- Speaker #0
Bienvenue dans la quatrième saison de Everything Happens for a Reason, le podcast dédié au métier de la création. Je suis Lily Bonnet et je soutiens la créativité au sens large depuis plus de 25 ans. Manager, agent, business coach, j'accompagne les indépendants et les organisations des industries créatives dans leur expansion. Mon but, c'est d'insuffler plus de créativité dans le management et de management dans la créativité. Dans ce podcast, j'accueille le 15 de chaque mois un ou une invitée avec qui j'explore les aspects business, management, stratégie, communication, opérationnel de leur métier. De près ou de loin ? ils ont tous en commun une profonde créativité qui les porte. Alors j'ai à cœur de vous faire découvrir des personnalités, des visions et des rêves. Et si vous appréciez ce podcast pour les sujets qui y sont abordés, vous serez aussi certainement sensibles à sa qualité audio. Et ça, c'est grâce à Philippe Drevet, musicien, et aussi mon mari, qui en signe l'identité sonore, la musique originale et la réalisation de chaque épisode. avait juste une vision assez large de son avenir. Il voulait se lever quand il voulait, ne pas travailler pour un patron et habiter dans un loft. Alors aujourd'hui, c'est le cas, sur les trois points. Propriétaire d'une boutique de vêtements vintage à Bruxelles, il est aussi designer, menuisier, DA, DJ, etc. Et c'est clairement impossible de le définir en un seul mot, car il a justement développé et déployé de nombreuses compétences. Et il continue. Et c'est assez fascinant de voir à quel point ce multipotentiel a besoin de se libérer des chaînes qu'une compétence inclut pour s'autoriser à ne pas exercer un seul métier. Il ne veut pas se limiter. Et c'est justement à la source de tout ce qu'il entreprend. Dans cet épisode, nous avons aussi parlé de culture au sens large, du syndrome de l'imposteur, de santé mentale et d'identité. grâce à sa reconnexion récente avec son pays d'origine, le Vietnam. T'es prêt ?
- Speaker #1
Ouais, let's go !
- Speaker #0
Allez, let's go ! Salut Fabien !
- Speaker #1
Salut !
- Speaker #0
Ça va ?
- Speaker #1
Ça va très bien et toi ?
- Speaker #0
Ouais, très bien. On est à Bruxelles. alors c'est à la fois une boutique, des ateliers c'est ça je peux dire,
- Speaker #1
stock oui en fait c'est tout un immeuble où il y a sur les 3 premiers niveaux la boutique de vêtements vintage et à partir de Du premier étage, tu as un premier atelier, et deuxième étage, tu as encore deux autres ateliers en espace de stockage pour le magasin.
- Speaker #0
Et c'est là qu'on est, on est tout en haut, dans un petit salon très agréable. On est donc 158 rue Blas.
- Speaker #1
156.
- Speaker #0
156, je dis presque. Quartier des Marolles, c'est ça, qui est assez réputé pour les antiquaires, etc. Il y a beaucoup de... Donc ça fait sens pour toi d'être venu dans ce quartier pour vendre du vintage, évidemment tu vas nous en parler. Je vais évidemment aussi un peu raconter comment on se connaît, parce que ça fait très longtemps. C'est ce qu'on était en train d'expliquer juste avant de commencer à Chichi. Chichi qui est l'une des artistes qui a un atelier ici, qui fait des vases en tufting. Et c'est fabuleux, c'est magnifique. Et en fait on est venu en voiture de Paris. et Il y avait des moments où j'avais envie de te poser des questions et je me disais non, il faut que je garde ça pour tout à l'heure, pour le podcast. Mais c'est vrai que ça faisait longtemps qu'on ne s'était pas vus et c'est très chouette. Ça fait longtemps qu'on voulait aussi organiser ce podcast, donc je suis ravie. Merci de m'accueillir ici.
- Speaker #1
C'est un grand plaisir.
- Speaker #0
Avant de commencer, tu sais, la question signature, c'est évidemment par rapport au titre de ce podcast. Everything happens for a reason. Qu'est-ce que ça veut dire pour toi ?
- Speaker #1
Pour moi, c'est un peu lié au karma, quelque part, parce que je pense que tout ce qu'on invoque dans la vie, on le reçoit de la manière la plus cohérente. Je ne sais pas si c'est clair ce que je dis, mais je pense que tout ce qu'on reçoit est en cohérence avec ses actes, en fait.
- Speaker #0
Oui, c'est lié, bien sûr.
- Speaker #1
Et que il n'y a pas de... C'est pas qu'il n'y a pas de hasard, il y a un facteur du hasard, mais... Mais je pense que on a aussi le choix de pouvoir provoquer pas mal de choses. En tout cas, moi, je sais que c'est un peu... Ça fait partie de ma... de mes mantras un peu, d'agir le plus sincèrement possible pour que ce qui m'arrive soit le plus cohérent avec ce que je suis et répondre le plus à mes réels besoins en fait.
- Speaker #0
Dans justement un de mes précédents invités qui s'appelle Anthony Guéret qui est designer, de mobilier principalement il me disait pour moi ça veut dire vraiment aussi créer des opportunités et ça je trouve que ça répond vraiment avec ce que tu viens de dire et avec qui tu es je sais tout ce que tu as entrepris parce que c'est vraiment de l'entrepreneuriat pour le coup depuis de nombreuses années et je trouve en effet que c'est une façon de répondre à la vie tu dis répondre à mes besoins mais finalement de répondre aussi à d'autres besoins On parlait beaucoup dans la voiture du marketing de niche. Et évidemment, on va rentrer dans le détail parce que c'est évidemment ce que tu fais aussi. Et à un moment, tu m'as dit, je ne sais pas forcément pourquoi ça répond autant. C'est-à-dire que pourquoi il y a autant d'intérêt. Tout ce que je fais à chaque fois suscite l'intérêt que tu espérais. Mais moi, je sais pourquoi. Je pense que c'est justement parce que tout est très aligné en toi. C'est-à-dire que tu as beaucoup de valeurs, des valeurs assez profondes. Tu as des piliers en toi qui font que tout ce que tu fais est toujours très juste, en lien avec ces valeurs justement. Et tu n'as pas… évidemment qu'on fait du business, on est là. On parlait un peu de prix aussi. Tu connais la valeur des choses. Et en plus, dans le vintage, on sait que ça peut vite s'emballer. Et à contrario, il y a des gens qui ne se rendent pas compte parfois de la rareté. Rare, c'est un mot que tu aimes bien, évidemment. De la rareté des choses et de certaines pièces. Mais toi, tu le sais parce que tu as aussi une culture. Tu es comme un gold digger. C'est un chercheur d'or. Voilà, de pièces rares.
- Speaker #1
Je le sais et je ne le sais pas, quelque part. En fait, je ne me préoccupe pas beaucoup de savoir si une pièce est rare. C'est un constat que je vais faire parce que, justement, je connais un peu le terrain et que quand je tombe sur quelque chose que je n'ai jamais vu, pour avoir beaucoup cherché, je peux savoir si c'est rare. Mais ce n'est pas forcément ce qui va m'intéresser. Ce qui m'intéresse, c'est plus de tomber sur quelque chose qui me parle, qui me plaît, que ce soit rare ou pas. Et voilà, tout simplement, en fait.
- Speaker #0
Tu cherches partout ?
- Speaker #1
Je cherche partout.
- Speaker #0
Est-ce que c'est genre tout le temps ?
- Speaker #1
Et en même temps, je ne cherche pas.
- Speaker #0
Ça vient.
- Speaker #1
Ouais. En fait, le truc, c'est que... Je pense que contrairement à beaucoup de gens qui font un peu le même métier que moi ou qui ont des shops dans ce domaine, je suis assez détaché de ce que je fais. Et ça, ce détachement, c'est assez général dans tous les projets que j'entreprends. Alors ça ne veut pas dire que je m'en fous ou que je n'aime pas ça, au contraire. Ça veut dire que je sais où situer ça par rapport à ce que ça représente dans ma vie.
- Speaker #0
Tu veux dire où placer l'énergie ?
- Speaker #1
Ouais.
- Speaker #0
Comme quel est le curseur ?
- Speaker #1
Et il y a beaucoup de gens qui vont à la chasse au trésor. Il faut absolument qu'ils trouvent des pièces. Il faut absolument qu'ils tombent sur... telle pièce. Et moi, je me laisse un peu plus porter. Je me retrouve justement dans des endroits parce que j'ai envie d'y être. Et là, je vais trouver des choses. Et ça rejoint un peu ce qu'on disait au début, c'est-à-dire que tout arrive pour une raison. Donc si je suis là, c'est parce que je m'y sens bien. Ce que je vais trouver aura du coup une importance sur le moment pour moi. Donc je serais capable de valoriser cet objet, par exemple, ce vêtement, d'en parler, de raconter l'histoire, et d'y consacrer l'énergie qu'il mérite.
- Speaker #0
Tu n'as pas toujours fait ça.
- Speaker #1
Non.
- Speaker #0
Tu as un parcours très riche, très éclectique, même si on retrouvera toujours un peu un dénominateur commun. On rigolait tout à l'heure parce que je t'ai dit ouais j'ai trouvé ton profil LinkedIn. Et tu me dis ouais je l'ai mis à jour il n'y a pas longtemps, c'était il y a environ deux ans. Ce qui en temps de réseau est comme une éternité quand même. Tu veux que je te le lise ?
- Speaker #1
Mais parce que je pense que je me suis fait un profil au début de LinkedIn. Et j'ai dû y aller trois fois pour faire des mises à jour. Oui c'est ça.
- Speaker #0
Alors c'est en anglais. Donc, soit je le lis en anglais, soit je le traduis tout de suite. Je vais peut-être le traduire tout de suite. Voilà, ça, c'est... En fait, tu as retracé comme des étapes, donc des milestones en anglais, j'adore ce mot, vraiment des étapes avec des dates clés. Et tu dis à quel point, justement, ça correspond à des moments dans ta vie quand tu as eu besoin de te réinventer, de te dépasser, de te perfectionner, de t'améliorer, d'exprimer tes convictions. de partager ta propre histoire et le message que t'aimerais plus que faire passer, tu dis laisser. En fait, vraiment, c'est the legacy, c'est qu'est-ce que tu veux laisser. Donc, tu vois, j'ai traduit en direct, c'était quand même plus facile, mais évidemment, je suis ravie de le lire en anglais. 1996, et alors pourquoi en anglais aussi ? Parce que finalement, tous les posts, tous les intitulés de posts, on le sait, ils sont en anglais. Donc, ça a des sens aussi. Donc, 1996, DJ et collectionneur de disques de musique. Record collector. 1999, archiviste vintage aux vêtements de seconde main. 2002, graphiste.
- Speaker #1
Alors, archiviste, ce n'était pas un métier. Oui,
- Speaker #0
en tout cas, c'est... J'ai commencé à le faire,
- Speaker #1
à collecter à son moment.
- Speaker #0
C'est là que tu as commencé de préciser. En 2002, graphiste. 2005, directeur artistique, c'est là qu'on s'est rencontrés. Je fais peut-être une parenthèse à ce moment-là. Justement, on s'est rencontrés à l'époque où je travaillais avec Alexandra Senes, qui avait quitté Jalouse, dont elle était rédactrice en chef, et qui avait monté sa boîte d'événementiel communication. J'ai déjà parlé d'elle, évidemment, dans le podcast, et même dans mon premier épisode, évidemment, une personne importante dans ma vie pro et perso. Et à l'époque, on faisait deux fois par an le forum tendance pour le salon prêt-à-porter Paris. Ce forum, on l'avait appelé explosion de mode, mode au pluriel. Et Alexandra, elle avait déjà à l'époque conscience à quel point la mode n'était pas que la mode, mais c'était tout ce qu'il y avait aussi autour. Et donc, il y avait une réelle carte blanche de la part de la fédération du prêt-à-porter à l'époque. Pour justement, elle a fait des collaborations avec énormément d'artistes, des trucs un peu dingues, il y a même eu des carpes-coilles dans des aquariums. Et en fait, quand on revenait le lendemain matin, on avait vu que les carpes avaient bougé, elles sautaient d'un aquarium à l'autre pendant la nuit. Donc vraiment, je me rends compte qu'à l'époque, il nous avait fait une totale confiance. Bref, c'était une grande parenthèse. et donc toi T'es intervenue dans un de ces forums tendance, l'explosion de mode, et je me souviens évidemment aussi d'une célèbre photo dans un lavomatique, t'as pris en photo Alexandra dans une machine à laver. Bon bref, voilà, donc on se connaît depuis plus de 20 ans, et on s'est suivi, il y a des moments évidemment, comme toutes, voilà, plus ou moins, mais moi je t'ai toujours suivi avec beaucoup de curiosité, et beaucoup de... Je vois que tu entreprends. Ça me fait kiffer de voir tout ce que tu mets en œuvre. On ne peut pas qualifier beaucoup de courage ou d'audace comme je pourrais le faire avec d'autres personnes. Tu parlais de détachement. Tu as cette nonchalance qui fait que c'est presque facile. Tout est naturel. Je sais très bien tout ce que ça représente comme travail. Behind the scenes, évidemment. Mais voilà, je te le dis en même temps, j'en profite pour te faire un petit big up. Je reviens à ta liste de milestones, d'étapes. 2010, set designer, scénographe, je vais dire, parce que j'ai essayé le... 2013, c'est pareil, c'est depuis ces époques-là que tu as rajouté des cordes à ton arc, plutôt que de dire j'ai fait ci, de tel, pareil, voilà. Donc 2013, tu as commencé à dessiner du mobilier. 2015, des intérieurs. Et donc justement on va parler des boutiques. 2016, curation vintage et depuis 2018 donc... propriétaire d'une boutique. Après on parlera des noms parce qu'il y en a plein aussi. Donc on s'est connu donc à Paris, tu vivais à Paris évidemment. Déjà comment et pourquoi t'es venu à Bruxelles ? Première question qui m'intéresse après, avant de reparler de tout ce que tu sais faire et aimes faire.
- Speaker #1
Je suis venu parce que le vent m'a un peu porté ici. Sans réelle stratégie, comme d'habitude. Je suis venu voir quelqu'un, je me suis senti bien, je me suis fait des amis. Et je ne sais pas, je me suis assez senti rapidement... Enfin, j'ai senti assez rapidement que beaucoup de choses étaient possibles ici, que je n'arrivais peut-être pas à concrétiser sur Paris par manque d'argent ou manque de... Contact, ce n'est pas exactement ça, parce que je suis assez à l'aise pour me faire des contacts, mais il y a certains compromis que je ne suis pas prêt à faire pour obtenir des choses. D'ailleurs, je ne serais prêt à faire aucun compromis. Et ici, j'avais l'impression qu'avec très peu de moyens et de bons projets, ça allait être beaucoup plus... Comment dire ?
- Speaker #0
Facilité.
- Speaker #1
Oui, et même que les gens allaient s'y intéresser un peu plus qu'à Paris où c'est saturé. Il y a des événements tout le temps, il y a des choses tout le temps. Les gens disent qu'ils vont venir, mais ils ont 40 trucs en même temps.
- Speaker #0
Ça, c'est toujours le cas.
- Speaker #1
Oui, c'est toujours le cas. Et du coup, ici, je me suis dit, tiens, mais ici, je peux peut-être avoir un peu plus de tribunes pour mon travail. Et c'est effectivement... C'était le cas et c'est ce qui s'est passé. Mais tout ça, c'est venu un peu au fur et à mesure. Très organique. C'est ça. Mais je pense que ce qui m'a convaincu de venir ici, c'est juste parce que je m'y sentais bien et je n'avais pas de situation hyper stable à Paris. Je pouvais partir à tout moment. Et donc, je l'ai fait. J'avais 26 ans. Donc, c'était encore le moment de le faire.
- Speaker #0
Et tu sens toujours cette même facilité ? En Belgique ou un peu moins ?
- Speaker #1
Non, ça a changé. Ça a changé économiquement, ça a changé politiquement. Avant, il y a beaucoup de lieux qu'on fermait depuis, par exemple.
- Speaker #0
Depuis le Covid notamment ? Depuis le Covid, oui.
- Speaker #1
Beaucoup de lieux culturels. Et avant, sans argent, tu pouvais avoir accès à des lieux, organiser des choses. Donc ça veut dire que n'importe qui qui avait juste une bonne idée pouvait... concrétiser et matérialiser cette idée. Et c'est ça qui me plaisait dans l'énergie à Bruxelles ou à Paris. C'est pas que ça manquait d'idées mais c'est que pour vraiment matérialiser ces idées-là, il faut des moyens. Et ça, ça a un peu changé malheureusement ici. C'est plus difficile qu'avant. Les prix ont augmenté. Les contrôles sont plus réguliers. Alors qu'avant... La Belgique était assez laxiste sur tout ça et c'était beaucoup plus vivant, je trouvais. Après, j'ai peut-être vieilli aussi. On ne sait pas quand on voit un jeune de 25 ans, il voit les choses. Non,
- Speaker #0
mais tu as raison. C'est vrai que cet aspect de maturité peut aussi avoir un impact. Mais bon, après, est-ce que tu...
- Speaker #1
Je suis quand même connecté à la jeunesse. Quand je dis la jeunesse, ça me fait bizarre de dire ça parce que pour moi, je n'ai pas d'âge. Et j'ai des amis de tout âge. et je ne fais pas vraiment de différence si ce n'est peut-être sur leur expérience de vie mais je veux dire par rapport à ce qu'ils ressentent je mets un peu tout sur la même ligne
- Speaker #0
Non par contre le contexte économique et politique évidemment ça c'est un fait et ça a évidemment beaucoup d'impact
- Speaker #1
Je pense que c'est plus difficile pour un jeune aujourd'hui qu'il y a 15 ans quand je suis arrivé Oui,
- Speaker #0
j'entends. Et comment t'en es venu ? Alors déjà, on a vu tout ce que tu sais et aimes faire. Est-ce que t'arrives aujourd'hui à te définir en un ou deux mots ?
- Speaker #1
Justement, c'est le nom de mon magasin, Unseen. Unseen, c'est tout ce que tu vas faire que les gens ne voient pas. Et c'est le temps consacré à... à ta pratique, à ton apprentissage, à ton travail tout simplement. Les gens justement, ils voient le produit fini, ils pensent que c'est facile et qu'ils peuvent le faire comme ça en claquant des doigts. Peut-être qu'il y en a qui y arrivent, mais moi ça me demande du temps. Et j'ai toujours eu le sentiment de ne pas être apprécié, que mon travail n'a jamais été apprécié à sa juste valeur, parce que justement les gens ne se rendent pas compte et ne voient pas tous les efforts qui sont mis derrière. Et je pense que c'est plus global que ça. C'est dans la société. On l'a vu pendant le Covid, les gens qui ont des métiers nécessaires, on ne les regarde pas. On ne s'occupe pas d'eux. Ils sont invisibles. Et moi, c'est un peu tout ça que je voulais valoriser. À travers ce nom, c'est mon parcours. J'ai toujours été un peu dans l'ombre de... de plein de gens avec qui j'ai travaillé. Mais c'était aussi un choix, parce que je n'aime pas trop m'exposer. Et puis, ça allait de pair aussi avec le fait que je mets en valeur des vêtements que les gens ne voient pas. Et c'est ça, mon travail. C'est de mettre en valeur, de mettre la lumière sur des choses qui ne sont pas regardées.
- Speaker #0
C'est beau. Et pourquoi elles ne sont pas regardées, à ton avis ?
- Speaker #1
Elles ne sont pas regardées parce que la plupart des gens, tout le monde n'est pas un shiner. Donc la plupart des gens, ils ont besoin d'un contexte pour comprendre une pièce. Mais c'est comme dans tout. Tu vois, j'étais DJ, un morceau, quand tu prépares ton set, il n'est pas mis de la même manière en valeur selon comment tu le passes, dans quel ordre et quel passage tu as choisi. dans quel contexte, etc. Et je sais que moi, j'ai réussi à faire danser des gens sur des disques qui ne sont pas faits pour danser. Mais quand tu les amènes au bon moment... Et c'est ça qui est beau. C'est que tu peux réinventer la fonction de chaque chose. C'est un peu comme les vêtements. Ce qui va m'attirer vers un objet, vers un vêtement, c'est sa qualité. Et en fait, c'est con à dire, mais un vêtement de qualité, c'est rare. Même si tu trouves 300 pièces, c'est rare. Ça ne se fait plus. Ça fait 40 ans qu'on ne fabrique plus les vêtements comme ça. Et on a de moins en moins. Plus on avance dans le temps, moins on en trouve. Mais tout ça, pour moi, ce n'est pas ça le plus important. Le plus important, c'est d'avoir une relation avec l'objet. C'est que, par exemple, il y a beaucoup de choses que j'aime bien, mais je ne les vends pas dans mon magasin, je ne les achète pas, je les laisse. Alors que c'est rare, et que je pourrais me faire de l'argent avec. Mais je les laisse, c'est à la brocante, pour la personne qui a un vrai lien avec cet objet, et à qui ça correspond. Et c'est ça aussi, la cohérence, tu vois. Et en fait... Je me rends compte au final qu'il y a un lien dans les coupes, dans les matériaux que je choisis. J'ai un fil conducteur, effectivement. J'ai une espèce de critère intérieur où je me dis pas de polyester, pas d'élastane.
- Speaker #0
Ce qui participe évidemment à la qualité aussi. Oui, tout à fait.
- Speaker #1
Mais bon, parfois, je trouve un vêtement, je suis étonné de voir qu'il est en polyester, il a de très bonnes qualités, ça arrive aussi. Donc en fait, je ne suis pas non plus super rigide. Il faut que ça me plaise. Et le lien que je vais avoir de base, elle vient de ma culture hip-hop. C'est ça un peu qui définit ce que moi je vais aimer dans les coupes, et dans les rendus, dans les plis, dans les détails. Et je pense que quand les gens rentrent dans mon magasin, ça ne donne pas cette image-là. Ce n'est pas un magasin hip-hop. Ça parle à des gens de tout âge. J'ai beaucoup de personnes entre 40 et 60 ans qui viennent au magasin. Mais ceux qui sont hip-hop, ils le voient. Ils le savent tout de suite.
- Speaker #0
Je vois, bien sûr. Il y a des rêves.
- Speaker #1
En fait, il y a des refs, mais qui ne sont pas premier degré. C'est-à-dire que je ne vais pas vendre un t-shirt de rappeur, avec un rappeur dessus ou un tag, ou un truc de streetwear. Non, pas du tout. En fait, moi j'ai une définition du... Moi, quand j'ai commencé à aimer le hip-hop, je regardais des clips à la télé, et ça n'existait pas les marques hip-hop. C'était le début du mouvement, donc les gens s'habillaient avec un jean carhartes de travailleurs, des Timberland, une doudou de North Face ou une veste en flanel bûcheron, ou une veste de pêcheur Eli Hansen, tu vois, et ils prenaient à Ausha droite comme du sampling, et ils se constituaient une identité et un style qui correspondaient. à leur réalité météorologique parce que quand t'es à New York et qu'il fait froid et que tu vends de la drogue il te faut une bonne veste pour rester debout toute la journée dehors et puis quand t'es à Los Angeles t'es un peu plus laid back t'es un peu plus chill tu vas être en Marcel et en Dickies avec une petite paire de converse j'ai l'impression d'être sur MTV vie,
- Speaker #0
quoi. Bien sûr.
- Speaker #1
Et en fait, c'est cette esthétique-là qui me parle. C'est d'utiliser des choses qui ont été créées pour une fonction et pas juste de manière esthétique. Pas juste pour du commerce.
- Speaker #0
Et à ton avis, qu'est-ce qui fait qu'aujourd'hui, on a un lien nostalgique avec toutes ces époques ? Et qu'on a besoin, et c'est beaucoup dans la mode, que ce soit vintage ou même... Mais d'avoir ces cycles où ça revient. Là, on est à nouveau dans le Y2K, dans les années 2000 et tout. Moi, je revois des trucs, je me dis, mon Dieu, non, on en est sortis et ça revient. Pourquoi, à ton avis, il y a ce besoin-là ? Et est-ce que tu sens que c'est de plus en plus fort plus on avance ou pas ?
- Speaker #1
De plus en plus fort, je ne sais pas, mais de plus en plus rapide peut-être.
- Speaker #0
Oui, c'est peut-être ça.
- Speaker #1
En fait, il y a plusieurs facteurs. Il y a une raison qui est toute simple, c'est que les gens qui occupent des postes importants, des postes clés dans la mode ou dans la vidéo, tout ce qui est lié à la mode ou aux tendances, ce sont des gens qui étaient jeunes il y a 20 ans. donc
- Speaker #0
Déjà, c'est ce qu'ils connaissent et c'est leur nostalgie personnelle qu'ils parlent. C'est leur référence à eux. C'est pour ça que tu as toujours des cycles de plus ou moins 20 ans. Là où ça va plus vite, c'est que les cycles ont tendance à se raccourcir. Déjà, il y a ce premier paramètre. Ensuite, je pense qu'il y a aussi le fait que... Ça fait quelques années, alors ça c'est mon point de vue, mais je trouve qu'il n'y a pas beaucoup d'innovation. Alors que nous on a quand même connu une époque où chaque année il y avait un nouveau truc qui sortait, c'était nouveau et c'était incroyable. Et à un moment ça a arrêté d'être incroyable. Et toutes ces choses qui étaient nouvelles étaient liées à la culture. Il y avait un lien très fort avec la culture. Et à un moment ça aussi ça s'est arrêté, ça s'est un peu perdu. Et je pense que du coup, les gens reviennent un peu en arrière parce qu'ils ne trouvent pas de contentement dans ce qui se fait de nouveau. Aujourd'hui, en plus, quand tu vas dans les magasins, ils proposent tous un peu la même chose. Et ils proposent tous un peu les mêmes couleurs. Si tu as envie d'avoir une autre couleur, un autre truc, il faut que tu te tournes vers le vintage.
- Speaker #1
C'est ça.
- Speaker #0
Et plus... Plus tu chines, plus tu peux personnaliser ton look et faire ce que tu as envie avec. Et puis en plus, comme c'est des vêtements que tu vas payer pas trop cher pour la plupart, à part quand tu achètes vraiment des pièces précises, tu peux te permettre de les découper, de les customiser, de les approprier en fait.
- Speaker #1
Donc au-delà de cet aspect nostalgie qui est très prégnant quand même dans le vintage évidemment, Est-ce que l'aspect économique dont tu viens de parler, pour toi, tu le sens chez tes clients ? Ou ce n'est pas forcément un incitateur d'achat ? Et est-ce que la conscience écologique est importante pour eux ? Est-ce que tu sais un peu ça ? Est-ce que tu en parles avec eux ? Oui,
- Speaker #0
je dirais que c'est un peu 50-50. L'aspect économique, ce n'est pas chez moi. Enfin, ça dépend, parce que je suis pas très cher en fait. Par rapport aux pièces que je vends, quand tu vas à Paris, c'est 3-4 fois plus cher.
- Speaker #1
C'est ça.
- Speaker #0
Mais si tu veux vraiment dépenser très peu d'argent pour t'habiller, faut aller dans une fripe, pas dans un vintage sort ou au puce. Donc ça veut dire que tu dois un petit peu chiner, faire un peu ce que moi je fais.
- Speaker #1
Ce travail de curation, de sélection que toi tu fais, évidemment, c'est comme ça. Il est valorisé aussi, normal.
- Speaker #0
Et là, effectivement, tu vas dans un kilo-shop, tu peux t'habiller pour 4-5 euros par vêtement, si tu arrives à trouver des choses qui te satisfont. Mais l'aspect écologique, c'est un peu pareil. Il y a des gens... Je pense pas que les gens se lèvent le matin en disant je vais sauver la planète, ils ont juste envie d'être beaux et de s'habiller comme ils ont envie d'être habillés.
- Speaker #1
Après c'est générationnel. Tu vois moi ma belle-fille Maïtili qui va avoir 21 ans, pour elle c'est vraiment un acte politique, elle ne veut plus acheter de fringues neuves.
- Speaker #0
Mais tout est politique.
- Speaker #1
Tout est politique, mais tu vois elle c'est vraiment assumé, affirmé.
- Speaker #0
Ouais mais moi aussi j'en suis là. Mais au début quand je le faisais... Je n'étais pas conscient de ça. Mais c'est juste que c'est logique, avec qui je suis, avec les valeurs que je porte, d'en arriver là. Et ce n'est pas pour rien si aujourd'hui je suis dans le vintage et que chez moi, je n'ai que du mobilier que j'ai chiné. Et pareil pour mes vêtements, je n'ai aucun vêtement neuf. Ce n'est pas pour rien. Quand on me dit « en plus, ça fait du bien à la planète » , ça tombe bien, ça tombe exactement dans mes valeurs. Mais ce n'est pas non plus dû au hasard.
- Speaker #1
Bien sûr.
- Speaker #0
Je pense que tout ça, c'est un tout qui fait que justement, quand tu entreprends un acte sincère et cohérent, tout le reste le devient aussi, forcément.
- Speaker #1
Est-ce que quand tu avais 15, 17, même 20 ans... T'avais une vision de ce que tu voulais faire plus tard ? Est-ce que t'avais... Ouais.
- Speaker #0
J'avais une vision très large. Je voulais me lever quand je voulais, ne pas travailler pour un patron, et habiter dans un loft.
- Speaker #1
Bah écoute, tu te lèves tôt mais c'est quand tu veux en fait.
- Speaker #0
Je ne mets pas de réveil le matin.
- Speaker #1
Donc tu as atteint tous tes objectifs.
- Speaker #0
Mais je n'avais pas d'idée précise sur le métier que je voulais faire. Mais je voyais dans mes rêves, tu sais avant de t'endormir quand tu rêves de ta vie future, j'avais des piles de boîtes de chaussures et les gens venaient chez moi et je leur ramenais des chaussures de New York. Je me voyais comme ça, sans savoir que ça existait, en plus. Et je rêvais de ce métier que j'ai inventé, et sans l'avoir inventé, parce que d'autres l'ont fait avant moi.
- Speaker #1
Et que tu t'es créé pour toi, en tout cas. Ouais, c'est ça. Et tu disais, quand tu rêves le soir de ta vie future, est-ce que tu continues à rêver ?
- Speaker #0
Non. Enfin... C'est différent. Je ne peux pas rêver comme avant parce que je ne peux plus me faire d'illusions. Mais je continue à croire en des choses, à croire que tout ce que je croyais possible est peut-être toujours.
- Speaker #1
Moi, je pense que tu peux voir aussi que tu as déjà tellement concrétisé de choses dont tu rêvais. Tu es « living proof » , comme on dit. Tu es la preuve vivante.
- Speaker #0
En fait, c'est presque comme si je n'avais pas besoin de rêver.
- Speaker #1
Parce que tu es dans ta vie de rêve ?
- Speaker #0
Oui, je ne rêve pas jusque-là, mais parce que je me fais assez confiance pour savoir que je vais aller vers là où je dois être, sans avoir besoin de l'imaginer avant. Et justement, je me laisse un peu la surprise.
- Speaker #1
Tu te laisses porter, toujours.
- Speaker #0
Même quand j'étais petit, je crois que... Le fait de ne pas choisir un métier, ça m'a laissé déjà l'opportunité de faire ce que j'avais envie, quand j'avais envie. Je me suis laissé ce choix-là, tu vois.
- Speaker #1
C'était comment l'école pour toi ?
- Speaker #0
C'était chiant.
- Speaker #1
Ouais.
- Speaker #0
C'était chiant. Jusqu'à ce que je rentre à 15 ans en école d'art. J'ai fait l'école boule en section art appliqué. Et même là, alors que j'étais dans un domaine plutôt de confort, même là c'était difficile, j'avais envie de me casser.
- Speaker #1
Parce que ? Tout ce qui était imposé ? Le cadre, la discipline ?
- Speaker #0
Ouais, c'est ça. Les règles, je trouvais qu'il y avait des choses qui n'étaient pas logiques. Ça me perturbait. Mais j'ai eu mon bac. Moi, ce qui est important, c'est que je me sente libre.
- Speaker #1
Et comment on arrive à se sentir libre en ayant un immeuble des charges du staff ?
- Speaker #0
C'est ce que je disais tout à l'heure, le détachement, le lâcher prise. Que c'est que de l'argent, que si je dois cet argent, c'est à l'État. et personnellement, si je ne peux pas les payer, je ne vais pas en faire un fromage. Me libérer de toute contrainte qui puisse ne pas être en accord avec mes valeurs. Je vivrais vachement mal de devoir de l'argent personnellement à quelqu'un plus que de devoir payer des impôts que je ne peux pas payer. Si je ne peux pas payer, je ne peux pas payer. On trouvera une solution. Donc, ce n'est pas ça qui va m'empêcher de dormir la nuit.
- Speaker #1
Génial. Ça, c'est quand même assez rare. Et tu as toujours eu ce détachement ? Tu as toujours eu cette vision des choses ? Oui, je pense. Ou est-ce que tu as eu des périodes où tu t'es vraiment mis beaucoup plus la pression ?
- Speaker #0
Non, surtout au début. En fait, je me mettais beaucoup la pression parce que j'avais besoin de prouver que j'étais bon dans ce que je faisais. Et je trouvais que ce que je faisais n'était pas assez bon. Et donc, j'étais tout le temps un peu… Je culpabilisais de ne pas travailler assez, de ne pas faire assez de choses. Je me culpabilisais tout le temps. Donc là, du coup, t'es pas libre quand tu fais ça. Et puis, en fait, je pense que j'ai toujours privilégié quand même mon confort et ma santé mentale, quelque part. Et que naturellement, je me suis arrivé... J'ai réussi à être résilient sur beaucoup de choses et à me dire, c'est peut-être plus important... que tu te sentes soulagé dans ton quotidien même si t'as pas de travail plutôt que d'être tout le temps stressé pour faire quoi en fait pour aller travailler mais moi j'ai jamais voulu travailler donc paradoxalement je travaille beaucoup donc quand je dis ça à mes amis ils me croient pas mais si là demain on me laisse le choix Si je ne peux pas travailler, je ne travaillerai pas. Je ne ferai pas rien.
- Speaker #1
Mais c'est ce que j'allais te dire. Peut-être que tu te remettras dans la musique. On en parlait un peu.
- Speaker #0
Déjà, je n'ai pas l'impression de beaucoup travailler. Parce que je fais des choses que je kiffe. Et ça ne me demande pas trop d'efforts. Enfin, ça ne me demande pas trop d'efforts. C'est des efforts que je suis content de faire.
- Speaker #1
Parce que ça te nourrit.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Voilà. Intellectuellement...
- Speaker #0
Remplir une fiche d'impôt, là, c'est des efforts que je ne suis pas capable de faire, alors que c'est facile. Ça, ça me prend la tête. Donc, je demande à quelqu'un de me le faire.
- Speaker #1
Bien sûr. Et tu as quelqu'un qui t'aide à la boutique ? Tu travailles avec quelqu'un qui n'est pas là tous les jours ?
- Speaker #0
Non.
- Speaker #1
Déjà, la boutique est ouverte du mercredi au dimanche, inclus. Pourquoi ce choix par rapport au quartier ?
- Speaker #0
Oui, tout à fait. Je pourrais ouvrir tous les jours, mais ça ne sert à rien. J'ai essayé au début, le lundi et le mardi, je ne fais pas assez d'argent pour que ce soit intéressant d'ouvrir. Et les gens qui voient que c'est fermé viendront les autres jours.
- Speaker #1
Oui,
- Speaker #0
bien sûr. Le plus important, c'est le week-end ici. Je préfère avoir deux jours où je peux me consacrer à d'autres choses. que d'être occupé par le magasin, les shootings, l'administratif, ou des choses plus créatives.
- Speaker #1
Tu fais quoi comme choses plus créatives ?
- Speaker #0
Dessiner des vêtements, faire des visuels pour un t-shirt, imaginer, préparer un event, tout ça. Vous pensez à la prochaine vidéo ?
- Speaker #1
Je te posais cette question de la communication parce que justement tu le disais tout à l'heure, unseen, invisible, pas vu. Le but c'est justement de ne pas trop apparaître, tu le disais. Je me demandais si tu avais toujours ces mêmes... Cette même envie de rester dans l'ombre, ou si tu sens que tu as envie et besoin, de plus en plus te montrer, incarner, comme on dit, qui est un terme à la mode, mais qui a tout son sens.
- Speaker #0
Eh bien justement, oui. En fait, avec Unseen, le concept, c'est de montrer des vêtements qui ne sont pas vus. Et si ce mot a un lien avec mon travail, avec ma façon de travailler, il faut que moi, je me considère de la même manière. Et tout le monde me le dit autour de moi que c'est important que j'incarne vraiment mes projets. Et d'ailleurs, ce qui marche le mieux, c'est quand je le fais. Et même les vidéos, c'est quand je suis dessus. Donc j'ai un peu du mal à l'assumer parce que je ne suis pas forcément confortable avec ça. Mais parce que moi, j'aurais toujours aimé, j'aurais toujours voulu que ce soit mon travail qui parle à ma place. Mais bon, aujourd'hui, on ne peut plus. C'est ça. Vraiment fonctionner comme ça. Et je l'accepte. Et quelque part, je me dis que je le mérite aussi. Donc je me sens plus à l'aise aujourd'hui de le faire que peut-être avant où j'avais encore besoin de... J'étais encore un peu moins sûr de moi, tu vois, j'avais besoin de me couvrir de certaines choses. Moins de légitimité. Ouais, voilà, c'est ça. Tu sais, le syndrome de l'imposteur.
- Speaker #1
Bah c'est ça, ouais. Ah oui, je le connais bien.
- Speaker #0
Qui aujourd'hui, j'ai plus parce que même si tu considères que je suis un imposteur, je m'en fous.
- Speaker #1
Ce qui montre bien que justement, t'as complètement réglé ça en toi, exactement. Et cette notion de confiance en soi, elle vient... Tellement avec l'âge. On parlait de maturité tout à l'heure dans la voiture. Évidemment, on peut être très mature, très jeune. Mais quand même, en général, les claques, les murs, les succès aussi. Mais en général, on le sait. On apprend beaucoup plus quand on s'est un peu cassé la figure qu'en étant tout le temps au sommet. Je dis ça, là, c'est rigolo. On a un vieux Paris Match. de 1953 intitulé avec une couverture la conquête de l'Everest donc j'aime bien ce choix d'avoir ce pari match là sur la conquête de l'Everest parce que j'aime beaucoup cette image j'en parle souvent d'ailleurs avec les personnes avec qui je travaille, tu sais souvent on se fait une montagne des choses, c'est à dire que souvent on se dit, non mais voilà moi mon rêve c'est de conquérir l'Everest, ok mais en fait avant de pouvoir monter l'Everest Tu vas faire quoi ? Déjà, tu vas acheter du matos, tu vas peut-être commencer par un tout petit truc en France, et puis après, c'est rare, à part dans un film, d'aller direct à l'Everest. Et puis pour l'Everest, ça ne déchire pas. Mais j'aime bien cette image-là parce que j'ai l'impression que finalement, l'Everest de chacun, c'est juste soi et ses propres limites. Et à quel point on a besoin, en fait, juste de faire péter des verrous. Enfin, juste, c'est pas forcément simple. Mais les blocages, ils sont de l'intérieur, ils viennent pas de l'extérieur. C'est ce qu'on croit à des moments. Et c'est ça, la maturité. C'est de prendre conscience que, et je reviens à « everything happens for a reason » , dans ce que tu disais tout à l'heure, c'est vraiment ça. Tout ce qu'on fait a des conséquences. Et l'impact de tous nos choix...
- Speaker #0
Il y a un truc aussi qui est important d'être en paix avec, c'est de ne plus faire attention aux attentes que les gens projettent sur toi.
- Speaker #1
Très juste.
- Speaker #0
Et moi, j'étais assez sensible à ça. Je me disais, je ne vais pas arrêter de faire ça alors que je le fais bien et que je sais le faire. Mais si c'est pas parce que je sais le faire et que je le fais bien que j'ai envie de le faire. Et les gens, ils sont toujours déçus. Tu sais, quand il y a un artiste qui arrête de faire de la musique, mais peut-être qu'il n'est pas inspiré, peut-être qu'il se sent plus légitime d'en faire aujourd'hui parce que sa vie, elle a changé. Il a peut-être besoin de faire autre chose. C'est un humain. Et si tu écoutes ton public, tu vas te forcer à faire des albums qui ne seront pas bons. Peut-être qu'ils seront bons d'un point de vue musical, technique, mais je veux dire,
- Speaker #1
si toi tu ne l'as pas fait dans les cuts,
- Speaker #0
ça ne vaut pas la peine. J'ai mis un peu de temps avant de me dire, ok je sais faire ça, mais je peux faire autre chose. J'ai toujours su que je pouvais faire d'autres choses. mais peut-être même abandonner des choses, des compétences que j'avais. Et en fait, à un moment donné, quand tu ne calcules plus trop ça, ces compétences sont quand même là. Donc à un moment, elles te serviront.
- Speaker #1
Mais est-ce que tu as le sentiment d'avoir besoin d'abandonner une compétence comme tu viens de l'exprimer ? Ou en tout cas, de ne plus faire certaines choses parce que tu as besoin de gagner en place, en mémoire vive, de processeur interne, tu vois ce que je veux dire ?
- Speaker #0
C'est plus que j'ai besoin de me libérer des chaînes que cette compétence inclue.
- Speaker #1
Ah waouh, ok.
- Speaker #0
Tu vois, c'est-à-dire que par exemple…
- Speaker #1
C'est trop limitant.
- Speaker #0
Ouais. Si je fais du design, du design d'intérieur, les gens m'appellent pour ça, je fais des boutiques, je fais des bureaux. Je gagne bien ma vie, je me dis tiens c'est super et tout, mais moi il y a plein de choses qui ne me conviennent pas dans le métier et du coup je ressens le besoin de faire autre chose. Comment dire ? Si je me cantonne à mes compétences, je vais juste faire ce métier-là. d'architecte d'intérieur. Finalement, si je me libère de ça et que je me dis j'arrête de faire ça, quelque chose viendra à moi, comme ce qui s'est passé. Tiens, mais j'aime bien chiner, les gens aiment bien ce que j'achète, j'arrive à les vendre. Là je résume,
- Speaker #1
ça ne s'est pas passé aussi rapidement.
- Speaker #0
Et que je me sens prêt d'ouvrir un magasin. Je me rends compte que je peux faire tout l'intérieur design du magasin. J'étais graphiste avant, je sais faire un logo. J'ai tel domaine de compétences qui vont être utiles pour cette nouvelle activité. Et du coup, je n'ai besoin de personne. Est-ce que je suis designer ? Est-ce que je suis graphiste ? Est-ce que je suis commerçant ? Je ne fais rien de tout ça. Je suis tout à la fois. Ce ne sont pas forcément des trucs prestigieux à chaque fois. Ce n'est pas grave. Parce que je les ai faits pour moi. Et que ça m'a donné cette expérience qui aujourd'hui me serve à moi. C'est ça aussi la liberté. C'est que tout ce que j'ai appris, je l'utilise pour moi aujourd'hui. Et pas pour quelqu'un d'autre qui en bénéficie. Et ça me permet aussi de le partager.
- Speaker #1
Je vois très bien.
- Speaker #0
Mais moi, je n'ai pas l'impression d'avoir changé de métier. Toutes les étapes que j'ai traversées, je les ai faites avec la même énergie. C'est juste que je saute de branche en branche, mais je traverse tout un peu de la même manière.
- Speaker #1
Mais en fait aussi, j'ai l'impression que c'est parce que tu ne veux plus qu'on t'appelle pour une seule chose, comme tu disais, si on m'appelle juste pour faire du design intérieur ou juste pour faire un logo. Ça t'intéresse pas ?
- Speaker #0
Si, si.
- Speaker #1
Si quand même, ok.
- Speaker #0
Si, et justement, encore plus qu'avant.
- Speaker #1
Ok, tu vois, j'avais mal...
- Speaker #0
Je suis dans ma boutique et puis le lendemain, je vais monter une terrasse.
- Speaker #1
Ok.
- Speaker #0
Tu vois ?
- Speaker #1
Ok.
- Speaker #0
Et j'aime bien en fait, parce que quand je vais monter cette terrasse, il n'y a rien de créatif. Et ça me libère l'esprit. Je suis là à couper du bois, à visser. Je suis avec un pote. Tu vois, il me paye pour ça. On écoute de la musique, on boit une bière à la fin de la journée et puis voilà quoi. C'est simple. Ouais ! Alors qu'avant, mon métier, ma vie en dépendait. Je pouvais pas le faire avec autant de légèreté. Mes parents, quand j'étais plus jeune, ils flippaient, parce qu'ils comprenaient pas où j'allais quand j'ai commencé à travailler et à quitter mon premier emploi et tout. Et finalement, c'est eux... qui se sont fait virer de leur métier, leur boulot, à un certain âge, et qui n'avaient rien pour rebondir. Moi, je suis de la menuiserie. Ça veut dire que je peux aller dans tous les pays du monde et je pourrai du travail.
- Speaker #1
C'est vrai.
- Speaker #0
Je le sais parce que quand je voyage, je les vois, les opportunités, et j'aurais pu rester à des endroits et faire ça. Ou en tout cas, démarrer avec ça, tu vois. Et si ce n'est pas la menuiserie, c'est faire d'autres choses, tu vois. Quoi qu'il arrive. Il faut miser sur soi, c'est important, il faut se cultiver comme une plante et développer plein de branches.
- Speaker #1
Je reviens au nom, parce que tu as plein de noms. Tu t'appelles Fabien, à l'époque on t'appelait Fab, je t'ai beaucoup appelé Blao aussi, parce que c'était ton blase. de DJ aussi je vais commencer dans le graffiti voilà ton insta t'en as eu plein là c'est Kurt Broken ton insta perso donc t'as Unseen Rare, Cartier Rose t'as aussi, je sais pas si tu le fais toujours mais t'avais le compte là Only Storefronts, toutes les devantures tu fais toutes les photos de devant est-ce que tous ces noms sont faits pour continuer à un peu te planquer, tu vois, d'une certaine façon ? Ou est-ce que c'est juste parce que c'est des périodes et que ça correspond, tu vois ?
- Speaker #0
Ouais, si, si, c'est un peu... En fait, le truc, c'est que j'aime pas mon nom.
- Speaker #1
Ton nom de famille ou ton prénom ?
- Speaker #0
Les deux.
- Speaker #1
Les deux.
- Speaker #0
Donc...
- Speaker #1
Je serais obligée de les marquer, hein, sur...
- Speaker #0
Ouais, non, non, mais... C'est-à-dire que je les aime pas, ça va, tu vois, mais... Au point de faire un branding autour de ça. En plus, mon nom de famille, il a une connotation. Tu vois ?
- Speaker #1
T'en as souffert à l'école ? Non,
- Speaker #0
pas du tout. Mais juste, je ne suis pas juif, quoi. Donc, ça ne me correspond pas. Et en fait... Du coup, tu vois, moi, quand j'ai des amis qui sont artistes et qui se trouvent des pseudos, moi, je trouve qu'ils ont des noms qui claquent. Je leur dis, mais utilise ton vrai nom. C'est trop beau ton nom et ton prénom et tout. Et il y en a plein qui ont fini par le faire. Parce que je leur disais ça, tu vois, parce que moi, je suis jaloux de ça. Moi aussi,
- Speaker #1
je veux avoir un nom qui claque. Bah ouais,
- Speaker #0
mais bon, non, mais c'est comme ça. Et donc, du coup, je n'assumais pas trop ce patronyme. Et donc, après, je viens de la culture hip-hop, on est tous en pseudonyme.
- Speaker #1
Exactement.
- Speaker #0
Et après, dans mes magasins, dans mes projets, je donne des noms à ces projets. Ça,
- Speaker #1
c'est normal.
- Speaker #0
Parce que voilà, c'est des magasins. Je ne vais pas l'appeler Chez Fab.
- Speaker #1
Enfin,
- Speaker #0
j'aurais pu, mais... C'est... Voilà.
- Speaker #1
Avec un jeu de mots bien pourri. Ouais. Ok. Qu'est-ce que j'avais noté encore ? Je re-regarde. Ah ouais, t'as eu les picturalistes aussi. Oh la vache, mais oui. Tu sais que c'est sur ton LinkedIn.
- Speaker #0
Ah ouais ?
- Speaker #1
Ouais. Galerie Honneur, les picturalistes.
- Speaker #0
Ouais, ça a duré longtemps.
- Speaker #1
C'était à Lyon ?
- Speaker #0
Ouais. Ouais, j'avais fait ça avec ma copine de l'époque. Ça a duré un an,
- Speaker #1
je crois.
- Speaker #0
J'avais 20 ans.
- Speaker #1
Mais tu vois tout ce que t'as fait. Et là, aujourd'hui, on parlait de Bruxelles. T'as un peu envie de bouger. On peut en parler ou tu veux pas encore en parler ?
- Speaker #0
Si, si, on peut en parler. Je pense que j'ai fait un peu le tour ici en Europe. Et je suis retourné au Vietnam, c'est mon pays d'origine. Et je pense que j'ai besoin de... Enfin, je ne sais pas que j'ai besoin, c'est qu'il y a une reconnexion qui s'est faite assez forte. Et au-delà de ça, je ressens un peu la même énergie que quand je suis arrivé à Bruxelles, où je sens qu'il y a beaucoup d'opportunités. Je ne sais pas, je me sens bien là-bas, je me sens chez moi, donc je me dis pourquoi pas, pourquoi pas entamer des nouveaux projets là-bas. Ça correspond en plus aux envies que j'ai dans mes projets, le potentiel qu'il y a là-bas.
- Speaker #1
Tu veux dire par rapport à où ils en sont dans...
- Speaker #0
Non, c'est-à-dire que dans ce que moi j'ai envie de faire. Comme par exemple, faire plus de confection de vêtements.
- Speaker #1
Là-bas, c'est le pays pour le faire.
- Speaker #0
Ça tombe bien. Et je pense que si ce n'était pas mon pays, si j'étais, je ne sais pas, brésilien, je ne sais pas si je me dirais, je vais aller là-bas, parce que je ne suis pas trop du genre à bouger pour une opportunité. C'est plus, je suis là et...
- Speaker #1
Et tiens, les opportunités se créent. Voilà, ok, je vois.
- Speaker #0
En fait, les choses s'alignent toujours assez bien. Donc voilà, c'est en tout cas pareil pour le vintage. En Asie, il y a beaucoup de... On peut beaucoup sourcer de vintage. Donc c'est parfait pour moi. C'est un rythme qui me correspond.
- Speaker #1
Mais donc, alors tu ne sais pas encore. Dans l'objectif, c'est quand même de garder la boutique ici. Et de toute façon, tu vends aussi sur Internet ?
- Speaker #0
Un petit peu.
- Speaker #1
Un petit peu ?
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Pas tant que ça.
- Speaker #0
Non, parce que je privilégie le contact en maison. C'est du vintage, je préfère que tu essayes. Je préfère que tu saches ce que tu achètes. Ce que je vais vendre en ligne, c'est des... Déjà, ce que je vends en ligne, je vends des produits qui n'ont aucun défaut. Comme ça, je n'ai pas de problème. Et ouais, de retour ! Ah, il y a une tâche ? C'est du vintage, c'est un vêtement de travail. Je ne veux pas de mauvaise surprise. Bien sûr. Donc ça limite déjà pas mal les choses que je vais mettre en ligne. Et donc l'idée, oui, ce serait de garder mon point de vente ici et d'envoyer de là-bas la marchandise et continuer à faire tourner ce lieu.
- Speaker #1
Mais donc de développer de plus en plus, tu veux créer une marque.
- Speaker #0
Ouais. Je me le suis pas dit comme ça, mais ouais.
- Speaker #1
Moi j'ai tendance à mettre des mots très concrets sur les choses.
- Speaker #0
Je sais pas en fait, je vais commencer à faire quelques pièces, voir un peu comment ça prend et où j'irais avec ça. Mais ça fait un moment que j'en ai envie, mais là je me sens prêt. Mes idées sont beaucoup plus claires sur ce que j'ai envie de faire, beaucoup plus précises.
- Speaker #1
Parce que tu me disais que ce que tu apprécies notamment en ce moment, tu vois que c'est un pays qui est assez enclin à l'entrepreneuriat, mais individuel justement, que chacun puisse faire son truc. Tu me donnais l'exemple très juste du pêcheur qui va vendre son poisson. Voilà, le gars qui fait des t-shirts, il va vendre, tu vois ? Et donc, tout est assez quand même facilité. Tu n'es pas matraqué de taxes quand tu le fais. Alors que c'est ce qu'on... En fait,
- Speaker #0
ton travail est valorisé,
- Speaker #1
je trouve,
- Speaker #0
là-bas.
- Speaker #1
Quel qu'il soit.
- Speaker #0
Ouais, ouais. Tu vois, l'expression, il n'y a pas de saut au métier. Elle prend tout son sens là-bas, où les gens... ne se considèrent pas supérieurs à d'autres juste parce qu'ils ont plus d'argent ou un soi-disant meilleur métier. Le pharmacien, il est aussi important que le mec qui cuit ton poulet à côté, que le gars qui a pêché son poisson ou le chauffeur de taxi en scooter. Après, peut-être que j'idéalise un peu, mais c'est ce que j'ai ressenti en tout cas d'aller là-bas. J'ai besoin de douceur. Plus je vieillis, plus j'ai besoin de douceur. J'ai trouvé la première étape, c'était de venir en Belgique par rapport à la France, où j'y trouvais beaucoup moins de rapports de force entre les gens, et ça me faisait du bien. C'est en train de tourner un peu. Et quand je suis allé là-bas, j'ai ressenti ça encore plus fort. Et puis ça m'a aidé à comprendre plein de choses qu'il y avait en moi, le regard que des gens pouvaient avoir sur moi.
- Speaker #1
Tu veux dire de te sentir là-bas vraiment chez toi parce que physiquement, en Europe, c'est ça ? Un truc racial ? Je mets les pieds dans le pain un peu.
- Speaker #0
Oui et non. Évidemment qu'il y a ça, mais ça va beaucoup plus loin. C'est-à-dire que quand je te parlais tout à l'heure que les gens projettent des attentes sur toi, je parlais dans un cadre professionnel. C'est beaucoup plus large que ça parce que quand j'ai commencé à travailler, on me tutoyait. On ne me prenait pas au sérieux.
- Speaker #1
Tu étais jeune.
- Speaker #0
J'étais jeune, je faisais jeune et je ne suis pas blond aux yeux bleus. Et quand j'étais plus jeune, je ne comprenais pas que ça...
- Speaker #1
Qu'est-ce que tu as contre les blonds aux yeux bleus ?
- Speaker #0
Moi, rien. Mais quand j'étais plus jeune, je ne comprenais pas que c'était ça le problème. Je pensais que c'était moi du coup.
- Speaker #1
J'entends, ok.
- Speaker #0
Et on a passé beaucoup de temps à me dire... Les gens qui me disent ça ne sont pas des gens qui sont proches de moi. C'est des gens qui ont croisé mon chemin. Que j'étais comme ci ou comme ça. Ouais, t'es froid, oui. Même par rapport au travail.
- Speaker #1
Cette distance, ce détachement dont tu parles.
- Speaker #0
Même le fait de me donner corps et âme dans les projets. Et en fait, là-bas, les gens vivent comme ça. C'est l'éducation que j'ai reçue. C'est l'héritage que j'ai reçu indirectement, tu vois, sans être conscient de tout ça.
- Speaker #1
C'est ça, c'était complètement inconscient. Parce que tes parents t'ont pas dit clairement que c'était culturel, etc. Pour eux, c'était tellement... C'est normal. Voilà, c'est normal, exactement. Ouais, je comprends.
- Speaker #0
Et en fait... Ici, là où on va me critiquer sur des choses, là-bas, c'est valorisé. On me dira, toi, t'es vietnamien. Ça fait plaisir. Je trouvais les gens beaux, les gens fiers. Ça m'a donné beaucoup de fierté. Je l'ai ressenti, beaucoup de fierté à être vietnamien, alors que ce n'est pas un truc, à la base, où je ne suis pas trop là-dedans, mais je comprends mieux. Je ne comprends pas où mes grands-parents sont passés. Tu vois des choses. J'ai regardé des photos. J'étais au musée de la guerre. Ça se passe de mots. C'est comme si tout ce voyage, je l'avais ressenti en une seconde, à l'intérieur de moi.
- Speaker #1
Je ne suis pas comme toi.
- Speaker #0
Et de comprendre tout ce qu'ils ont abandonné derrière eux et tout ce qu'ils ont essayé de nous transmettre avec beaucoup de tabou. Beaucoup de non-dits dans les familles vietnamiennes.
- Speaker #1
Globalement, en Asie, il y a beaucoup de...
- Speaker #0
Beaucoup de traumas qui ne voulaient pas faire vivre leurs enfants.
- Speaker #1
Et puis une réelle pudeur asiatique. Oui, tout à fait.
- Speaker #0
Après moi, c'est mes grands-parents, donc ils ont un peu plus parlé avec moi qu'avec ma mère. Parce que c'était plus facile. Et puis moi, je posais des questions un peu naïvement. Mais ma mère, elle... Elle n'osait pas. Et je pense qu'elle a un peu mis de côté son identité vietnamienne.
- Speaker #1
Elle est née en France, tu avais ? Elle est née en France, c'est la première qui est née en France.
- Speaker #0
Mais malgré tout, elle l'est. Et je pense que ça a été difficile. Si déjà, moi, j'ai senti des jugements, des incompréhensions de la part de Jean, j'imagine que pour ma mère, ça devait être une autre époque, ça devait être beaucoup plus compliqué. En plus, c'est une femme. Donc voilà, je la comprends. Mais moi, aujourd'hui, je suis content d'aller faire ces recherches-là et de ne pas abandonner le bagage qu'il y a derrière moi, tu vois, et de le conscientiser, d'en faire une force, en servir. dans mon quotidien, dans mes projets, dans ma façon de voir le monde. Je me sens plus légitime de réagir d'une certaine façon sur certains sujets, tu vois, aujourd'hui.
- Speaker #1
Maintenant que tu as pris conscience de toute ta culture et de tout ton héritage...
- Speaker #0
Il y a ça et il y a aussi les réseaux sociaux qui aident beaucoup, parce qu'à l'époque, les gens issus de la diaspora ne communiquaient pas beaucoup, voire presque pas. Et aujourd'hui, j'ai accès à du contenu où je vois des gens qui ont une histoire similaire à la mienne, qui s'expriment, qui s'expriment beaucoup mieux que moi, ou qui ont eu l'occasion de questionner un peu plus leur famille ou d'aller plus souvent au Vietnam. Donc ça échange. Et puis des gens qui sont encore plus perdus que moi aussi. Des gens qui ont été adoptés. Et en fait, dans tous ces parcours assez différents, il y a des choses très similaires. Et pareil, entre les diasporas différentes, je reconnais des choses. Et je sais pourquoi je suis proche de certaines personnes de par cette histoire, même si on ne s'en est jamais parlé entre nous. Oui,
- Speaker #1
c'est complètement... C'est non dit, mais en fait, ça transpire. Oui, je vois très bien. Ok. Et quand tu vas au Vietnam, on ne te fait pas sentir comme un Français ?
- Speaker #0
Si.
- Speaker #1
Ok.
- Speaker #0
Enfin français, Viet Kieu, c'est les gens qui ont quitté le Vietnam et qui sont nés ailleurs. Mais c'est pas... Avant, dans le passé, c'était compliqué. Ils les aimaient pas trop, il y avait du racisme et tout par rapport à ça. Aujourd'hui, ça change. Les regards, ils changent. Ils se rendent bien compte que la guerre, on en a tous souffert. Et du coup, ils le voient que je suis européen. Même, j'ai des amis, ils sont nés au Vietnam. Leurs deux parents sont vietnamiens, mais ils ont grandi ici. Et ils ne voient pas qu'ils sont vietnamiens, tu vois, avec leur façon de s'habiller, de marcher dans la rue. Ils capent tout de suite que lui, il n'est pas d'ici, tu vois. Je sais que mes amis en Afrique, c'est pareil, tu vois, dans différents pays d'Afrique. Mais, il y a de la curiosité, mais il y a quand même de l'accueil. ils te disent « Welcome home » , « Est-ce que tu veux t'installer ici ? » Du coup, je dis « Oui » . Ils m'encouragent à me reconnecter, donc je trouve ça cool. Il y aura forcément des gens, il y a des cons partout, il y a des gens qui diront « Ah non, on ne veut pas de français ici, même s'ils sont d'origine viette » . Mais bon, je m'en fous.
- Speaker #1
Mais comme s'il y avait un truc plus grand, justement, et voilà. peuple vietnamien ou qu'il soit, comme tu dis, c'est la diaspora, finalement, il y a un truc plus fort que toutes ces séparations et puis ce retour.
- Speaker #0
J'ai rencontré des gens là-bas qui sont américains, mais d'origine vietnamienne, tu vois. C'est un peu la même histoire.
- Speaker #1
Peut-être encore plus lourd à porter en étant américain vu l'histoire.
- Speaker #0
Après, ils sont vietnamiens. Oui, oui. Ils se sont exilés. Leurs familles se sont exilées là-bas. Et puis, j'ai rencontré un Vietnamien japonais américain. qui a grandi à Los Angeles et qui est retourné vivre au Vietnam et ils me disent tous, reviens,
- Speaker #1
c'est génial genre c'est chez nous c'est ça tant que tu reviens pas en mode c'est tout l'inverse de toi je sais mieux que, je suis supérieur parce que, au contraire il y a une grosse humilité et puis vraiment il y a cette envie de se reconnecter pleinement comme si t'allais être encore plus toi et aligné avec qui t'es profondément. Et peut-être te permettre d'être encore plus toi-même, finalement.
- Speaker #0
Oui, peut-être. Après, aujourd'hui, plus rien ne peut m'arrêter. Enfin, plus rien ne peut m'arrêter. En tout cas, j'ai décidé de plus... de plus me taire sur certaines choses, et même si je dois m'exprimer maladroitement, je préfère le faire que de rien dire, tu vois. Je préfère me tromper.
- Speaker #1
De toute façon... Qui est maladroit, finalement ? La maladresse, finalement, c'est... Tant que tout est dit avec le cœur, tu vois, et qu'il n'y a pas une intention de nuire... C'est ça. En fait, on s'en fout de la maladresse.
- Speaker #0
Je pense que je suis prêt. À ce niveau-là, justement, parce que plus jeune, j'étais trop en colère.
- Speaker #1
Donc,
- Speaker #0
j'allais utiliser ça pour exprimer ma colère et du coup, être méchant avec certaines personnes, alors que ce n'était pas le but, tu vois. Et je me rendais compte, des fois, je disais des choses pour blesser. Et une fois que je me rendais compte que j'avais blessé, ça me faisait du mal à moi aussi, de me dire que j'avais blessé quelqu'un et tout. Bien sûr. Et donc, très rapidement, je... Je me suis rendu compte que ce n'était pas ça que je voulais. Mais ce n'est pas parce que tu t'en rends compte que tu y arrives, d'arrêter tout de suite ça. Donc c'est un peu comment je vais faire pour quand même évacuer cette colère, mais pas blesser les gens autour de moi. Faire la paix avec tout ça, c'est long.
- Speaker #1
Mais c'est d'abord avec soi-même, en effet. Est-ce que tu as un prénom vietnamien ?
- Speaker #0
Non, je n'ai pas de prénom vietnamien parce que mon grand-père était vietnamien. un vietnamien de nationalité française. En fait, son grand-père et son père se sont battus à la guerre 14-18, à la Première Guerre mondiale, et ont été des héros de guerre. Son grand-père, il avait déjà 50 ans, il a décidé d'aller se battre. Et en fait, en ayant eu ce titre... On leur a proposé, on leur a offert la nationalité française à une époque où c'était mieux d'être français, c'était mieux vu,
- Speaker #1
c'était symbole de noblesse presque.
- Speaker #0
Et en fait, du coup, toute leur descendance a acquis cette nationalité française. Donc c'était des vietnamiens français. Et en gros, quand mon grand-père est parti du Vietnam en 1956, il a... Il ne s'est pas considéré comme un immigré. C'est comme un martiniquais qui vient en métropole. En métropole,
- Speaker #1
je vois très bien.
- Speaker #0
Donc il est parti pour travailler, parce que ça devenait compliqué pour les Français de travailler au Vietnam après la guerre d'Indochine.
- Speaker #1
D'Indochine.
- Speaker #0
Et donc il est parti, mais à la base il voulait partir 5 ans, 5-6 ans, et puis finalement il restait toute sa vie. Il est parti avec sa première fille, la soeur de ma mère. et sa femme, ma grand-mère. Et ils se sont mariés avant de partir, puis ma grand-mère a eu la nationalité. Et donc, quand ils sont arrivés en France, ils étaient en plus dans une dynamique d'intégration totale. Surtout que quand ils sont arrivés, on ne les a pas considérés comme des Français.
- Speaker #1
Bah évidemment.
- Speaker #0
Donc, ils voulaient encore plus montrer qu'eux, et ils n'ont pas donné de prénom vietnamien à mes tantes.
- Speaker #1
Pour justement s'intégrer pleinement.
- Speaker #0
Donc du coup, ma mère n'a pas eu ce réflexe non plus.
- Speaker #1
Non, mais ça aurait pu être même un deuxième prénom. Oui, mais souvent,
- Speaker #0
c'est ça. Moi, j'ai plein d'amis viettes, ils ont un prénom viette. Un deuxième prénom viette. Et moi, je suis un peu triste.
- Speaker #1
C'est pour ça que je te demande.
- Speaker #0
Comme disent mes amis là-bas, on va t'en trouver un.
- Speaker #1
Voilà, je t'assure. Peut-être que ce nom-là, tu l'assumeras pleinement.
- Speaker #0
Oui. En tout cas, oui. correspondra peut-être un peu plus.
- Speaker #1
On arrive à la fin. On est bien là, dans les canapés vers Emeraude, franchement on est bien. Mais il y a un moment toujours où il faut bien terminer. Alors j'aime bien laisser le dernier mot à mon invité, s'il y a un mot comme ça qui résonne pour toi maintenant, pour clore cette conversation.
- Speaker #0
C'est la paix.
- Speaker #1
Voilà,
- Speaker #0
tout simplement. Je claque, ok ?
- Speaker #1
Foutez-moi la paix. Non, c'est beau. La paix avec soi-même, d'abord. La paix intérieure.
- Speaker #0
Cette recherche de paix intérieure qui est finalement le lettre-motive de tout ce que j'entreprends. Et je pense que la plupart des gens, c'est ce qu'ils recherchent. Et on ne s'y prend pas tous de la bonne manière. Mais ce n'est pas grave, on cherche et on trouvera peut-être. Je souhaite à chacun en tout cas d'y arriver un petit peu, de le toucher de près ou de loin.
- Speaker #1
Ça m'émeut quand tu parles de paix aussi. Merci beaucoup.
- Speaker #0
C'est moi qui te remercie.
- Speaker #1
Merci d'avoir écouté cet épisode jusqu'au bout. Si vous suivez ce podcast depuis longtemps, j'aimerais vous remercier pour votre fidélité. Si vous êtes arrivé ici par hasard, ou plutôt pour une raison, j'espère que vous aurez envie de le partager et de vous abonner sur votre plateforme d'écoute préférée. Ce podcast est en autoproduit, sachez que vos écoutes, vos partages, vos commentaires, vos 5 étoiles, sont le meilleur et le plus précieux des soutiens. J'adore aussi recevoir votre feedback. Alors n'hésitez pas à me contacter sur Instagram, Lily Bonnet Management, ou sur LinkedIn, ou par mail lbm.lilybonnet.com Merci encore et n'oubliez pas que everything happens for a reason.