- FRICTIONS
Frictions
- Walid Hajar Rachedi
Avant d'être un pays, des frontières tracées sur un fond de carte lissé, une terre que je foulerais un jour de mes propres pieds, les Etats-Unis ont d'abord été pour moi une lumière.
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Le dernier cadeau du juste prix.
- Walid Hajar Rachedi
Une lumière projetée dans mes yeux d'enfant, venue d'un téléviseur à tube cathodique au bord blanc, sans télécommande, posé dans le salon de notre petit appartement humide, dans le Val-de-Marne. 3 500 pour Nicolas, pour Ginou.
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3 300.
- Walid Hajar Rachedi
On est à la fin des années 80, je n'ai pas de frères et sœurs, ni vraiment de copains qui viennent prendre le goûter. Peut-être parce que je suis le seul arabe de l'école, peut-être aussi parce que notre famille algérienne vient en décalé. Mon père, épuisé par son travail, reste un mot de veille, sauf quand la colère le rallume. Ma mère, réfugiée intérieure, vit chacun de ses retours comme un contrôle qu'elle redoute d'échouer. On parle français à la maison. On parle peu, surtout. Avant d'apprendre l'anglais, j'ai fait LV1 silence. Alors j'attends le mercredi, j'attends la lumière et j'attends l'Amérique. Ce pays, qui n'est pas encore un pays, m'ouvre des mondes, me promet des aventures extraordinaires. Les courses-poursuites de Starsky et Hutch, l'ingéniosité presque magique de MacGyver, les vannes d'Arnold et Willy, et Zach Morris, qui depuis les couloirs pastels de son lycée californien, me parle droit dans les yeux, comme s'il me voyait. Ce n'est pas encore un rêve, mais c'est déjà un refuge. Une version plus lumineuse, plus colorée, plus vive de notre monde. Là-bas, même les dessins animés ont l'air réels. C'est comme Michael Jackson. Ses chansons sont aussi des films. Quand il danse, on dirait qu'il vole. Sa vie, c'est du cinéma. Et puis, il y a quelque chose de rassurant dans leurs histoires, où l'univers semble conspirer en faveur des outsiders. Le gamin à lunettes. La fille qui vient d'arriver en ville, le garçon noir, pour peu qu'il fasse preuve de courage, d'abnégation et de droiture morale, c'est la destinée manifeste. Ma mère, malgré ses jours gris, me parle aussi de mérite, de persévérance, d'histoire écrite à l'avance. Elle croit en Dieu comme on attend un happy ending. Quand un été, mon père tombe à l'aide en Algérie, que je rate sa rentrée et que l'école dit que je ne pourrais pas rattraper mon retard. C'est elle qui m'apprend à lire et à écrire, qui m'emmène à la bibliothèque, qui ne se résigne jamais, qui donne un sens aux épreuves. « Mektoub, c'est le destin » dit-elle. « Mektoub, destin manifeste. » Même combat alors ? Le rêve américain me paraît alors presque intime, comme une traduction optimiste de l'histoire que ma mère voudrait me transmettre. Au fond, même les super-héros sont des gens normaux. Ils attendent juste qu'on les appelle, qu'on leur donne la chance de se révéler. Comme ma mère. Comme dans le dessin animé Masque, des gens ordinaires montent dans des voitures banales, puis l'alerte retentit et tout bascule. Une portière se soulève, un hélicoptère jaillit du capot, un masque s'enclenche et libère les pouvoirs cachés. Chaque mission est la même, protéger la paix, déjouer les plans des méchants, empêcher le chaos. Une coalition se forme. Il suffit d'être prêt. Il suffit d'y croire. Le
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17 janvier 1991, Masque n'est plus un dessin animé. C'est donc ça le nouveau scénario.
- Walid Hajar Rachedi
Le méchant s'appelle Saddam Hussein. Même treillis, même moustache que son double de cartoon. Ils disent que ça se passe à Bagdad, la capitale de l'Irak. Mais à l'écran, on ne voit pas de ville. Juste du noir, des éclairs verts qui traversent le ciel. Des explosions qui clignotent au loin. On dirait un film, sauf que c'est en direct. Enfin, c'est la télé qui montre la télé, parce que les images viennent de la chaîne américaine CNN. Première fois que j'entends ce nom.
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Pour plus de 40 ans, CNN a offert un premier rang de la histoire dans le monde.
- Walid Hajar Rachedi
Ça dure des jours et des jours, je regarde un moment, puis je m'ennuie. Je voudrais retrouver mon programme du mercredi. Mais j'ai une certitude, on est du côté des gentils. Il faut arrêter Saddam Hussein. À l'école, c'est ce qu'on entend aussi. La France est dans la coalition. Mais à la maison un soir, mon père, qui ne parle jamais de tout ça, dit « Ça c'est un homme » . un vrai, Rajel. Les Américains ne savent pas qu'ils ont affaire. Et soudain, tout se brouille. Je comprends qu'ils ne voient pas la même histoire que moi. Je le regarde, il a le même moustache que Saddam Hussein. C'est peut-être pour ça. Mon père dit qu'il est kabyle aux Arabes, mais il se sent arabe face aux autres. À la maison, sur le mur, il y a un grand cadre bordé de coquillages. Un vieux monsieur barbu, il fait la prière dans le désert. C'est la Mecque, un lieu sacré pour nous. Je me dis que l'Irak, ça doit ressembler à ça. Et qu'en Algérie aussi, il y a un grand désert. Même si moi, je connais surtout Alger et ses plages.
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Les Etats-Unis qui ont signé avec l'Irak un pacte pour mettre fin à la guerre.
- Walid Hajar Rachedi
La guerre se termine le lendemain de l'anniversaire de mon père. Il a l'âge que j'ai à l'heure où je parle dans ce micro. 44 ans. Ma mère finit par surmonter sa peur. Secoue le Mecque tube. manifeste sa destinée. La maison change de lieu, je ne sais plus quoi penser. L'enfance installe quelques certitudes que l'on passe sa vie entière à défaire. Sur l'Amérique comme sur le reste. Le programme reprend. A l'adolescence, le décor change. On déménage dans une cité en Essonne. Les images venues d'outre-Atlantique prennent encore plus de place, dans le monde et dans ma tête. A 13 ans, j'ai des Air Jordan au pied, une casquette des Bulls, un poster du numéro 23 au-dessus de mon lit, sans jamais avoir vu un match de NBA. Dans ma banlieue métissée, Michael Jackson passe de mode. C'est le hip-hop qui fait tourner les têtes, délie les langues, donne à la colère ses punchlines de noblesse, promeut un jeu qui pense nous. La haine cartonne au cinéma.
- Le film "La Haine"
Jusqu'ici tout va bien. Jusqu'ici, tout va bien.
- Walid Hajar Rachedi
Mais Boys in the Hood raconte quelque chose qui me semble plus près, plus vrai.
- Le film "Boyz N The Hood"
J'ai regardé la télé ce matin, et ils disaient que le monde où on vit est violent. C'est un monde de violence. Et ils montraient tout plein de pays, avec des étrangers qui y vivent. Alors du coup, je me suis mis à gamberger. Ou ils veulent rien savoir, rien montrer. Ou ils se fichent pas mal de ce qui se passe ici.
- Walid Hajar Rachedi
Les années et les lectures afflutent mon regard. L'horizon s'élargit, devient plus politique. Ce que je voyais avant comme un rêve devient un prisme. L'Amérique n'est pas un modèle, mais elle a cette étrange capacité à faire exister ce qu'elle a d'abord exclu, à faire de ses marges un centre, à regarder son histoire en face aussi. Les figures de résistance, y compris les plus controversées, finissent par devenir des icônes nationales. Un contraste d'autant plus saisissant quand une fois l'euphorie Black Blumberg de la Coupe du Monde 98 retombée, la figure du jeune de banlieue reste en France l'anti-héros par excellence. Au début de la vingtaine, la lumière vacille, fondue au noir.
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L'impensable vient de se produire, et c'est la panique au cœur de Manhattan.
- Walid Hajar Rachedi
9-11. L'Amérique ne veut plus faire rêver, elle veut se venger. C'est l'autre visage, brutal, arrogant, défiguré. Ce pays me fait peur, parfois même il me donne la nausée, comme quand je découvre les photos d'Abu Ghraib, des prisonniers humiliés, torturés, entassés, exhibés comme des trophées. Les bourreaux ont des visages d'adolescents. Dans les médias, les arabes deviennent les musulmans. Et l'islam, le problème. Jean-Paul Sartre disait que l'antisémite fait le juif. L'afro-américain Dubois, lui, parlait de double conscience. Moi aussi, je me découvre double. Celui que je croyais être est celui que je deviens, dans le regard des autres. Dans le même temps, le rap est rentré dans le rang. Il dit qu'il faut devenir riche ou mourir en essayant. Et moi, je prépare mon entrée en école de commerce, même si je rêve d'écrire. Pendant mes études, je passe un an au Mexique. Je retrouve un peu de souffle. Je fais un détour par New York. Tout y est familier, tout y reste étranger. Avec cette drôle d'impression de me balader sur un plateau de tournage. À mon retour... Je retrouve mon père devant les images vacillantes de la pendaison de Saddam Hussein.
- TV
L'ex-président irakien Saddam Hussein mourait pendu, trois ans après la chute du régime qu'il a dirigé d'une main de fer pendant 24 ans.
- Walid Hajar Rachedi
C'est l'Aïd. Il murmure. Les Américains ont eu leur mouton. Et moi je me demande si j'entendrai un jour à nouveau une seule version de l'histoire, et qui décidera de celle qu'on raconte. Quant à 25 ans, je décroche un job à New York. Je pense que ce pays ne pourra plus me surprendre. Jusqu'à ce 4 novembre 2008. Barack Hussein Obama est élu 44e président des Etats-Unis. Son nom, rien que son nom, dit tout de l'extraordinaire de la situation. Comme si l'Amérique voulait se réconcilier avec le reste du monde. Le soir de la victoire, je suis à Harlem. Les gens pleurent de joie. C'est presque trop intime comme moment. Je me fais prendre en photo devant la plaque Malcolm X Boulevard, comme si j'avais moi aussi ma part là-dedans. L'émotion monte encore quand sur l'écran géant, Barack Obama déclare « Si quelqu'un doute encore que l'Amérique est un endroit où tout est possible, qui se demande si le rêve de nos fondateurs est vivant, La réponse lui est donnée ce soir. Je suis ému. Parce qu'en disant cela, je sais qu'il pense à son père Kenyan, celui dont il raconte l'histoire dans Dream for My Father. Parce que les rêves de son père, comme ceux de toutes celles et tous ceux qui ont quitté leur terre à la recherche d'une vie meilleure, sont aussi un peu ceux du mien. Et moi non plus, je ne sais toujours pas quoi en faire. L'enfant est loin, l'adolescent n'est plus ébloui. L'adulte se raconte qu'il a tout compris des péchés originels de ce pays, les guerres, l'injustice, la ségrégation. Et pourtant, l'espace d'un instant, j'ai envie d'y croire encore. Une quinzaine d'années plus tard, j'ai presque du mal à croire que ce moment a eu lieu. Je ne suis même plus certain de s'aborder. ni de son bilan, ni de ses effets. Des deux côtés de l'Atlantique, les mythes fondateurs s'effritent. Les nouveaux venus, et réfugiés aux migrants, sont perçus par beaucoup comme une menace économique, culturelle, parfois existentielle. Et nous, enfants d'immigrés, on nous dit « Vous pouvez rester, mais vous ne serez jamais vraiment d'ici » . Aux Etats-Unis, le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en est le symptôme le plus brutal. En France, L'extrême droite impose le tempo du débat.
- Marine Le Pen
L'immigration n'est pas une chance, c'est un fardeau.
- Walid Hajar Rachedi
Dans mon parcours, je dois beaucoup aux circonstances françaises de ma naissance, et surtout au sacrifice de mes parents. Mais aussi sans doute à une forme d'audace née de la lumière projetée autrefois dans le petit salon familial. Sans l'Anec, je n'aurais peut-être pas osé partir à l'autre bout du monde. quitter une situation professionnelle confortable pour écrire. J'ai eu la chance de beaucoup voyager. Ma carte mentale du monde s'est déplacée, élargie. Pourtant, dès que le tempo de l'époque se dérègle, comme tout le monde, mon regard cherche instinctivement l'Amérique. Et c'est sans doute ce questionnement encore vif qui m'a conduit à Atlanta, la ville du Dr. King. Cette black mecca, où les contradictions américaines s'incarnent peut-être plus qu'ailleurs. Une ville où l'élite noire prospère, où les campus afro-américains brillent, mais où l'exclusion et la pauvreté ont encore une couleur. Un lieu d'arrivée aussi. d'autres états, d'autres pays, d'autres espoirs. Le timing, comme souvent dans ma vie, a compté. Ce séjour a eu lieu pendant les 100 premiers jours du second mandat de Donald Trump. Un moment de crise, je dirais même de sidération, qui a remis en question tout ce que je croyais savoir de la démocratie américaine. J'ai rencontré des gens qui vivent encore le rêve, des gens qui le questionnent, et des gens qui n'y ont jamais cru. Ce podcast est né de ces rencontres. Il n'est ni un bilan ni une leçon, juste une traversée, pour explorer et tenter de comprendre ce qui vaut encore la peine d'être rêvé, aux Etats-Unis comme ailleurs. Et ce qu'il me reste à moi aussi, de cette lumière de l'enfance que j'ai prise pour l'Amérique. Une tentative de réponse à une question aussi simple que vertigineuse. Que reste-t-il du rêve américain ? Un podcast documentaire de Walid Hajar Rachedi.
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