- Speaker #0
Bonjour à tous, aujourd'hui j'ai le plaisir de recevoir au micro de Phil & Lead, Jean-Claude Moin. Jean-Claude est champion de France à 8 reprises du jeu d'échecs en équipe. Dans cet épisode, Jean-Claude nous partage sa vision du jeu d'échecs comme métaphore du leadership, de la prise de décision et du rapport à l'échec. Fils d'un patron de cabaret parisien où Barbara et Jean Ferrat font leur début, tout le prédestiné à reprendre l'affaire familiale. mais à 12 ans Il découvre le jeu d'échec et à 18 ans, il décide d'en faire sa vie, convaincu qu'un jour, il deviendrait champion. Des années plus tard, des caves parisiennes au championnat de France, Jean-Claude nous apprend que toute victoire n'est d'une défaite, que mieux vaut un mauvais plan que pas de plan du tout, et que l'intuition se muscle à force d'expérience. À travers son parcours, nous parlerons de courage décisionnel, de résilience, de discernement, et d'intelligence situationnelle. Avec cette question au cœur de l'épisode, et si comme dans la vie, le pire choix était de ne pas jouer, je vous invite à écouter un dialogue pour celles et ceux qui chaque jour doivent jouer un coup dans un monde d'incertitude. Bonjour Jean-Claude.
- Speaker #1
Bonjour Tiffany.
- Speaker #0
Je suis absolument ravie de te recevoir derrière le micro de Philanthide. Alors Jean-Claude, tu as été champion de France à huit reprises du jeu d'échec en équipe. Tu as été également président de la Fédération Nationale du Jeu d'Échecs. Aujourd'hui, tu es chef d'entreprise, tu enseignes les échecs et tu interviens dans les organisations pour parler jeu d'échecs et stratégie business. Comment es-tu arrivé là à faire du jeu d'échecs ton métier ?
- Speaker #1
J'avais quelqu'un dans ma famille qui jouait aux échecs et puis le défi de vouloir le battre, je me suis entraîné tout seul et je suis arrivé à mes fins. Au début, ce n'était pas forcément par la passion du jeu. Ça aurait pu être le bille-boquet, ça a été les échecs. Après, je me suis pris de passion pour ce jeu absolument fantastique, en le découvrant parce qu'on n'en fait jamais le tour, tout simplement. Ça m'a donné envie d'aller plus loin et j'ai poussé les portes d'un club. À l'époque, le meilleur club français, ce qui a été aussi une grande chance. J'ai eu beaucoup de chance dans les rencontres que j'ai faites.
- Speaker #0
Ce qui est important aussi dans ton parcours, c'est que tu avais ce côté vie toute tracée. La question ne se posait pas. Et puis finalement, le jeu d'échecs, tu es tellement pris de passion pour ça qu'à 18 ans, tu vas te dire, je vais devenir champion d'échecs. Et tu vas y arriver.
- Speaker #1
Oui, j'avais une voie toute tracée. Je suis fils de... De bistrot à Véronaie, mon père avait une boîte de nuit, un cabaret, un bistrot et j'étais destiné à reprendre l'activité familiale. Il n'y avait quasiment pas le choix, c'était comme ça. Il fallait juste que je sache compter correctement, calculer correctement. Et puis c'est vrai que le jeu d'échec a tout bouleversé et j'ai pris très tôt, même avant 18 ans, la décision. de devenir professionnel aux échecs. J'ai eu la chance que mon père, essentiellement, m'a vraiment soutenu, malgré que ce n'était pas son choix initial. Il m'a vraiment soutenu pour le faire et m'a donné les moyens de le faire au début parce que c'était un pari un peu fou. Il faut se rappeler ce que c'était le jeu d'échecs à l'époque en France. Ce n'était rien du tout. Aujourd'hui, c'est devenu un... Un sport, un art vraiment très prisé, chez les jeunes aussi. Mais à l'époque, c'était un pari un peu fou.
- Speaker #0
Et ce pari-là, tu dis, je suis convaincue qu'un jour je deviendrai champion du jeu d'échecs.
- Speaker #1
Alors champion, je ne sais pas. Mais j'étais sûr que j'allais réussir. Ça, j'avais vraiment la conviction que... Alors, je n'étais pas forcément plus doué que les autres. Mais j'avais une... Une force intérieure. Je savais que j'allais réussir. Je ne sais pas pourquoi. C'était comme ça. C'était intuitif. Et quand je suis arrivé en club, comme tout débutant, comme je ne connaissais rien, je croyais que j'étais très fort. Et en fait, non. J'étais très faible. Et donc, j'ai perdu beaucoup de parties en arrivant. Mais je me suis battu. J'ai corrigé ça. Et puis, j'ai progressé. Plus vite que certains. Beaucoup moins rapidement que d'autres. Et puis, j'ai la fierté d'être d'une génération qui a dépoussiéré les échecs français, en fait, avec les premiers grands maîtres français, les premiers joueurs titrés. Voilà, une prise de conscience que la France pouvait être aussi une nation qui compte dans le domaine des 64 cases.
- Speaker #0
Tu interviens aujourd'hui. dans les organisations pour faire le rapport stratégie business jeu d'échecs. Est-ce que tu peux nous parler un petit peu plus de cette discipline ? Pourquoi là cette métaphore un petit peu avec la stratégie business ?
- Speaker #1
Le parallèle avec le monde de l'entreprise, il est flagrant. Le monde de l'entreprise que j'ai découvert vraiment de mon côté il y a un peu plus d'une dizaine d'années. Et je me suis rendu compte qu'en fait les qualités pour devenir un bon joueur d'échecs sont également des qualités indispensables. pour être un bon décideur, un bon chef d'entreprise. Voilà, l'anticipation, la prise de décision, ce sont vraiment des qualités essentielles et qu'on doit avoir quand on est dans le monde de l'entreprise, qu'on soit décideur ou pas. Et vraiment le parallèle. Et du coup, j'ai commencé, c'est vrai, à faire quelques conférences sur le jeu d'échecs et la stratégie d'entreprise. Et je me suis rendu compte que ça plaisait déjà énormément. C'était incroyable. Il y a une fascination pour ce jeu, qu'on y joue ou qu'on n'y joue pas, vraiment une fascination. Et en fait, je crois que ça... Alors c'est bien sûr un chef d'entreprise qui ne sait pas jouer, il va se mettre aux échecs. Ce n'est pas pour ça qu'il va tout d'un coup, une baguette magique, devenir encore meilleur. Mais je pense qu'une pratique régulière, une réflexion sur ce jeu, Peu apporter, beaucoup. C'est pour ça que c'est quelque chose que je préconise au sein de l'entreprise. Rien que dans un espace de vie, laisser un jeu pour que les salariés puissent venir jouer, se détendre et tisser du lien.
- Speaker #0
Et sur le jeu d'échec, le jeu d'échec en équipe, ça consiste à quoi ? Comment ça se passe ? Ça peut se jouer à combien ?
- Speaker #1
Il y a des compétitions par 4, 4 joueurs, 6 et 8. Alors, c'est vraiment un sport individuel, mais les compétitions par équipe, on joue vraiment en équipe. Maintenant, toutes les équipes ont un capitaine qui, en général, n'est pas joueur, qui observe quand on joue le championnat de France des clubs, c'est sur huit échiquiers. Et en fait, on prépare le match. On a quatre fois les blancs, quatre fois les noirs.
- Speaker #0
Et c'est le capitaine qui va être le chef d'orchestre ?
- Speaker #1
Exactement. Le capitaine, on a eu deux exemples récents où... où notre capitaine nous fait gagner le titre. Et l'année d'avant, bien sûr, il ne l'a pas fait exprès, mais une mauvaise décision et le match avait basculé tout de suite en outre des faveurs.
- Speaker #0
Oui, parce que si je comprends bien, le capitaine, lui, ne va pas jouer, mais il doit avoir en tête les parties de ses joueurs, les parties des adversaires.
- Speaker #1
Comprendre ce qui se passe.
- Speaker #0
Comprendre ce qui se passe. Anticiper.
- Speaker #1
ce qui n'existe pas encore comment va jouer l'adversaire et comment va jouer les membres de son équipe je ne te cache pas qu'il faut être très fort pour ça aujourd'hui notre capitaine c'est un grand maître c'est un joueur qui a le niveau pour jouer le match et ses décisions parce que lui il doit jouer 8 parties en même temps c'est
- Speaker #0
sale parce que la stratégie ça représente Est-ce qu'il peut communiquer avec vous au moment où...
- Speaker #1
Alors, il n'a pas le droit de parler avec les joueurs, mais il a le droit de dire, tu acceptes la nulle, tu peux faire nulle, s'il y a des propositions nulles pendant la partie. Le joueur a le droit de demander la situation du match, parce que ça va influer sur sa partie. Si on est mal dans le match, le joueur doit avoir l'information qu'il doit prendre des risques pour remonter le score.
- Speaker #0
Donc finalement, le jeu du match, au-delà de chaque équipe, de chaque adversaire et membre de l'équipe, tout repose un peu aussi sur le capitaine. Parce que si il prend la mauvaise décision à l'instant T, en se trompant finalement d'un scénario qui n'est pas en principe, mais qui n'est pas le bon, vous pouvez perdre le parti.
- Speaker #1
Bien sûr, le capitaine doit avoir la totale confiance des joueurs. parce que Moi, j'ai eu le cas récemment. J'ai perdu une partie. Il fallait que je force pour gagner parce qu'à un moment, il y a eu un mauvais jugement dans le match. Donc, une partie qu'on a perdue, qu'on n'aurait jamais dû perdre. Et du coup, je me suis retrouvé avec le dernier à jouer. Ma position était égale. Mais si je faisais match nul, on perdait le match. J'ai forcé pour gagner. J'ai perdu. Donc, il faut aussi qu'il y ait une confiance mutuelle. Si les joueurs n'ont pas confiance dans le capitaine, ils ne vont pas respecter ces décisions. ou ce qu'il faut faire, ou ses directives plutôt.
- Speaker #0
Quand on avait préparé cette interview, je me rappelle de cette phrase que tu m'as dite, « Aux échecs, on est obligé de jouer un coup » .
- Speaker #1
Oui, c'est pour ça que c'est très formateur, parce qu'en fait, il y a des situations qui sont mauvaises. Mais qu'est-ce qu'on fait ? On abandonne ? Bon, ok, on abandonne, on perd. Ou alors, on essaye de se battre. Et il faut jouer quelque chose. On va essayer de trouver... Le coup qui va le plus perturber l'adversaire ou le sortir un peu de sa zone de confort dans la position. Même si c'est un mauvais coup, même si on sait que la défaite peut être inéluctable, on continue à jouer. Et puis des fois, il y a des miracles qui arrivent parce que l'adversaire se relâche. Parce que souvent, ce qui est très difficile, c'est de gagner une partie gagnante. parce qu'on se relâche en fait, on sait qu'on est gagnant. Donc c'est là où on est le plus vulnérable, c'est comme un peu le parallèle encore avec le sport. Souvent au football, on prend un but quand on vient de marquer. Les entraîneurs insistent là-dessus en disant attention, on vient de marquer, mais il faut rester bien concentré, rester dans le match. En fait, on sort son match. Et aux échecs, c'est pareil, on sait qu'on est gagnant. Donc il y a forcément une chute de l'attention et c'est là qu'on est vulnérable en fait. Et donc, oui, on est obligé de jouer, quelle que soit la situation.
- Speaker #0
Sans avoir la certitude de gagner à tous les coups.
- Speaker #1
Ah bah non, bien sûr. Ah bah non, ça serait trop beau. Ça serait trop beau.
- Speaker #0
Et notamment dans le jeu, ce que tu m'expliquais, c'est qu'on peut accepter de perdre un instant T. En anticipant de gagner dans deux ou trois coups suivants.
- Speaker #1
Oui, en fait, moi j'ai appris cette phrase d'un des rares entraîneurs que j'ai eu, qui m'avait sorti dans les échecs modernes, il m'avait dit « Pour gagner, il faut passer par une mauvaise position » . Alors en fait, ce n'est pas facile à décrypter cette phrase. En fait, ce qu'il voulait dire, c'est que quand... On accepte d'avoir une position même inférieure, mais ça veut dire que ça peut être compliqué. Ça laisse du choix à son adversaire. Et plus l'adversaire a de choix, plus il a de chances de se tromper. Alors que si on joue le coup naturel, on va dire, le coup que tout le monde attend, l'adversaire est préparé parce qu'il a vu ce coup. Donc il sait déjà ce qu'il va faire. Oui. Donc, en fait, il y a même un champion du monde comme ça, Lasker, le deuxième champion du monde. À son époque, on disait toujours qu'il était souvent perdant, etc. Mais en fait, il avait bien compris, c'était le grand ami d'Einstein, il avait bien compris la psychologie humaine. Et en fait, le relâchement qu'il peut y avoir quand on est né en situation confortable, en position de gagner, on peut se relâcher. Et surtout, on peut avoir du choix. plus de choix et c'est là qu'on va se tromper.
- Speaker #0
Dans les choix justement qu'on a, comment on va apprendre à décider et en référence aussi au capitaine, comment on apprend à décider sans avoir toutes les cartes en main. C'est aujourd'hui quelque chose dans les organisations qu'on retrouve aussi beaucoup, dans la prise de décision, dans les comités de direction. On n'a jamais vraiment toutes les cartes en main.
- Speaker #1
On n'a jamais toutes les cartes en main. Donc il faut juger. Ce qui va être le moins... C'est un jeu, enfin, en tout cas, les échecs, c'est un jeu, un sport de risques calculés. Il y a un grand philosophe, quand on met l'échiquier, un grand penseur, Tartakov, qui disait quand on prend des risques, on peut perdre, quand on n'en prend pas, on perd toujours. Donc la prise de risque, elle doit être partie prenante de ce qu'on fait. On ne peut pas toujours gagner. Et de toute façon, quand on perd, on en tirera les leçons et on sera plus efficace la fois d'après. Donc, il y a une prise de risque importante, mais qui va reposer aussi sur quand même un jugement de la position ou de la situation dans le monde de l'entreprise. Déjà, en rapport à la stratégie globale générale qu'on a définie. Chaque entreprise a sa stratégie, chaque joueur d'échec dans une position a un plan, mauvais ou pas, mais mieux vaut un mauvais plan que pas de plan du tout, toujours pour reprendre les termes de ce même penseur et grand maître échiquier. Donc il y a une stratégie globale. Après il y a aussi à l'instant T, ce que nous on appelle la tactique, l'adversaire vient de jouer, c'est l'immédiat. L'actualité, par exemple, pour une entreprise peut être importante parce que l'actualité va donner une opportunité ou pas. Par exemple, on avait un projet et l'actualité fait que non, on ne va surtout pas faire le projet maintenant parce qu'il pourrait y avoir un risque. Donc, il faut sentir les coûts et pour ça, il faut quand même avoir travaillé beaucoup, connaître beaucoup de situations, ou de position pour les échecs ou de situation... pour le décideur, pour le chef d'entreprise ou celui qui prend sa responsabilité et essayer, avec son vécu, de prendre une décision. Mais il faut prendre des décisions. On ne peut pas les voyer tout le temps. Ce n'est pas possible.
- Speaker #0
Et prendre des décisions et assumer ces décisions.
- Speaker #1
Et les assumer, bien sûr. Et les assumer, ça c'est très important. Parce que si on ne les assume pas, on ne peut pas en tirer les leçons si ça s'est mal passé. Si c'est toujours de la faute aux autres, on ne progresse pas. Aux échecs, si on perd parce que On dit oui, mais je n'ai pas eu de chance. Oui, mais mon adversaire a eu de la chance. Ça, c'est du blabla aux échecs. Quand on a perdu une partie, c'est ça qui est très formateur. Il n'y avait pas de terrain glissant. Il n'y avait pas un arbitrage défavorable. Il n'y avait pas le public qui nous a hués. Non, on a perdu parce qu'on a été moins bon que l'autre, a priori. Donc après, on peut être meilleur que son adversaire, le dominer et perdre parce qu'on a fait une gaffe. Un coup qui a été mauvais et on perd la partie. Et un peu par hasard, son adversaire y gagne. Mais quand même, la majorité des cas, quand on perd, c'est qu'on a été plus faible que l'autre. Moins bon que l'autre.
- Speaker #0
Et tu m'avais dit, quand on avait préparé cette interview, que les échecs apprenaient notamment à rebondir après une défaite. Parce qu'on ne pouvait pas gagner à tous les coups.
- Speaker #1
Oui, alors déjà, clairement, si on n'est pas capable de rebondir après une défaite, il faut changer de... de sport, de passion, parce que la défaite fait partie intégrante du jeu.
- Speaker #0
Et du terme même d'échec, en fait.
- Speaker #1
Oui, voilà. En anglais, c'est chess. Mais qui vient d'échec. En français, c'est échec.
- Speaker #0
Mais qui vient d'échec,
- Speaker #1
oui. C'est assez négatif. Et oui, il y a, moi, je connais beaucoup de très bons joueurs, très bons joueurs qui ne supportaient absolument pas la défaite et qui ont arrêté de jouer. parce que c'était pour eux un drame. Moi, je sais que quand je perds, c'est pas facile. Pas quand je perds moi, mais surtout en équipe. Justement, j'en parlais hier soir avec un des meilleurs grands maîtres français, grand joueur, Laurent Frécinet. On en discutait, il me disait « Oh là là, je m'en rappelle ta tête quand on a battu ton équipe le dernier championnat. » Moi, c'est vrai que c'était... Le monde s'effondre, quoi. terrible, mais il faut savoir rebondir. Je sais que je me rappelle très bien de ces moments-là et je sais toujours qu'à ce moment-là, même une heure après, je suis déjà dans le futur et qu'est-ce qu'on va devoir changer pour justement franchir cette étape et gagner la prochaine fois.
- Speaker #0
Il y a beaucoup d'analyses après coup sur le jeu, sur les différents coups, j'imagine aussi, qui peuvent se faire ou qui auraient pu se faire.
- Speaker #1
Oui, et puis aussi quand c'est en équipe, on refait la composition d'équipe. Peut-être qu'elle n'était pas bonne. Pourquoi on a fait tel ordre d'échiquier ? Parce que ça va du 1 au 8. On refait le match un petit peu. Essayer de comprendre ce qu'il n'a pas été. Et puis, on se dit aussi, en tant que dirigeant, parce que là, je ne suis pas en tant que joueur, mais en tant que dirigeant, je me dis, qu'est-ce qu'on peut faire pour que la saison prochaine, notre équipe soit meilleure. Voilà, donc c'est changer des joueurs, porter du sang neuf, c'est toute une réflexion globale. Il faut accepter la défaite et on va progresser parce que en tout cas en France, la perception de l'échec est dramatique. On n'a pas le droit à l'échec en fait. On perd une fois quasiment, même si on a 20 ans, c'est fini. Non, c'est pas possible ça. Au contraire. C'est avec beaucoup de revers, beaucoup de déceptions, beaucoup d'échecs que normalement on arrive à progresser. Et du coup, aux échecs, c'est important pour les jeunes joueurs de dédramatiser le résultat. Parce que déjà, ça les enferme très jeunes dans quelque chose qui est difficile quand même. Donc, il vaut mieux parler de qualité de partie parce qu'on peut très bien jouer. L'adversaire était tout simplement plus fort et puis perdre. Et on peut gagner et ça n'a aucun intérêt parce que l'adversaire était tellement faible. Qu'est-ce qu'on va tirer comme enseignement ? de cette partie.
- Speaker #0
Ce rapport à l'échec que tu cites, notamment en France, c'est vrai qu'on a un rapport à l'échec particulier. Est-ce que tu penses que la peur de l'échec fausse aussi la capacité de prise de décision, notamment dans les organisations ?
- Speaker #1
Oui, complètement. Parce que dans la mesure où, enfin, c'est ma perception, on accepte très mal euh... une situation d'être en échec, que du coup, que ce soit professionnellement, que ce soit dans le sport, que ce soit... Du coup, c'est tellement mal vécu et surtout, c'est le regard... En fait, ce qui pose problème, c'est surtout le regard des autres. Ah, on a échoué. Oui, ok, on a eu une expérience professionnelle malheureuse. Et alors ? C'est peut-être pas de notre faute. C'est peut-être de la faute aussi du contexte. On en vit tous des situations malheureuses. Bon, c'est comme ça. Mais ça ne doit pas être définitif. Et puis, on range aussi... un peu trop les gens dans des cases et ils n'ont pas le droit de sortir de ce cadre, de cette voie tracée. Ben non, on peut très bien. Là, c'est un des aspects positifs qu'on a vécu avec la pandémie, je trouve, où il y a quand même plein de gens qui se sont réinventés avec ce qui s'est passé. Et ça, c'est plutôt bien, je trouve. Ça, c'est un bon signe.
- Speaker #0
Qu'est-ce que tu dis aux personnes, aux joueurs que tu entraînes et notamment aux dirigeants avec qui tu peux échanger dans le cadre de stratégie business et puis toi-même en tant que chef d'entreprise ? Qu'est-ce que tu leur dis quand ils échouent ?
- Speaker #1
Alors, ça dépend un petit peu des situations. Si c'est un joueur d'échec, demain c'est un autre jour et puis il y aura une autre partie. Ils font enchaîner. Et le problème, c'est que dans la vie... Que ce soit au travail ou sa vie personnelle, on ne peut pas rejouer une partie de l'idée le lendemain. Donc forcément, je crois qu'il faut se remettre déjà en question. Déjà, la première chose, il me semble, c'est savoir ce que nous, on a raté. Après, on n'a peut-être rien à se reprocher parce qu'on peut avoir une situation d'échec et ne pas avoir fait d'erreur majeure. essayer d'analyser la situation je crois sereinement à tête reposée jamais prendre de décisions hâtives et même si c'est plus facile à prôner pour les autres qu'à s'appliquer à soi-même mais aussi bon bah on apprend on apprend de ses erreurs et on dit toujours tout ce qui me tue pas me rend plus fort bah oui je pense que c'est assez juste ou alors Mandela qui disait je ne perds jamais soit je gagne, soit j'apprends voilà donc je pense que il faut essayer ces petites phrases comme ça qui font du bien et qui peuvent nous remettre d'équerre et puis encore plus fort qu'avant et dans un objectif de saisir les opportunités,
- Speaker #0
j'imagine aussi qui peuvent se dessiner justement tu parlais de se réinventer un échec va être un instanté mais peut être une autre route à prendre pour saisir Une opportunité qu'on n'aurait pas vue s'il n'y avait pas eu ce chèque. Oui,
- Speaker #1
c'est peut-être un signal aussi, une alerte. Peut-être une mauvaise direction professionnelle aussi. Pourquoi pas ? Peut-être qu'on n'est pas fait. Des fois, on pense qu'on est fait pour faire telle chose et telle chose. Puis en fait, non. Et alors, c'est difficile parce que justement, on vit ça assez mal. On s'est investi dans quelque chose. Puis ça ne réussit pas. On se rend compte que finalement, ce n'est pas notre truc. On a du mal à l'admettre déjà. Alors du coup, on ne le vit pas bien. Et puis là, il y a un processus négatif qui se met en place. Moi, je pense qu'il vaut mieux... La prise de décision, c'est aussi ça. Il y a quelque chose... Que ce soit douloureux ou pas, par exemple une séparation. Bah oui, si tout le monde est malheureux... Il vaut mieux arrêter. On ne va pas continuer à être malheureux. Je pense qu'il faut prendre des décisions dans la vie. Elles sont douloureuses une bonne fois pour toutes. Et ça permet de repartir. Ce n'est pas facile à faire. Mais je pense qu'il ne faut pas hésiter.
- Speaker #0
Et quand on parlait de prise de décision en travaillant ces interviews, Tu m'avais parlé notamment de la stratégie, de la tactique et de l'intuition qui servent aussi à la prise de décision et qui ont une temporalité différente.
- Speaker #1
Oui, alors déjà, souvent les gens ne font pas la différence entre la stratégie et la tactique. La stratégie, en fait, ce qui est difficile de se fixer un cap, c'est souvent aussi de savoir ce qu'il faut faire quand il n'y a rien à faire. Par exemple, aux échecs, il n'y a pas de menace, ni pour son adversaire, ni pour soi-même. Donc là, il faut savoir replacer ses pièces, améliorer sa position. Dans le monde de l'entreprise, il peut y avoir une période faste ou creuse, parce qu'il n'y a pas de commandes, etc. Mais il faut quand même essayer de faire quelque chose. On ne peut pas attendre, parce que si on attend, c'est la pire chose. Stratégie militaire aussi. Là, on est dans une situation, par exemple, c'est vrai que ce qui se passe en Ukraine, on a la guerre à la porte de l'Europe. Bien que nos gouvernants, que ce soit français, allemand, etc., il ne reste pas les bras croisés à attendre de savoir ce qui va se passer. Chacun, enfin j'espère, prépare une éventuelle défense. Donc, il n'y a rien à faire parce qu'on n'est pas impliqué directement dans le conflit. Mais il faut quand même faire quelque chose, parce que ne rien faire, ça serait catastrophique. Voilà, c'est ça que je veux dire, en fait. Et un petit peu dans le monde de l'entreprise, c'est un peu pareil. Après, la tactique, c'est l'instant T. Il faut répondre à une situation, favorable ou pas, et il faut prendre des décisions. Et là, c'est vrai que le vécu, l'expérience, donc l'intuition, va jouer un rôle important.
- Speaker #0
Et vous avez dans le jeu d'échecs, des prises de décisions, je crois, qui peuvent être très longues comme extrêmement rapides.
- Speaker #1
Ah bah oui, parce qu'une partie dure à peu près 4-5 heures, une vraie partie de classique. Donc en général, les premiers coups, on les joue assez vite parce que c'est l'ouverture. Quand on est un joueur d'un certain niveau, on sait ce qu'on joue, on connaît les idées, etc. Après, il y a le milieu de jeu, où là, c'est le combat vraiment qui commence. La créativité, l'expérience, la force du joueur qui va faire le job. Et puis, après, si en milieu de jeu, il n'y a pas eu un camp qui l'a emporté, il y a la fin de partie, quand il y a un peu moins de pièces sur l'échiquier. Pas parce qu'il y a moins de pièces que ce n'est pas moins compliqué. Au contraire, c'est un paradoxe, mais c'est très dur. Les finales, c'est vraiment un domaine très difficile à jouer. Et donc, souvent, tout le temps, on a un nombre de coups à jouer avec un certain temps. En général, c'est une moyenne de 2 heures pour jouer 40 coups. Mais des fois, on peut se retrouver, on a utilisé 1h50 pour jouer les 25-30 premiers coups. Il faut jouer les derniers rapidement. Ce qu'on appelle, on est en zeitnot, un but normalement crise de temps. Il faut jouer vite. Et là, il faut garder la stratégie d'ensemble, parce qu'on a mis en place un jeu, un plan, mais on doit quand même, bien sûr, regarder ce que fait l'autre, parce que sinon, aucune chance, parce qu'il faut adapter sa stratégie à la stratégie de l'adversaire. à ces menaces tactiques aussi. Et donc là, il faut prendre des décisions rapidement. Et souvent, dans ces cas-là, on n'a pas le temps de calculer. C'est vraiment là, on y va.
- Speaker #0
Un peu à l'intuition ?
- Speaker #1
Oui, l'intuition. On sait quand même à peu près où doit être l'expérience. Parfois le bluff aussi, un petit peu. Le jeu d'échecs, ce n'est pas une chance exacte. On n'est pas obligé de jouer le meilleur coup. On va jouer le coup qui va Merci. le plus embêter l'adversaire aussi. Parce que le meilleur coup, il n'y a que les ordinateurs aujourd'hui qui jouent les meilleurs coups tout le temps.
- Speaker #0
Quelle est la part ? Il y a la stratégie, il y a la tactique. Tu me disais, je crois qu'il faut au minimum 10 000 heures de travail pour être très fort. Pour être très fort. Avec une vraie différence entre la notion de travail et de jouer. Puisque le travail, ça va être la capacité d'analyse, ça va être... revoir les grands matchs. Il va y avoir le fait de mettre en action et de jouer. Les capacités humaines d'aller ressentir ce que peut potentiellement jouer un adversaire. L'intuition, comment ça va, comment on va la travailler.
- Speaker #1
Il y a plusieurs façons de travailler. Pour moi, la plus importante, bien sûr, il faut connaître les grands classiques, les grandes parties. Connecter l'histoire du jeu, les grands champions, analyser les parties des grands joueurs. Ça, c'est indispensable. Après, il faut travailler ses propres parties. Parce que malheureusement, un joueur amateur, ou même un bon joueur, ne fait pas les mêmes fautes que le champion du monde. C'est un peu plus sophistiqué, les erreurs du champion du monde. Donc, analyser ses propres parties, travailler les phases de jeu qui sont universelles, comme le milieu de jeu et les finales, et puis après, travailler son répertoire d'ouverture quand on est un bon joueur, déjà, parce qu'il faut essayer de prendre le dessus. assez vite sur son adversaire. Mais ça, c'est vraiment... Or, souvent, les amateurs travaillent. Ils s'imaginent qu'ils vont progresser en travaillant les ouvertures, d'abord. Ça paraît logique, c'est le début de la partie. Mais en fait, non. Il faut d'abord étudier le milieu de jeu final pour comprendre pourquoi on va jouer tel coup dans l'ouverture. C'est un peu un paradoxe. C'est pas facile à expliquer aux...
- Speaker #0
Mais il y a une question de temporalité. Tous les coups ne sont pas... pas bons à jouer au même moment.
- Speaker #1
Ah non, c'est ça qui fait la différence entre un très fort joueur, un bon joueur et puis un amateur, c'est que les forts joueurs, il y a même des coups, ils ne vont même pas les envisager. Naturellement, ils ne vont même pas regarder pour eux, ça ne fait pas partie de... Ils voient une position, alors que moi, par exemple, je travaille souvent avec des grands maîtres, je vais proposer un coup, ils vont me regarder, ils n'ont même pas pensé à ce coup-là, parce que c'est pour eux obligatoirement mauvais. Il y a une sélection, en fait, c'est ça la différence, c'est qu'en fait, quand on est un joueur assez faible, ou même un bon joueur, mais par rapport à un grand, grand joueur, on perd du temps, nous, à regarder des coups qui en fait sont ne sont pas terribles. Moi, ça m'est arrivé plein de fois. J'étais très content d'une partie et d'un coup que j'ai joué. Puis je me rends compte à l'analyse que ce n'était vraiment pas terrible. C'est comme ça. C'est le niveau de jeu. C'est le niveau de compréhension, tout simplement. En fait, c'est le même jeu, mais c'est les mêmes règles, je veux dire, mais on ne joue pas au même jeu.
- Speaker #0
Et c'est d'ailleurs ce que tu me disais Quand on avait préparé cette interview, la question des organisations et business, tu m'avais dit qu'il n'y a rien de pire que quelqu'un qui a 10 ans d'avance sur son temps. Notamment dans des idées, on en a tous, parfois on propose quelque chose et puis en fait, ce n'est pas le bon timing. Et tu me disais qu'il n'y a aucune mauvaise idée.
- Speaker #1
Oui, je l'ai un peu vécu quand j'étais président de la fédération. Avec mon équipe, on avait plein d'idées nouvelles en fait. Plein d'idées nouvelles et certaines de ces idées, on les a mis en application, pas eu un franc succès et je me rends compte aujourd'hui que c'est la norme. Par exemple, on avait pour les équipes de France Jeune, moi j'avais voulu qu'il y ait un coach mental. Ça avait été très très mal perçu à l'époque. Et aujourd'hui, on voit bien.
- Speaker #0
Dans le sport.
- Speaker #1
Dans le sport. Et en fait, ça s'était vraiment même mal passé. On avait dû arrêter parce qu'on avait un tollé général, des parents, des entraîneurs, qui ne comprenaient pas pourquoi la fédération mettait à disposition de l'équipe un coach mental qui ne savait pas jouer aux échecs en plus. Alors ça, c'était le pire crime. Mais aujourd'hui, on voit bien que c'est complètement indispensable. Moi, en tant que parent de jeunes joueurs d'un bon niveau, je le réclame. Parce que c'est hyper important. Ils ont tellement de pression. Très jeunes. Il faut savoir qu'en plus aux échecs, il y a des champions, des joueurs qui ont 10, 11, 12 ans, mais qui sont monstrueusement forts aujourd'hui. Ce sont des enfants quand même. S'ils n'ont pas un soutien mental fort, il peut y avoir... il peut y avoir des problèmes pour eux dans leur construction, tout simplement, parce qu'ils sont déjà baignés très jeunes dans un monde d'adultes, en fait. Ils n'ont pas d'enfance, ils font des tournois et ça peut être hyper dur. Donc, c'est hyper important d'avoir un soutien, d'avoir un coach qui va mentalement aider dans les situations difficiles, de défaite notamment.
- Speaker #0
Et sur la partie business et organisation, selon toi, Comment on peut savoir que c'est le moment de prendre une décision, de savoir qu'une idée, c'est le bon moment de la prendre ?
- Speaker #1
Alors déjà, si on pense que la temporalité est bonne, il faut y aller. Il faut prendre des décisions. Et puis, si effectivement, ça ne marche pas, si on y croit, si on croit très fort dans une idée, il faut y aller. Après, si on aura toujours des regrets, si on a temporisé, si on a trop attendu. Peut-être quelqu'un peut avoir du coup dans le monde de l'entreprise la même idée et puis oui, on l'avait, mais on n'a pas pris le risque. Moi, je pense qu'il faut lâcher les coups, en fait.
- Speaker #0
Tu m'avais expliqué aussi dans le jeu d'échecs que quand on prend une décision, ce qui est important aussi, à chaque fois qu'on en prend une, pardon, c'est de faire un peu table rase. et de regarder la décision qu'on va prendre ou qu'on a prise avec un œil neuf. Est-ce que tu peux nous en dire plus ?
- Speaker #1
Oui, alors ça c'est très important quand on joue une partie. Déjà, je vais me mettre sur le plan échiquier 1. On joue une partie souvent, on a des idées dans une partie, et on peut être impatient, on a envie de l'appliquer, on a vu un joli thème de maths ou une combinaison assez sympa. Mais le problème c'est que l'adversaire vient de jouer un coup. Donc, si ça se trouve, le coup qu'il vient de jouer, il empêche ce qu'on a prévu. Alors, souvent, il y a des joueurs, surtout des joueurs inexpérimentés, qui continuent leur idée, quoi qu'il arrive. Évidemment, ça ne marchait plus. Et une belle idée peut passer à la trappe parce qu'on n'a pas été vigilant. Donc, ce qu'on recommande, c'est toujours de mettre, dès que l'adversaire a joué son coup, on oublie le passé. Et puis on remet tout à plat, un peu comme une thérapie. On met à plat et puis on regarde ce qu'il veut faire, pourquoi il a joué ça, on essaye de comprendre. Est-ce qu'il a des menaces tactiques, une menace immédiate ? Ou il n'y a rien. À ce moment-là, on peut reprendre le cours de notre réflexion et de l'idée qu'on avait. Il y a aussi parfois, souvent, on a une idée, ça ne marche pas. et puis l'adversaire joue un coup et l'idée maintenant fonctionne mais comme ça n'a pas marché une fois et bien on la range au placard et puis voilà terminé non il faut toujours remettre le couvert si je puis dire ça ne marchait pas le coup d'avant peut-être maintenant ça marche peut-être ça ne marche pas encore peut-être ça ne marchera le coup d'après c'est pour ça qu'il faut remettre systématiquement à plat et et Dans la vie de tous les jours, dans le monde de l'entreprise, on peut avoir des réussites à un moment, être un peu grisé par ces réussites, et puis croire que ça va toujours fonctionner de la sorte. Et puis là, on se plante parce que non. Et c'est pour ça que c'est bien d'avoir ce recul, de remettre à plat les situations pour les revoir d'un œil neuf, comme si on les voyait pour la première fois.
- Speaker #0
Est-ce que c'est ça qui permettrait de muscler, d'avoir cette notion de temporalité, de timing et de situation, et qui va permettre, même si ça ne marchait pas à un instant T ou que ça a marché à un instant T, de revoir la situation différemment et peut-être de sécuriser un coup plus tard ?
- Speaker #1
Tout à fait. C'est à mon avis une bonne approche et c'est important de le faire. parce que parfois on se... C'est vrai, des fois, il y a des personnes, que ce soit professionnellement ou aux échecs, qui ont une réussite même insolente. Et ces personnes-là, parfois, elles peuvent tomber de haut aussi, parce qu'elles n'ont jamais connu l'échec. Et elles peuvent tomber de haut parce que... Et surtout, elles s'imaginent que, comme ils ont eu des réussites avec une certaine méthode, que ce sera toujours la bonne et unique méthode pour gagner, dans leur domaine, évidemment. Ben non, non.
- Speaker #0
Et comment on apprend à regarder une situation avec un œil neuf, en mettant de côté un peu ses certitudes ?
- Speaker #1
Oui, il faut oublier ce qui a marché, même ce qui n'a pas marché, déjà, pour avoir un jugement vraiment le plus clair possible de la situation.
- Speaker #0
Mais ça reste assez difficile quand même de se...
- Speaker #1
Oui, c'est pas facile. Et aux échecs, quand on joue une partie, il faut le faire à chaque fois que l'adversaire joue un coup.
- Speaker #0
Et j'imagine dans un temps record, parce que vous n'avez pas beaucoup de temps pour le faire. En moyenne, vous avez combien de temps ?
- Speaker #1
On a en moyenne 3 minutes par coup.
- Speaker #0
Ah oui, donc en 3 minutes. Oui, en moyenne.
- Speaker #1
On peut réfléchir. Il y a des coups qu'on va jouer à tempo, et d'autres, on va passer 15 minutes, 20 minutes, voire plus sur un coup.
- Speaker #0
Dans le jeu d'échec, quand vous avez trois minutes à la fois pour analyser la situation de l'adversaire, en temps moyen, vous prendre une décision, ça reste un temps assez court. Donc, vous avez quand même cette capacité d'analyse qui est en fait presque surentraînée à l'analyse et à la prise de décision.
- Speaker #1
Oui, alors le joueur, ça va être plus compliqué pour le joueur expérimenté, parce que lui, il a plein d'idées qui vont arriver. Alors que le jour... moyen, voire faible, il n'a pas tous ces schémas de jeu en tête. Donc, ce qu'on appelle, nous, les coups candidats. Un grand maître, dans une position donnée, il va avoir 3, 4, 5 coups candidats. Un amateur, allez, 1, c'est bien déjà. Allez, 2, je suis gentil. Du coup, le joueur expérimenté va devoir analyser plus de situations dans le même temps. parce que lui va devoir calculer les conséquences de 3, 4, voire 5 coups, voire peut-être même plus dans certaines positions, parce qu'il y a plein d'idées, parce que comme il est une expertise du jeu, il a plein de schémas qui vont arriver en tête, des positions qu'il a travaillées, alors quelqu'un qui est peu expérimenté, non. Donc ça sera plus facile pour celui qui est peu expérimenté de jouer un coup. Bon, il sera pas bon, ou moyen, mais Merci. En tout cas, que le coup du grand maître, c'est sûr.
- Speaker #0
Plus on va avoir de l'expérience, plus on va muscler. Plus on va avoir de choix. Mais ça rend encore plus compliqué la prise de décision. Oui. Plus on a de choix, plus c'est difficile aussi.
- Speaker #1
Oui, mais ça risque aussi d'être plus performant. On va être plus performant, forcément.
- Speaker #0
Et comment on arrive justement à prendre... des décisions à la fois quand on a une multitude de choix qui s'offrent à nous, et en même temps, il y a cette question de performance, parce qu'il y a un certain nombre d'années derrière soi de pratiques.
- Speaker #1
Dans le monde de l'entreprise, ça dépend aussi dans quel secteur d'activité on est. Parce que si on est dans un secteur concurrentiel, on a des adversaires. Il ne faut pas que la concurrence... Il faut être précurseur ou aller plus vite que la concurrence pour les idées nouvelles, pour ce qui va marcher, etc. Quand on est dans des secteurs, on va dire, où il n'y a pas de concurrence, il faut simplement être bon. Je me rappelle, j'avais fait une conférence dans une société de géomètres experts. Eux, ils n'ont pas de... comment dire, ils ne sont pas concurrentiels avec des produits, etc. Voilà, donc eux, c'était un petit peu différent. Mais oui, ils vont prendre une décision. Plus ils vont avoir d'expérience, plus ils vont avoir vécu de situations. C'est pour ça qu'aussi, dans une entreprise, on a besoin... Moi, je ne comprends pas ce problème de l'âge, en fait. Je dis ça peut-être parce que maintenant, j'arrive à un âge avancé. Mais un jeune aujourd'hui qui sort de l'école, Il a forcément des connaissances. probablement supérieure, connaissance théorique, supérieure à quelqu'un de plus âgé. Mais l'expérience de l'autre, en fait, les deux sont hyper complémentaires. Il ne faut pas opposer au sein de l'entreprise les plus jeunes et les plus anciens. Parce que la mémoire de l'entreprise, c'est hyper important. Ne pas reproduire, justement, comme aux échecs. Un joueur, il va devenir fort parce qu'il ne va pas reproduire les erreurs qu'il a faites. Les plus âgés d'une entreprise, ce sont la mémoire de l'entreprise. Donc, ils ont connu les erreurs. S'ils ne sont plus là, on va refaire les mêmes erreurs. En fait,
- Speaker #0
de mélanger l'intergénérationnel, ce que je comprends, va permettre finalement de gagner aussi en partage.
- Speaker #1
Et d'être plus fort.
- Speaker #0
Du coup, est-ce que tu penses que cette capacité de rétablir du dialogue justement entre les générations comme le fait d'échec peut l'être, peut aussi peut-être un peu de... déconstruire les idées reçues et les certitudes que peuvent avoir deux générations l'une envers l'autre ?
- Speaker #1
Concernant les certitudes, déjà, avoir des certitudes, ça peut être une très bonne chose. Parce que dans tout ce qu'on fait, il faut avoir confiance en soi. Donc les certitudes, ça va nous donner une confiance qui est indispensable. Mais il ne faut pas être dogmatique. C'est-à-dire qu'il ne faut pas croire qu'il n'y a toujours qu'une seule voie. C'est pas parce qu'on a remporté beaucoup de victoires, que ce soit dans la vie professionnelle ou aux échecs, avec une certaine façon d'agir, que ça va tout le temps se passer de la même façon. Donc les certitudes, il faut s'en méfier, parce qu'elles peuvent aussi nous desservir. Il y a eu notamment... Un match de championnat du monde comme ça entre Capablanca et Alekhine en 1927 je crois. Entre vraiment un génie Capablanca qui était un joueur naturellement, sans réfléchir, il trouvait le bon coup. Et en fait, Alekhine quand il a préparé le match, il a fait de cette force une faiblesse. C'est-à-dire, il s'est dit, il est tellement sûr que le premier coup qui lui vient à l'esprit c'est le bon. que du coup, il ne va rien calculer. Et du coup, El Lekine, il a fait toute sa préparation du match dans le calcul des variantes pour essayer d'aller le plus loin possible. Et il a réussi à battre l'invincible qui n'a pas Blanca et qui était resté, je crois, 7 ans sans perdre une partie. Pas certain, mais quelque chose comme ça. Donc, voilà, un exemple, quand on est trop sûr de soi, on peut être un peu hors sol aussi. Et du coup, c'est là qu'on peut être vulnérable. Donc oui, des certitudes parce que ça me donne confiance, mais attention parce que ça peut se retourner, ça peut être une force qui se retourne contre soi aussi. Alors concernant le côté intergénérationnel qui est très présent dans le jeu d'échecs, c'est vraiment un des rares sports où... personnes âgées, jeunes, se côtoient et s'apportent beaucoup. Alors qu'aujourd'hui, c'est vrai qu'on a l'impression qu'il y a des cloisonnements dans le monde de l'entreprise ou dans la vie de tous les jours. Et donc, dans le monde... Dans le monde de l'entreprise aussi, ce côté intergénérationnel n'est pas assez exploité. Parce qu'on a tous à apprendre, le jeune, pour leur enthousiasme, leur fraîcheur. Moi, je vois au niveau des nouvelles technologies, par exemple, moi je ne suis pas bon. mon fils ou des jeunes que j'arrive à côtoyer qui me donnent des conseils, qui m'aident même, c'est super. Et puis surtout leur apporter aussi une expérience qu'ils n'ont pas. Alors c'est bien aussi de faire sa propre expérience. Mais si on peut avoir quelques exemples de choses qui se sont bien placées ou mal passées et dans le monde de l'entreprise, pour moi c'est gagnant-gagnant d'avoir des jeunes et des moins jeunes. C'est clair.
- Speaker #0
Parler juste avant de certitude et le fait de ne pas être non plus dogmatique, est-ce que par rapport aussi au jeu d'échecs, apprendre à perdre avant de gagner, est-ce que le jeu t'a appris à douter autrement ?
- Speaker #1
Tout à fait, parce qu'il y a vraiment quelque chose qui est même un bon signe d'ailleurs. En fait, dans ma progression aux échecs, J'ai progressé, les phases où j'ai vraiment progressé, j'avais l'impression de jouer de plus en plus mal. En fait, c'est bon signe, parce que ça veut dire qu'on a un regard différent sur son jeu, un regard beaucoup plus expert. Ça veut dire qu'on a progressé en fait, puisqu'on est capable d'analyser soi-même ses erreurs, pourquoi on a perdu. Comment on peut corriger, etc. Et du coup, ça peut être aussi un peu destructeur. En tout cas, ça l'a été un peu pour moi. Parce qu'on peut se décourager. Parce qu'on se rend compte de ses erreurs. Et puis, comme on a les capacités techniques à vraiment identifier les mauvais coups qu'on a joués, on se rend compte, en fait, plus on progresse, qu'on joue beaucoup de mauvais coups. C'est la même chose quand des doutes vont nous accompagner à l'issue d'une réunion qui peut bien ou mal se passer d'ailleurs, peu importe.
- Speaker #0
Ou de prise de décision d'ailleurs.
- Speaker #1
Ou de prise de décision. Ne pas être content, ne pas être satisfait, mais c'est plutôt bon signe. Ça peut être bon signe. Ça veut dire qu'on a progressé, on est plus expert et on est à même de juger ce qui est bien et pas bien.
- Speaker #0
Et qu'est-ce que la discipline du jeu d'échecs t'a apporté en tant que chef d'entreprise aujourd'hui ?
- Speaker #1
Alors ça m'a surtout apporté à anticiper les problèmes. Ça c'est, je me rappelle, un mauvais payeur qu'on a mis au tribunal et je me suis demandé comment il allait s'en sortir. Et je me suis dit, je me suis mis à sa place. Je me suis dit, bon, ok, je ne suis pas bien. Qu'est-ce que je peux faire pour me sortir de cette situation ? Et j'ai trouvé quelque chose qu'il a effectivement fait avant l'audience au tribunal. Et comme j'avais anticipé, ça n'a pas posé de problème et ça n'a rien changé. Alors que si je n'avais pas anticipé et que je n'avais pas préparé ce coup de poker de bluff qu'il a tenté notre opposant peut-être qu'il y aurait eu ça aurait semé le trouble alors que tout était là c'est une situation où le jeu d'échec mais c'est surtout pour éviter des ennuis, des réactions éviter des problèmes que ça m'a aidé. Anticiper d'éventuels problèmes qui pourraient survenir.
- Speaker #0
Il y a une sorte de gestion de risque presque intuitive. Oui,
- Speaker #1
alors on ne peut pas tout contrôler, évidemment, mais c'est quand même plus facile quand on est dans une situation donnée. Si on a réfléchi à la question, c'est plus facile quand même de prendre une décision. J'ai un autre exemple. Quand j'étais candidat à la présidence de la Fédération, en 2005, 2004, c'était le vote en 2005, j'avais anticipé des situations qu'allaient faire mes opposants, enfin ceux que je voulais battre aux élections, et j'ai plutôt bien deviné, et comme je m'étais préparé Ces diverses situations, je les ai beaucoup mieux appréhendées parce que j'étais prêt. Donc je n'ai pas pris une décision à l'emporte-pièce. Ça m'a beaucoup aidé. Le fait d'être joueur d'échecs, ça aide dans ce genre de situation.
- Speaker #0
Est-ce que tu penses aussi que c'est pour ça qu'il y a un intérêt grandissant aussi des entreprises pour le jeu d'échecs ? Toi, tu le vois et tu l'expérimentes au quotidien en tant que chef d'entreprise. Comment ça développe ta capacité de prise de décision, d'anticipation des risques ? Tu es d'ailleurs, je crois, le créateur et l'organisateur des championnats d'Europe des entreprises. Est-ce que tu peux nous en parler un petit peu plus ?
- Speaker #1
Oui, effectivement, cette idée a germé en 2015-2016. Je me suis dit, justement de par l'intérêt, j'étais devenu moi-même... chef d'entreprise, gérant d'entreprise. Et voyant que le jeu d'échecs m'a quand même apporté, d'ailleurs c'était ma seule formation quasiment, d'être joueur d'échecs, quand je me suis lancé dans le monde de l'entreprise. Donc a germé l'idée d'organiser un championnat des entreprises. Alors, championnat d'Europe, parce que j'avais des relations avec la Fédération Européenne, l'European Chase Union. Et l'idée, il y avait deux idées. Il y avait effectivement l'apport que le jeu d'échecs pouvait apporter à ces entreprises et puis également l'apport de ces entreprises pour le jeu d'échecs, notamment en développant des partenariats. Parce que le jeu d'échecs, c'est une belle image, une très belle image. C'est l'image de l'excellence, de la réflexion. Donc une entreprise, elle peut être intéressée par ces valeurs. Et donc au début, ça a démarré modestement. Puis là, maintenant, ça rencontre un grand succès. Le dernier championnat qu'on a organisé à Annières, au début novembre, il y avait quand même dans l'équipe, il y avait trois équipes de Google, dont une avec le prix Nobel de chimie 2024, des Miss Assabis. On voit bien... que beaucoup d'entreprises ont envie d'investir sur le jeu des chèques, mais non pas investir en tant que partenaire. Ça, oui, il y en a de plus en plus, mais vraiment pour leurs salariés, pour développer des réflexes, des bons réflexes par rapport à leur environnement, par rapport à leur univers, par rapport à ce qu'ils font. Ce n'est pas un hasard si le jeu des chèques a été quand même pendant longtemps le support pour l'intelligence artificielle, le port de recherche. C'était le jeu d'échec, parce que ça met en action toutes les facultés, toutes les facettes du cerveau humain. Et d'ailleurs, on ne sait pas, nous, nos possibilités, parce que ça se trouve, on utilise, je ne sais pas, peut-être 15-20% de nos capacités intellectuelles. Peut-être que les futures générations vont développer ça encore de façon plus... plus remarquable, encore. Mais ça, on voit qu'il y a vraiment un intérêt. Quand on voit les grandes entreprises qui participaient, j'ai cité Google, mais pour la France, il y avait Dassault, Thales, bon, j'en oublie forcément qui étaient là, mais vraiment, on sent qu'il y a un intérêt. Et le jeu d'échecs a vraiment de belles heures, belles années devant lui, parce que c'est... Un sport toujours, une discipline toujours aussi fascinante, mais qui peut apporter beaucoup. Et notamment aussi pour les enfants à l'école. Parce qu'on apprend par le jeu. On apprend par le jeu. Et puis, ça ouvre tellement l'esprit à découvrir des choses. Moi, je sais à titre personnel, dès que je me suis mis à jouer aux échecs, j'ai eu envie d'aller au cinéma, j'ai eu envie de lire, je me suis intéressé à des choses. lesquelles je ne m'intéressais absolument pas. Ça m'a ouvert l'esprit, vraiment. Et on rencontre des gens incroyables. Vraiment, le jeu d'échecs m'intéresse de plus en plus, ces grandes entreprises, côté rembourse, ou qui sont dans les nouvelles technologies, sur les réseaux sociaux. Et ce n'est pas un hasard, parce que toutes les facultés qui permettent d'être un bon joueur d'échecs... peuvent être dupliquées dans le monde de l'entreprise pour justement améliorer les performances, la réflexion, la stratégie. Et ça permet la prise de décision, mais aussi d'avoir une vision à long terme.
- Speaker #0
Et en même temps, une capacité de décision à court terme. Est-ce que tu penses que les entreprises pourraient avoir un avantage finalement à utiliser les échecs comme un outil pour muscler les capacités cognitives, en tout cas mettre à disposition pour muscler les capacités cognitives ? Cité cognitive des collaborateurs justement dans ce contexte d'incertitude où seule la donnée ne suffit plus.
- Speaker #1
Ce n'est pas toujours facile et on est vraiment dans une époque où il y a beaucoup d'inconnus, beaucoup de choses volatiles, beaucoup d'incertitudes. Et le fait de se raccrocher peut-être à une discipline... qui pose des choses et qui va forcément rassurer. Et puis également, bizarrement, qu'on ne demande pas pourquoi, je ne peux pas l'expliquer, mais ça crée du lien, le jeu d'échec, entre les gens.
- Speaker #0
Si tu devais transmettre une seule leçon de ton parcours où le jeu d'échec t'a appris quelque chose, ce serait quoi ?
- Speaker #1
Par rapport à mon parcours, d'avoir pris la bonne décision de... Pas avoir été là où on m'attendait, en fait. C'est-à-dire, j'étais programmé pour être... Alors, ce n'est pas du tout un déshonneur. Au contraire, je suis très fier de ça. Mais d'avoir été fils de bistrot, j'aurais dû reprendre des affaires de mes parents. Et disons que je n'étais pas forcément fait pour ça, même si j'ai été préparé à ça. Et le fait d'avoir été joueur d'échecs jeune quand même, parce qu'à l'époque c'était jeune quand on commençait à jouer à l'âge de 12 ans. Aujourd'hui non, aujourd'hui c'est déjà fini. Si on veut être grand maître, c'est déjà trop tard. Mais à l'époque c'était relativement jeune. Ça m'a permis justement de prendre la décision de choisir ma voie par moi-même et que ce ne soit pas imposé par d'autres. Ça je pense que ça m'a donné la force de caractère de le faire.
- Speaker #0
Et si tu devais résumer le leadership en une phrase, ce serait quoi pour toi ?
- Speaker #1
Assumer les décisions qu'on prend. Assumer les décisions qu'on prend parce que la prise de décision, c'est vraiment essentiel. Et assumer parce que si on s'est trompé, on ne fera pas la même erreur une deuxième fois, a priori. Et du coup, on progresse et on est encore meilleur après.
- Speaker #0
Merci Jean-Claude.
- Speaker #1
Merci Tiffany.