- Speaker #0
Finta, c'est le podcast qui nourrit des esprits, des envies d'agir et des espoirs très concrets à l'échelle locale. Finta part de l'Aveyron pour explorer les voies de la ruralité à la rencontre de celles et ceux qui incarnent la diversité et l'incroyable vivacité de ce territoire. Je m'appelle Lola Cross, je suis journaliste et j'ouvre mon micro dès maintenant. Aujourd'hui, je suis aux confins du plateau du Lévesou, qui est le poumon agricole et hydraulique de l'Aveyron. Autour de nous, on a un corps de ferme, des vaches, des brebis aussi. Et là, au bout d'un chemin arboré, un champ de fleurs, nous sommes à Veillac, première ferme florale du département, avec sa fondatrice Camille Senglage-Alibert. C'est en découvrant Camille sur le marché de Rodez que je me suis posé la question pour la première fois, comment sont produites les fleurs que l'on aime tant souffrir ? Et j'ai découvert un sujet passionnant en me posant cette question-là. C'est une question qu'on va aborder tout de suite avec Camille. Bonjour Camille.
- Speaker #1
Bonjour.
- Speaker #0
Merci de m'accueillir chez toi.
- Speaker #1
Avec grand plaisir, merci à toi de venir me voir.
- Speaker #0
Ouais, est-ce que tu peux me dire alors où on se trouve et qu'est-ce qu'il représente cet endroit pour toi ?
- Speaker #1
Alors on est à Veillac. Veillac en fait, c'est avant tout la ferme familiale d'Emiliem au Maris. On a aménagé ici en 2008. On a retapé un vieux corps de ferme, une ancienne porcherie en maison d'habitation. Du coup, ça représente mon lieu de vie, ça représente depuis une petite décennie le jardin de Veillac. Voilà, donc un jardin qui a démarré d'abord avec des légumes et puis petit à petit avec des fleurs.
- Speaker #0
C'est une famille d'agriculteurs depuis toujours ?
- Speaker #1
Oui, c'est ça, ouais.
- Speaker #0
Donc ils ont des vaches essentiellement ?
- Speaker #1
Donc des vaches au braque, donc un cheptel. qui a été démarré par son grand-père, et qu'Emilien a repris avec passion. Donc, voilà, Emilien, son truc, c'est vraiment l'élevage de vaches. Il y a des brebis, brebis laits, brebis viande, et puis des cultures.
- Speaker #0
Donc, une ferme assez...
- Speaker #1
Oui, une ferme...
- Speaker #0
Polyvalente, pour le coup. Oui,
- Speaker #1
c'est ça, oui. Avec une belle approche de conservation du sol, avec le semi-direct. Voilà.
- Speaker #0
En deux mots, conservation du sol ? Tu peux nous expliquer ?
- Speaker #1
C'est le semi-direct, c'est le nom Laboure en fait. Donc c'est une approche culturelle qui respecte vraiment la structure du sol.
- Speaker #0
Et donc toi, tu arrives en 2003 en Aveyron ?
- Speaker #1
Oui, c'est ça.
- Speaker #0
Je me suis bien enseignée. Tu viens de Toulouse ? Oui. Pourquoi tu arrives à ce moment-là et comment ?
- Speaker #1
Écoute, j'arrive pour une raison très simple, pour y rejoindre Émiliem. Donc en fait, je suis arrivée au Vibal d'abord. Donc mon entrée en matière... A Véronèse, c'est fait au Vibal et franchement, je ne pouvais pas rêver mieux. C'est un super village avec des habitants incroyables. C'est un peu le village de la tolérance et de la liberté. Personne n'est étranger au Vibal, donc vraiment j'ai adoré. Et puis, comme je te l'ai dit, après on a aménagé ici en 2008. Parce que j'aspirais vraiment à ce mode de vie depuis toujours. Depuis toujours, j'ai fait... Je ne savais pas forcément ce que je voulais faire, mais je savais où je voulais être. Donc voilà, c'était la vie à la campagne. C'est un changement que j'ai très, très bien vécu.
- Speaker #0
Qu'est-ce que tu faisais avant à Toulouse ?
- Speaker #1
Écoute, pour faire court, en fait, je suis passée, j'ai un parcours un peu rigolo, mais avec le recul, finalement, ça se tient. C'est-à-dire que je suis passée un peu des beaux-arts à l'agriculture. J'ai fait un BTS agricole. Et au final, je me retrouve à cultiver des fleurs et à faire des bouquets. Donc, tu vois, pour le coup, bon. Mais voilà, il a fallu quand même un certain temps pour modeler et affiner mon projet, quoi. En fait, la vocation, c'est un truc qui ne vient pas comme ça. Et voilà, le fait de me retrouver ici avec de la terre, quoi, avec une matière première, ça a vraiment éveillé une passion.
- Speaker #0
Une vocation.
- Speaker #1
Ouais.
- Speaker #0
Là, tu dis que tu as fait un BTS agricole ? Oui. Et il y a des spécialités ?
- Speaker #1
C'était très général, en fait. C'était un BTS général. Analyse et conduite de système d'exploitation. Donc, j'y suis allée. En plus, je n'avais même pas de projet professionnel trop précis. C'était vraiment pour mettre un pied dedans.
- Speaker #0
Elle remonte à où cette envie de retour à la terre ? Parce que si tu as grandi en ville, a priori...
- Speaker #1
Écoute, j'ai grandi en ville, mais j'ai passé toutes mes vacances à la campagne et à la montagne dans les Pyrénées-Ariégeoises.
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Voilà. Alors, je suis issue d'une famille nombreuse avec beaucoup d'oncles et tantes, beaucoup de cousins du même âge. Donc voilà, les vacances, c'était dans cette grande maison familiale dans le Tarn. Moi, ça m'a évidemment imprégnée, ça m'a influencée pour toujours.
- Speaker #0
C'est ce que tu dis, que tu es passionnée d'environnement, de nature,
- Speaker #1
d'écosystème biodiversité. Oui, je te dis, depuis vraiment super longtemps, je savais que je voulais vivre à la campagne, au rythme des saisons, proche de la nature. Voilà, c'est déjà pas mal.
- Speaker #0
Donc en 2008, tu t'installes ici, tu commences par le maraîchage, par la culture de fruits et légumes ?
- Speaker #1
Ouais, en 2011, j'ai attaqué le maraîchage.
- Speaker #0
Ok, donc là tu avais quoi comme fruits et légumes sur la ferme ?
- Speaker #1
Que des légumes, donc c'était vraiment, le maraîchage ça a toujours été une installation très très progressive. Je suis partie un peu en autodidacte en la matière quoi, sur un tout petit terrain, et puis petit à petit j'ai agrandi. Jusqu'à vouloir m'installer vraiment à titre principal en 2017. Donc avec dossier de subvention, plan de financement, etc. Et donc c'est là où j'ai fait l'acquisition d'un terrain supplémentaire de 8000 m².
- Speaker #0
D'accord.
- Speaker #1
Et c'est un peu là que ça a été le déclic pour tester des cultures florales.
- Speaker #0
Tu t'y consacres maintenant exclusivement ?
- Speaker #1
100% fleurs, oui.
- Speaker #0
Depuis 2018 ?
- Speaker #1
Non, depuis l'an dernier.
- Speaker #0
Depuis l'an dernier, d'accord.
- Speaker #1
En fait, c'est le Covid qui m'y a poussé.
- Speaker #0
Oui, c'est-à-dire, qu'est-ce qui s'est passé ?
- Speaker #1
Ce qui s'est passé, c'est qu'à un moment donné, je croyais au système double production, donc fleurs-légumes. Et donc, en 2019, j'avais orienté une... Je m'étais spécialisée dans les productions de légumes pour les restos, pour simplifier un peu les circuits. Et donc, je m'étais dit, au moins, c'est des circuits simples. À côté, tu fais de la fleur et tout ça. Et au premier confinement, les restos ont arrêté de bosser.
- Speaker #0
Il fallait trouver une issue.
- Speaker #1
Je me suis dit, les légumes, c'est fichu pour cette année. Et je crois qu'au fond, j'avais vraiment envie de faire que de la fleur.
- Speaker #0
Donc tu avais commencé depuis quand en fait à planter quelques fleurs ?
- Speaker #1
En 2018.
- Speaker #0
Ok, c'est ça le début ?
- Speaker #1
Oui voilà, 2018 quelques planches de fleurs, 2019 moitié-moitié et donc 2020 l'an dernier que de la fleur.
- Speaker #0
Tu bascules.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
La fleur, d'où ça te vient cette idée ? C'est parce que toi tu aimes les fleurs personnellement ? Oui.
- Speaker #1
Quand j'ai aménagé ici, comme je te disais, le fait d'avoir tout ce terrain, ça m'a vraiment donné envie de végétaliser à fond. Au-delà du projet maraîcher, je me suis vachement consacrée à mon jardin d'ornements. J'ai adoré ça. Je me suis intéressée à tout, aux fleurs, aux plantes vivaces, au paysagisme et tout. En fait, le maraîchage, pour moi, c'était une façon, si tu veux, de pratiquer l'agriculture avec un concept assez simple, c'est-à-dire de vendre de l'alimentaire. Mais d'entrée de jeu, j'aurais pu faire des fleurs. C'est vraiment un projet qui remonte à il y a super longtemps. Mais je n'ai pas osé. En fait, je n'ai pas osé parce que c'est vrai que la fleur, déjà, elle n'est pas super présente sur la scène agricole. Et pour cause, tu vois, on dit que... 80% des fleurs utilisées proviennent de l'étranger, donc ça fait un peu peur. Donc je me suis dit, se lancer dans une filière qui court à sa perte, est-ce que c'est une bonne idée ? Et puis on a toujours l'impression que les fleurs poussent chez les floristes, je ne sais pas, j'y croyais même pas. Oui,
- Speaker #0
sur ça je te rejoins, on y reviendra à tout le marché.
- Speaker #1
Je ne savais pas à qui les vendre, je me disais mais personne ne va t'acheter des fleurs. Puis je n'avais pas de modèle en tête, en fait. Ça a été une découverte un peu plus tard, tu vois.
- Speaker #0
Quand tu parles de modèle, c'est-à-dire ?
- Speaker #1
De modèle, de façon d'exploiter, de cultiver. D'inspiration,
- Speaker #0
oui.
- Speaker #1
Oui, voilà, de volume, de circuit. C'est un truc que j'ai découvert plus tard, en fait, à travers le concept des fermes florales.
- Speaker #0
Tu t'es formée spécifiquement ?
- Speaker #1
Pas du tout. Autodidacte.
- Speaker #0
OK.
- Speaker #1
En fait, comme je te l'ai dit, j'ai eu les enfants super jeunes. Et c'est vrai que ça a toujours été hyper compliqué pour moi de m'absenter, pour partir en stage, pour tout laisser en suspens pour me former. Donc, écoute, autodidacte, je bookine, j'échange aussi. J'ai mes mentors.
- Speaker #0
Oui, qui sont où ?
- Speaker #1
J'en ai une qui est en Bretagne, qui s'appelle Emeline. Et en fait, on s'est découvertes sur Instagram, on a vachement communiqué. Et on s'est rencontrées, elle est venue. Vraiment, super rencontre et super échanges. Franchement, sans elle...
- Speaker #0
C'est un super soutien parce que...
- Speaker #1
C'est une ressource de dingue quoi.
- Speaker #0
Oui parce que quand je dis que tu es la première ferme florale en Aveyron, tu es surtout et encore la seule.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Donc voilà, vers qui se tourner quand on a des questions ? C'est quand même ancré ici en Aveyron l'échange entre agriculteurs. Les éleveurs échangent beaucoup. C'est peut-être cliché mais les marchés bovins, tout ça, qui permettent de se rencontrer, d'échanger sur des pratiques d'élevage. Toi, tu n'as personne à l'air qui te tourne ?
- Speaker #1
Oui, forcément, ce n'est pas du tout un département horticole, il n'y a aucune filière. Mais après, les choses bougent aussi. Je ne sais pas si tu connais le collectif de la fleur française. C'est une association qui a été créée en 2017. Et qui regroupe tous les acteurs de la filière horticole autour d'un même but, donc revaloriser la fleur française de saison. Et grâce à ce collectif, ça aussi c'est une super ressource pour pouvoir échanger.
- Speaker #0
Oui, ils ont écrit tout un manifeste que j'ai vu sur... C'est un peu comme on a fait le cheminement avec l'alimentation, la slow food. Là on est sur la slow flower, vraiment sur retrouver la saisonnalité. la diversité des essences locales. Mais on y reviendra, si tu veux bien, juste après, quand on parlera vraiment du marché de la fleur à l'international et de la renaissance de la filière française, puisque ce collectif le permet quand même, et en tout cas donne une belle visibilité. Il y a juste une chose, moi, qui m'intrigue, c'est qu'ici, on est à 800 mètres d'altitude.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Ça paraît faux d'avoir des fleurs à 800 mètres d'altitude.
- Speaker #1
Ça fait partie de la grosse contrainte et du gros challenge.
- Speaker #0
Oui.
- Speaker #1
Mais de toute façon, c'était pareil avec les légumes. C'était la même galère. Comme je suis autodidacte, comme je te l'ai dit, dans ma recherche documentaire, dès le départ, même avec les légumes, j'ai toujours regardé du côté du Canada.
- Speaker #0
Ah oui ?
- Speaker #1
Et au Canada, il y a des fermes florales aussi.
- Speaker #0
Donc c'est possible.
- Speaker #1
Oui, c'est possible. Mais bon, après, évidemment, ce n'est pas facile. 800 mètres d'altitude, il ne faudrait pas plus.
- Speaker #0
Quelle variété est-ce que tu as, toi, ici ?
- Speaker #1
En fait, je cultive des plantes à bulbes, des vivaces, des annuelles. Toutes fleurs qui se cultivent en climat tempéré. Après, évidemment, je n'irai jamais m'aventurer avec de la fleur tropicale ou des cactus.
- Speaker #0
Ça n'a pas de sens.
- Speaker #1
Non.
- Speaker #0
Donc, tu peux me citer des noms de vivaces,
- Speaker #1
d'annuelles ? Les vivaces, la pivoine, la rose, le pin, l'échinacée. La vivace, c'est une plante qui est implantée. et qui ressort tous les ans. Donc il y a une souche dans le sol qui ne bouge pas. Et l'hiver, elle disparaît. Elle dort. Et puis au printemps, elle réapparaît.
- Speaker #0
Donc tu as combien de variétés différentes là ?
- Speaker #1
Tout confondu, peut-être une cinquantaine. Après, je ne sais pas.
- Speaker #0
Et par rapport au sol, est-ce qu'on peut cultiver la fleur sur tous les sols ?
- Speaker #1
Écoute, je ne sais pas. Moi, j'ai tendance à dire que tout est possible. Mais après, tout peut être beaucoup plus compliqué. Donc, sur un sol difficile, il va falloir bâtir un sol. Donc oui, tout est possible, mais il faut savoir si on veut pouvoir en vivre ou pas. C'est comme si elle était cultivée à encore plus d'altitude, ça ferait dégeler plus tardive au printemps, plus précoce à l'automne, une saison plus courte.
- Speaker #0
Il faut s'adapter au sol, mais on en revient à la conservation des sols, qui est quand même une étude fine, pour le coup, du sol sur lequel on se trouve. Et quel accueil est-ce que tu as eu ? D'abord, est-ce que tu te considères comme agricultrice ?
- Speaker #1
Écoute, moi, je suis chef d'exploitation. Ma filiale a aimé ça, donc en théorie, je suis agricultrice.
- Speaker #0
Tu es dans la case ?
- Speaker #1
Je suis dans la case. Moi, je dis que je suis floricultrice. Je cultive la fleur et puis je la valorise aussi à travers des bouquets.
- Speaker #0
Oui, tu as cette partie aussi de transformation. Oui, c'est ça. Si on était dans une autre... Bringe de l'agriculture. Et quel accueil est-ce que tu as eu de la part des agriculteurs du Lévesou d'abord ?
- Speaker #1
Écoute, je me suis toujours sentie soutenue dans mon projet. Donc un bon accueil. Et puis sans ma belle famille, je ne serais pas là en train de parler avec toi et ni de faire ces fleurs. Donc j'ai toujours été soutenue. Et même de la part de la clientèle locale, il y a des gens du coin qui viennent chercher des bouquets.
- Speaker #0
Qui viennent à la ferme ?
- Speaker #1
Oui, qui viennent à la ferme. Le vendredi, je précise.
- Speaker #0
Oui, c'est l'occasion de le dire.
- Speaker #1
Pas un autre jour.
- Speaker #0
Comment elle s'organise ta semaine ? Parce que tu as le marché de Rodez le samedi matin ?
- Speaker #1
Oui, c'est ça. Alors en fait, on va dire que le plus gros des ventes, ça se passe le week-end. Avec la fleur, voilà, c'est comme ça. Donc je fais une espèce de rétro-planning en fonction de ce qui m'attend le week-end. Donc tous les samedis, il y a le marché, mais il peut se greffer aussi un mariage, voire deux. Donc quand c'est comme ça, je démarre ma récolte au moins le mercredi. Le jeudi aussi. Et après, c'est confection des bouquets à l'atelier le vendredi. Et après cette année, je suis en train de développer un créneau dans la fleur séchée. Donc du coup, maintenant, j'occupe ma semaine entière.
- Speaker #0
Et ouais.
- Speaker #1
Donc c'est récolte, séchage, récolte, séchage, etc.
- Speaker #0
Et ça te permet, toi, de diversifier la vente derrière toute l'année ? Oui,
- Speaker #1
c'est ça. C'est exactement ça l'idée, en fait. Ça me permet de lisser, en fait. Comme la saison est assez courte, vu qu'on est en zone de montagne, ça me permet de bosser l'été et de valoriser ma production à Noël, en janvier, février. L'idée est là.
- Speaker #0
Donc tu es encore en train de le mettre en place,
- Speaker #1
j'imagine ? Oui, j'essaie de développer des stratégies par rapport au climat et par rapport au fait que l'été, beaucoup de gens partent en vacances. Donc ça aussi, c'est un paramètre qui est un peu...
- Speaker #0
Qu'il ne faut pas oublier.
- Speaker #1
Oui, voilà, qu'il ne faut pas oublier. Beaucoup de gens partent en vacances, donc ça fait une grosse chute des ventes. Donc au final, il reste quoi ? Les mariages, parce que les gens se marient l'été, et la production de la fleur séchée.
- Speaker #0
Alors là, c'est le moment où je vais contextualiser le marché de la fleur dans le monde, puisque... Moi j'ai tout appris, vraiment, en cherchant, en préparant l'entretien avec toi. Donc déjà en cherchant beaucoup grâce au collectif de la fleur française dont tu parlais, qui est quand même une bonne mine d'informations en ligne pour en apprendre plus. Cet été aussi, tu as fait la une du magazine Village. Oui. C'était très chic. C'était un dossier consacré au retour de la fleur locale. Donc voilà, avec un tour de France des fermes florales comme toi. Avec la fondatrice du collectif de la fleur française qui donnait des éléments de contexte. Le dossier était super complet. Moi, j'ai appris plein de choses. À commencer par le fait que le marché de la fleur est un marché très spéculatif. Ça s'organise entre les fleuristes et des grossistes, sur une plaque tournante qui se situe à peu près toujours aux Pays-Bas. La fleur, on la produit beaucoup en Inde, en Afrique, en Amérique latine. si je comprends bien comment ça se passe. Et en France, aujourd'hui, il ne reste que 400 horticulteurs, quand il y en avait encore 8000 en 1985.
- Speaker #1
C'est hallucinant.
- Speaker #0
Donc 400 sur 8000, c'est assez hallucinant. On estime que 90% des fleurs vendues en France sont importées, et ça monte même à 99% pour les roses. J'ai aussi noté qu'on retrouve dans les fleurs importées 25 molécules chimiques interdites en Europe. Donc, elles se retrouvent dans nos bouquets, aussi mignons soient-ils, au milieu de la table. J'ai aussi appris qu'une fleur qui est, par exemple, produite au Kenya, sera coupée 7 à 10 jours avant d'arriver chez le fleuriste en France.
- Speaker #1
Donc, plus la durée en vase chez le fleuriste.
- Speaker #0
Plus la durée en vase chez le fleuriste, c'est-à-dire que ce sont des fleurs qui sont gavées d'engrais. de pesticides. Donc elles sont plongées dans un bain fongicide pour ne pas pourrir pendant le trajet en avion. Ça donne à réfléchir. Donc j'ai aussi... Qu'est-ce que j'ai appris d'autre ? Oui, et après je suis revenue vraiment avec le collectif de la fleur française qui milite pour une vraie pédagogie, une vraie information autour de la production florale, justement parce que le collectif regrette que le lien entre le producteur et le fleuriste soit rompu. Et encore plus avec le consommateur, c'est ce que tu disais tout à l'heure. On a l'impression que les fleurs poussent chez le fleuriste. On n'imagine pas qu'il y a quelqu'un derrière, encore moins un agriculteur. Le collectif milite aussi pour revenir à la saisonnalité des fleurs, pour repenser les fleurs. Mais comme les fruits et légumes, on y arrive à peine.
- Speaker #1
Oui, je pense que ça commence de bouger, les mentalités évoluent.
- Speaker #0
Oui, ça prend conscience.
- Speaker #1
Mais c'est que le début. Oui,
- Speaker #0
et on a vu que ça pouvait prendre du temps. avec les fruits et légumes ?
- Speaker #1
Ça me fait penser... La fleur, actuellement, me fait penser aux légumes. Je dis peut-être n'importe quoi, il y a 10, 15 ou 20 ans. Maintenant, sur le marché, tu sais, tu as tous les chefs gastro qui vont faire leur petit marché et puis la carte, elle est faite en suivant. Chez les fleuristes, non.
- Speaker #0
C'est l'inverse.
- Speaker #1
On choisit la fleur à la carte chez le grossiste.
- Speaker #0
Et peu importe d'où ça vient, quelle saison c'est. Et j'ai relevé aussi que vouloir des roses à la Sainte-Valentine, c'est comme demander des fraises à Noël. Ça n'a pas de sens. Parce que la rose, c'est une fleur plutôt du printemps.
- Speaker #1
Oui, c'est ça. Qui démarre au printemps.
- Speaker #0
Parce que oui, puisqu'on est sur la saisonnalité, j'ai fait un petit mémo sur les fleurs de saison. Alors là, on entre dans l'automne, donc l'automne, on peut trouver des anémones, des chrysanthèmes ? Oui,
- Speaker #1
alors les anémones, elles démarrent à l'automne, mais chez les horticulteurs du Var, chez moi, non.
- Speaker #0
Ah, elles arrivent quoi, pour l'hiver chez toi ?
- Speaker #1
Moi, l'anémone, le truc, c'est qu'il fait quand même très froid sous les serres, donc c'est compliqué. Ça fait deux ans que je ne fais que de la fleur. J'ai réussi à avoir des animaux de l'an dernier. Effectivement, ils ont démarré tout doucement à Noël, mais pas assez. Et puis, ils ont donné le plus possible à partir de mars-avril.
- Speaker #0
Ok.
- Speaker #1
Moi, c'est sous serre. Ça va être fin hiver, début du printemps. Dans le Var, oui, c'est ça.
- Speaker #0
Oui, d'accord. Donc, mon petit mémo, il est français, mais il n'est pas... Il n'est pas avéronné.
- Speaker #1
Mais non, mais bon, en même temps, qui cultive en avéron des fleurs des années monnées ?
- Speaker #0
Donc il faudrait que tu fasses le calendrier des fleurs avéronnées. Voilà. C'est ta mission pour les prochaines années. Donc l'idée, évidemment, de relocaliser la production, c'est de se recalquer sur le rythme de la nature, c'est de redécouvrir la diversité de la fleur française aussi, de ses variétés. C'est de sortir des bouquets standardisés. On va chez le fleuriste, on sait déjà ce qu'on veut. L'idée de se relaisser et surprendre un peu et d'apprécier la saisonnité. Oui,
- Speaker #1
et remettre au bout du jour un peu les fleurs des jardins de nos grands-mères. Parce qu'au marché, souvent, c'est ça que j'entends. Les gens me parlent des fleurs en disant « il y en avait dans le jardin de ma mère ou de ma grand-mère » . Parce que c'est des fleurettes, entre guillemets, qui ne tiendraient jamais le transport en avion ou quoi que ce soit, et qui, de la ferme florale au marché de Rodez, tiennent très bien.
- Speaker #0
Et donc, il y a aussi l'idée de gagner en biodiversité, parce qu'on attire des insectes pollinisateurs. C'est vraiment un cercle vertueux. Il y a un dernier élément de contexte que je trouve intéressant, c'est que la production de fleurs reste assez opaque dans le monde. Au-delà du... de tous les produits chimiques qui sont utilisés, mais aussi sur la main-d'œuvre. Parce qu'il y a des gros soupçons d'exploitation de la main-d'œuvre, notamment dans des pays d'Afrique et d'Amérique latine. Donc en fait, tout ça mis bout à bout, ça gâche... Oui,
- Speaker #1
ça dresse un tableau pas top.
- Speaker #0
Ça gâche le plaisir d'avoir un bouquet et même d'offrir un bouquet. Donc en ça, ton activité, elle redonne espoir quand même.
- Speaker #1
Ben écoute, oui.
- Speaker #0
Donc, tu n'es pas la seule en France. Vous êtes plusieurs à remonter des petites fermes florales, justement. Oui,
- Speaker #1
ça commence. Après, ça reste petit, évidemment, à l'échelle nationale. Mais le mouvement du slow flower est en train de gagner petit à petit. Et voilà, il faut communiquer dessus.
- Speaker #0
C'est vraiment ce que dit le collectif. Là, on en est à la phase de pédagogie, information. Au début de la prise de conscience et après, il faudra que ça se traduise dans les actes de consommation, tout simplement.
- Speaker #1
Eh bien oui, d'ici que tous les gens qui rentrent dans la boutique disent « bon, je veux vraiment un bouquet de fleurs de saison » , il faudra peut-être encore un peu de temps. Mais encore que dans certaines grandes villes ou à Paris, évidemment, il y a des fleuristes ultra engagés et ça bouge. Peut-être un peu plus vite, mais ça va arriver partout où il le faut.
- Speaker #0
Toi, tu as quelle relation avec les fleuristes locaux ? Est-ce que tu as tenté des approches ?
- Speaker #1
Oui, j'ai tenté des approches. Je bosse un peu, mais vraiment très peu. Ça ne représente pas beaucoup.
- Speaker #0
Peut-être qu'ils ont juste besoin aussi de savoir, de se poser la question de l'origine de leurs fleurs et de remettre en question, parce que là, on est vraiment... Comme je disais, sur un marché spéculatif, c'est-à-dire qu'il y a des cours, quand on approche de Noël, de la Sainte-Valentine, de la fête des mères, il y a des cours qui s'envolent. Peut-être qu'ils sont un peu aussi piégés par leur organisation avec les grossistes, je ne sais pas.
- Speaker #1
Oui, mais bon, après, c'est un peu le serpent qui se mord la queue, c'est la demande aussi. Je pense que ça viendra avec ça. Je crois qu'il faut vraiment éveiller les consciences et que les gens aient cette demande.
- Speaker #0
Toi, au début, quand tu choisis d'expérimenter la fleur puis de t'y consacrer l'an dernier, quelle conscience est-ce que tu as de cette réalité de la production des fleurs dans le monde ?
- Speaker #1
Tout ce que tu viens de dire.
- Speaker #0
Tu le savais ?
- Speaker #1
Oui, bien sûr.
- Speaker #0
Comment tu l'as su ?
- Speaker #1
En lisant, en renseignant. Et après, c'est vrai que... Il y a quelques années, quand je faisais des recherches internet en tapant ferme florale ou fleur bio, c'était le désert. C'était hallucinant. Je me disais, mais attends, ce n'est pas possible.
- Speaker #0
Et où est-ce que tu as trouvé l'info alors ?
- Speaker #1
Je te dis, j'ai découvert le mouvement du slow flower et des fermes florales. Ce mouvement est né dans les années 2000 quand même. Et donc, des fermes florales aux États-Unis, au Canada, en Angleterre. Et donc, j'ai découvert comme ça des systèmes qui ressemblaient exactement à ce que je faisais avec les légumes, mais avec des fleurs. Donc, des systèmes à échelle humaine, tu vois, avec plein de variétés, donc qui respectent les saisons, en bio, avec de la vente directe. Je connais même une ferme florale au Canada qui passe tout... toutes ces fleurs en système à map.
- Speaker #0
Tu constitues ton panier de fruits et légumes et tu rajoutes le bouquet ?
- Speaker #1
Non, même pas. Des bouquets vendus sur abonnement. Moi, je le fais, les abonnements, mais c'est sous forme de carte cadeau. Les gens les achètent comme ça. Mais là, en gros, la récolte, elle est pré-vendue. Donc, t'imagines un peu l'engagement de la part de la communauté.
- Speaker #0
C'est génial.
- Speaker #1
Ouais, c'est génial.
- Speaker #0
Toi, dans l'idée, tu savais que tu voulais faire de la vente directe, être sur les marchés, ou est-ce qu'il y a l'idée de travailler avec des fleuristes, peut-être avec...
- Speaker #1
Oui, j'ai expérimenté. Alors, les fleuristes, je l'ai fait la première année en 2018, et ça a été très compliqué, parce que déjà, c'était ma première année, et j'avais pratiquement rien sous abri. Donc, c'était que du plein champ. Ça arrivait, genre, fin mi-juin, fin juin. J'ai fait trois livraisons et puis après, ils m'ont tous annoncé qu'ils fermaient boutique parce qu'il y avait les vacances. Donc, bon, voilà. Mais après, je n'ai jamais lâché le marché. Alors, ça a été super dur au début.
- Speaker #0
Parce que quoi ?
- Speaker #1
Parce que, je ne sais pas. J'ai l'impression que les gens pensaient que j'étais là pour décorer.
- Speaker #0
Ah oui, parce que tu es la seule à vendre des fleurs peut-être ?
- Speaker #1
Oui,
- Speaker #0
c'était un peu sur la place du bourg.
- Speaker #1
Oui, c'est ça. Je ne sais pas trop. Après, j'avais une toute petite production, donc je n'étais pas non plus très bien achalandée. C'est vrai que quand ce n'est pas trop visible... Et puis de toute façon, sur un marché, quoi que tu vendes, il faut compter deux ans pour se faire une clientèle. C'est super long et difficile.
- Speaker #0
Oui, on ne traite pas de blanche.
- Speaker #1
Oui, voilà. Mais de fil en aiguille, maintenant, ça y est, j'ai fidélisé des clients. Je fais mon marché et je vends mes fleurs. Plus ou moins bien. Au printemps, ça marche très bien. Après l'été, c'est vrai que c'est un peu difficile. Après, c'est une vente qui est très tributaire de la météo et de l'humeur des gens. C'est sûr. Ça ne nourrit pas. Si tu veux connaître l'humeur globale des habitants, tu regardes le stand des fleurs.
- Speaker #0
Ça vaut mieux qu'un sondage d'opinion.
- Speaker #1
Mais la météo, c'est assez fatal. Autant que je suis mes collègues maraîchers, ils vont perdre peut-être 3 ou 5 % de chiffre d'affaires. Mais alors moi, le chiffre est divisé en deux. Après, il y a la fête des mères. Là, forcément, il ne faut pas la louper. Il ne faut pas que je me casse un bras.
- Speaker #0
Et là, tu commences même la vente en ligne avec les bouquets de fleurs séchées ?
- Speaker #1
Alors, ce n'est pas des bouquets, c'est des bottes, c'est du vrac. Cette année, je fais ça. Donc, évidemment, ça s'oriente plus vers les professionnels parce que c'est de la vente en grande quantité. Donc, pour le moment, je fais ça parce que j'ai trop de boulot pour faire de la vente au détail. Après, je verrai, je teste. Je suis toujours en phase.
- Speaker #0
Quand tu dis que ça s'adresse aux professionnels, c'est qui les professionnels ? Ah, aux fleuristes, d'accord. Donc finalement,
- Speaker #1
en fait, si, cette année, je bosse vachement avec les fleuristes, mais de partout en France.
- Speaker #0
Ah ouais ? Ils sont en demande de fleurs séchées, c'est une tendance quand même. Ouais,
- Speaker #1
alors voilà, c'est la grande mode, les fleurs séchées.
- Speaker #0
Moi, c'est pas la main verte, j'adore les fleurs séchées.
- Speaker #1
Ce qui est magique, c'est que c'est très à la mode auprès des jeunes, mais les mamies aussi adorent ça. Donc vraiment, ça rassemble toutes les générations.
- Speaker #0
Oui, il y a eu une période où c'était très kitsch.
- Speaker #1
C'était très ringard, ouais.
- Speaker #0
Et là, ça revient, c'est très poétique. Bon, maintenant,
- Speaker #1
les compos, évidemment, sont sympas, sont poétiques. Heureusement, quoi.
- Speaker #0
Quels sont donc tes futurs projets, là, Camille ?
- Speaker #1
Écoute, moi, j'essaie de me développer. Là, tu vois, je réfléchis à l'achat d'une serre. En fait, moi, à 800 mètres, c'est sous les serres que ça se passe. Et après, non, mais continuer ce que j'ai démarré, le marché. Continuer avec le marché, continuer avec les mariages. Je ne cherche pas à en faire des cent et des mille. J'en fais dix ou quinze pour le moment par an. C'est parfait. Ça me va très bien. Parce que ça vient se rajouter au marché de la fin de semaine.
- Speaker #0
Et tu es toute seule ?
- Speaker #1
Je suis toute seule. Après, je me fais aider de manière occasionnelle. Mais oui, je suis toute seule.
- Speaker #0
Tu aurais envie d'embaucher ? Est-ce que ça fait partie des projets ? Oui,
- Speaker #1
ça fait partie des projets.
- Speaker #0
Bon Camille, tu ne couperas pas quand même à la dernière question de Finta. C'est en quoi est-ce que tu crois ?
- Speaker #1
En la poésie.
- Speaker #0
Ouais, c'est-à-dire ?
- Speaker #1
C'est-à-dire, un bouquet de fleurs en soi, ça ne sert à rien, c'est du superflu. Mais bon, en fait, on a vraiment besoin de ça. Et puis, c'est le regard qu'on a aussi sur les choses. C'est un peu ce que je revendique à travers mon travail, c'est-à-dire le côté éthique et esthétique. Et les deux sont liés, en fait. Donc, tu vois, d'assembler comme ça dans des bouquets naturels, des fleurs de saison. Alors évidemment, il y a un choix en amont de sélection de semences, de palettes et tout ça. Mais il y a aussi une grosse part d'aléatoire. Quand je sélectionne mes semences, je ne me dis jamais, bon, mais voilà, à tel moment, ton bouquet va être comme ça. Pas du tout. Donc, je pense qu'on peut faire de très beaux bouquets avec du saisonnier. Faire des choses exotiques avec des formes, avec des branches, avec des assemblages de couleurs, sans avoir besoin d'aller le chercher.
- Speaker #0
Au Kenya.
- Speaker #1
Le faire venir en avion et lui faire faire 200 fois le tour de la Terre.
- Speaker #0
Et en dehors des fleurs, où est-ce que tu la trouves la poésie dans ton quotidien ?
- Speaker #1
J'adore me balader et je suis une contemplative.
- Speaker #0
Tu sais, t'es merveillée de la nature, j'imagine.
- Speaker #1
Oui, la nature, la lumière. Puis en plus, depuis que je fais ce métier, ben... Ça me fait penser à une cliente dernièrement, tu vois, qui me disait, depuis que je vous connais maintenant, je vais me balader, je fais des bouquets avec tout ce qui me passe sous la main, des graminées, des branches et tout. Moi, je trouve ça génial, quoi. Et quand tu fais ça, t'as plus le même regard, en fait. T'es là, tu vois, tu trouves tout sympa, tout beau.
- Speaker #0
Un terrain de jeu permanent. Ouais,
- Speaker #1
c'est ça. Bon, après, le glaner, c'est un truc qui prend du temps. et malheureusement... J'aimerais le faire plus parce que ça rajoute vraiment quelque chose au bouquet.
- Speaker #0
Tu as déjà
- Speaker #1
5 000 m² à gérer.
- Speaker #0
Super, je te remercie Camille de m'avoir reçu. Avec plaisir,
- Speaker #1
merci à toi.
- Speaker #0
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- Speaker #1
Non, ça va.
- Speaker #0
Tu appréhendais un peu ?
- Speaker #1
Et toi, t'en penses quoi ?
- Speaker #0
Moi, je pense que c'est parfait. J'ai appris plein de choses.
- Speaker #1
J'espère que j'ai pas dit trop de conneries.