
Oui, alors moi je suis née en banlieue parisienne dans les années 80, en 1977, et je suis arrivée à La Rochelle en 2013. Donc j'ai vécu essentiellement à Paris et j'ai travaillé, j'ai été enseignante. Professeur des écoles, en des années, puis je suis allée habiter à Lille, je suis devenue professeure de français. Ensuite, avec ma fille et son père, nous sommes parties faire le tour du monde et nous sommes ensuite arrivées à La Rochelle. Je parle du tour du monde parce que ça a été un peu un moment fondateur pour moi. Ça a été comme, en fait, dans les vies, parfois, tout s'enchaîne et puis on arrive un jour en se disant, mais est-ce que j'ai vraiment écouté ? ce dont j'avais besoin et ce que je voulais faire. Et donc ce tour du monde a été vraiment l'occasion pour nous de nous poser cette question-là. Ça a été comme un arrêt dans le temps et comme si aussi le temps et l'espace nous étaient rendus. Et du coup, dans ces endroits aussi assez silencieux, les rivières à Bali, les paysages un peu lunaires... en Australie, c'est comme si moi j'avais pu m'écouter. m'entendre. Et à partir du moment où je me suis entendue, j'ai cultivé ça. L'écriture est arrivée aussi pendant le voyage, la poésie. Et voilà, ça a été complètement fondateur.
- Speaker #2
Cette idée de partir, c'est quand même pas rien comme choix de vie. Donc tu t'es mis en disponibilité pour... Prendre une année sabbatique, quoi, et une année donc vraiment de réflexion sur soi. Tu avais ce projet, cette perspective, ou c'est venu un peu comme une surprise, comme une divine surprise ?
- Speaker #1
C'est exactement, c'est arrivé comme ça, comme quelque chose qu'on... On n'a pas réfléchi, qu'on n'a pas planifié. Et c'est encore mieux, c'est-à-dire qu'on avait demandé notre mutation pour arriver tous les deux à La Rochelle et on s'est retrouvés à Bressuire, qui est une très jolie ville, mais qui n'était pas notre projet du tout. Et c'est là qu'on s'est dit, c'est pas possible en fait, c'est pas du tout ça qu'on veut. Et en une semaine, on s'est dit, on achète des billets pour faire le tour du monde. On a vendu notre maison à Lille et puis on est parti avec notre petite fille de 18 mois à l'époque.
- Speaker #2
Ah oui, c'est pas rien comme choix ça. Vendre la maison, refuser le poste, partir avec un bébé de 18 mois. Et il y avait un appel à autre chose.
- Speaker #1
Il y avait un appel à autre chose exactement et peut-être... qu'en t'en parlant, je me dis que maintenant, moi, je fais vraiment confiance à ce qui arrive, un peu au signe, et peut-être que celui-ci était un des premiers, en tout cas un qui était très visible, parce que ça a quand même bouleversé nos vignes par la suite. Oui, c'est ça, faire confiance à ce qui arrive, faire confiance à la vie aussi, il y a quand même quelque chose comme ça. Donc oui, ce n'était pas rien. Ce n'était pas rien parce que c'était aussi faire confiance à ce qui était suffisamment enraciné en nous pour partir sans plus rien. C'est-à-dire qu'on n'avait même plus de maison qui nous attendait. On est vraiment partis avec nos sacs à dos et notre fille. Donc oui, j'imagine que ça donne de la confiance, en fait, de pouvoir faire ça. C'est aussi voir le monde, je pense que c'est aussi découvrir le monde, c'est aussi se découvrir soi. Il y a aussi quelque chose qui se relâche de ne pas travailler, de pouvoir vivre comme ça au jour le jour, c'est un cadeau.
- Speaker #2
Oui, c'est un cadeau, mais il faut un certain courage pour le faire. Je suis un peu admiratif parce que j'ai l'impression que vous avez coupé votre cordon ombilical avec le passé, les racines. Les racines, justement, on en parlait à propos de la glycine, mais votre environnement, vos familles, elles ont dû avoir des craintes. de vous voir repartir ?
- Speaker #1
Je ne sais pas, on était quand même grands.
- Speaker #2
Vous avez estimé, c'est à cause d'y être ?
- Speaker #1
Après, c'est sûr qu'il n'y avait pas vraiment de risque, à part qu'il nous arrive quelque chose, un accident, comme partout. Oui, non, non, c'était...
- Speaker #2
C'était en quelle année, ça ?
- Speaker #1
Eh bien, en 2013, il y a 13 ans. Et donc on est arrivé ensuite ici, à La Rochelle.
- Speaker #2
Et alors vous êtes arrivé à La Rochelle avec quel projet ?
- Speaker #1
Alors moi j'ai eu un poste de professeur de français, ici. Le père de ma fille a eu un poste pendant longtemps à Brécy, pour le coup. Il est arrivé ici. Mais finalement peu de temps après, puisqu'on... En 2016, j'ai démissionné de l'éducation nationale. Trois ans après, le temps que tout germe. Et le père de ma fille, il a aussi réalisé un peu le projet de ses rêves. Voilà, donc ça nous a vraiment rapprochés de nous-mêmes, pour le coup. Donc c'était vraiment... C'est ce qui a... Je ne sais pas si c'est le voyage qui a initié le fait que je devienne artiste ou... Mais en tout cas, à un moment, c'est cette rupture. C'est à la fois cette rupture de tous les repères. Et à la fois de se rendre compte qu'il y a une continuité. C'est vraiment quelque chose qui bâtit la confiance, je pense. Et puis moi, j'ai été dans l'émerveillement, en fait. J'ai été dans l'émerveillement dans tous les pays qu'on a vus. Dans la découverte permanente. Ce n'est pas quelque chose qui nous arrive comme ça au quotidien, même si on peut s'émerveiller de petites choses. Mais c'est comme un appel, c'est ce que tu as employé comme mot tout à l'heure, il y avait un appel, un appel fort.
- Speaker #2
Sur l'expo, je sens un appel de l'ancien, du passé, du tu, encore une fois. Comme quelque chose qui sourd, comme du sol, qui remonte, et auquel tu trouves une forme. Parce qu'autrement, ça n'est pas perceptible par le comédien mortel, et toi tu lui trouves une forme, et c'est tout ce qui fait le mystère de cette exposition.
- Speaker #1
Je pense... que cette exposition a pu voir le jour parce que moi j'ai pu me créer donc à partir de ce voyage et tous les choix qui ont suivi je me suis créé mon propre socle quelque chose de vraiment solide en évacuant le plus de peur possible et en étant le plus possible dans la confiance des possibilités et de la vie. Et c'est uniquement parce que j'ai trouvé ce socle-là que j'ai pu aller faire ce travail introspectif sur les lignées de femmes, sur les transmissions transgénérationnelles et sur mon passé parce que c'est quand même... Je suis allée chercher très très loin en moi pendant la résidence. de création à la Maison des Écritures et pendant les deux mois pendant lesquels j'ai créé l'exposition et il faut être solide pour ça, sinon on peut se faire emporter en fait.
- Speaker #2
Raconte-nous un peu comment ça s'est passé cette histoire parce que les gens ne savent pas obligatoirement ce que c'est qu'une résidence d'artiste et ces résidences d'artistes qui débouchent sur l'exposition et Donc, la résidence d'artiste, c'est quoi ? C'est un temps de maturation ? Si on prend une métaphore végétale, ça serait quoi ? Ça serait un passage en serre ?
- Speaker #1
Une métaphore végétale ? Je ne sais pas si ce serait un passage en serre. J'allais dire un passage en terre, tu vois. Moi, je vois plutôt que ce temps-là, pour expliquer aux gens, une résidence de création, c'est un lieu culturel qui propose de payer un artiste pour qu'il puisse faire des recherches sur leur sujet de création. Donc j'insiste sur le fait que c'est payé parce que ça veut dire qu'on dispose entièrement de ce temps. J'ai eu cinq semaines en deux périodes. pendant lesquelles je n'ai fait que ça. Et c'est un petit peu comme le voyage en fait. C'est-à-dire qu'on coupe tous les liens avec le reste et on n'est que dans ce qui nous occupe. Et pour moi, être à la Maison des Écritures était aussi incroyable parce que c'est un lieu... extrêmement sécurisant. Les très beaux, déjà, sont des... Très belles conditions de travail. Moi, j'avais un bureau avec un beau parquet, des plafonds hauts, des murs blancs qui donnaient sur le parc et je voyais l'océan au loin. L'équipe, donc Eva Pesca et Noélie Demezès, sont deux femmes qui soutiennent la création et qui proposent un cadre extrêmement clair et extrêmement soutenant. Tout ça fait que moi j'étais dans une situation extrêmement sécurisante et que j'ai pu aller aussi très loin dans ce travail de recherche parce que j'ai un peu exhumé tous les fantômes de mon histoire. C'est un peu ça que j'ai fait. C'est aussi cette rencontre avec Eva et Noélie qui a permis ça. Ce n'est jamais vraiment par hasard. que ça se fabrique comme ça dans la vie.
- Speaker #2
Ça, c'est super. Par rapport à un lieu thérapeutique, quelle est la différence que tu ferais ?
- Speaker #1
La fonction thérapeutique que je peux voir, c'est que j'ai mis en dehors de moi cette histoire. Je l'ai transformée en des objets symboliques, des installations et des textes.
- Speaker #2
Cette histoire, c'est l'histoire ?
- Speaker #1
C'est l'histoire de ma lignée de femme, en tout cas de la lignée de femme dont je suis issue.
- Speaker #2
Oui, ça il faudrait que tu le précises.
- Speaker #1
Je vais raconter comment c'est venu.
- Speaker #0
Je peux même le raconter tout de suite. C'est-à-dire que depuis que je suis petite, il me semble que je me dis que je veux savoir. Et si je me dis que je veux savoir, alors c'est qu'on ne me dit pas tout.
- Speaker #1
C'est qu'il y a quelque chose à savoir.
- Speaker #0
Et j'ai toujours voulu savoir. Donc déjà, il y a ça, dès le départ. Et ce que je ne savais pas nourrissait mes angoisses. Ma peur de la mort, du vide, du chaos, c'est exactement ça, en fait, dans une histoire. Ce qu'on ne sait pas nourrit une forme de confusion. Il n'y a pas de bord, il n'y a pas de limite, il n'y a pas ce qui tient. Et donc j'ai toujours voulu savoir, et puis j'ai cherché beaucoup. J'ai beaucoup interrogé les gens de ma famille. Quand j'avais 25 ans, j'ai interrogé mes grands-parents, mes oncles, mes tantes, mes cousins, les sœurs de ma grand-mère. Donc j'ai un carnet sur lequel il y a toutes les anecdotes qu'on a bien voulu me confier. D'ailleurs, je les ai ressorties pour la résidence. Mais je me suis rendue compte quand même que... Chacun me racontait, chacune me racontait ce qu'elle voulait bien me raconter de l'histoire.
- Speaker #1
Ce qu'elle savait, ce qu'elle croyait.
- Speaker #0
Ce qu'elle savait, ce qu'elle croyait et ce qu'elle décidait de garder.
- Speaker #1
De terre.
- Speaker #0
Alors ça je pense que c'est quand même, oui il y a des choses qui sont conscientes mais aussi des choses qui sont inconscientes dans le fait de terre. Mais en tout cas de sélectionner des informations pour raconter l'histoire. Ce n'est pas vraiment un mensonge, mais c'est quand même une omission de certains détails importants. Et donc l'exposition est née de cela, c'est-à-dire qu'à un moment dans nos vies, forcément, ce que l'on ne sait pas de notre histoire revient nous interroger, tant qu'on n'est pas allé... l'explorer. Et on se retrouve confrontés à des événements où on se relationne avec des gens qui font que il y a quelque chose qui est dissonant, discordant avec l'histoire qu'on pense être la nôtre. Les gens qui viennent interroger. Par exemple, ma fille, elle est née, elle est venue tout de suite interroger l'histoire familiale sans le savoir. Mais il y avait quelque chose de... Elle a refusé l'injustice tout de suite. Il y avait vraiment... On ne s'en rend pas compte comme ça quand on a une petite fille qui a deux ans et qui affirme des choses, on pense que c'est l'âge, etc. Mais il y a quand même quelque chose, elle portait quelque chose de cette histoire aussi. Et c'est intéressant de se dire, tiens, elle parle d'elle, mais peut-être aussi qu'elle parle de quelque chose qui n'a pas été résolu.
- Speaker #1
Voilà,
- Speaker #0
en tout cas, tout ça pour dire que, moi, ce qui était vraiment absolument incroyable en termes de timing, c'est que la Maison des Écritures m'accueille. Ça fait un moment qu'on travaille ensemble, quand même, mais elle m'accueille après... Je suis allée faire une constellation familiale en juillet dernier.
- Speaker #1
T'as fait ça ?
- Speaker #0
J'ai fait ça. Et, incroyable, tout ce que je ne savais pas mais que je pressentais dans mon histoire m'a été confirmé.
- Speaker #1
Voilà, en deux mots, explique ce que... ce qui est une constellation familiale. Oui,
- Speaker #0
alors, je vais l'expliquer comme moi je l'ai ressenti, mais en tout cas, c'est comme une sorte de jeu de rôle thérapeutique avec un thérapeute qui cadre vraiment beaucoup les choses, pour le coup. Et donc, il y a une vingtaine de personnes, parfois moins, on peut le faire avec des objets aussi. qui représente des personnes de notre famille. Donc on y va pour un sujet précis et on va choisir des membres de notre famille et évidemment les gens qu'on va choisir. Dans leur histoire, il y a quelque chose qui fait écho à la nôtre. Et donc on se retrouve, nous on est extérieur, on se retrouve avec des gens qui vont jouer notre histoire, des passages de notre histoire, et qui vont dire des choses ou faire des choses que eux-mêmes ne maîtrisent pas, comme s'ils le recevaient, et du coup, ça nous permet de comprendre, de comprendre certaines choses qui se sont jouées, ou de... de se dire « je pensais bien qu'il était arrivé telle chose à mon arrière-grand-mère et c'est effectivement ce qui est arrivé » . Cette constellation familiale m'a permis de me reconnecter à cette histoire de ma famille qui est un peu au cœur de cette exposition, qui est que mon arrière-grand-mère, Reine Lavigne, a eu une première fille hors mariage. Quand elle avait 19 ans, en 1910, et qu'elle a été obligée d'abandonner quand cette petite fille avait 5 ans, lorsqu'elle s'est mariée avec l'homme avec qui elle aura 9 enfants par la suite. Donc elle a été contrainte d'abandonner cette petite fille quand on a découvert qu'elle l'avait, parce que cette petite fille vivait dans une... J'ai des nourrices dans une ferme, etc. Et ma grand-mère lui rendait visite. Donc je me reconnecte à cette histoire qui m'a été racontée. Ce n'est pas du tout quelque chose qui est caché dans ma famille. En revanche, peut-être ce qui est intéressant, c'est de se dire que quelque chose a été brodé autour pour justifier, pour apaiser le fait que c'était une fille mère. Donc je ne sais pas encore si c'est la vérité ou pas, mais... Quelque chose qui est de l'ordre qu'elle est tombée amoureuse d'un homme, Lucien, et qu'ils ont conçu cet enfant et que lui est parti à la guerre et est mort.
- Speaker #1
Et il est mort à la guerre ?
- Speaker #0
À la guerre, quelques mois après, trois mois après. Il y a vraiment des choses très précises qui m'ont été confiées, mais finalement, avec la généalogiste, quand elle a fait les recherches, on n'a pas retrouvé de traces de Lucien.
- Speaker #1
Ah oui ?
- Speaker #0
Oui. On n'a pas retrouvé de traces de Lucien qui aurait eu cet âge-là et qui aurait vécu soit dans la même commune que Rennes, soit dans les communes alentours. Mais évidemment, à l'époque, c'était assez fréquent d'être fille mère, c'était très honteux, beaucoup d'enfants ont été abandonnés. Et du coup, évidemment, les familles se débrouillaient pour fabriquer une histoire autour de ça. C'est pour ça que je dis qu'en fait, les histoires, elles se fabriquent, que ce soit entendable et acceptable. Mais ça, après, si ce n'est pas décortiqué, si on ne retrouve pas quand même des éléments tangibles qui nous font approcher de la vérité, et bien du coup, sur le récit, se fabrique du récit et du récit à travers les générations, et du coup, on perd quand même... Ça devient très confus. Donc voilà, c'est parti de cette idée que ce premier abandon, cet abandon initial, s'est perpétué de génération en génération, d'une façon ou d'une autre, c'est-à-dire concrètement ou symboliquement, jusqu'à arriver à moi et à ma fille, qui avons ce sentiment d'abandon très fort. qui vient sans doute, cette première fille qui a été abandonnée.
- Speaker #1
Tu dirais que tu es abandonnée ou abandonnable ?
- Speaker #0
Les deux. Ce qui est important, c'est ce qu'on ressent.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Mais se sentir abandonné, c'est être abandonnable. Ça va ensemble, au fond.
- Speaker #1
Pour moi, être abandonné, c'est une... J'ai le sentiment d'être abandonné, c'est-à-dire que je sens précisément que quelqu'un m'a laissé. Être abandonnable, c'est une insécurité qui se prolonge dans la vie. C'est-à-dire que je ne serai jamais adopté complètement. Toujours ce distinguo que je faisais. Oui,
- Speaker #0
je vois tout à fait. Mais je pense que pour moi, c'est lié en tout cas. Je pense que quand je te parlais de sécuriser son territoire, plus on sécurise son territoire, moins... En fait, j'ai longtemps cherché à ce que les gens me donnent des signes pour que je ne me sente pas abandonnée. Mais ce n'est pas comme ça qu'il faut procéder. C'est qu'il faut se sécuriser soi-même et se dire qu'on a... de la valeur qu'on s'estime suffisamment pour que rien ensuite ne puisse venir ébranler, attaquer cette forteresse-là, en tout cas venir nous chercher sur cette blessure.
- Speaker #1
Et ça donne un autre sens au voyage aussi, c'est-à-dire qu'en provoquant ce départ dans lequel vous avez laissé... C'est pas vous, vache cochon couvée, mais vous avez laissé quand même maison, boulot et dodo. C'est vous qui avez coupé le truc, donc vous ne pouviez pas être abandonnée. C'est vous qui avez, je ne dirais pas...
- Speaker #0
On a décidé en tout cas de quelque chose.
- Speaker #1
Qui avez décidé d'abandonner ce mode de vie.
- Speaker #0
Absolument.
- Speaker #1
Donc c'est une décision quand même qui est forte.
- Speaker #0
Oui, je pense qu'après... Fabriquer le sentiment de sécurité et réparer le sentiment d'abandon, c'est beaucoup plus long. Mais effectivement, ce sont des actes symboliques, forts. C'est comme si on pouvait tenir tout seul. C'est le début de tenir tout seul.
- Speaker #1
J'ai beaucoup aimé dans ton exposition, j'ai beaucoup aimé les cadres vides et les légendes.
- Speaker #0
Ça n'est pas une idée à moi, c'est une idée de Sainte Jeanne Père. C'est lui qui a inventé cette contrainte qui a été reprise par François Bon. Et moi j'ai écrit à François Bon en pensant que c'était son idée. Donc en fait c'est une façon de silhouetter les ancêtres, qui est à la fois très intime mais en même temps très universelle. Et donc j'ai écrit à François Bon pour lui demander s'il me donnait l'autorisation de... Je l'utilisais dans l'exposition, d'écrire de cette manière. C'est là qu'il m'a dit que c'était Sainte-Jeune-Perse qui l'avait inventée. Donc j'ai directement demandé à Sainte-Jeune-Perse, qui m'a donné l'autorisation à travers les siècles.
- Speaker #1
C'est joli !
- Speaker #0
Il y a deux arbres généalogiques qui sont représentés par des cadres vides. effectivement et là ce sont vraiment les gens de ma famille c'est un travail que j'ai fait sur les gens de ma famille selon leur positionnement j'ai écrit un celui qui ou un celle qui parce que c'était mon arrière-grand-père c'est vraiment en fonction d'eux et d'elles ça a été d'ailleurs assez difficile et je suis assez contente parce que les gens qui visitent l'exposition s'approprient complètement Pour le coup, l'arbre généalogique, en piochant, ils ne sont pas forcément à la même place, les gens de leur famille, mais ils retrouvent des caractéristiques des gens de leur famille.
- Speaker #1
Il y a toujours celui qui. Celui qui ou celle qui. Ou celle qui, oui. Ton histoire se fait jour, et nous qui étions partis de l'obscurité tout à l'heure, de la pénombre, j'ai l'impression... au fur et à mesure de te mieux connaître et je te remercie de l'avoir fait avec ce naturel et cette sincérité. C'est parce que quand même, ton exposition, je vous parle de mon intimité, mais je vous en parle en vous renvoyant à la vôtre.
- Speaker #0
Exactement. Très important pour moi, en fait, ce que tu soulèves, parce qu'il me semble que la création, justement, peut arriver jusqu'aux autres à partir du moment où on a mis suffisamment de distance avec notre propre histoire. Et j'aime l'idée de réussir à puiser dans ma propre histoire, mais que les gens, ça leur parle de la leur exactement comme tu disais tout à l'heure. Pour moi, c'est doublement important parce que je pense que dans une histoire, quand on est parent ou dans les liens que l'on a, il faut avoir la bonne distance. Il faut dire les choses, mais du bon endroit et de la bonne manière. Sans que ce soit quelque chose qui dégouline de l'histoire sur les personnes de sa famille, moi ça a été quelque chose un peu comme ça. Donc je suis très heureuse de réussir à avoir posé un cadre dans la création, une distance avec Maxime. Une distance, oui. Et les gens sont très touchés par cette exposition, parce que ça vient. raconter quelque chose de leur histoire. En fait, ça ne m'appartient plus. On en parlait tout à l'heure. J'ai déposé cela, je suis sortie par la porte de la maison des écritures, et il y a quelque chose de mon histoire qui n'est plus en train de tourbillonner à l'intérieur de moi.
- Speaker #1
Quand tu parles de ruisseller, effectivement, quand on a des souvenirs, des choses comme ça... Et on peut avoir l'impression que l'on peut se répandre. Oui, c'est ça, se répandre. Et là, tu as arrêté ça. Tu l'as mis en forme et tu as dit la top. J'ai mis un cadre.
- Speaker #0
Tu as mis un cadre. J'ai mis un cadre à cette histoire.
- Speaker #1
Tu as mis un cadre au sens propre d'ailleurs. C'est très joli avec les gens qui verront l'exposition. Vous verrez la place qu'ont les cadres dans cette exposition et l'espace qui vous est laissé, cet espace vide en fait, à chacun de mettre son visage, à mettre ce qui lui appartient dans ce cadre-là.
- Speaker #0
Je voulais préciser aussi que je pense que cette exposition, elle propose aussi... Quelque chose qui est de l'ordre de la métamorphose, c'est ça qui m'intéressait. C'est-à-dire que je ne suis pas restée dans le passé. J'ai réussi à le dépasser. Il y a un passage que je propose aux gens d'expérimenter pour qu'ils arrivent dans leur propre vie, dans leur propre présent, dans leur propre élan. C'est ça qui me semblait intéressant parce que l'écueil, c'est quand même de rester dans cette histoire et dans le fait qu'elle nous malmène parfois. fois. Et du coup, là, j'étais vraiment heureuse de pouvoir proposer la suite. C'est-à-dire qu'il y a toute une réflexion sur ce que le passé empêche les non-dits, les silences, les secrets de famille. Mais il y a aussi une proposition qui est de comment se saisir de ce qui nous a empêchés pour créer du mouvement, son propre mouvement. Oui, c'est vraiment ça qui est en jeu dans l'exposition. C'est couper un certain lien avec son histoire pour ensuite pouvoir recevoir tout le beau et le bon.
- Speaker #1
Là tu finis la métaphore avec la glycine. C'est taillé au sens de jardinier.
- Speaker #0
Il ne reste que ce qui va pousser.
- Speaker #1
Que ce qui va pousser et ça aide ce qui pousse à prendre toute sa place. Eh bien écoute, merci beaucoup Floriane,
- Speaker #0
merci à toi infiniment.
- Speaker #1
L'exposition à la Maison des Écritures, d'une rive à l'autre du siècle, a lieu jusqu'à la fin du mois de mai. Oui,
- Speaker #0
jusqu'au 49 mai, et c'est tous les jours de 14h à 18h, sauf le week-end, mais exceptionnellement pour la fête des plantes. qui a lieu le 23 et 24 mai dans le parc Franck Delmas. L'exposition sera ouverte pour les gens qui travailleraient la semaine et ne pourraient pas venir. Eh bien, ils le pourraient le 23 et 24 mai.
- Speaker #1
Bien ! Eh bien, c'est une bonne et sage décision de la directrice, de Mme Eva Pesca.
- Speaker #0
Exactement.
- Speaker #1
Et que je salue, ou à laquelle je rends hommage encore une fois.
- Speaker #0
Oui. Moi aussi, j'ai beaucoup, beaucoup de gratitude par rapport à elle d'avoir autant soutenu ce projet.
- Speaker #1
Bien, écoute, merci et bonne deuxième partie de l'exposition.
- Speaker #0
Merci beaucoup.
- Speaker #1
Dans le cadre de ce podcast, j'ai eu le plaisir de recevoir Floriane Duré, artiste plasticienne et écrivaine, à l'occasion de son exposition à la Maison des Écritures de La Rochelle, d'une rive à l'autre du siècle. Exposition ouverte jusqu'à la fin du mois de mai. Si cet entretien vous invite, suggère des commentaires, des réactions, n'hésitez pas à me joindre patricemarcade arrobase gmail.com Je le communiquerai à Floriane. Je vous donne rendez-vous pour un nouvel épisode et je vous souhaite à tous un bon printemps.