- Walid Hajar Rachedi
Friction Michael Jackson Michael Jordan Michael Johnson Bref, tous les Michael Puis Martin Luther King. Malcolm X. Des CD de hip-hop et la VHS de Boys in the Hood. Je vous l'ai déjà dit, en banlieue dans les années 90, c'était ça l'Amérique qui me parlait. Comme un parent éloigné. Pas la statue de la liberté au Wall Street, mais ces icônes noires qui chantaient, qui driblaient, qui couraient plus vite que tout le monde, ou qui mettaient l'injustice KO avec des mots. A l'écran, Will Smith n'était pas juste le sidekick drôle, il était le héros, le prince de Bel Air, Independence Day. Toujours l'outsider qui gagne à la fin, et qui gagne avec style. Bienvenue sur la Terre ! Cool, conscient. Une lutte, une lutte noire qui se transforme en triomphe. Voilà à quoi ressemblait pour moi le rêve américain dans sa version la plus évidente, la plus éblouissante. Et puis un jour, des années plus tard, j'ai traversé l'Atlantique. Et l'image ne collait pas. Les gens que je croyais au centre, je les ai trouvés au marge de leur propre pays. Quartiers ségrégés, les boules les plus dures, des corps sous surveillance, des citoyens de seconde zone. Quand Barack Obama a été élu, j'ai cru comme tant d'autres que ça allait enfin changer. Et vite. Qu'un album de billets, on ne sait plus. Et on y serait. Mais James Baldwin, Tony Morrison et plus tard, Tanay Sikwitz, avaient appris autre chose. Le rêve américain n'a jamais été universel. Il a d'abord été pensé pour les premiers colons, puis élargi lentement, non sans résistance, aux nouveaux arrivants, majoritairement venus d'Europe. Mais pas à ceux qu'on arrachait à l'Afrique, enchaînés, qui ont construit ce pays et qui, après les peuples autochtones, sont aux Etats-Unis depuis le plus longtemps. Un rêve blanc au fond. Et pourtant, la culture afro-américaine, c'est ce que l'Amérique exporte. Alors comment on vit avec ça ? Qu'est-ce que ça fait d'être mis à l'écart du rêve qu'on vend sur votre dos au monde entier ? Est-ce que ça ne rend pas faux à la longue ? Ces questions, je les portais depuis des années, mais je n'avais jamais trouvé le bon cadre pour les poser. Je savais à quel point ça aurait été facile de débarquer avec mes certitudes françaises et d'appeler ça une question. Atlanta m'a semblé être le bon endroit pour essayer. Et pour écouter surtout, berceau de la lutte pour les droits civiques, capitale de la nouvelle scène rap, laboratoire de toutes les nouvelles tendances et de toutes les réussites, la black mecca, la mecque noire. Et le timing n'aurait pas pu être plus révélateur. Trumpisme 2.0, backlash contre les politiques de diversité, guerre des symboles, l'histoire réécrite en direct aux marques rouges. L'Amérique noire, malgré elle, s'est retrouvée de nouveau dans l'œil du cyclone. Pendant mon séjour, j'ai rencontré celles et ceux qui façonnent, décodent, et élèvent cette culture qui autrefois me fascinait de loin. Parmi eux,
- T.K. Smith
T.K. Smith, j'ai 33 ans. Je suis commissaire d'exposition, écrivain et historien de la culture, basé ici à Atlanta. Mon nom est Fahamu Peku,
- Frictions
ou Docteur Fahamu Pècou. Je suis artiste plasticien, chercheur et curateur. Je suis le fondateur d'ADAMA, l'African Diaspora Art Museum of Atlanta. Je suis à la veille de mes 50 ans. Je ne pensais même pas vivre au-delà de 25 ans. Et pourtant. Me voilà.
- Walid Hajar Rachedi
Que reste-t-il du rêve américain ? Un podcast documentaire de Wally Dajara Chedi. Épisode 1. Black America. Devenir, ça commence tôt. Une famille, un quartier. Parfois, ça tient juste à un prénom.
- Fahamu Pècou
La plupart des gens étaient tellement rebutés, dépassés par mon prénom, qu'ils n'essayaient même pas de le prononcer. C'était du genre « Fa… quoi ? » Les gamins se moquaient de mon nom, et moi, je voulais juste avoir un prénom normal.
- T.K. Smith
Je suis né à Waterloo, dans l'Iowa. Je suis un produit de la grande migration. Ma famille a des racines dans le sud des États-Unis, notamment au Mississippi et en Louisiane. Quand la compagnie de chemin de fer Illinois Railroad est descendue dans le sud pour chercher une main d'oeuvre bon marché, ça a été l'un des premiers appels d'air qui a mené ma famille vers le nord. Puis des entreprises comme les abattoirs Raff et John Deere, fabricants de machines agricoles, ont mis fin à la ségrégation et embauché des travailleurs noirs. C'est comme ça qu'on s'est retrouvés dans l'Iowa. Et j'ai eu la chance de grandir entouré de mes arrières-grands-parents, grands-parents, tantes, oncles, cousins, frères et sœurs.
- Fahamu Pècou
La raison pour laquelle je n'ai pas grandi avec mes parents, c'est que mon père a malheureusement été diagnostiqué schizophrène trop tard. Quand j'avais 4 ans, il a fait une crise psychotique et il a fini par tuer ma mère, sous nos yeux, à moi et à mes frères et sœurs. Donc ma mère a perdu la vie, mais mon père aussi, d'une certaine manière. Il a été interné et il y est resté pratiquement le reste de sa vie. Quand j'avais 7 ou 8 ans, c'était mon anniversaire, je crois. Et très exceptionnellement, c'était vraiment rare, mon père a pu appeler. On parle au téléphone et juste avant de raccrocher, il me dit « Tu sais ce que ton prénom veut dire ? » Et moi « Mon prénom veut dire quelque chose ? » Et lui « Oui » . « Fahamu » , c'est un mot swahili. Ça veut dire « compréhension » , tu vois. Et là, il a commencé à me parler un peu de l'Afrique, de pourquoi il m'avait donné ce prénom. Mes frères et sœurs avaient aussi des prénoms venus du continent. On avait des prénoms très forts. Bref, il m'expliquait tout ça. Et d'un coup, ça m'a captivé. Pas seulement mon prénom, mais l'Afrique aussi. Ce n'était pas quelque chose auquel j'avais déjà pensé. Ce n'était pas un endroit que j'imaginais. Et enfin, L'un de mes passe-temps préférés, c'était de lire l'encyclopédie. À partir de ce moment-là, je cherchais tout ce qui avait un lien avec l'Afrique, l'art africain, la culture africaine. Et j'étais complètement fasciné. Tout ça pour dire que mes premières réflexions sur l'identité sont nées à ce moment-là, en découvrant cette part de moi à travers mon prénom et en prenant conscience de l'endroit où je vivais. Parce que là où j'ai grandi, en Caroline du Sud, c'était une toute petite ville. On était très pauvres. On vivait dans les HLM, dans un endroit très ségrégé. De mon entrée à l'école jusqu'au collège, tous mes profs étaient noirs. Tous les élèves de mon école étaient noirs. Tout le monde dans mon quartier était noir. On allait au magasin, tout le monde était noir.
- T.K. Smith
L'Iowa est un état très particulier parce que, historiquement, il n'a jamais été « ségrégé » . Mais les gens s'auto-ségrégaient. Ils trouvaient des façons de se séparer les uns des autres. À cause de cette tradition plutôt libérale, et parce que c'est là qu'a lieu le caucus de l'Iowa, j'ai toujours eu le sentiment que mon état d'origine était très important, même si on appelle ça un flyover state, un état qu'on ne fait que survoler. Quand j'étais adolescent, on a déménagé à Saint-Louis. J'y ai fait le lycée, puis je suis entré à l'université. J'y ai obtenu ma licence, puis mon premier master. J'y étais pendant les soulèvements de Ferguson. Et j'ai même travaillé et vécu à Ferguson. Quand on a déménagé à Saint-Louis, ça m'a vraiment ouvert l'esprit. Pour la première fois, j'ai eu un prof noir. Pour la première fois aussi, j'ai eu un prof homme. Et c'était la première fois que je prenais les transports en commun. Mais c'était aussi la première fois que je me confrontais à ce terme, l'exode des Blancs. Cette logique de désinvestir le centre-ville pour réinvestir les banlieues pavillonnaires, avec la rénovation urbaine et tout ce que ça implique. Donc oui, pour moi... C'était un déménagement très formateur. Je suis presque sûr que je n'aurais pas eu cette expérience si j'étais resté dans la Iowa.
- Walid Hajar Rachedi
Et le rêve américain dans tout ça ? Eux aussi, ils regardaient la télé, les mêmes images que moi, celles avec lesquelles j'ai grandi. Mais depuis chez eux, depuis leur pays, qu'est-ce que cela refaisait ?
- T.K. Smith
Le rêve américain, pour moi, la manière dont j'y ai été exposé quand j'étais gamin, j'y étais pas vraiment exposé. Enfin si, forcément, en grandissant aux États-Unis, tu entends l'expression « passé » , ne serait-ce qu'à la radio ou la télé. En tant que descendant d'esclaves, ma famille est ici depuis des générations. Certains des miens ont été élevés par des personnes qui avaient connu la reconstruction. Donc il y avait tout un effort pour éduquer les gens, leur apprendre à lire, les mobiliser pour qu'ils aillent voter. Dans le Sud, la reconstruction, c'était la concrétisation très tardive de la proclamation d'émancipation et au niveau fédéral, des mesures structurelles pour préparer des esclaves tout juste libérés à la citoyenneté américaine. C'était une période qui cherchait vraiment à réparer le mal. Le problème, c'est qu'il y avait une telle terreur raciale que c'était un pas en avant, deux pas en arrière. Tellement de violence. C'est là qu'on a vu des choses comme les émeutes de Toulsa et aussi des émeutes raciales qui ont eu lieu ici, à Atlanta. Pour ma famille, la reconstruction, ça a été une vraie déception. On est passé de l'esclavage à devoir fuir vers le nord pour des opportunités très inégales. Au fond, ça ne nous a pas donné une citoyenneté pleine et entière. Et donc, quand on arrive aux années 60, il y a des émeutes, même dans ma ville. Une émeute majeure après un match de football en 1968. Il y a même eu un article du Wall Street Journal qui demandait pourquoi ils font des émeutes dans les champs de maïs. Et il parlait de ma ville natale.
- Fahamu Pècou
Cette notion de rêve américain, bien que j'en avais conscience, pour moi, ça m'était aussi étranger que l'idée de partir en voyage, tu vois, comme aller à Paris ou au Nigeria. Le rêve américain, ça ne me semblait pas atteignable. C'était le truc de quelqu'un d'autre. Le rêve américain, tel qu'on me le présentait, c'était, tu sais, une barrière blanche, une grande maison. Un chien, deux enfants, et dans cette vision-là, tout le monde était blanc, hein ?
- T.K. Smith
Pour moi,
- Fahamu Pècou
le rêve américain, ce n'était pas une image où il y avait des Noirs. Les images de Noirs dans les médias, à la télé, la plupart du temps, ça me paraissait presque irréel, comme un fantasme. Même quand je voyais des sportifs, moi, je n'ai jamais été bon en sport, donc ça n'a jamais été une ambition. Mais je m'identifiais souvent aux personnages noirs qui apparaissaient à l'écran. Même s'ils étaient rares, je les cherchais. En fait, mon envie de devenir artiste, elle vient d'une série qui s'appelait Good Times. Il y avait un personnage, JJ, qui était peintre. Et c'est le premier qui m'a donné envie d'être artiste. Et c'est assez ironique. JJ, c'est le seul personnage masculin noir dans la culture populaire que j'ai vu représenté comme artiste visuel. Je n'ai jamais vu un autre homme noir artiste visuel dans une série, dans un film. et cette série date des années 70.
- T.K. Smith
Les États-Unis, au départ, c'était une série de colonies, pas juste une grande colonie anglaise. Il y avait déjà des Africains libres dans des endroits comme le Missouri, Chicago, des gens qui possédaient des terres, qui, parfois, avaient même pu posséder des esclaves et qui pouvaient participer à la classe moyenne, voire supérieure. En Floride, au Texas aussi, où le mélange des populations existe depuis très longtemps. Et puis dans des villes comme Philadelphie, comme Boston, où des personnes libres ou récemment émancipées pouvaient réellement créer des entreprises. Et avec la ségrégation, les médecins noirs étaient indispensables, les sages-femmes aussi. Ces gens-là pouvaient gagner assez d'argent pour vivre et ensuite aider les autres. Moi, je suis le premier, et je ne serai clairement pas le dernier. Beaucoup sont venus après. Mais je suis le premier dans ma famille à être allé aussi loin dans les études, dans un cursus en sciences humaines. Donc chez moi, c'est différent. Dans ma ville natale, on attend encore l'essor d'une classe moyenne noire.
- Walid Hajar Rachedi
Ce que dit T.K. Smith est d'une implacable logique, datée et documentée, inscrite dans l'histoire même de sa famille. Une image dans ma mémoire résiste pourtant. En 1996, aux Jeux Olympiques d'Atlanta justement, Michael Johnson, la loco de Waco, vient de gagner deux médailles d'or. Je vois encore la scène. L'hymne qui retentit, lui qui embrasse ce drapeau américain les larmes aux yeux. Je me souviens m'être dit, aux Etats-Unis, on peut être noir et ressentir quand même cette fierté, ce sentiment d'appartenance. A 15 ans, ça m'a marqué. Évidemment, un moment d'euphorie collective ne raconte pas toute l'histoire. Mais dans un coin de ma tête, les Afro-Américains restent ces super patriotes de télé, soldats impeccables, agents du FBI badass, politiciens idéalistes, comme s'ils étaient sortis tout droit de l'accusé Lincoln. Alors une question me rattrape. Au fond, comment... eux se définissent-ils ? Noir d'abord, américain ensuite, ou l'inverse, ou les deux ?
- Fahamu Pècou
La façon dont je m'identifiais quand j'étais jeune, c'était comme une personne noire, et même, plus largement, malheureusement, un peu comme une victime de la société dans laquelle je vivais. Il y avait si peu d'images de corps noirs, et encore moins de corps noirs masculins qui ne soient pas, d'une façon ou d'une autre, associés au trauma, à la violence, au manque. À la télé, les Noirs étaient souvent représentés comme pauvres, en galère ou en train d'essayer de s'en sortir. Et puis, j'ai eu 18 ans. Cet été-là, juste avant de quitter la ville où j'avais grandi, en Caroline du Sud, pour partir à Atlanta, je suis allé voir Menace to Society. J'étais surexcité. À l'époque, il y avait quoi ? Un film par an, à peine, qui parlait vraiment à une génération hip-hop. à des jeunes noirs. Bref, je vais voir Menace to Society. Je regarde le film.
- Walid Hajar Rachedi
Je sors du cinéma. Je marche dehors. Et je me dis, je vais mourir.
- Fahamu Pècou
J'étais convaincu que je ne vivrais pas au-delà de 25 ans. On me répétait tout le temps, les hommes noirs, tu sais, vous avez plus de chances de finir en prison qu'à l'université, d'être tué dans des violences entre noirs. Et puis tu auras un enfant avant de te marier. Et après, tu seras coincé à payer une pension alimentaire toute ta vie. Tu vois, des trucs comme ça. C'était toutes ces idées de mort, qu'elles soient physiques ou sociales. Et ça a duré des années, littéralement dix ans. Au lieu de célébrer ce que j'accomplissais, je Ausha plutôt la liste des tragédies que j'avais évitées. À 19 ans, bon, je ne me suis pas encore fait tirer dessus. À 20 ans, je n'ai jamais été arrêté. À 21 ans, pas d'enfant imprévu, pas de baby-mama. Vraiment, j'ai déroulé ça comme une liste pendant dix ans de ma vie. J'anticipais ma mort au lieu d'avancer avec confiance, avec sérénité.
- T.K. Smith
Mes premières années, c'était l'époque du multiculturalisme. Donc, African American, c'était le terme établi. C'était la case à cocher sur le formulaire. Et pour nous, le mot Black comptait énormément. C'était notre manière de nous nommer, nous, plutôt que de laisser l'État nous imposer un terme. On avait aussi des critiques, hein, sur le fait de se définir comme Black. Mais à cause de ce truc de l'identité à trait d'union qu'on a en Amérique, chez moi, ça a toujours été l'identité raciale d'abord, l'identité nationale ensuite. Et puis, parmi les personnes noires autour de moi, en grandissant, celles qui étaient le plus investies dans l'idée d'américanité, c'était souvent des vétérans, des gens qui avaient servi. Et donc, ils voulaient, ils exigeaient des droits de ce pays, de façon très radicale, très politique. Après le 11 septembre, la façon dont on nous enseignait l'histoire a changé. Et l'idée de nationalisme a pris beaucoup plus de place dans les années qui ont suivi. C'était une tentative de justifier notre participation aux affaires étrangères, aux guerres, de nous mobiliser même pour qu'on s'engage. Je pense que notre rapport à la nationalité dépend beaucoup de comment on a appris à être américain, de ce qu'on nous a mis dans la tête. Et pour les Noirs qui sont ici depuis des générations, d'abord comme personnes réduites en esclavage, puis comme citoyens de seconde zone, Donc l'idée même de notre rapport à cette nation, de ce que ça veut dire d'être des citoyens à part entière, elle est toujours contestée par des questions toutes simples. Pourquoi est-ce qu'on est traqué par notre propre police ? Pourquoi nos écoles sont celles dans lesquelles on met le moins d'argent ? Pourquoi nos quartiers ont les infrastructures les plus dégradées ? Et donc, moi, je dirais même que les Noirs n'ont pas encore accès à une citoyenneté pleine et entière. En grandissant, il y avait l'histoire qu'on apprenait en classe, et puis les histoires qu'on apprenait les uns des autres. Des récits autour de la persévérance, du travail, de la constance, de l'intégrité qui m'ont vraiment poussé à continuer ce qui ressemble à une bataille héritée. Et puis, en arrivant dans les arts, j'ai eu le sentiment d'avoir choisi mon front. Ce que je fais comme travailleur culturel, c'est essayer de protéger, d'encourager, de cultiver et de faire circuler la production culturelle noire. Ça fait partie, je crois, de l'élan idéologique et moral qui nourrit ma passion. Mon projet de thèse pour mon doctorat en histoire porte sur un monument confédéré à Saint-Louis, érigé à Forest Park. Je suis obsédé par ce monument, parce que je n'arrivais pas à croire qu'il existait. Le Missouri était un état de l'Union, même s'il autorisait l'esclavage, et je me demandais comment un mémorial confédéré pouvait exister, alors qu'il n'y avait aucun mémorial de l'Union dans un état de l'Union. Et en fait, après la fin de la guerre de sécession, Ce qui était le plus important pour le gouvernement fédéral, c'était de rétablir la relation entre un blanc du sud et un blanc du nord. Il y avait ce besoin très fort de réconcilier une identité nationale centrée sur la blancheur, sur la masculinité blanche. Réconcilier des frères avec des frères, c'était l'expression consacrée. Et donc il y a eu des concessions, comme les monuments confédérés.
- Walid Hajar Rachedi
Il y a l'histoire des traces. Des monuments encore debout comme des rappels de l'injustice. Et puis en face, des gens qui essaient de redonner une place à ce qu'on a effacé. Au mémorial des lynchages à Montgomery, j'ai vu des centaines de stèles d'acier suspendues, comme des corps, des noms gravés dans le métal. Chaque stèle pour une vie volée. Sous cette voûte sombre, on marche en silence, un silence lourd. La mémoire, enfin rendue visible. C'est là que j'ai compris qu'aux Etats-Unis, ça oscille, sans cesse, comme un pendule. L'histoire américaine... n'est pas une ligne droite vers le progrès. Après l'abolition, après la reconstruction, après chaque avancée, il y a eu une réaction, une violence pour remettre les gens à leur place. Jusqu'à aujourd'hui, où l'on veut réécrire les programmes, décrocher les cadres, fermer des musées. Et l'art, l'art noir en particulier, a toujours été une réponse. Pour tenir, pour dire, pour survivre. De la musique aux livres, aux films, The Culture, la culture comme ils l'appellent. Fahmou raconte ce rapport ambigu avec toutes ces histoires, toutes ces images qui peuvent porter autant qu'enfermer.
- Fahamu Pècou
Ces images des Noirs, elles étaient compliquées et franchement, ça ressemblait surtout à de l'exploitation, plus qu'à autre chose, tu vois. Parce qu'avant Menace to Society, il y avait déjà des films comme Boys in the Hood, Colors, Juice. Donc il y avait déjà une tradition de films sur le même thème. Des jeunes hommes Noirs, en position précaire, qui n'arrivent pas à s'en sortir. Et comme c'était souvent les seules images qu'on voyait, c'était facile de se retrouver enfermé dans la tragédie, dans l'idée que ça ne peut finir que comme ça. Moi, j'en étais là. Et en fait, ça a été le déclic. C'est ça qui m'a poussé à faire mon travail et à le centrer sur l'identité noire et la masculinité noire. Parce que je voulais laisser des traces, des repères, pour ceux qui viennent après, qu'ils puissent voir autre chose que ces histoires qu'on nous raconte, encore et encore, pour compliquer les stéréotypes.
- T.K. Smith
En grandissant dans les années 90, il y avait une radio noire. La pop noire commençait à passer sur les radios blanches, et tu voyais Tupac Shakur et Torius B.I.G. partout, dans les clips, dans les films. Toute cette montée d'un cinéma hip-hop noir, de romans urbains noirs, tout ça a été une influence majeure dans mon enfance. Et puis, à l'adolescence, j'ai élargi mon terrain au-delà du hip-hop et du R'n'B. Je jouais de l'alto, donc j'écoutais aussi de la musique classique et du jazz. Et ensuite, tu découvres des trucs comme la K-pop ou le funk brésilien.
- Fahamu Pècou
Ces deux dernières années, je me suis vraiment concentré sur une question très précise. Qui sommes-nous quand les Blancs ne regardent pas ? Ça a été un parcours vraiment intéressant, parce que d'un côté, c'est une tâche presque impossible, dissocier le fait d'être noir de la blancheur. On est noir parce qu'ils sont blancs. Au fond, le fait d'être noir... on ne l'a pas choisi consciemment. Et en commençant à explorer ça, en le mettant au cœur de mon projet, j'ai fini par comprendre, vraiment, ce dont parle Franz Fanon dans Peau Noire, Masque Blanc. Cette idée de dissociation, et pourquoi elle devient presque nécessaire. Parce qu'au fond, quand on performe le fait d'être noir, on rejoue souvent une idée imposée, au lieu d'exercer une vraie capacité d'agir, une vraie autonomie. Et donc, en explorant tout ça, une chose que j'ai toujours tenté de faire, c'est d'arracher l'identité noire à cette idée, la mort violente comme finalité. Et je me rends compte que, pour moi en tout cas, l'une des manières les plus fortes, les plus convaincantes d'y arriver, c'est d'associer la condition noire à la vie.
- T.K. Smith
Marchandisation, c'est le premier mot qui me vient à l'esprit quand je pense à l'image globale des Noirs que la culture américaine projette et exporte. Et je ne pense pas que ce soit une image juste, ni complète. On ne peut pas apprendre grand-chose sur les Afro-Américains simplement en regardant les produits de pop culture qui deviennent internationaux. Notre influence culturelle est indéniable, c'est clair. Mais ça ne couvre pas toute l'expérience noire. Par exemple, à l'époque où des groupes comme N.W.A. ont émergé, il y a eu comme un besoin, une pression, pour que le hip-hop ne soit plus aussi divers qu'il l'était quand il est apparu dans les années 80. À New York, il y avait des portoriquains et des noirs venus de partout qui rappaient, qui faisaient de la musique et qui construisaient des sortes de communautés culturelles autour d'un talent, d'une performance, d'une fête. Et puis, petit à petit, il y a eu cette pression pour que tout ça devienne de plus en plus violent, de plus en plus centré sur le trafic de drogue. Une pression réelle venant de gens qui voulaient que ces récits-là sortent de la communauté noire, au moment même où des gens comme Reagan disaient « le problème de la drogue » . l'épidémie de crack, tout ça vient de ces centres urbains noirs. Et au final, tu te retrouves avec ça, une double conscience au sens de Du Bois. Des noirs qui peuvent participer à cette vision hyper violente, hyper sexualisée, urbaine de la vie noire, tout en se sachant, eux-mêmes, des personnes à part entière au-delà de ces stéréotypes. L'aspect capitaliste, pour moi, c'est ce qui a le plus d'impact, parce que les gens pensent qu'ils peuvent s'en sortir, échapper à la situation financière dans laquelle ils sont. Comme quand tu te dis si je perce au football, si je m'engage dans l'armée, si je découvre un remède contre le cancer. Tu penses que si tu réussis là-dedans, tu peux d'une certaine manière dépasser même la terreur raciale. C'est là qu'on voit des gens comme O.J. Simpson dire « Je ne suis pas noir, je suis O.J. » ou des gens comme Jay-Z dire « Ne crame pas ton argent dans la drogue et les filles, rachète ton quartier. » Mais même ça, la violence que ça produit, la façon dont ça renforce les divisions et les fractures de classe, au sein même de la communauté noire. Donc oui, marchandisation, mais c'est aussi une marchandisation à laquelle on s'est adapté, qu'on a appris à utiliser parfois à notre avantage. Il y a plein de nuances. Et puis les gens se sont mis à lire davantage, parce qu'il y avait plus de films noirs, plus de livres noirs qui sortaient. Du coup, les artistes hip-hop intégraient aussi Maya Angelou, Dubois, Baldwin, parce qu'ils y étaient exposés plus vite, plus tôt. Et cette forme de conscience noire s'est prolongée jusqu'au XXIe siècle. de manière très intentionnelle. Et aujourd'hui, on se fait la guerre sur le hip-hop. Est-ce que c'est de la pop ? Ou est-ce que le hip-hop a un rôle ? Celui du griot local, du conteur, de l'historien. Moi, ce qui m'intéresse, c'est de revenir sur ces icônes noires, tout ce qu'on étiquette film noir, musique noire, culture noire, et de se demander qui a produit ça et pour quel public. J'adore voyager dans le monde en tant qu'Américain noir et voir à quel point des choses qu'on tient souvent pour acquises en tant qu'Afro-Américain sont admirées, célébrées, appréciées, pas seulement par d'autres personnes noires, mais par des gens de tous horizons, tu vois. Je me souviens d'une de mes premières expos à Paris. J'étais très nerveux parce que je fais beaucoup de références au hip-hop dans mon travail. Des détails parfois,
- Fahamu Pècou
un mot, une phrase, tirés d'un interlude. un peu au hasard sur un album. Et je me disais, mince, je ne sais pas si les gens vont comprendre. Et je n'oublierai jamais. Une de mes toiles est accrochée. Un Parisien plutôt âgé s'approche. Il regarde. Il parlait à peine anglais. Et il me dit, I love, I love this. Et là, il ajoute, cette phrase, c'est de la soul, three feet high and rising. Tu sais, l'interlude là. Et il me la décortique du début à la fin. Et moi, je suis là, mais oui. Et à partir de là, Ça a commencé à faire tomber des frontières, des barrières que j'avais dans la tête. On m'avait imposé à travers ce système américain.
- T.K. Smith
Quand je travaille avec des artistes noirs, je veille toujours à laisser la personne être une personne, tout simplement. Je n'aime pas penser les noirs comme des symboles. Je n'aime pas employer des mots du genre « cette personne était un martyr parce qu'elle est morte à cause de la violence policière » . Je n'aime pas non plus l'idée de dire C'est le dieu du hip-hop, parce que ça les rend moins humains. Et moins humains, ça veut dire qu'ils ne peuvent pas avoir de défauts.
- Walid Hajar Rachedi
Pour T.K. Smith, comme pour Fahm ou Pekou, Atlanta occupe une place à part. Dans cette ville qui aime se dire trop occupée pour haïr, ils ont trouvé une respiration. La possibilité de faire œuvre et d'en vivre à leurs conditions. Et surtout, un lieu où ils ont pu essayer d'autres versions d'eux-mêmes, loin des rôles assignés, plus près de ce qu'ils avaient décidé d'être. Cet espace n'est pas tombé du ciel. Il vient de l'histoire politique et culturelle très singulière d'Atlanta.
- Fahamu Pècou
Avant de venir ici, je ne savais vraiment rien d'Atlanta, tu vois. La principale raison de ma venue, c'était juste d'étudier à l'Atlanta College of Art. J'avais une bourse. C'est tout. Et Atlanta est depuis devenue une muse incomparable pour moi. Parce que dans la ville où j'ai grandi, il y avait bien quelques personnes qui s'en sortaient mieux que d'autres, mais dans l'ensemble, tous les Noirs que je connaissais étaient pauvres. En arrivant à Atlanta, j'ai pu côtoyer des Noirs pauvres, des Noirs riches, des Noirs venus d'autres pays, des Noirs qui avaient des accents différents, qui s'habillaient autrement, qui pensaient autrement, qui marchaient autrement, qui parlaient autrement. Toutes ces différentes manières d'être noir. Et avec les années, plus j'ai eu d'expérience, plus j'ai réussi à m'intégrer à la culture de la ville. Plus j'en ai découvert des expressions, vivantes, multiples. Plus je me familiarisais avec ça, plus j'élargissais le champ des possibles pour moi, en tant que personne noire. On ne l'a pas dit explicitement dans cette conversation, mais la représentation, ça compte. Atlanta a toujours été une grande destination pour les Noirs, déjà à l'époque de la reconstruction, avec la création des universités d'Atlanta. Ces écoles ont attiré des étudiants Noirs venus du monde entier pour venir étudier ici. Ça a toujours été une ville dynamique.
- T.K. Smith
Atlanta, c'est un endroit où beaucoup de Noirs ont réussi, économiquement, socialement. La ville élit des maires Noirs depuis les années 60. On y voit des Noirs en politique, des avocats Noirs, des médecins Noirs, des propriétaires Noirs, des promoteurs Noirs. Et certains participent eux aussi à la gentrification des quartiers noirs, tout autant que des promoteurs blancs le font ailleurs. Du coup, la solidarité raciale qui existait ailleurs, y compris entre classes sociales, n'existe pas forcément ici. L'écart énorme entre une élite noire très favorisée et, de l'autre côté, les gens des classes populaires, et le manque de solidarité entre ces mondes-là, ça fait d'Atlanta un endroit vraiment à part, je trouve. J'habite dans le sud-ouest d'Atlanta. Juste à l'ouest de l'Atlanta University Center, Spellman, Morehouse, Clark Atlanta. C'est un quartier historiquement noir. À l'époque où Atlanta était légalement ségrégé, c'est là que vivait la communauté noire, toutes classes confondues. Donc tu avais, au même endroit, certaines des familles noires les plus aisées et certaines des plus pauvres, toutes regroupées ici. Mais le quartier se gentrifie, et cette maison où on est là, maintenant, ne ressemblait pas du tout à ça. Tout ce bout-là, c'est une extension récente. Mais certains de mes voisins, ce sont des familles sur plusieurs générations. Le grand-père, le fils et les gamins, tout le monde sous le même toit. Et il y a cette pression un peu bizarre pour faire sortir des gens comme eux de leur maison, pour pouvoir la rénover, puis la louer à des gens comme moi, qui suis noir, et aussi à des gens comme ceux qu'on voit arriver, des blancs qui débarquent d'ailleurs, des transplants. Donc oui, tu peux venir ici et probablement construire ta carrière. Moi, je suis venu. Et j'ai construit ma carrière dans les arts. Mais est-ce que c'est une Mecca ? Est-ce que c'est durable ? Est-ce que ça correspond au modèle communautaire que défendait le Black Panther Party ? Ou même le mouvement des droits civiques ? Non, ça ne l'est pas.
- Walid Hajar Rachedi
Avec T.K. Smith, on a fini par parler d'une soirée qui m'est restée. La nuit des idées, au Goat Farm Arts Center. Ce soir-là, j'ai participé à un panel, lui à un autre. Sur scène, sur le thème de Common Ground, j'étais parmi des penseurs, des activistes. Les entrepreneuses, la salle brillait d'une belle énergie, il y avait quelque chose de presque festif. Puis Ilya Davis, professeur à Morehouse, a cassé l'ambiance d'une phrase. Atlanta aime se faire appeler la Black Mecca, mais elle n'a jamais cessé d'abandonner ses pauvres. Après ça, le silence. Malgré la diversité des intervenants sur scène, la discussion s'est repliée très vite sur un centre de gravité familier, la question noire à Atlanta. La veuve de Maynard Jackson, le premier maire noir d'Atlanta, lui a répondu. On sentait qu'elle comprenait ce qui se jouait. C'était un héritage qu'on venait d'attaquer. Sa voix tremblait un peu, mais le message, lui, était clair. Ne perdez pas la foi, ne nous lâchez pas. C'était beau, presque liturgique, et pourtant tellement en décalage avec l'ère politique du moment.
- T.K. Smith
C'est fait porter le professeur de Morehouse. C'était la réalité d'une ville où les Noirs ont conquis du pouvoir politique et économique, et où, malgré ça, les logiques destructrices du capitalisme continuent d'opérer. Lui, il a grandi privé de droit. Et aujourd'hui, adulte, professeur à Morehouse, il veut interroger, critiquer les choix faits par les mères noires à l'époque où il grandissait. En face, tu avais la veuve du premier maire noir d'Atlanta. Elle parlait d'esprit. d'espoir, de rêve pour la ville, pas forcément de l'expérience quotidienne de tous les habitants, qu'ils soient noirs ou non. Et au fond, c'est ça les deux récits qui s'affrontent. D'un côté, la critique du capitalisme noir, de l'autre, l'aspiration au capitalisme noir, des idéaux noirs liés à la respectabilité, à la droiture et au devoir de regarder l'histoire en face. L'un a eu une standing ovation, l'autre non.
- Fahamu Pècou
Il y a de nombreux endroits dans cette ville dédiés à la culture noire ou à l'histoire noire. Mais c'est presque toujours cantonné à une période précise, les droits civiques. Et si c'est la seule image que tu as de toi-même, tu finis par te voir en tout petit. C'est très difficile de se projeter si tu ne vois pas d'option, pas d'alternative. Et c'est aussi pour ça que j'ai lancé Adama, l'African Diaspora Art Museum of Atlanta. Souvent, tu sais, on me demande, mais toi, tu es quoi ? Et les latinos alors ? Mais moi aussi j'ai des origines latinos et aussi un héritage européen. Mon nom, Pekou, vient de France. Et le plus ancien ancêtre que je connaisse portant le nom Pekou est né et a travaillé sur une plantation de rhum en Martinique. Donc il y a des morceaux de moi dans tous ces endroits. Et l'histoire que je raconte à travers Adama, elle est personnelle, autant qu'elle est universelle.
- Walid Hajar Rachedi
Il y a des morceaux de Fahamu dans tous ces lieux, et avec eux, un refus des définitions simplistes. Mais même à Atlanta, les lignes de faille ne disparaissent pas. Elles continuent de traverser le réel, jusque dans le leadership noir. Et dès qu'on élargit le cadre au niveau national, la question revient. Qu'est-ce qu'un visage noir au sommet change vraiment ? L'ère Obama, ils l'ont vécu comment ? Et aujourd'hui, le retour de Trump.
- T.K. Smith
J'étais ado et je me souviens que je doutais vraiment qu'il puisse gagner. Et quand il a gagné, j'ai été surpris. Et même méfiant. Parce que ce modèle de l'homme providentiel qui va tous nous sauver, du sauveur unique, c'est une illusion. Même si on prend des gens devenus des symboles comme Martin Luther King, il était un parmi tant d'autres. Il y avait une multitude de personnes avec leurs idées, leurs déterminations, leurs campagnes, leurs stratégies politiques. Donc l'idée qu'une seule personne peut nous sauver, ça ne marche jamais. Et puis il y a aussi, tu vois, les loups déguisés en agneaux. Est-ce que c'est vraiment un président qui va faire quelque chose pour les Noirs ? Ou est-ce que c'est un token, un alibi, au service de corporations blanches et de politiciens blancs ? Est-ce qu'il a peur ? Est-ce qu'il est trop prudent ? Est-ce qu'il est lâche ? Et est-ce qu'il ne tiendra pas la distance ? Être le premier président noir et en même temps parler pour ceux qui partagent son identité, à la fois immigrés et Noirs. Et je savais aussi qu'il n'allait pas avoir la même expérience que moi, en tant que Noir, parce qu'il ne descend pas de personnes réduites en esclavage. Il a eu une vie très internationale, le Kansas, Hawaï et des liens avec le Kenya. C'est infiniment plus global que ma petite histoire de l'Iowa, une famille qui venait du Mississippi. Donc nos vies sont différentes. Et il est allé à Harvard. Donc peut-être qu'il ne comprend même pas mes problèmes. Je ne peux pas attendre de lui qu'il les règle juste parce qu'il est noir. Et puis, Michelle Obama, sa manière de tenir sa place, d'assumer d'être noire et de venir, elle, d'une lignée marquée par l'esclavage, Ça a changé beaucoup de choses. À cette époque, franchement, la moitié du temps, c'était tel que je soutenais quand je pensais au gouvernement.
- Fahamu Pècou
Quand Barack Obama a été élu, oui, j'étais très excité. J'ai peut-être été naïf, mais j'ai cru que c'était le signe de quelque chose de nouveau, de différent. Et en fait, non. Et je pense que pour beaucoup d'Afro-Américains, et à tous les Afro-Américains qui m'écoutent, pardonnez-moi si je parle à votre place, j'ai le sentiment que beaucoup ont fini par être déçus. désillusionnés. Pas parce qu'on s'attendait à une révolution dans la rue, mais parce qu'on pensait que certaines préoccupations, certains obstacles que les Noirs subissent de manière systémique dans ce pays depuis des générations seraient au moins prises en compte, peut-être même corrigées. Et ça n'a pas été le cas. Au contraire, on nous a dit qu'il fallait penser à l'Amérique, pas à l'Amérique noire. Et tu vois, ça, ça a été vraiment dur, démoralisant.
- T.K. Smith
L'élection de Trump m'a choqué. Le problème, ce n'était pas tellement Trump en lui-même, c'était les gens qui ont voté pour lui, et les idées d'extrême-droite radicales qui venaient avec, et le fait qu'il jouait avec ça, qu'il s'en nourrissait, et qu'il riait au nez de ceux qui pensaient que la simple décence humaine était la norme. Je crois que ce qui m'a le plus sidéré, c'est à quel point les gens étaient prêts, sans détour, à revenir à une manière d'être américain qui soit patriarcale, suprémaciste blanche, très chrétienne, très protestante. Pour beaucoup. il incarne le même homme blanc problématique qui a toujours été aux commandes. Quelque chose de terriblement familier, en costume. Et il est le rêve américain, si on peut dire. Il est exactement ce qu'on croit se rappeler du passé. Il est confortable, avec le fait d'être raciste, sexiste. Et ça, ça libère les gens. Ça les décomplexe. Ça leur donne l'impression qu'ils n'ont plus à se remettre en question. L'ère Obama nous a obligés à de nouvelles conversations. Par exemple, quand on dit « la communauté noire » ou « les communautés noires », de quoi parle-t-on exactement ? Quand on dit « queer » , qu'est-ce qu'on désigne ? Quand on décide quelle case doit figurer sur les formulaires fédéraux, qu'est-ce que cela implique ? Et d'une certaine manière, Obama a forcé beaucoup d'Américains à élargir la façon dont ils se pensent eux-mêmes, au point que pour certains, cela est devenu une menace. Ce qu'on voit alors très clairement, ce sont des hommes blancs qui réagissent en disant « Vous essayez de nous effacer, c'est une violence faite aux hommes blancs, parce qu'ils n'ont jamais vécu dans un monde où ils ne seraient pas le centre de tout. » Et certains hommes blancs peuvent l'entendre, s'y confronter, grandir, devenir de merveilleux citoyens du monde qu'on a en partage. Mais beaucoup n'en sont pas capables. Et donc ça se traduit par de la violence. Ils passent à l'acte, ils tirent sur des gens. Je dis ça en riant, mais c'est littéralement ce qui se passe aujourd'hui. Que tu me tires une balle en pleine tête, ou que tu votes contre le fait que ma communauté ait accès à une eau potable, au fond c'est la même logique, c'est de la violence, et c'est intentionnel.
- Fahamu Pècou
Donc, les gouvernements récents, et pour être tout à fait honnête, tous les gouvernements, au risque de paraître un peu arrogants, je m'en fous. En tant qu'Américain noir, on a toujours dû garder en tête qu'on évolue selon des règles complètement différentes.
- Walid Hajar Rachedi
Quand Fahamoud dit qu'il s'en fout des gouvernements, ce n'est pas une pause, pas une punchline, mais une ligne de conduite, de plus attendre ce qui ne nous a jamais été accordé. Mais une fois qu'on a dit ça, que le rêve n'existe pas ou qu'il n'a jamais été pensé pour vous inclure, qu'est-ce qu'on fait ? On se met en retrait ? James Baldwin, lui, tranche sec. On ne peut pas tout changer en regardant les choses en face, mais rien ne peut changer tant qu'on refuse de les regarder en face. C'est aussi le parti pris de ticket. Contester les termes. Changer le récit.
- T.K. Smith
En apparence, je dirais que je travaille activement contre le rêve américain et contre tout ce qu'il porte. La destinée manifeste, cette idée d'un droit naturel à avoir des privilèges sur les autres ou à accéder à des choses qui ne sont pas forcément à toi. Et dans mon rôle de curateur, je me demande toujours comment est-ce que je peux bousculer les définitions simplistes de noir ou d'américain. Comment montrer à quel point ces réalités sont diverses ? Comment montrer toute la nuance et à quel point elles sont complexes ? Dans mon écriture, j'essaie toujours de casser les récits trop propres, trop simples, en rappelant « Hé, il y avait des peuples autochtones ici, il y avait des personnes queers ici, il y avait des femmes ici. » Et comme professeur, j'essaie toujours de donner de la force aux étudiants, parce que j'enseigne surtout à des artistes. J'essaie d'aider ces jeunes artistes à comprendre que leurs forces, elles sont dans ce qu'ils sont, dans leurs identités singulières. Et dans ma vie, certaines choses m'ont montré à quel point on est divisé. Du coup, cette idée d'une américanité commune, elle paraît de plus en plus lointaine. Ce besoin de se liguer contre quelqu'un simplement parce qu'il est différent, on dirait que c'est presque inhérent à la façon dont on définit l'américanité, parce que l'américanité est exclusive, pas inclusive. On a ces chansons sur le fait d'être un melting pot, mais il faut être vraiment, vraiment fondu, jusqu'à l'effacement, avant d'être considéré comme américain, si tant est que tu puisses l'être un jour. Peut-être que c'est ça le piège. Tu ne seras jamais un homme blanc propriétaire Terria. Alors comment est-ce que tu es censé être américain ? Même l'idée d'appartenir à une nation, c'est ça. Tu renonces à une partie de tes droits en échange de protection. Cette protection, on ne l'a jamais eue. On n'a jamais vraiment eu de droits. On n'a jamais vraiment été des citoyens.
- Fahamu Pècou
J'ai un tableau. Il s'intitule « Get free or fly trying » . Et sur l'image, il y a une figure qui porte un t-shirt où il est écrit « Never make America again » . Même si le message est un peu... Tu vois ? quelque chose d'un peu ironique, il y a aussi une vraie gravité derrière. Parce que cette idée de l'Amérique, pas celle qu'on nous a vendue, mais celle qu'on nous a littéralement enfoncée dans la gorge, n'a jamais été pensée en nous ayant, nous, en tête. Elle n'a jamais été intentionnelle, sincère, dans ses promesses d'inclusion.
- T.K. Smith
Est-ce qu'il y aura encore un rêve américain ? Eh bien, les Noirs, les personnes racisées, les immigrés, celles et ceux qui vivent à la marge ici, inventeront sans doute quelque chose de mieux que ça.
- Fahamu Pècou
L'utopie, ça n'existe pas. Il y aura toujours des problèmes. Mais mon espoir pour l'avenir, c'est que, quoi qu'il arrive, même quand on n'est pas d'accord, on trouve au moins l'espace et la capacité de reconnaître l'humanité de l'autre. Pour moi, l'idéal, ce n'est pas une société parfaite. C'est une société qui accepte de faire le travail ensemble pour que chacun puisse vivre pleinement à la mesure de ses capacités, de ses rêves. de ses désirs.
- Walid Hajar Rachedi
Que reste-t-il du rêve américain ? Un podcast documentaire de Walid Hajar Hachedi.
- Frictions
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