- Speaker #0
Fracture, bonjour ou bonsoir, cela va dépendre de l'heure à laquelle vous allez écouter ce nouvel épisode de Fracture, le sixième épisode. Je rappelle que Fracture est une revue algérienne de critique de cinéma qui a été créée dans le cadre d'une formation à la critique de cinéma à l'Institut français d'Alger. et cette revue se transforme en podcast. À mes côtés, comme d'habitude et avec plaisir, Sadeg, Nina et Nariman. Bonjour à vous trois, j'espère que vous allez bien. Ça va,
- Speaker #1
ça va bien.
- Speaker #0
Ça va très bien, merci.
- Speaker #1
On était en foudre avec Nariman.
- Speaker #0
À la technique, les doigts de fait, monsieur Samy, que je remercie. Et aujourd'hui, on va parler d'un documentaire, un des premiers documentaires, des premiers films d'Alice Job. En 2005, elle fait la Tour du Monde. En 2005, toujours Kishi pour l'exemple. En 2007, Les Sénégalaises et la Sénégaloise. Et en 2011, le film qui nous intéresse aujourd'hui, La Mort de Don Don. C'est un film réalisé par Alice Diop et qui est sorti en 2011. Alors, que raconte ce film ? Est-ce que ce film parle de quelque chose ? Est-ce que ce film murmure quelque chose ? Est-ce que ce film hurle quelque chose ? Je ne sais pas, peut-être les trois en même temps. En tout cas, on voit, on suit. Un jeune homme, qui s'appelle Steve Tchenscheu, et en tout cas, à l'époque, il n'était pas aussi connu qu'aujourd'hui, parce que c'est quelqu'un maintenant qui a fait sa place, qui a même réalisé un court-métrage. Donc, on le suit pendant ses années de formation comme acteur au cours Simon, à Paris. Et le film le montre dans son apprentissage du théâtre, mais aussi dans ses déplacements quotidiens entre la banlieue et le centre, entre son quartier et une institution culturelle très, très codifiée. Et au fil des répétitions, des cours et des discussions, envoie Steve chercher sa place, sa voix, et se confronter aux attentes qu'on projette sur lui, notamment à travers les rôles qu'on lui propose. Oui, parce que j'oublie de vous dire une chose qui a son importance, Steve est noir. Et donc le film observe comment il est souvent renvoyé à une identité figée, alors même qu'il rêve de jouer d'autres personnages, comme par exemple un certain Danton. Figure de la Révolution française, la mort de Danton, je rappelle, c'est un drame en quatre actes du dramaturge allemand Georges Bouchner, qui porte sur le procès de Danton et des dantonistes. Et lui, Steve, voudrait jouer le rôle de Danton, mais Danton est blanc. Voilà, qu'est-ce que tu en as pensé, Sherlina, de tout ça ?
- Speaker #1
Aïe, aïe, aïe. Alors, c'est vraiment très, très difficile et délicat d'en parler, sans tomber dans le pathos. ou dans la sociologie de comptoir, comme j'aime bien dire. Car effectivement, Steve Tiens-Tueux n'est pas un objet à disséquer ou à analyser. Et j'imagine qu'Alice Diop n'aurait pas aimé que l'on reçoive son documentaire de la sorte. D'ailleurs, elle-même, elle est là, elle pose sa caméra, elle l'observe et n'est pas dans cette suranalyse. cette envie de prendre Steve comme un objet et le décortiquer. Commençons déjà à partir de là. Je vais essayer d'y aller mollo-mollo. Pour moi, le maître mot, c'est la violence. Il ne s'agit pas de violence physique, il n'y a pas de coups ni d'agressions physiques, mais plutôt une violence institutionnelle. Le film nous parle du coursiment, donc on va tenter de rester sur ça et ne pas trop déborder. car des choses, il y en a à dire. Mais bon, c'est vraiment cette violence institutionnelle dans le milieu artistique et culturel que subit Steve. Il faut savoir que Steve, de ce qu'il nous a montré, c'est un passionné mordu de théâtre. Il s'est découvert cette passion à un certain moment de sa vie et il nous le raconte comme étant une libération. Il nous raconte un peu ce désir-là, comment est-ce qu'il est né. Et nous, on arrive à sa troisième année du cours Simon. Donc, on n'a pas été témoin de l'élan du début, de toute l'euphorie autour de ça. Nous, ce qu'on voit, c'est Steve vers la fin de sa troisième année. Et on a quand même l'impression que le gars est fatigué. On l'a eu à l'usure. Pour rester dans le film. pour ne pas déborder, comme nous le dit Samir, rester dans le film, je vais m'appuyer sur une scène particulière qui m'a vraiment attiré mon attention. C'est à un moment, il est en cours et il répète une scène. Il y a le metteur en scène et son formateur qui n'est pas satisfait de la scène en question. Steve est censé jouer un rôle de... Alors corrigez-moi, d'un policier ? Oui, c'est ça. Steve, il doit jouer la colère. C'est l'émotion principale qu'il doit interpréter. Il le fait et le metteur en scène n'est pas satisfait. Et il le relance. Non, mets-toi encore plus en colère. Je veux voir plus d'agressivité. C'est ça, c'est ça. Et je vous jure, mais j'aurais cru voir un homme quasiment qui a l'eau à la bouche. Il a envie de voir Steve péter les plombs, exploser. Et c'est ironiquement, là, ça devient schizophrène. totalement, Steve il se braque et il est figé, il n'arrive plus à donner le minimum syndical, il est complètement bridé par ce qu'on attend de lui et entre guillemets on peut se mettre à sa place dans le sens où cette colère c'est cette colère qu'on médiatise qu'on pointe du doigt lorsqu'il s'agit de personnes racisées Merci. Et ironiquement, sur cette scène, il n'a pas assez de colère. On lui demande de l'interpréter de manière complètement spectaculaire. Et je trouve cette scène complètement violente. C'est de cette violence-là dont je parle qui, petit à petit, finit par user la personne. En l'occurrence, notre protagoniste Steve. Je vais laisser un peu la parole et je reviens.
- Speaker #2
Je vais tout de suite rebondir sur ce que tu disais en premier lieu, où tu parlais de, c'est marrant que tu dises ça, tu parles de sociologie de comptoir. Alors, figure-toi qu'à l'ouverture du doc, moi, j'ai eu peur, j'ai eu peur réellement que ce soit un documentaire. un énième documentaire qui repose sur la méritocratie, qui repose sur un discours méritocratique, sur l'ascension d'un gars de banlieue qui réussit et tout. Et puis, je me suis rendu compte très rapidement que ce film, en fait, il nous confronte aussi à notre propre regard dès le départ, c'est-à-dire qu'on a face à nous des images de Steve. qui lui revient sur justement le regard social qui est posé sur lui. C'est un homme noir avec une certaine corpulence et qui fait peur à son entourage tout bonnement. Et on n'arrête pas de lui dire ça. C'est un discours qui revient tout le temps.
- Speaker #0
Et ça, ça l'énerve pour le coup. Exactement. Et ça, c'est un lisiope qu'il connaît depuis très longtemps parce que pour info, c'est...
- Speaker #2
Voilà, c'est à la 7h.
- Speaker #0
Voilà. Et là, il s'énerve.
- Speaker #2
et c'est très inquiétant exactement et d'ailleurs Alice Diop lui dit pourquoi ça t'énerve il lui dit c'est pas moi c'est pas moi je ne suis pas comme ça, je ne suis pas quelqu'un de violent je ne suis pas comme ça et elle lui dit on te colle une image qui n'est pas la tienne, il dit effectivement c'est ça et là nous aussi on est confrontés à notre regard face Merci. à Steve, à ce que lui ressent. Et j'ai l'impression qu'il y a une sorte d'expérience sociale qui va nous tester, nous, spectateurs, est-ce que nous, on va avoir ce même regard que la société ? Est-ce que nous, on va donner du crédit au ressenti de Steve ? Et petit à petit, Alice Diop va illustrer le propos de Steve et va nous montrer... qu'est-ce qu'il subit au quotidien. Effectivement, comme tu l'as très bien dit, Lina, il fait face à une violence structurelle qui est banalisée. En fait, déjà, pour poser le décor, Steve, c'est le seul noir dans cette école de théâtre. Déjà, on se pose des questions. Puis Steve vient de la banlieue et il n'arrive même pas à dire aux gars de la cité... Voilà. qu'il fait du théâtre. Donc Steve, il est tout le temps confronté au regard d'autrui. Déjà, il est confronté au regard... de cette école qui est questionnable et qui est raciste, on ne va pas se mentir.
- Speaker #1
Complètement.
- Speaker #2
Les rôles qu'on donne à Steve, c'est des rôles stigmatisants. Le rôle qui le fait connaître, c'est un rôle de noir sauvage. Et on lui fait même dire le N-word. Donc au bout d'un moment, plus on en voit dans ce film, plus on se dit que ce n'est pas vrai. pas croyable, comment des choses pareilles peuvent exister. Le film est sorti en 2011, donc ça se passe un peu avant. On se dit que quand même, on n'est pas en 1800 quelque chose, il faut avancer. Et c'est ça, la force de ce film, c'est que déjà, il nous confronte à notre regard, puis il nous montre la réalité des choses. Il nous montre ce racisme structurel, banalisé. Comme tu l'as très bien dit, on attend tout le temps de Steve Merci. qu'il mette de la colère, de la brutalité, de la violence dans ses interprétations, alors que même, normalement, les rôles ne supposent pas toute cette violence. Et on voit que Steve, il est effectivement bridé et qu'il a lui-même déjà peur de ce regard-là. On le voit, il n'arrive pas à regarder les gens en face. Il est isolé. personne ne parle avec lui dans cette école de théâtre. On lui dit bonjour et ça s'arrête là. On voit des images, il y a une scène, un moment dans cette école où on voit des camarades, des membres de la troupe qui discutent entre eux et on voit Steve qui est assis qui les regarde. Comme s'il leur faisait des appels de phare, discuter avec moi. Mais on ne le voit pas. C'est-à-dire qu'il est à la fois massif, on a peur de lui, mais en même temps...
- Speaker #3
Il est marginalisé.
- Speaker #2
Il est marginalisé, il est transparent. On ne le voit pas, on n'intègre pas.
- Speaker #1
Le contre-argument à ça. Ils diront qu'il n'arrive pas à s'intégrer.
- Speaker #2
Exactement, mais c'est ça. C'est pour ça que c'est structurel et c'est banalisé. En fait, on va à chaque fois retourner le discours comme si c'était Steve qui était fautif dans cette situation. Et là où le summum de cette absurdité... C'est quand Steve va rencontrer quelqu'un qui veut devenir son agent. C'est un homme blanc et lui-même fait référence au rôle stigmatisant qui a fait découvrir Steve pour lui. C'est-à-dire que là, ce n'est pas quelque chose qui est vu juste par Steve. C'est-à-dire qu'il y a des personnes même dans son entourage qui ne sont pas noires, qui sont blancs. et qu'il voit qu'il y a quand même un problème. Mais est-ce qu'on remédie à ça ? Pas vraiment.
- Speaker #0
C'est pour ça que... Pardon, Sadek, j'ouvre une petite parenthèse et je la referme aussi vite. C'est pour ça que moi, ce que je trouve passionnant dans ce film, c'est qu'il veut jouer Danton. Oui. Danton est blanc. Oui. Et en fait, ce qui est intéressant, c'est que quand on accompagne ce film, moi, en tout cas, la première fois que je le vois, je ne vois pas... Je vois un Français, un acteur français. Le film fait en sorte de me mettre dans un dispositif où je n'ai pas à me dire « tiens, il est noir » . Non, je vois un acteur français. Et c'est ensuite, par le prisme du regard des autres, qu'il me rappelle qu'il est noir. Et c'est ça qui est assez intéressant. Et là où je veux en venir, c'est qu'on est en 2011. Et aujourd'hui, c'est vrai qu'il y a beaucoup de... Par exemple sur YouTube ou sur d'autres personnes qui sont un peu contre le fait que maintenant on fasse jouer des acteurs de telle origine pour jouer des... des personnages qui ne le sont pas. On appelle ça le wok ou le wok. C'est comme la petite sirène. Et c'est intéressant de se dire qu'en 2011, il y a quelqu'un qui arrive et qui dit « Moi, j'ai envie de faire Danton. » Et je pense que ce n'était pas le premier, ce ne sera pas le dernier. Parce qu'il voit dans Danton, dans les propos de Danton, quelque chose, il se reconnaît. Et c'est pour ça d'ailleurs que, selon moi, le plus beau moment du film, c'est le dernier plan où il est dans le cadre, il se réapproprie le texte de Danton Alice Diop finit par faire quelque chose d'assez passionnant. Pendant plus d'une heure dix, elle l'a écoutée, elle l'a regardée. C'est pour ça qu'elle lui dit tu es Danton finalement. Je referme cette parenthèse.
- Speaker #3
Justement, je rouvre la même parenthèse Samir. Je trouve qu'actuellement, surtout à Hollywood, ce genre de rôle est imposé, il est forcé. quand ça ne vient pas naturellement, ça remet en question l'œuvre en lui-même et l'idée, le message derrière ça. Parce que, justement, Steve, dans le film, quand on lui demande quelles sont vos références, où il y a des acteurs, des idoles dans le cinéma, il ne mentionne que... des acteurs blancs, Al Pacino, Robert De Niro et d'autres. Parce que c'est les synthèses d'affiches. Ils ne parlent pas. À Hollywood, par exemple, on a Denzel Washington, on a Samuel L. Jackson. Non,
- Speaker #2
il a dit dans le cinéma français. Non, non, il avait précisé. Il avait parlé du cinéma français. Il avait dit dans le cinéma français, moi, mes mentors, c'est Gabin. et ne parler que de la vie.
- Speaker #3
que des acteurs blancs. Et là, on revient à un truc essentiel qui évoquait le film. C'est la manière dont les autres nous regardent, qui se projettent sur notre regard nous-mêmes. Et là, je pense qu'on accompagne dans le film Steve dans cette quête de se retrouver. Et je pense que c'est pour cela qu'il... qu'il trouvait le refuge dans le théâtre, où petit à petit, même son mentor, son enseignant de théâtre, lui dit qu'une année en arrière, je n'étais pas capable de faire ce rôle. Et là, il le fait à l'aise, comme si petit à petit, il se retrouve. Il trouve le but de son existence, car vers la fin, comme vous l'avez bien dit Neriman, il avait peur de dire à ses amis à la cité où il habite qu'il fait des cours de théâtre. Il avait peur de jugements qu'on peut lui mettre à cause. parce que je ne sais pas, peut-être pour les... Pour les gens de cette cité-là, faire du théâtre est un truc, on va dire, t'es pas accepté là si tu fais le théâtre. Non,
- Speaker #0
parce que c'est un autre monde.
- Speaker #2
C'est un monde de bourges.
- Speaker #0
Il y a Paris, et puis il y a un micro-état qui est la banlieue, et ça on le sait d'un point de vue géographique ou social, tout ce que vous voulez, c'est un autre monde, ça a toujours été un autre monde, et cette institution-là qui est le théâtre... et fait partie de ce monde effectivement bourgeois, parisien, où il est difficile pour les personnes qui sont, par exemple, comme à Aulnay-sous-Bois, parce qu'ils ne se reconnaissent pas là-dedans, et puis parce qu'on sent que c'est vraiment deux endroits différents, alors que c'est l'île de France, et c'est ça qui est assez intéressant. Et finalement, ses potes lui disent, mais c'est l'Arctique ! Ben oui,
- Speaker #2
ben oui !
- Speaker #3
Je pense aussi, c'est la manière dont... La confiance que Steve a prise avec le temps et la manière dont il a parlé avec son ami pour lui dire, je fais des cours de théâtre et tout, qui a influencé justement la façon dont la réaction de son ami par rapport à ça. Et juste un autre petit truc, car dans tout le film, on suit Steve. théâtre, après on fait des interviews, il parle de son expérience. Lui, le mec de la cité qui fait peur à tout le monde, qui est même, après deux ans et demi en faisant le théâtre, et presque quinze ans de laisser cette vie de cité, les problèmes qu'il peut faire un jeune homme de la cité ou bien de la banlieue. on lui accuse, il est suspect justement pour un viol à main armée. Tout au long du film, on voit Steve, mais dès que Steve... se débarrassent de ce regard-là, de cette case, le jour de la vérité qui est le jour de la pièce. Oui, exactement. On ne suit pas Steve, on suit ses amis. On voit le Steve d'un point de vue large. D'ailleurs, on ne le voit plus de près, on ne le voit plus sur un plan, uniquement sur la scène. On est sur le balcon. on regarde ses amis, la réaction de ses amis par rapport à son jeu et là je trouvais que c'est un moment magnifique et je trouvais aussi comment je l'ai interprété moi personnellement que parfois on exagère on nous met plus de pression exactement parce que Steve en fin de compte le Il y avait une dame vers la fin qui, quand on lui demande, est-ce que tu le connais ça madame ? Ses amis lui disent, oui j'adore et je l'adore. Alors là Steve, on le voit de loin et comment il est vraiment vu de la société, de ses amis et aussi ses collègues.
- Speaker #1
Permets-moi de rebondir sur cette fameuse scène qui moi m'en répit, très cher Sadak. Si toi tu trouves cette scène magnifique, alors moi pas du tout. Justement, j'allais en parler. Du coup, c'est le soir de la représentation. Ses potes sont venus, sont tout contents. Ils montrent la photo à une dame qui se trouve être une des formatrices de Steve. Elle a les étoiles plein les yeux. Elle est hyper excitée et enthousiaste par rapport à cette scène, etc. Et elle leur dit, les étoiles plein les yeux, elle leur dit, c'est une très très belle scène qui va se jouer ce soir. Et moi, je me dis, OK, c'est ça, on n'a pas vu les répétitions. Donc, je m'attendais à quelque chose d'assez intéressant. Et Steve, il n'est autre qu'un chauffeur pour une femme, une dame blanche, bourgeoise. Et il est dans le rôle de la servitude, ni plus ni moins. Et la phrase qu'il répète, en tout cas, qu'il nous est donnée à voir, c'est, elle lui parle et à chaque fois, il dit quoi ? Oui, madame. Oui, madame. Ça tournait en boucle dans ma tête, comme un disque rayé. Et en tout cas, nous, on ne voit que ça à travers le documentaire. Et quand tu parles des amis, le regard à travers ses potes, moi, je vois, certes, ils sont en train de rire, ils sont fiers et tout, mais je vois aussi une certaine déception dans leur regard, une certaine gêne, un malaise. Et après, oui, Et lorsqu'ils le rejoignent à la sortie, ils le félicitent et tout. Et il y a un des potes. Il lui dit comme ça en soum-soum, ouais, c'est pas grave, bravo, bravo, mais c'est pas grave, t'as joué un rôle de...
- Speaker #0
Je crois que c'est Miss Daisy et son chauffeur. Je crois que c'est un extrait du film Miss Daisy et son chauffeur. Et le chauffeur était joué par Morgan Freeman. Et c'est un film où il y avait une confrontation entre deux mondes, le monde blanc, je ne sais plus quelle actrice jouait Miss Daisy, je m'en excuse, et puis le chauffeur Morgan Freeman. Effectivement, c'est un film sur la tolérance, tout ça. Mais voilà, il joue Morgan Freeman.
- Speaker #1
D'accord.
- Speaker #3
Pas Alain Dolon. Je pense, d'ailleurs, cette année-là, Steve faisait ses 25 ans. Donc, c'est un acteur, on va dire, débutant. Débutant. Et dans le cinéma ou bien dans le théâtre, il n'y a pas un rôle important et un rôle moins important. De tous les rôles. tous les acteurs sont...
- Speaker #0
Je crois que les potes de Steve s'attendaient à autre chose. Je ne sais pas. Ils s'attendaient peut-être à le voir dans la durée, c'est-à-dire...
- Speaker #1
Il lui dit à la fin, c'est pas grave, on t'a donné un rôle de noir.
- Speaker #0
Peut-être que ce à quoi ils s'attendaient, nous, on verra la fin du film avec le plan final où là, t'as Steve qui dit, qui parle, qui incarne réellement un personnage et qui ne prend pas quelques secondes comme ça.
- Speaker #1
Je m'attarde sur le film. Donc, c'est toi qui nous as appris à parler. Non, non, je reprends,
- Speaker #0
je vais essayer de me...
- Speaker #1
Oui, c'est ça. Et juste un petit point, je te laisse, Nariman, continuer. J'aimerais parler juste de la notion du regard. Tu avais évoqué ça, Nariman, et ensuite Sador, il a continué sur ça. J'aimerais parler de la fabrication du regard. C'est-à-dire que là, grâce aux réseaux sociaux, beaucoup de sujets par rapport... à la discrimination, au racisme, etc., ont été démocratisés ou ça a été vulgarisé. Moi, personnellement, j'ai beaucoup appris grâce aux réseaux sociaux. Le film, il a été tourné en 2008, c'est ça ? En 2008.
- Speaker #2
Normalement, c'est... C'était en 2008. Normalement, on le suit pendant trois ans, il me semble. C'est ce que j'ai compris.
- Speaker #0
Oui, ça en 2011.
- Speaker #1
Très bien. Et donc, c'était, on va dire, les débuts des réseaux sociaux. Ils n'étaient pas encore à leur paroxysme. Du coup, il paraît que Riverboom... Enfin, j'ai fait un parallèle, mais restons sur ce...
- Speaker #0
Avec l'épisode précédent, oui.
- Speaker #1
C'est ça, c'est ça. Je vais me concentrer. Ce que je voulais dire, c'est que si ce film avait été tourné aujourd'hui, il me semble que les choses seraient différentes. C'est-à-dire que... peut-être il y a certaines choses graves qui ne vont pas forcément être qui ne vont pas se produire ou par peur justement de cet effet immédiat de la médiatisation c'est-à-dire que là Steve il se passe quelque chose, peut-être pas lui, peut-être une autre personne elle prend son téléphone et elle relaie l'information, voilà il se passe ça dans le coursiment il faut en parler, il y a une manif, etc. Donc, c'est différent. En 2008, il n'y avait pas encore tout ce move. Et pourquoi j'en parle ? C'est qu'on voit justement toujours sur les réseaux toutes les personnes qui se mettent à parler et ça se plaint du fait que les Noirs, les Maghrébins aussi, en tout cas les personnes racisées, ont toujours les mêmes rôles. Et ce film, il nous montre un peu les coulisses de comment ça se passe. Et on se met un peu à voir autre chose. Et on est empathique, mais on comprend aussi comment le regard, il est fabriqué. Personnellement, j'ai grandi avec la télévision française. Et lorsque je vois un documentaire sur l'Afrique, ou que je vois une production française qui est faite en cité ou que sais-je, j'ai grandi avec cette image du noir qui a tout le temps faim. Enfin, si c'est en Afrique, c'est la famine, c'est la pauvreté, c'est la misère. Ou si c'est une production française, un film. la femme noire est soit sexualisée, soit c'est une baby-maman. En tout cas, c'est tout le temps ce décor de misère, de banlieue, cette géographie limitée. On dirait que les Noirs sont tous mis dans une espèce de géographie bien encerclée. Bref, je me perds un peu, mais en gros, ces rôles qui se répètent encore et encore, là, on comprend un peu. que cette violence institutionnelle, elle a un rôle, elle a une certaine emprise sur le devenir de ses aspirants, à l'acting ou au théâtre. Qu'en penses-tu, Richard Camarade ?
- Speaker #2
Je suis assez d'accord avec toi. Bon, je vais rebondir, vous avez dit beaucoup de choses, vous avez évoqué beaucoup de choses, je vais essayer de rebondir sur pas mal d'entre elles. Alors, je vais déjà revenir sur le rapport au regard. Pour moi, le film repose sur réellement le rapport du regard. Et on le voit dans une scène, en tout cas un enchaînement de scènes qui, moi, résume tout ce film. On voit Steve, il est chez lui, à l'abri des regards et il interprète un rôle. Et on voit toute la prestance et le charisme de cet homme, de cet acteur. On voit son talent. Tout de suite après, on a Steve sur scène à l'école de théâtre. Il n'a pas... plus cette prestance, il a le menton baissé, il ne regarde plus les autres. On voit qu'il a perdu tout ce charisme. Pourquoi ? Parce qu'il est face au regard de son prof, il est face au regard des membres de la troupe et encore une fois, on a le prof qui lui dit « Mets-y plus de force, mets-y plus de colère, sois plus brutal, etc. » Et encore une fois, on voit un Steve qui est dépité, il répète, il répète, mais il n'a pas le truc. Et tout de suite après, on voit un Steve qui se demande pourquoi il va continuer. Et durant le film, on voit à quel point il fait face à des choses inadmissibles. Par exemple, comme tu l'as cité Samir, Steve veut interpréter le rôle de Danton. C'est tout. figure de la révolution française parce qu'il se reconnaît dans son discours sauf qu'on lui refuse ce rôle parce qu'il n'est pas blanc et pour jouer une scène où il ya deux noirs comme il est le seul de cette école il attendra une année pour jouer cette pour jouer cette scène et pourquoi il attendra une année parce qu'il n'y a pas un autre noir et qu'est ce qu'on fera pour qu'il joue cette scène, on va brimer un blanc en noir. On va faire une blackface. Donc, un blanc va pouvoir interpréter le rôle d'un noir, faire une blackface, chill, de manière vraiment chill, alors qu'on refuse à un L'acteur noir d'interpréter un rôle de blanc. Et c'est ça tout du long. Petit à petit, à force de répéter à Steve qu'il est noir, qu'il est massif, qu'il doit être en colère, qu'il fait peur. Au bout d'un moment, lui-même va intérioriser ce regard et il perd confiance. Il le dit. Il va dire à Alice Diop, ce n'est pas...
- Speaker #0
Les autres. Le problème est chez moi. Je n'ai pas confiance en moi. Ils disent, je n'ai pas le même truc que mon père, mon frère. Eux, ils foncent, etc. Moi, je suis encore un enfant. Et c'est là que moi, ça m'a touchée. J'ai lu très récemment une pièce de théâtre qui se nomme Les Baffants de Maxime Gorky, qui pour moi, relate un peu ça. Il y a un personnage qu'on nommera l'acteur. et qui va dire une phrase qui résume tout ça. Il dira que le talent, c'est avoir foi en soi. Quand on perd cette foi en soi, on n'arrive plus à rien. Et cette foi, comment elle se construit, la confiance en soi, elle se construit de manière dépendante du regard d'autrui. Steve a même peur de dire à ses potes qu'il fait du théâtre parce qu'il sait qu'il va être jugé par ses potes de cité. Parce que le théâtre, ce n'est pas... pour les gars de la cité. Eux, c'est des mecs badass. Eux, ce ne sont pas des mecs qui vont faire les marioles sur une scène. Donc, il a même peur de dire à ses potes qu'il fait du théâtre. Il est vraiment encerclé par le regard des autres qui, à chaque fois, le rabaissent et le cloisonnent dans une image qui n'est pas la sienne. Et ça, ça le détruit. Je vais revenir sur autre chose aussi que j'ai trouvé, c'est en revoyant le film une deuxième fois, où je l'ai remarqué, et j'ai trouvé que c'était un très beau geste, au-delà de la fin du film, où on voit Steve interpréter le discours de Danton. J'ai trouvé qu'il y avait un petit geste comme ça d'Alice Diop, qui est très beau. Le moment où Steve, du coup, à la fin de son cursus, où il joue justement le chauffeur de Mrs. Daisy, les images en plan large qu'on a, qu'elle a choisi de garder Alice Diop, c'est quand Miss Daisy dit au chauffeur, donc à Steve, « Tu vas réussir » . C'est ça l'image qui est gardée par Alice Diop. C'est-à-dire qu'Alice Diop, elle lui dit avec ce film, « Tu vas réussir » . Et on va voir. par la suite que, justement, en faisant des recherches, on va voir que Steve est devenu un grand acteur. Sauf que, il est devenu un grand acteur et il interprète des rôles qui sont assez importants dans le cinéma français, comme par exemple le rôle de mère dans Les Misérables, qui est un rôle à responsabilité, donc ce n'est pas un rôle stigmatisant.
- Speaker #1
Mais,
- Speaker #0
C'est toujours des rôles qui sont contextualisés. « Les Misérables » , c'est une adaptation moderne et qui se situe en bon lieu. Alors, moi, je pose la question, et tu l'as citée tout à l'heure, et vous en avez parlé brièvement, Cédric et toi, Lina, ce racisme structurel dans le milieu cinématographique. Moi, je me suis amusée à faire un petit parallèle entre le milieu cinématographique français et celui des États-Unis, donc d'Hollywood. Toi, tu disais, c'est-à-dire qu'aujourd'hui, à Hollywood, en fait, on essaie d'imposer des rôles comme ça, comme tu l'as cité tout à l'heure, Lina, donc la petite sirène, où on essaie de raciser certains personnages mythiques, etc. écoute qu'ils soient forcés ou pas, ça construit un imaginaire collectif. Ça reste important.
- Speaker #1
C'est forcé parce que, je prends le simple exemple de Cléopâtre, la série documentaire de Netflix. Là, on fait Cléopâtre noir alors que Cléopâtre, elle est descendue d'une famille grecque. Donc là, Je pense que c'est trop forcé.
- Speaker #0
Écoute, les historiens vont sur la thèse qu'elle n'était pas ni blanche ni noire. Mais je voulais juste revenir sur un exemple que je trouve très pertinent. Denzel Washington, qui est du coup un acteur noir et qui interprète Macbeth, donc un rôle de blanc à Hollywood. Ça en dit long. Alors que dans le cinéma français, même si ce n'est pas forcément des rôles complètement stigmatisants, comme les rôles qu'on lui a donnés à Steve au théâtre, ça reste toujours des rôles quand même qui sont contextualisés. À part, on a un... comment dire... Une exception qui est Omar Sy avec la série Lupin, qui joue sur un mythe de Blanc. On a cet exemple-là.
- Speaker #1
C'est une série dans laquelle il joue Steve.
- Speaker #0
Exactement, dans laquelle il joue. Je trouve que ce film reste quand même très actuel, parce qu'aujourd'hui encore, le système n'a pas forcément changé. On va le voir même avec le parcours d'Alice Diop. qui est quand même reconnue comme documentariste, elle va mettre des années pour faire sa première fiction. Sachant que dans le milieu cinématographique, il y a une sorte de hiérarchisation dans les genres du cinéma, et la fiction est plus prisée que le documentaire. Et Alice Diop traite toujours de sujets qui dérangent.
- Speaker #2
Fractures, c'était le sixième épisode du podcast Fractures. nous avons parlé avec Sadek Darimène et Lina de La mort de Danton qui est un film de Alice Diop on vous le recommande chaudement allez voir ce film et bien évidemment n'hésitez pas par je ne sais quel moyen de nous donner quelques commentaires sur ce qui a été dit autour de ce film merci à vous trois un plaisir merci aux instituts français d'Algérie merci Samy pour la technique et on se retrouve dans quelques semaines pour l'épisode 7 merci à vous au revoir