- Speaker #0
Vous écoutez Thérapie de groupe, le podcast qui explore la santé mentale, produit par Friction.
- Speaker #1
Bonne écoute !
- Speaker #2
Suspension à la fin du demi-cercle. Demi-cercle, un cercle entier en tendant les deux jambes et on enroule jusqu'en bas.
- Speaker #1
J'ai commencé la danse à 3 ans. 8 ans plus tard, je rentre en 6e et me voilà embarquée en danse-études, un sport-études pour les danseurs. Entre 11 et 14 ans, j'ai suivi des dizaines de cours comme celui-ci. Même endroit, même professeur. Il y avait aussi le classique et le contemporain. la danse, c'était 5 fois par semaine entre deux. et 4 heures par jour. Aujourd'hui, je suis journaliste et cela fait 12 ans que je ne suis plus sportive de haut niveau. Je dis que je ne suis plus parce que quand on est sportif de haut niveau, c'est tout ce que l'on est. Et quand tout s'arrête, il faut se retrouver. Mon truc, c'était la danse. J'enchaîne le matin au collège et l'après-midi au conservatoire. A 14 ans, je me blesse. Malgré mes tentatives pour essayer de revenir dans la course, on me fait comprendre que je serais mieux ailleurs. À croire que le sport, c'est beau seulement quand on est performant. Comment ne pas devenir contrôle fric quand, encore enfant, une institution sportive contrôle ton alimentation, tes horaires, ton poids, tes tenues ? Comment ne pas devenir accro à la drogue la plus valorisée socialement ? Le sport.
- Speaker #3
Ça fait mal au corps mais ça fait du bien à la tête et on en veut tout le temps.
- Speaker #4
Le sport de haut niveau permet de mettre la focale sur une problématique et un sujet de société.
- Speaker #5
Quand vous arrêtez le sport, du coup cette vitrine se vide.
- Speaker #1
Je vous propose de plonger dans cette société de la performance. Les sportives de haut niveau, la vie d'après. Un documentaire friction écrit et réalisé par Tanita Fallet. Pour débuter ce récit, j'ai décidé de retourner là où tout a commencé.
- Speaker #2
Ici c'est par-dessus le sternum, là, lâchez la tête, ne prenez pas dans les épaules, vous lâchez jusqu'en bas.
- Speaker #1
A la danse comme dans tous les sports, le moindre souffle est millimétré. Et celle qui chapote tout ce cursus, c'est Géraldine González-Oliva. Elle est directrice du conservatoire de danse d'Avignon. Elle m'a donné des cours quand j'étais toute petite, avant que je rentre en danse étude. Aujourd'hui, j'ai bien grandi et elle, elle est maintenant à la tête d'un parcours très exigeant.
- Speaker #6
Le cursus dans cette étude commence au collège. Donc dès la sixième, ils ont dix heures de pratiques dansées par semaine. Ce volume horaire va crescendo jusqu'à la terminale. Donc en lycée, on va dire qu'ils sont à 15-16 heures de danse par semaine. Quand il y a des périodes de spectacle, il y a des répétitions qui viennent s'ajouter aussi à ce volume horaire.
- Speaker #1
Spectacle, examen. Tout ça, c'est minimum deux périodes de rush par an et un volume d'entraînement qui dépasse vite les 15 heures par semaine. Et en plus, il faut être bon à l'école.
- Speaker #6
On ne peut pas se permettre de prendre des élèves qui laissent le côté scolaire de côté, parce que c'est important, c'est primordial que ça reste tout au long de leur cursus, quand même au centre de leurs apprentissages.
- Speaker #1
Cette exigence, ils sont 7 225 sportifs de haut niveau de moins de 18 ans à y être confrontés en France. Ajoutez à cela les milliers de jeunes sportifs qui ne sont pas inscrits sur les listes ministérielles, comme moi à l'époque. C'est autant de vie consacrée à une chose. La performance. Léa non plus n'était pas sur les listes ministérielles. Pour y figurer, il faut faire une discipline olympique et répondre à des critères précis, comme la participation à certaines compétitions. Pourtant, Léa a consacré 15 ans de sa vie à la gymnastique acrobatique, jusqu'à pratiquer... 40 heures par semaine.
- Speaker #3
J'ai fait de l'accro à Dieppe de mes 7 ans à mes 18 ans. Je suis passée par tous les niveaux quasiment. Et après, je suis partie à Paris de mes 18 ans à mes 20 ans. J'ai commencé à horaire aménagé. J'étais en 5e et j'étais avec les filles de la gymnastique artistique. Je m'entraînais de 15h à 17h, 30h, 18h avec les filles. Je faisais toutes les routines avec elles. et la muscu, les éléments sur du sol avec elle. Et après, j'étais sur plutôt la partie accro de 17h30 à 20h.
- Speaker #1
Quand elle arrive à Paris après le bac, le niveau monte d'un cran. En plus, elle habite avec sa coéquipière et ne coupe jamais vraiment.
- Speaker #3
Cet entraîneur-là, c'était quelqu'un qui voyait loin et qui était vraiment porté sur la performance. Plus que parfois sur notre bien-être de jeune fille, je dirais. Je supporte très bien la douleur. Et quand tu veux performer, tu t'écoutes pas du tout. Franchement, juste avant les championnats d'Europe, j'étais à deux doigts d'avoir le tendon d'Achille qui allait lâcher. J'avais beau le dire à l'entraîneur, l'entraîneur mettait des tapis. Je disais, mais c'est pas ça, c'est mon corps et c'est ma tête. Le soir, j'en pleurais, j'avais du thé. On a travaillé, mais comme on dit, comme dans le sport de haut niveau, comme des chiennes. On disait, on adapte. On adaptait trois jours, puis après, on refaisait derrière. Vu que j'étais aussi en coloc avec Zoé, Il n'y avait pas aussi ce fameux moment où on pouvait couper. C'était l'entraînement. C'est l'entraînement. Vie de coloc, c'est la vie de coloc. Et en fait, j'ai découvert que derrière, j'étais un peu surveillée pour tous mes faits et gestes. Si je ne travaillais pas, ce que je mangeais, ce que je disais. Moi, j'ai arrêté. Donc alors, on était en Coupe du Monde. C'était au mois de mars, on est rentrés et le lundi, on était confinés. Plus le droit de s'entraîner, sachant que c'est un sport où on était trois, compliqué. J'ai fait un alertant pour récupérer mes affaires et là je me suis dit en fait, c'est peut-être la dernière fois où je reviens à Paris. Donc ça, c'est un coup dur. Quand maintenant j'y reprends, je me dis en fait, quand je suis passée, j'ai fait mon dernier passage. C'est vrai que c'était comme si c'était la dernière fois. C'est assez bizarre.
- Speaker #1
Ce qui m'a fait arrêter, dix ans avant Léa, c'est une blessure. Pendant ma deuxième année de danse-études, au détour d'une pirouette en dedans, je me luxe la rotule en pleine répétition des exams. Quelques mois et un mauvais diagnostic plus tard, je me blesse à nouveau. C'est le coup d'arrêt de mon parcours de sportive de haut niveau, même si je ne le sais pas encore. J'ai retrouvé mon journal intime de l'époque, le 11 janvier 2012, à 21h50. Deuxième luxation de la rotule depuis le 6-01 en contemporain. Je ne sais pas comment c'est possible. J'ai senti crac, Et j'ai crié, non, s'il vous plaît, madame, pas ça, putain, j'en ai marre. J'ai pété les plombs. Ce que je comprends aujourd'hui, c'est que cette blessure était inévitable. C'est ce que m'a expliqué Thomas Mamou, le médecin des danseuses du Conservatoire de Paris.
- Speaker #7
On est sur de telles intensités d'efforts que le corps a besoin de récupérer, l'esprit a besoin de récupérer, et que du coup, ça peut avoir un impact. Et du coup, on sait que plus on est fatigué, plus il y a de risques de blessures. Et donc, du coup, ça peut aussi avoir une répercussion. au niveau musculo-squelettique. Il y a une gestion de charge en général dans ces sportifs de haut niveau qui est très importante pour limiter le risque de blessure.
- Speaker #1
Et en préparation d'examen, la gestion de charge, ce n'était pas vraiment notre priorité. Le 18 avril 2012, j'écris que j'ai une vie de merde. Le 5 janvier 2013, j'ai été opéré il y a 6 mois, mais j'écris que je n'ai pas repris la danse. Mon genou a du mal à reprendre. Je vais devoir me désinscrire du conservatoire. Ce que je n'écris pas, c'est que j'ai l'intime conviction qu'on ne veut plus de moi, que mon corps est à jeter. Quelques mois après ces lignes, mon histoire avec le conservatoire d'Avignon prend fin. Cyriane est mon amie. C'est nos heures de discussion sur notre reconstruction après le sport de haut niveau qui m'ont donné l'idée de ce podcast. C'est une ancienne nageuse. La fin, elle a un peu senti venir. Pourtant, à 15 ans, elle est au top niveau et devient l'espoir de son club.
- Speaker #8
Je me suis qualifiée au championnat de France Elite. Carrément, il y avait même des gros clubs qui commençaient à me regarder, qui venaient parler avec mes parents. Il y avait des centres de formation aussi qui étaient intéressés parce que j'avais complètement explosé. Et c'était là où c'était un peu le meilleur moment parce qu'on a super bien, les gens viennent plus nous parler, toi tu as l'impression d'être au top niveau. J'étais à deux doigts aussi d'être qualifiée pour la Comène, qui est une grosse compétition de natation de tous les pays méditerranéens. J'étais parmi les préqualifiés. Donc ça veut dire que si je continuais comme ça, je pouvais potentiellement être qualifiée. Ce qui était un truc de ouf parce que je n'étais pas dans un énorme club. J'étais dans un club où on devait être 3-4 nageurs à chaque fois, aller au championnat de France de notre catégorie chaque année. Et on s'entraînait tous les jours, mais on s'entraînait deux heures par jour. Mais on avait un très bon entraîneur.
- Speaker #1
Quelques mois après à peine, c'est la dégringolade.
- Speaker #8
A ces championnats de France Elite, j'étais qualifiée sur plein de nages. J'étais qualifiée sur le 800 mètres nage libre, le 1500 mètres nage libre, le 400 mètres nage libre et le 200 mètres nage libre. Et il y avait moyen que je fasse des finales. Il n'y avait pas moyen que j'ai des podiums, mais il y avait moyen que je performe aussi bien. Et je me suis, mais j'ai chié à la colle. Je n'arrivais pas à me réveiller le matin pour aller à ces championnats de France, sachant que j'étais toute seule en plus à ces championnats de France. J'étais la seule de mon club à m'être qualifiée. Je suis passée donc, pour dire, d'un temps à cette époque de... 18 minutes 13, 1500 mètres nage libre, à 18 minutes 45. J'avais perdu 30 secondes. Et tu ne comprends pas. Après 10 ans de natation,
- Speaker #1
Syriane était en train de vivre un burn-out qui ne disait pas son nom. Trois ans après cet épisode et un changement de club, un jour comme un autre, elle décide qu'elle ne remettra plus un pied dans une piscine et annonce à son entraîneur qu'elle arrête. Ce moment où l'on se sépare de son sport. Je l'appelle l'overdose. C'est le moment de rupture. Après l'overdose vient le sevrage. C'est le moment où on apprend à vivre sans son sport. Et on n'est absolument pas préparé à ça. C'est Guillaume Ditsch qui me l'a expliqué. Je l'ai retrouvé dans un café du 19e arrondissement de Paris. Il est enseignant en STAPS et a écrit un livre intitulé « Les jeunes et le sport » qui revient notamment sur la santé mentale.
- Speaker #4
Il y a une image un peu idéalisée, qui symbolise d'une certaine manière la réussite sociale. L'idée aussi du sportif qui est capable de se dépasser, qui fait preuve de courage. Derrière cette image et cette valeur un peu idéalisée, valorisée. Pour autant on oublie qu'à travers cette idée, on met un peu le sportif de haut niveau dans une bulle. Peut-être on pourrait amener une réflexion sur justement peut-être remettre un peu le bien-être, l'épanouissement de l'enfant dans un premier temps, et pourquoi pas futur sportif de haut niveau. et réfléchir peut-être davantage à la formation d'un citoyen et ensuite, pour certains en tout cas, réfléchir à cette idée de former des sportifs de haut niveau. On parle de dépassement de soi, des valeurs qui semblent un peu vertueuses mais le problème d'une certaine manière avec le sport, c'est que l'on autorise ou que l'on accepte, voire normalise, finalement, différentes violences parfois physiques, mais aussi psychologiques, voire symboliques. On priorise tellement la performance qu'on en oublie la santé, mais en fait le bien-être.
- Speaker #1
Parce qu'à part le sport, on n'est rien. C'est pour ça que Léa n'a pas réussi à couper du jour au lendemain, malgré la pandémie.
- Speaker #3
Tous les jours, je m'habillais. Et en fait, je me disais, ben non, il n'y a pas d'entraînement. Mon cerveau, il ne déconnectait pas. Je travaillais, parce que du coup, je passais mes partiels. C'était la période des partiels pour quelques matières. Je passais mes partiels et après, c'était aller, on fait une visio. C'était en visio, du coup, les entraînements. Et t'es toute seule, tu fais... De la muscu pendant deux heures, t'as ton programme, t'es toute seule, et moi je suis vachement... J'aime bien le travail d'équipe, donc de la muscu en équipe, tout ça j'adore. Donc ça c'était le côté compliqué, enfin je me suis vite remise en question. On a été confinés fin mars, je crois que j'ai annoncé en début mai que j'arrêtais je crois. Mais c'était déjà dans ma tête un peu depuis longtemps.
- Speaker #1
Elle a donc décidé de lâcher l'entraînement et de faire une croix sur son sport. Et comme moi, elle a essayé de se construire une nouvelle vitrine.
- Speaker #5
On a chacun une vitrine, et quand on est sportif de haut niveau, dans la vitrine, il n'y a que le sport de haut niveau. Si je caricature, évidemment.
- Speaker #1
Lisa Nouri-Zigetti est psychologue à l'INSEP, l'institution qui forme les sportifs olympiques. C'est un peu le paradis du sportif de haut niveau.
- Speaker #5
Quand vous arrêtez le sport, du coup, cette vitrine se vide. Et donc, il n'y a plus le sport de haut niveau, et ça laisse un grand vide. Mais ce qu'on oublie parfois, c'est que qui dit vitrine dit magasin derrière. Et s'il y a un magasin, ça veut dire qu'il y a quand même des choses. Le magasin, il reste ouvert. Et le magasin, pour moi, il représente toutes les ressources, tout ce que le sportif aime, tout ce qu'il va pouvoir avoir envie de développer et qu'il n'avait pas forcément le temps de mettre dans sa vitrine au départ. Donc c'est à la fois angoissant parce que cette vitrine se vide et du coup, on ne sait pas trop quoi y mettre. Alors il restera toujours une part de sport de haut niveau parce que ça les a constitués, ça fait partie de leur identité. Enfin voilà. Et en fait, nous, le travail va être à faire avec eux de cette transition de « aujourd'hui, qu'est-ce que j'ai envie de mettre dans ma vitrine ? » Souvent, ce qu'ils expriment, c'est une grande notion de vide. C'est-à-dire qu'on ne fait plus partie du groupe, parce que le sportif de haut niveau vit en groupe, même quand il fait un sport individuel. Donc, il n'est plus dans ce groupe d'appartenance, il n'est plus attendu. Parfois, il n'est plus autant sollicité aussi. Et donc ça, en termes d'identité, ça vient mettre un gros coup. au moral et ça demande un temps pour se reconstruire, savoir un peu qui on est sans son sport.
- Speaker #8
On m'a toujours définie comme Syriane nageuse alors qu'il y avait plein d'autres trucs qui me plaisaient. J'ai toujours aimé de faire du théâtre, j'ai toujours aimé lire et c'est vrai que j'en avais marre d'avoir cette étiquette. J'étais pas que ça. Et surtout, je ne voulais pas faire que ça. Je voulais faire d'autres études, d'autres trucs et c'est vrai que Quand j'ai arrêté, je me suis dit, OK, qu'est-ce que tu veux faire ? Tu as plein de temps. C'est déjà avoir du temps juste pour être une adolescente normale, c'est-à-dire sortir, pour aller boire des coups, aller en boîte, etc. Enfin, juste vivre ta vie d'adolescente. Et après, c'est surtout la première année de fac où je me suis mis à fond dans tout ce qui est militantisme, politique, etc. en cherchant d'autres étiquettes. Après, c'est aussi le problème, c'est que du coup, j'avais perdu cette étiquette. Enfin, je m'étais enlevé cette étiquette de sportive. Mais il fallait que je me trouve d'autres étiquettes. Donc est-ce que je ne me suis pas construite d'autres choses pour qu'on me définisse ? Ah ouais, ok, elle ne fait plus de la notation, mais maintenant, elle fait des manifs et elle est militante.
- Speaker #1
Moi, ma vitrine, elle s'est vraiment vidée. Le 6 janvier 2013, ma plume est amère. Je me fais chier dans ma vie. Je n'ai plus aucune confiance en moi à cause des blessures. Je me sens toute fragile et fébrile. J'ai l'impression d'être une merde. Je me vexe pour rien, me braque. Je ne fais rien de ma vie. J'ai que le travail et mes potes.
- Speaker #5
Le fait de sortir du groupe, c'est un des éléments les plus difficiles finalement. Parce que j'ai beaucoup de sportifs qui me disent « moi je suis prête à arrêter ma pratique, c'est ok, je suis au clair avec ça » . Mais ça veut dire que je dois aussi quitter mon groupe, je dois quitter mes amis, je dois quitter cette vie en communauté. Et effectivement, quand on va essayer de se recréer des amitiés, même des connaissances dans le vrai monde, il y a souvent un décalage qui est perçu pour le sportif en disant « mais attends, moi j'ai vécu d'autres choses » . Lui il me parle de ça mais moi ça me parle pas parce que mes années d'adolescence je faisais du sport donc moi les sorties, les trucs avec mes amis, j'avais pas le temps. Là on me parle de ça, moi j'ai l'impression d'être un ovni et en même temps j'ai l'impression de ne pas pouvoir partager. Peu de gens finalement se rendent compte ce que ça implique d'être sportif de haut niveau.
- Speaker #1
Je me suis donc accrochée à ce groupe. Avec mon plus beau sourire, j'ai négocié avec le proviseur de mon lycée pour qu'il me laisse intégrer la classe à horaires aménagés sport. où tous mes potes étaient, même si je ne devais pas y être parce que je n'étais plus au conservatoire. Sûrement un moyen de retirer le pansement plus doucement. Léa a choisi une autre méthode pour se sevrer.
- Speaker #3
J'ai tout envoyé vers le C. J'ai coupé avec mes copains perso. Pareil, j'ai changé, j'avais un petit copain, j'ai changé complètement parce qu'on n'était plus sur la même longueur d'onde et je pense que ça m'a fait grandir. Je voulais juste plus rien avoir à faire avec ces gens. Leur dire merde et leur dire voilà, j'ai changé. Vous ne voulez pas l'entendre. Vous voulez pas me voir telle que je suis aujourd'hui ? Bah maintenant, voilà, je suis Léa, la nouvelle Léa, et ce sera sans vous.
- Speaker #1
Mais c'est pas si facile que ça de s'intégrer dans le monde des gens normaux.
- Speaker #3
Donc soit, ils parlent pas de sport, eux ils parlent plus de soirées, de conneries qu'ils ont pu faire en soirée ou avec leurs copains. Et toi t'es en mode, bah, je suis jamais vraiment sortie. J'ai mes amis, mais c'est les amis de la gym, et j'ai gardé contact du coup plus avec mes anciens amis, et il faut repartir, et du coup c'est assez compliqué. Tu finis les cours et tu te dis, bah non, je vais faire quoi après ? Je rentre chez moi, et il n'y a rien qui se passe après derrière. Je n'ai pas pris le temps de profiter, par exemple au lycée, je n'ai pas pris le temps de sortir, je n'ai pas pris le temps de profiter et de me refaire une vie. En fait, je rentrais, j'avais la gym.
- Speaker #1
Couper avec le sport, c'est changer radicalement de vie, mais c'est aussi changer de corps. Quand je dansais, j'avais les cuisses musclées, des épaules carrées et un super port de tête. Après l'opération, mes cuisses sont devenues toutes maigres.
- Speaker #7
Il faut imaginer que du jour au lendemain, vous passez de 25 heures de sport par semaine avec toute la sollicitation musculaire qui va avec, à zéro.
- Speaker #1
Thomas Mamou, médecin du conservatoire de Paris.
- Speaker #7
Quand on ne marche plus. Par exemple, quand on a un Covid cogné et qu'on est allongé pendant 10 heures dans la journée et qu'on n'arrive plus à faire autre chose que 3 parts, en fait les muscles ne sont plus du tout sollicités. Et que dès qu'on arrête de solliciter, le muscle s'atrophie, c'est-à-dire qu'il devient moins fort, il y a moins de masse musculaire. Sauf qu'on va beaucoup plus vite perdre son muscle que gagner du muscle.
- Speaker #1
Et puis après, j'ai pris les formes d'une adolescente normale. Des cuisses, du ventre. Et là, j'ai eu l'impression de devenir un vieux chiffon tout mou. Lisa nourrit Zigetti. La psychologue de l'INSEP l'explique encore mieux que moi.
- Speaker #5
Le corps va se modifier, de fait, parce que le muscle n'est plus sollicité comme avant. Donc le rapport au corps change, l'image dans le miroir change. Et même si pour nous, non sportifs de haut niveau, leur corps est encore magnifique, pour eux c'est très difficile de se voir changer, se voir parfois, entre guillemets, ramollir.
- Speaker #3
Je vois mon corps changer et je me dis, en fait, je me dégoûte. et c'est horrible parce que du coup on a Alors que tout le monde, toutes mes copines me disent mais non, mais t'es très bien. Mais en fait, je trouve que t'as un autre rapport à ta personne. Tu te perçois complètement différemment. J'ai toujours été la fille pas hyper musclée à côté des autres, qui a des bonnes cuisses. Moi, mon surnom, quand j'étais en âme nagée, c'était 3 tonnes 15. C'est des mots, je l'avais jamais pris au pied de la lettre, on va dire. Enfin, en me disant, waouh, tu peux pas dire ça à une gamine de 14 ans. Bah actuellement, tu vois, je vais à la salle. Je me dis, il faut que j'aille à la salle, c'est plus pour me dire, pas un kiff mentalement, c'est plus je vais à la salle pour redevenir physiquement comme avant. Il y en a très peu qui peuvent comprendre réellement ce que ça fait. De se dire, je me regarde dans la glace, je me dégoûte. Je me dégoûte au sens, j'ai pris des cuisses, mon corps n'est pas tout lisse, j'ai un peu de ventre, ça c'est compliqué je trouve.
- Speaker #8
Ça crée un peu une vision de ton corps qui n'est pas normale, parce qu'en fait, tu ne connais pas ton corps naturel, parce qu'il a été sculpté dès que tu es jeune. Moi, dès mes 12-13 ans, je ne faisais pas de la muscu-muscu, parce que j'ai quand même été protégée par ça. Mais je faisais énormément de sport, des abdos, etc. Donc c'est vrai que quand tu arrives à là, franchement, 23, 24, 25 ans, où tu trouves juste un corps normal, où tu es en mode... Ah ouais, en fait, la cellulite, ça existe. Là, je commence à avoir de la cellulite, je suis au bout de ma vie.
- Speaker #1
Moi, à l'époque, j'ai accusé celle qui est devenue ma meilleure ennemie, la bouffe.
- Speaker #8
Tout le monde m'avait dit, oui, tu vas prendre des kilos et tout, nanana. Et en fait, tu te dis, ok, je nage plus, du coup, il ne faut plus que je mange pareil, donc je vais moins manger. Et moi, je n'ai pas eu l'intention de ramollir d'un coup, parce qu'en fait, j'ai perdu tous mes muscles, donc j'ai perdu genre 10 kilos. En quelques mois, j'ai perdu 10 kilos parce que je me suis un peu... Clairement forcée à moins manger parce que tu ne fais plus de sport, etc. Donc d'un coup, j'ai fondu. Mais après, j'ai joué du yo-yo pendant des années où tu reprends et après tu dis je repère, etc.
- Speaker #1
Maintenant, je sais que ça s'appelle des troubles du comportement alimentaire. Mais à l'époque, pour moi, c'était juste redevenir comme avant. Lisa nourrit Zeghetti.
- Speaker #5
Quand vous avez en plus des sports à catégorie de poids ou des sports esthétiques finalement, où on vous demande d'être longiligne, d'être raffiné, de faire attention à ce que vous mangez, ou dans des sports à catégorie de poids, d'être au poids, d'être au régime, et parfois des régimes où c'est de l'eau qu'on perd, donc mentalement c'est compliqué. Quand vous n'avez plus aucune contrainte, parfois vous êtes aussi un peu perturbé de « Qu'est-ce que je dois manger ? Quels sont mes repères sains ? »
- Speaker #1
Je crois que toutes les trois, on n'a pas encore trouvé la réponse à cette question. La bouffe n'est toujours pas ma meilleure amie d'ailleurs. Des fois on s'aime et parfois on se déteste. La solution de Léa, c'est de continuer à manger avec la même rigueur que quand elle s'entraînait 40 heures par semaine.
- Speaker #3
Je ne me laisse pas le choix. Parce que sinon, vu que je suis courmande, je pourrais prendre très très vite. Il faut que je fasse quand même attention sur certaines choses. J'ai dû prendre 8 kilos depuis que j'ai arrêté. Après, maintenant, il y a les apéros qui sont en plus, mais qu'il n'y avait pas avant. J'étais vraiment dans le contrôle. Je me rends compte qu'avant, je programmais tout à la minute. Il fallait que je sache tout. Je programme ma semaine, mes journées. De telle heure à telle heure, les cours. Telle heure à telle heure, je mange. Telle heure à telle heure, je refais mes cours. Telle heure, la gym.
- Speaker #1
Ça ne disparaît pas du jour au lendemain. Jusqu'à la fin de mes études, je me suis acharnée sur mes cours de lycée, puis plus tard de prépa et ensuite de fac. Il fallait toujours que je sois la meilleure. Je m'imposais aussi une rigueur dans la présentation de mes cahiers. Il fallait absolument que les titres soient en rouge, les sous-titres en vert et les sous-parties délimitées par des lettres. Pas étonnant que je sois aussi contre le fric quand on a été conditionné à la performance.
- Speaker #5
Et au-delà de la performance, le perfectionnisme, je trouve. C'est-à-dire qu'ils ont l'habitude de devoir ou de tendre vers le fait d'être les meilleurs. Et en même temps, quand ça s'arrête, effectivement, il y a un besoin de tendre vers des choses où ils doivent être performants, où ils doivent être bons et où ils doivent effectivement exceller. Cette rigueur, ce perfectionnisme, il a du bon. Mais effectivement... Si on le met à outrance, là ça peut devenir compliqué, parce qu'ils vont être aussi très exigeants envers les autres. Donc c'est aussi leur faire découvrir que dans la vraie vie, il y a des gens qui ont des compétences différentes, que tout le monde n'est pas à ce même niveau d'excellence et que ça n'empêche pas de travailler tous ensemble.
- Speaker #1
Léa est en alternance. Et c'est vrai que dans la vie pro, ça va plutôt bien.
- Speaker #3
Tout le monde me dit, t'as une rigueur au travail pour ton âge. Ils me disent, waouh, il y a peu de... de jeunes de ton âge qui travaillent de telle et telle façon. Et je pense que je le tiens, je l'ai gardé du sport, cette rigueur-là, de se dire, j'ai un projet, j'ai jusqu'au bout. Et même, on capte vite les choses, je trouve. On arrive vite à percevoir ce que les gens attendent de nous.
- Speaker #1
Perso, ça fait trois ans que j'accepte mieux de ne pas réussir. Je ne vise plus l'excellence. Je regrette même d'avoir couru après pendant tant d'années. C'est peut-être ça. être sevré. Mais comment ne pas replonger ? La performance est partout, c'est une valeur fondamentale de notre société. C'est pareil pour le sport, on nous dit qu'il est bon pour la santé, les sportifs sont admirés. Mais le sport plaisir, c'est pas si évident quand on est habitué au haut niveau. Et se jeter de nouveau à l'eau, c'est pas facile pour Cyrianne.
- Speaker #8
Quand je suis venue habiter en Charente-Maritime, Avec tout ce côté de le corps iramoli, etc. Je me disais, il faut que je me remette au sport. Et je me suis retrouvée avec des dirigeants de ce club qui ont vraiment voulu m'intégrer dans ce club. Et qui m'ont dit, non, mais ça serait bien que je prenne une licence juste pour faire les interclubs, pour apporter des points au club, etc. Et en fait, je me suis retrouvée à être la meilleure nageuse de ce club. Alors que je n'avais pas nagé depuis, enfin vraiment depuis mes 19 ans, depuis 4-5 ans. Donc c'était trop bizarre déjà. Et surtout, j'ai retrouvé des réflexes de moi quand j'avais genre 15-16 ans, quand j'étais ado nageuse, je me suis retrouvée moi ado nageuse, dans le truc où je voulais reprendre du sport pour me faire plaisir. Et au final, en fait, je retrouvais tous les mécanismes de la natation, avec l'exigence, avec la sissie compétitrice, avec la sissie qui se force à faire des choses, et j'étais en mode stop. En fait, je ne peux pas faire du sport, je ne peux plus faire du sport pour me forcer. Du coup, tu vas aller chercher un autre truc.
- Speaker #3
Je suis retournée dans mon club d'origine, et en fait, je ne me trouvais pas du tout à ma place. J'avais l'impression de voler les places des autres Mais même là je me dis Allez je vais faire des abdos J'en fais 50 Ça commence à me faire mal En fait me faire mal ça me saoule Je me dis allez donne toi un objectif Je me suis dit allez peut-être courir 10 km Ce serait l'objectif de mes rêves Mais j'arrive pas à m'y tenir C'est compliqué d'avoir un objectif sportif actuellement
- Speaker #5
C'est vrai que le rapport au sport après n'est pas évident. Quand on fait 30 à 40 heures par semaine, moi j'ai des sportifs qui arrêtent, qui me disent si je n'avais pas fait mes 5 footings par semaine, je culpabilisais et je n'étais pas bien. Donc c'est accepter que la vie est différente, qu'on n'a peut-être pas forcément autant le temps, surtout si on se met à travailler à côté.
- Speaker #8
Je me suis dit, mais pourquoi pas tester le surf ? Et en mars, j'ai fait mon premier cours de surf et j'ai découvert, mais pour la première fois de ma vie, le fait de juste faire du sport, enfin une activité sportive on va dire, parce que je fais ça une fois par semaine, mais juste pour le kiff. Je découvre la sensation de se faire plaisir au sport. Parce que, depuis que j'étais petite, j'ai que fait de la natation. Je ne sais pas ce que c'est. À part le plaisir de gagner, je ne connaissais pas d'autres plaisirs dans le sport. Le plaisir de la glisse, etc. Mais je me souviens que j'étais contente quand je n'allais pas faire de la natation. Je cherchais plein de moyens de ne pas faire de la natation en soi. J'étais contente quand je ne pouvais pas, parce que j'avais une sortie scolaire ou un truc comme ça. Là, je ne suis pas contente quand je ne fais pas de surf. C'est-à-dire que ce n'est pas une... C'est pas une contrainte d'emploi du temps, de t'es obligé de faire ça parce que c'est toi, parce que c'est ta vie, nanana, c'est genre ah putain y'a pas de vague là ce week-end, ah merde. Moi, j'y ai repris goût.
- Speaker #1
Mon truc maintenant, c'est la course à pied. Je suis un peu en place là, ça y est. On peut partir. Aujourd'hui, c'est mon premier semi-marathon. C'est la première fois que je renoue avec cette adrénaline depuis que j'ai quitté mes chaussons de danse. Nickel !
- Speaker #9
Tu es trop bien ma fille ! Allez, tu vas arriver au ravitaillement.
- Speaker #1
Ok, ben non mais là j'ai pris mon petit truc là. Non ça va là, je suis bien. Je suis très bien. Franchement, je pensais que c'était plus dur. J'ai fini la course en 2h06. Vitesse moyenne 10,5 km heure. Et même si ce n'est pas mal pour une première, je ne peux pas m'empêcher de me dire que j'aurais pu faire mieux. Aujourd'hui, je crois que ma vitrine est en train de se reconstruire. Quelque part, dans le magasin, perché sur un rayon, il y a la danse et le conservatoire. Ça fait partie de moi. Mais dans la devanture, il y a toutes les autres choses qui font que je suis moi. Mes convictions, mes potes, les concerts, les fringues. Et la course à pied, bien sûr, qui prend de plus en plus de place. Mais cette fois-ci, j'essaie d'éviter qu'elle bouffe toute la vitrine. Les sportifs de haut niveau, la vie d'après, un documentaire friction écrit et réalisé par Tanita Fallet.
- Speaker #0
Vous venez d'écouter un épisode de Thérapie de groupe, le podcast qui explore la santé mentale. Retrouvez toutes nos frictions sur notre site friction.co