- Speaker #0
Le deuil. Ce mot évoque souvent la perte d'un être cher. Pourtant, au cours d'une vie, nous traversons bien d'autres deuils. Celui d'une santé, d'un corps qui change, d'un enfant que l'on n'aura peut-être jamais, d'une relation, d'un projet, d'une identité ou encore de la personne que l'on était avant la maladie. Ces pertes sont parfois invisibles, elles ne se voient pas, mais elles laissent des traces profondes. Comment reconnaître ces blessures émotionnelles ? Pourquoi certaines nous poursuivent-elles pendant des années ? Et surtout, comment apprendre à vivre avec ce qui nous manque ? Pour en parler, je reçois aujourd'hui une invitée dont le parcours est entièrement consacré à l'accompagnement de la souffrance humaine. Hélène Matéfort est psychologue clinicienne spécialisée en psychologie de la santé depuis plus de 20 ans. Formée notamment à la sophrologie, à la méditation et à l'EMDR, elle accompagne des personnes confrontées au deuil, au burn-out, à l'anxiété. Elle a dépression au postpartum ou encore au cancer. Elle exerçait en oncologie, en soins palliatifs et poursuit aujourd'hui son engagement autour de l'accès aux soins et de la prévention. Elle est également l'auteur du livre « Au creux de nos manques, explorer ses deuils à travers les blessures émotionnelles » dans lequel elle nous invite à regarder autrement ces pertes qui jalonnent nos vies. Sa devise résume parfaitement son approche. La souffrance ne se juge pas, elle s'accompagne. Bonjour Hélène.
- Speaker #1
Bonjour Stéphanie, bonjour à toutes. Et merci de m'accueillir aujourd'hui pour ce moment de partage.
- Speaker #0
Avant de parler de votre livre, j'aimerais revenir au cœur de votre métier. Après plus de 20 ans accompagnée des patients, qu'est-ce qui vous a donné envie d'écrire sur les deuils invisibles et les blessures émotionnelles ?
- Speaker #1
Alors déjà, j'aime écrire. J'aime la sensation que le geste d'écrire procure. Par exemple, je prends toutes mes notes en consultation à la main. J'ai des dizaines de petits carnets dans lesquels... dans lesquelles je note mes pensées, des idées. L'écriture, en fait, m'accompagne aujourd'hui au quotidien. Je pense même que dans une période de ma vie, quand j'ai été confrontée à des deuils très jeunes, aux deuils de mes parents, aux deuils également de mon frère aîné, l'écriture a été salutogène à ce moment de ma vie. Et puis, voilà, les années sont passées. Et en fait, j'ai quand même toujours eu en moi le souhait, forcément je pense animé par mon histoire de vie, de pouvoir écrire sur le deuil. Et puis surtout parce que je me suis vraiment spécialisée dans mes années de pratique en psychologie de la santé et quand même ce qui nous confronte au deuil et au deuil multiple. Le deuil, c'est une expérience très intime et en même temps universelle. Et à travers l'écriture de Au creux de nos manques, j'ai eu à cœur de partager quelque chose de très clinique, mon expertise en tant que psychologue clinicienne, mais également, je voulais que ce livre soit vivant, émotionnel, symbolique, parce qu'on ne peut pas aborder le deuil, je pense, de façon purement théorique. Et je crois qu'il fallait peut-être un peu d'années d'expérience. Et puis, il fallait que ce livre mature aussi en moi. Mais aujourd'hui, je crois que c'était le bon moment pour le partager et la preuve, puisqu'il est né cette année, je vais le dire comme ça. En tout cas, ce que j'ai eu à cœur de transmettre à travers l'écriture de ce livre, c'est peut-être d'aller semer une petite graine entre les mains de mes lecteurs qui pourra germer, grandir et si elle fleurit, ça serait merveilleux.
- Speaker #0
Dans votre livre, vous expliquez que le deuil ne se résume pas uniquement à la perte d'un être cher. Pourtant, c'est souvent la première chose qui nous vient à l'esprit. Comment définiriez-vous un deuil aujourd'hui, avec votre regard de psychologue ?
- Speaker #1
Alors en effet, le deuil ne se résume pas uniquement à la perte d'un être cher. Mais par contre, c'est vrai que dans le langage commun, quand on parle de deuil, c'est l'idée que l'on s'en fait. Et c'est ce que j'appelle les deuils effectifs. Alors peut-être pour bien comprendre, faut-il revenir à la définition de ce qu'est le deuil. En psychologie, ce que l'on nomme deuil, c'est la réaction de notre système psychique pour faire face à la défaite. à la perte de l'objet. Et l'objet, en psychologie, c'est très large. Le deuil, c'est vraiment un processus psychologique, inconscient, automatique, immédiat. C'est-à-dire qu'on ne décide pas de se mettre en deuil. C'est une réaction de notre psyché pour faire face à un événement qui vient de couper la ligne du temps de notre histoire, marquant un avant et un après du fait de la perte. de quelque chose. Et c'est pour ça que cette perte, elle peut être effective. La perte d'un être cher. Alors, être cher, ça peut être son conjoint, son enfant, son parent. Mais ça peut être également un deuil animalier. En fait, voilà, l'être cher. La perte effective, c'est ça. Et puis, il y a les deuils symboliques. Alors, ces deuils symboliques qui marquent, en fait, des grandes transitions dans notre vie, mais qui vont avoir un impact, qui vont marquer également un avant et un après. En tout cas, ce qu'il faut retenir, c'est que le processus de deuil, c'est vraiment un gardien bienveillant de notre psyché pour nous permettre de faire face à cet état de perte. D'ailleurs, Ce qui est douloureux dans le deuil, en fait, ce n'est pas le deuil à proprement parler. Ce qui est douloureux, c'est le manque, c'est l'absence. « Abs » , c'est le privatif de « sens » . Donc, c'est vraiment ça qui est terriblement douloureux dans le deuil. Le deuil, par lui-même, c'est vraiment ce processus psychologique qui est là pour essayer de nous aider à faire face à la perte. Et ce processus de deuil, en effet, il est douloureux parce qu'on va passer par différents états et il est long, très long.
- Speaker #0
Vous parlez également de deuil invisible. Qu'entendez-vous par là ? Quels sont ces deuils que nous traversons parfois sans même réaliser que nous sommes en train d'en vivre un ?
- Speaker #1
Plus que de deuil invisible, j'utiliserai le terme symbolique. Ce sont des deuils symboliques. Car invisible, j'ai envie de dire invisible pour qui ? C'est pour ça que je parle plus de deuil symbolique. Ces deuils symboliques, ce sont les grandes transitions de notre vie, qui ne sont pas toujours dramatiques en soi, mais qui, elles aussi, vont marquer la ligne du temps, vont marquer cet avant et cet après. Et c'est ça qui est impactant dans notre histoire de vie, le fait que cette ligne du temps soit impactée. Le fait que ces... deuil symbolique que nous allons traverser marque aussi un tournant dans notre vie. Alors par exemple, qu'est-ce que c'est un deuil symbolique ? Ça peut être le deuil d'un lieu de vie. Imaginez une personne âgée qui doit quitter sa maison, quitter la maison dans laquelle elle a élevé ses enfants, dans laquelle elle a vécu peut-être avec l'amour de sa vie, qui peut-être aujourd'hui n'est plus là, pour partir en maison de retraite. Vous imaginez bien que c'est C'est une rupture et qui va faire remonter beaucoup de choses. Par exemple, le lieu de vie est un deuil symbolique. Également, la sortie du nid des enfants, quand les enfants grandissent, partent, ça peut aussi être vécu comme un deuil, en tout cas c'est une transition de vie, et qui peut se coupler à une période de ménopause, de changement. En tout cas, ce qui est intéressant, c'est de comprendre que ces deuils symboliques peuvent venir réactiver des deuils plus anciens, des deuils peut-être effectifs. C'est ce que j'appelle dans mon livre la théorie de l'élastique. Pour citer un exemple un peu plus concret, dans mon livre, j'évoque la maternité. Quand l'enfant arrive, ça peut venir. C'est un événement heureux, c'est un événement de grand bonheur, de grande joie, mais c'est quand même une transition de vie. Ça va marquer surtout quand le premier enfant arrive, un avant et un après. On passe d'une vie à deux, à une vie à trois, à une vie en famille. Et par exemple, cette confrontation à la maternité. qui est donc un deuil symbolique, peut venir réactiver des deuils plus anciens. C'est ce que j'évoque dans mon livre. Comment devenir mère quand on n'a plus sa mère, par exemple. Donc, voilà, ce que je veux faire comprendre, c'est que ces deuils symboliques, pourquoi je les évoque dans mon livre ? Eh bien, parce qu'en fait, ils s'entremêlent, ils s'entrechoquent avec des deuils effectifs, avec des deuils plus anciens. Et en fait, notre vie joue... sans cesse à l'élastique entre le passé, le présent, le présent, le passé.
- Speaker #0
Dans « Etat d'âme » , beaucoup de femmes racontent le deuil de leur santé, d'une maternité, d'un organe, d'un corps qui change ou encore de la vie qu'elles imaginaient avant un diagnostic. Pourquoi ces deuils sont-ils si souvent minimisés par l'entourage et parfois même par celles qui les vivent ?
- Speaker #1
C'est très intéressant de parler de la santé. La santé, c'est vraiment le cœur de ma pratique en tant que psychologue de la santé. Et dans mon livre, j'ai vraiment eu à cœur de parler de ces thématiques que vous venez de nommer Stéphanie. Du deuil de la santé, de la maternité, quand la maladie arrive, ou alors de cette vie qu'on s'était imaginée avant un diagnostic. C'est vraiment important d'en parler. Mais en effet, ce n'est pas évident parce que je crois que c'est minimisé. Parce que ça fait peur. Dans notre société, la souffrance dérange. La souffrance fait peur. Et c'est bien humain. Attention, c'est tout à fait normal d'avoir peur de la souffrance. En plus, on a été conditionné quand même pour nous dire qu'une vie heureuse serait une vie avec que des émotions dites positives. Alors déjà, il n'y a pas d'émotions positives ou négatives, mais ça c'est un autre sujet. Mais je crois qu'une vie de bonheur, ce n'est pas une vie... où il y aurait un seul type d'émotion. Mais comme on est conditionné par cet inconscient collectif, la souffrance dérange. Et puis peut-être que dans cet inconscient collectif, on se dit que si on n'en parle pas, peut-être que ça ne va pas exister. Donc on met un mouchoir sur la souffrance, en tout cas sur la souffrance de l'autre. On se dit qu'on va minimiser l'épreuve que la personne traverse et peut-être que comme ça, ça n'existera pas. Sauf que... en psychologie, il y a un effet que les psychologues nomment l'effet boomerang. S'il y a bien quelque chose que l'on sait aujourd'hui, c'est que nier un événement, ne pas évoquer un événement, mettre un mouchoir sur un événement, ça ne va pas le résoudre. Bien au contraire, il va revenir en effet boomerang. Donc voilà. C'est un peu dommageable de... de ne pas évoquer, mais voilà, je crois que c'est parce que ça fait peur. Et puis aussi, peut-être, ce qui me vient, c'est que si on n'en parle pas, c'est peut-être aussi qu'on a peur de déranger, qu'on a peur de blesser. Et surtout, par moment, on peut se sentir très impuissant face à la souffrance de l'autre. On ne sait pas quoi dire. Et s'il y a une chose qui est évidente, C'est que les personnes qui sont confrontées à la souffrance, quand on traverse la tempête, on n'a pas besoin de solution magique. On a besoin de présence pure, juste. Parfois, la présence, une main tendue, va plus guérir que des mots, que des beaux discours. Et puis, par elle-même, par les personnes qui traversent la souffrance, Je crois que c'est ce que je viens d'évoquer, mais en sens inverse. Il y a peut-être aussi cette peur de déranger son entourage, ne pas vouloir en parler pour ne pas vouloir envahir. Quand on est en souffrance, c'est très compliqué de demander de l'aide. C'est pour ça que c'est important que l'entourage puisse aller vers la personne qui souffre.
- Speaker #0
Vous écrivez que les blessures émotionnelles peuvent s'emboîter au fil de notre histoire. Est-ce qu'une épreuve vécue aujourd'hui peut venir réveiller une blessure beaucoup plus ? beaucoup plus anciennes ?
- Speaker #1
Alors, nous avons tous des blessures émotionnelles. Elles se sont construites au cours de notre histoire de vie. Une blessure émotionnelle, ce n'est pas quelque chose de négatif. C'est une façon d'être au monde et de percevoir le monde. Mais en effet, quand on traverse une épreuve, cette épreuve va venir réveiller. La blessure émotionnelle va venir tirer sur cette ficelle. Parce que la fonction de la blessure émotionnelle, c'est de mettre en place des comportements qui sont protecteurs. Donc, inévitablement, quand on est confronté à la souffrance... On va adopter des stratégies de faire face, on va adopter des mécanismes de défense. Et c'est pour ça que nos blessures émotionnelles sont très activées sur ces moments de souffrance. Et pour les personnes qui liront mon livre, en fait, il y a vraiment une exploration de ces différentes blessures émotionnelles que l'on peut rencontrer dans notre vie. parce que... ça permet de comprendre nos réactions et de comprendre pourquoi face à un même événement, on ne va pas avoir les mêmes réactions les uns et les autres. Et ça, c'est en lien avec la blessure émotionnelle, c'est-à-dire avec notre filtre de pensée qui nous donne une interprétation sur la vie. On a tous cet exemple face à une même situation. Le voisin l'interprète de telle façon, moi je l'interprète de telle façon et mon autre voisin d'une autre façon. Eh bien oui, parce que nous n'avons pas la même histoire, nous n'avons pas les mêmes blessures émotionnelles qui s'activent face à un événement de vie. Donc c'est pour ça qu'une épreuve vient activer la blessure émotionnelle. Et c'est plutôt très bien parce que ça vient montrer qu'on a des stratégies de faire face en nous. On a beaucoup de ressources. L'être humain a énormément de ressources. Alors bien sûr, des fois, il faut les accompagner, les tempérer un peu. Mais il y a en nous des ressources et ces blessures émotionnelles parlent de cette tentative de ressources.
- Speaker #0
On entend souvent des phrases comme « il faut tourner la page » , « le temps guérit tout » ou « il faut être forte » . En tant que psychologue, quel regard portez-vous sur ces injonctions ?
- Speaker #1
et sa pression au temps. En effet, il faut toujours aller vite et même dans la souffrance. On veut accélérer sans cesse, sans cesse le processus du corps, le processus de la psyché, alors que le temps de cicatrisation du corps ou de la psyché est un temps incompressible. Mais là aussi, dans l'idée collective, ça rassure de poser une limite de temps. On voudrait d'ailleurs qu'on nous donne une réponse. Combien de temps dure un deuil ? Mais en fait, il n'y a pas d'histoire de temps. Parce que la vérité, c'est que, comme je l'ai évoqué, la souffrance fait peur. Donc, la société voudrait cadrer cette idée de temps pour se rassurer. Et si on dépasse ce temps, la société va rendre pathologique quelque chose. qui pourtant n'est qu'une expérience subjective. La souffrance, le manque, la perte est une expérience subjective, est une expérience humaine. Le deuil n'est pas une pathologie. On ne guérit pas du deuil, on se transforme suite à un deuil. Et d'ailleurs, je trouve que c'est plutôt très humain d'être en capacité de pleurer. d'être en capacité de vivre des émotions. C'est l'essence même de notre humanité que de vivre des émotions. Mais comme cette souffrance fait peur, on voudrait pouvoir la contenir dans un temps défini. Et c'est pour ça qu'il y a ces jolies phrases qui partent toujours de bonnes intentions. Mais vous savez ce qu'on dit, l'enfer est pavé de bonnes intentions. Il faut tourner la page. le temps va arranger les choses, ça ira mieux. Alors ce n'est pas si évident, car le temps ne guérit pas les choses. Il y a ce que nous allons faire du temps, en fait. Le temps offre juste la possibilité de choisir ce qu'on va faire de son histoire.
- Speaker #0
Votre devise est « la souffrance ne se juge pas, elle s'accompagne » . Pourquoi cette phrase est-elle devenue si importante dans votre pratique ?
- Speaker #1
Oui, la souffrance ne se juge pas, elle s'accompagne. C'est vrai que je répète très souvent peut-être cette devise, comme vous dites Stéphanie. Je crois que c'est tellement important de rappeler que derrière une souffrance, on ne sait pas ce qui se cache, on ne sait pas ce que porte une personne. On ne connaît rien de ses douleurs, des montagnes qu'elle a dû gravir. Et puis, qui sommes-nous ? Nous, pour juger si c'est moins grave, si c'est plus grave, si c'est pire, si c'est moins pire. On ne sait pas ce qui résonne pour une personne. Vraiment, j'aime rappeler qu'il n'y a pas de thermomètre de la souffrance. Chaque histoire est différente parce que chaque personne est différente, chaque vécu est différent. C'est sûr, il y a des deuils qui vont nous marquer plus que d'autres dans notre histoire de vie. Mais tout ça, c'est très personnel. C'est pour ça que vraiment, j'aime rappeler que la souffrance ne se juge pas, mais qu'elle s'accompagne.
- Speaker #0
Vous accompagnez depuis plus de 20 ans des personnes confrontées au cancer, au burn-out, au... au postpartum, à l'anxiété ou encore aux soins palliatifs, malgré des parcours très différents, est-ce que vous observez des émotions ou des mécanismes communs chez ces personnes ?
- Speaker #1
Ce sont en effet des exemples très différents que vous citez. Mais peut-être que je vais faire une petite aparté. Dans mon livre, je fais beaucoup de références mythologiques. Cela permet une force d'identification projective. C'est exactement cela qui est utilisé dans les contes. C'est le sens même des contes, raconter une histoire pour se projeter et cheminer à travers cette histoire. Et en fait, par cette référence mythologique, ces différentes références mythologiques que je cite dans mon livre, j'ai voulu surtout rappeler que dans mon cabinet, chaque jour, en chaque instant, je reçois des héros du quotidien. Des personnes qui, malgré les tempêtes qu'elles traversent, essaient de transformer leur histoire. de faire bouger les lignes de leur vie pour rester acteur, actrice de leur vie. Je redirais, la souffrance ne se juge pas, elle s'accompagne. En tout cas, ce que j'aime voir, c'est vraiment cette force de résilience en chacun de nous, chaque jour, à travers mes passions, à travers les personnes que je rencontre. Et c'est ce qui me convainc de dire que l'héroïsme n'existe que dans l'ordinaire de nos vies, finalement.
- Speaker #0
Vous avez exercé en oncologie et en soins palliatifs. Qu'est-ce que ces années passées auprès des patients vous ont appris sur la manière dont nous faisons face à la perte et à la vulnérabilité ?
- Speaker #1
Ce que ces années m'ont appris, c'est certainement beaucoup d'humilité. À travers la vulnérabilité, on se relie les uns aux autres. On revient à l'essence même de l'être humain, le lien. Et je crois que c'est ça qui a été tellement marquant, qui est toujours marquant dans mon travail. Je ne peux pas le mettre au passé. Nous sommes faits par le lien. Nous arrivons au monde grâce à un lien qui existait avant nous. Et nous sommes faits pour le lien. Et ces moments de grande vulnérabilité que nous pouvons traverser par moments dans notre vie. nous ramène à l'importance du lien, à l'importance de ce lien humain dans la vulnérabilité. On se connecte en fait les uns aux autres. Je crois que c'est ça peut-être que j'ai le plus appris.
- Speaker #0
Certaines personnes ont le sentiment de ne plus reconnaître leur corps après une maladie, une opération ou un traitement. Comment peut-on apprendre à reconstruire une relation apaisée avec un corps qui a changé ?
- Speaker #1
Il me semble que cela va se faire à plusieurs niveaux. La maladie touche différentes dimensions et de manière très singulière. La maladie, il faut bien le dire, nous confronte à de multiples deuils. Et même après les traitements, même pendant ce temps, ce processus de reconstruction, ce processus de reconstruction qui est un processus de deuil au sens propre, un processus de cicatrisation du corps. et de la psyché. Donc, je crois que déjà, il va falloir créer de l'espace, de la place pour que la douleur puisse se déposer, pour que les émotions puissent se déposer, les ressentis, et comprendre que chaque émotion est légitime, que d'ailleurs, les émotions peuvent cohabiter ensemble. Je peux à la fois... Être joyeuse et puis être angoissée. Je peux profiter d'un très bon moment, éclater de rire et vivre une douleur immense. Les émotions cohabitent en nous. Et déjà, laisser de la place à toutes ces émotions, à ces émotions qui nous traversent, se dire qu'elles peuvent aussi cohabiter. Je pense que ça éveille une certaine bienveillance. Donc, il y a déjà quelque chose d'émotionnel à faire pour venir apaiser le corps. Puis, il y a quelque chose de l'ordre de la pensée. Il va y avoir besoin de penser avec un E pour penser avec un A la blessure du corps. La blessure liée au traitement, la blessure liée aux peurs. Donc finalement, le travail se fait sur ces différentes strates, à travers nos émotions, le cœur, à travers notre tête, tout ce qu'on pense, tout ce qu'on élabore. En fait, c'est le travail d'élaboration que l'on peut faire en psychothérapie verbale, les émotions également, et le corps. Et le corps, déjà, va pouvoir se poser dans cet espace-là et puis créer un espace avec des techniques qui ciblent un peu plus le corps. Peut-être des techniques psychocorporelles comme la méditation, la sophrologie, pourquoi pas les massages, l'activité physique qui est aussi une façon de renouer avec son corps. C'est vraiment un travail, il me semble, de reconstruire cette relation apaisée avec le corps. En effet, c'est un travail de reconstruction qui va demander beaucoup de bienveillance, qui va demander de faire alliance avec son corps, avec toutes ses parties. que nous sommes et d'envisager un regard de douceur envers son corps qui s'est battu, alors non pas contre la maladie. Je crois que là, quand on est en reconstruction, c'est important de faire cette petite différence, de changer un peu le paradigme, mais de se dire qu'il s'est battu pour la vie. Et donc de faire alliance avec ce corps qui est là. pour la vie. Nous sommes la vie à travers notre corps. Se rappeler que ce corps, aujourd'hui, me permet de vivre des expériences, de ressentir. Et si je peux me permettre, peut-être qu'une question qui peut aider nos auditrices, celles qui nous écoutent aujourd'hui et qui sont dans ce questionnement de... de relation avec leur corps, eh bien déjà, c'est de faire corps avec leur corps, de n'être qu'un, et de se poser la question ainsi, qu'est-ce que mon corps m'a permis de vivre aujourd'hui ? Et ça peut être aussi simple que de respirer, peut-être de me lever, peut-être de faire un pas, peut-être de prendre quelqu'un dans mes bras, peut-être d'aller marcher, peut-être d'avoir senti le soleil sur ma peau. ou autre chose, mais de vivre ces sensations de vie. Et vraiment, j'insiste là-dessus, j'y reviens, d'avoir conscience que ce corps, aujourd'hui, il se bat pour la vie.
- Speaker #0
À quel moment conseillez-vous de demander de l'aide ? Existe-t-il des signes qui montrent qu'un deuil ou une blessure émotionnelle mérite d'être accompagnée par un professionnel ?
- Speaker #1
Alors là, j'ai envie de répondre de façon assez succincte en disant que dès que vous vous posez la question, c'est peut-être déjà le signe qui montre que vous avez besoin de venir déposer ce que vous êtes en train de traverser dans un espace, dans un lieu thérapeutique. Parce que, comme je vous l'ai expliqué, une blessure émotionnelle, c'est une cristallisation de notre inconscient sur un manque ressenti et l'épreuve qu'on traverse, même si elle nous semble... minimes, moins importantes, même si des fois on se dit qu'il y a plus grave que nous, peut-être que cette épreuve vient jouer à l'élastique, elle vient tirer sur la corde du passé en faisant réminiscence de certains événements, peut-être même de certains traumas qui n'ont pas forcément été élaborés. Et du coup, on va se sentir peut-être à fleur de peau, en hypersensibilité, un peu plus agacé, agaçable ou dans un sentiment de mal-être. Parce qu'il y a des choses qui remontent, il y a des choses qui font résonance en nous. Et donc, c'est vraiment important de pouvoir avoir un espace thérapeutique pour déposer ce vécu-là, pour pouvoir mettre des mots sur des mots MAUX. Donc, ce que j'aimerais transmettre... à nos auditrices, c'est qu'il n'y a pas de petite souffrance, que chaque souffrance est légitime et finalement dès que vous vous posez la question dès que vous... Vous sentez que vous avez besoin d'aide. Surtout, il ne faut pas hésiter à aller chercher cette aide. Parce que d'ailleurs, prendre soin de sa santé psychique, c'est tout simplement prendre soin de sa santé globale. Il n'existe pas de santé sans santé psychique.
- Speaker #0
Donc ça, c'est vraiment important de ne pas hésiter à consulter si on en ressent le besoin. Juste, peut-être, si je peux me permettre cette petite aparté, on fait quand même attention à qui on consulte, parce qu'il existe malheureusement des dérives, et on ne confie pas sa santé psychique à n'importe qui.
- Speaker #1
Si vous aviez un seul message à transmettre aux femmes qui nous écoutent et qui traversent aujourd'hui une période de perte, de changement ou de reconstruction, quel serait-il ?
- Speaker #0
Peut-être que je dirais que pour avoir une belle vie, pour essayer de retrouver un peu de sérénité, on n'a pas besoin de revenir en arrière. De toute façon, c'est impossible. Et plus on va vouloir revenir en arrière, plus on va rester focalisé sur ce passé, plus finalement... Cette épreuve va continuer de contrôler notre vie, va continuer de nous gouverner. Alors malheureusement, quand on traverse l'épreuve de la maladie, l'épreuve d'un deuil, d'une grande transition de vie, c'est un bouleversement, c'est un chaos. Il y a un avant, un après. Rien ne sera bien souvent plus comme avant. Et c'est une forme de fatalité. On n'est pas responsable des épreuves que l'on vit. C'est vraiment important de l'entendre. On n'est pas responsable des épreuves que l'on vit. Mais par contre, on a une certaine responsabilité de ce qu'on va en faire. De se choisir malgré la douleur, malgré le manque, malgré la blessure. De choisir finalement cette petite lueur en nous qui nous pousse à faire quelque chose. Vous savez, après toutes ces années d'accompagnement, de clinique, d'être au chevet de mes patients, j'ai pu constater que les épreuves sont toujours révélatrices de qui nous sommes et permettent souvent de découvrir des choses en nous qu'on n'imaginait même pas, de découvrir des ressources profondes alors qu'on pensait que c'était impossible. Donc, finalement, ce que j'ai envie de dire à nos auditrices, c'est que oui, c'est évident, les épreuves nous transforment. Certaines laissent des cicatrices visibles, d'autres des cicatrices invisibles. Certaines changent notre corps, nos rêves, nos priorités, le regard que l'on porte sur soi. Mais aucune, aucune épreuve n'enlève notre valeur. Et ça, je crois qu'il faut le garder en tête.
- Speaker #1
Après toutes ces années à accompagner les autres et après l'écriture de « Au creux de nos manques » , si vous pouviez revenir au début de votre parcours professionnel, qu'auriez-vous envie de dire à la jeune psychologue que vous étiez ?
- Speaker #0
Alors ça, c'est une question très difficile, mais je vais essayer d'y répondre, de relever ce petit défi. Qu'est-ce que je dirais à cette jeune Hélène de 23 ans quand j'ai commencé à travailler ? Alors vous savez, quand j'ai commencé à travailler, mon premier poste était en département stérile, donc avec des personnes majoritairement atteintes de leucémie, de lymphome, en tout cas ayant besoin d'être en chambre stérile parce qu'en état d'aplasie totale, c'est-à-dire sans défense immunitaire. Et il y a 23 ans, la seule possibilité de faire des entretiens, la seule possibilité pour les familles de venir rendre visite à leurs proches qui étaient hospitalisés, c'était à travers une vie. et par le biais d'un téléphone. Alors aujourd'hui, à l'heure du dématérialisé, ça semble banal de vous le raconter comme ça. Pourtant, à l'époque, quand je suis sortie de la fac, pour moi c'était inconcevable de faire de la clinique qui ne serait pas au chevet du patient. C'était pour moi inenvisageable d'être en dehors de la chambre du patient. Qu'est-ce que j'ai proposé ? Eh bien, en fait, peut-être avec un peu d'audace, peut-être avec un peu d'utopie et peut-être un peu de naïveté du haut de mes 23 ans, eh bien, j'ai demandé à pouvoir être en chambre, à mener mes entretiens, car c'était mon travail qui devait se dérouler ainsi. Et ça a un peu bousculé le service. Et puis, finalement, on s'est rendu compte que c'était possible, que c'était même très intéressant et que c'était même possible par là même que... On puisse accompagner les familles à venir en chambre. Alors bien sûr, pas faire des banquets en chambre, mais pourquoi pas ? Une heure par jour, une visite. pour chaque patient. Et voyez, 20 ans après, aujourd'hui, les patients qui sont en chambre stérile ont droit aux visites en chambre, toujours de façon très contrôlée, de façon très sécurisée, pour ne surtout pas les mettre en danger. Mais aujourd'hui, c'est possible. Et en fait, ce que j'aurais envie de dire à cette Hélène, eh bien, c'est... Oui, de croire en elle, de continuer peut-être à avoir cette petite audace, mais peut-être avec un peu plus de douceur, parce qu'à l'époque, j'étais dans une forme de rage intérieure. Je voulais bien sûr contribuer au monde. Je voulais changer beaucoup de choses. Alors, je n'étais pas en combat extérieur parce que ce n'est pas du tout mon caractère, mais j'avais ce combat à l'intérieur de moi. J'avais cette rage à l'intérieur de moi. Et certainement aussi parce qu'à travers les épreuves que j'avais pu vivre, j'avais vraiment cette rage intérieure. Et je crois qu'on peut tellement accomplir de choses en s'apaisant. Donc, je lui dirais que c'est possible de faire. de participer, de contribuer un peu au monde. Alors, je ne sais pas si je contribue beaucoup. En tout cas, j'essaie d'apporter ma petite pierre. Mais voilà, en étant aussi doux avec moi-même. Et puis, de garder cette foi. J'ai toujours foi en l'humain. J'ai envie de croire toujours en l'humanité. Et ça, je n'ai pas envie que ça change, en fait. Donc voilà, le message peut-être que je me transmettrai.
- Speaker #1
Eh bien Hélène, merci infiniment d'avoir pris le temps de partager votre expertise, mais aussi votre regard profondément humain sur ces blessures que l'on ne voit pas toujours. Cet épisode nous rappelle une chose essentielle, il n'y a pas de petit deuil. Chaque perte, qu'elle soit visible ou invisible, mérite d'être reconnue, entendue et accompagnée. À travers votre livre au creux de nos manques, explorez ces deuils à travers les blessures émotionnelles. Mais aussi grâce à votre expérience de psychologue clinicienne, vous nous invitez finalement à porter un regard plus doux sur nous-mêmes, à accepter que certaines blessures prennent du temps à cicatriser et qu'il est parfois nécessaire de se faire accompagner pour avancer. J'espère que cet épisode permettra de nombreuses femmes de mettre des mots sur ce qu'elles vivent et surtout de comprendre qu'elles ne sont ni faibles ni seules dans ce qu'elles traversent. Merci beaucoup d'avoir été avec nous aujourd'hui. Si cet épisode vous a touché, n'hésitez pas à le partager autour de vous, peut-être qu'une amie, une sœur, une collègue ou un proche. traverse en ce moment un deuil invisible sans parvenir à mettre des mots sur sa souffrance. Vous pouvez également retrouver le livre d'Hélène Matéfort, au creux de nos manques, explorer ses deuils à travers les blessures émotionnelles, publié aux éditions Jouvence. Toutes les informations seront disponibles dans la description de cet épisode. Et si vous souhaitez soutenir l'état d'âme, le meilleur moyen reste d'en parler autour de vous, de laisser une note ou un commentaire sur votre plateforme d'écoute préférée. Cela permet au podcast de toucher encore plus de femmes qui en ont besoin. A très bientôt pour un nouvel épisode d'État d'âme. le podcast au cœur de votre santé. Pour toutes les femmes dont le corps et l'esprit ont été bouleversés, prenez soin de vous. A très vite.