- Speaker #0
L'Assemblée nationale pourrait se montrer hostile à un marché qui se veut vertueux, donc équitable, en respectant deux principes, payer à sa juste valeur et traiter en toute discrétion. La solution risque de bouleverser la donne mondiale et d'inverser les rôles. Cinquième épisode, le paiement. Le lendemain. Il est 18h, quand Carole quitte le bureau en saluant la Présidente.
- Speaker #1
Oui ?
- Speaker #2
À demain, Madame la Présidente. Votre rendez-vous vient d'arriver.
- Speaker #1
À demain, Carole.
- Speaker #3
Bonsoir.
- Speaker #1
Bonsoir, docteur. C'est vous ? Merci. Hier, j'ai eu longuement mes collègues chefs de gouvernement au téléphone après votre départ.
- Speaker #3
Je sais.
- Speaker #1
Oui, pardon, je sais que vous savez.
- Speaker #3
Vous les avez trouvés comment ?
- Speaker #1
Sur la défensive. Et selon les pays, très inquiets sur des sujets différents. Le chinois, inquiet pour son chantage aux terres rares. L'américain, pour son dollar. Les autres, pour les mêmes raisons que moi.
- Speaker #3
Rien de surprenant, madame la présidente. Puisqu'on parle de... Je parle de vos collègues. Serez-vous tous en mesure d'expliquer l'enjeu de notre marché à vos électeurs ?
- Speaker #1
Vous me faites peur, mais je suis impatiente de connaître la solution retenue, forcément rationnelle.
- Speaker #3
Il faut que notre solution tienne compte de votre opinion publique, qu'elle soit donc simple. Simple et fédératrice.
- Speaker #1
Je préférerais, si je peux me permettre, simpliste et populaire.
- Speaker #3
Votre opinion est par exemple très mobilisée sur l'environnement.
- Speaker #1
Très. Et sur les retraites, et sur la sécurité, et sur l'emploi, et sur l'argent, et sur ses privilèges. Oui, bon.
- Speaker #3
Disons que le discours général sur l'environnement est un peu populaire, comme vous le souhaitez, et fédérateur.
- Speaker #1
Justement, docteur. Comme vous tardiez à nous communiquer la solution à ce commerce du sable, je n'ai pu m'empêcher de penser...
- Speaker #3
Ah, je suis impatient d'entendre.
- Speaker #1
J'ai entendu vos critiques de notre système, qui est loin d'être parfait, je vous l'accorde. La mise en lumière de nos incohérences, de nos errements commandés par l'affect. Et j'ai compris que les solutions, disons classiques, de paiement, ne sont pas triviales.
- Speaker #3
En effet, et alors ?
- Speaker #1
Puisque vous êtes si avancé en matière scientifique et médicale, pourquoi ne pas nous aider à nous débarrasser du gène du vatanguer ? Celui qui nous a fait écrire les pires pages de notre histoire et qui continue d'alimenter notre quotidien. Ajoutons chaque jour un barreau à l'échelle de la barbarie et de l'absurde. Aidez-nous à devenir des peuples responsables, tolérants et justes.
- Speaker #3
Certes, mais n'est-ce pas là le but affiché de vos religions ? Faire de vous des êtres tolérants, justes, pacifiques ? Je vous l'ai dit, nous ne souhaitons pas ajouter une couche à l'existant.
- Speaker #1
Oui, bien sûr, c'est leur but affiché. Non, non mais là, je vous parle de médecine, de science. Aidez-nous à identifier ce gène malfaisant et éliminons-le, chimiquement s'il le faut.
- Speaker #3
Chimiquement ? Fichtra, une modification génétique des humains, comme vous y allez. Non, Présidente, je vous le répète, n'est-ce pas là l'objectif de chacune de vos religions ?
- Speaker #1
Si, si, mais les chefs légitimes ou autoproclamés sont eux aussi dominés par ce gène du vatanguerre. Et nous sommes partis depuis le début dans la mauvaise direction. vers toujours plus d'intolérance et de prosélytisme agressif.
- Speaker #3
En effet, l'histoire vous donne raison. Pourquoi les religions sont-elles si hostiles les unes envers les autres ? Les hommes n'ont-ils pas été créés à l'image de Dieu ?
- Speaker #1
Hélas non, docteur. Dieu n'a pas créé l'homme et la femme à son image. C'est l'inverse, pas de chance. C'est l'homme qui a créé Dieu à l'image de l'homme. C'est-à-dire intolérant, rancunier, sectaire, menaçant.
- Speaker #3
Comme ils ont créé les extraterrestres, à leur image.
- Speaker #1
Oui. On est un peu égocentrique, c'est vrai. On manque d'imagination. Alors qu'avec vous, ce serait...
- Speaker #3
Ni possible, ni souhaitable.
- Speaker #1
Dommage. J'ai passé la nuit à imaginer un monde apaisé et à répartir mon budget défense sur d'autres programmes. C'était un beau rêve.
- Speaker #3
Désolé de vous décevoir.
- Speaker #1
Pas assez rationnel ?
- Speaker #3
Pas très. Mais ne soyez pas pessimiste. Ces digressions nous ont rapprochés de la conclusion, madame la présidente. Elles étaient nécessaires, comme autant de paliers de décompression lors d'une remontée de plongée.
- Speaker #1
Ah, vous me rassurez. Belle allégorie subaquatique.
- Speaker #3
Merci. Je crois que vos collègues dirigeants en sont maintenant au même point que vous. Et nous allons pouvoir parler business puisque cela vous taraude tant.
- Speaker #1
Je vous en prie, au fait.
- Speaker #3
Les conversations avec vos collègues et vous-même nous ont conforté dans l'idée de vous payer en liquide.
- Speaker #1
En cash ?
- Speaker #3
Non, pas ce genre de liquide.
- Speaker #1
Je vois pas.
- Speaker #3
En hydrogène.
- Speaker #1
En hydrogène ?
- Speaker #3
Liquide. En hydrogène liquide.
- Speaker #1
Oui, bien sûr, ce genre de liquide. Notez que ce n'est pas très fréquent comme monnaie.
- Speaker #3
Liquide ou solide ?
- Speaker #1
Ah, solide, ça change tout. Des pièces et des billets fabriqués en hydrogène. C'est plus crédible.
- Speaker #3
Madame la Présidente. Vous n'ignorez pas que l'avenir énergétique est dans l'hydrogène. L'hydrogène combiné à de l'oxygène alimente une pile à combustible qui produit de l'électricité. Une énergie sans pollution.
- Speaker #1
Sans pollution, oui je sais. Encore faut-il produire de l'hydrogène sans polluer, économiquement et écologiquement.
- Speaker #3
Excellent. Nous avons la solution. Nous fournirions l'hydrogène prêt à l'emploi.
- Speaker #1
Et l'oxygène aussi je suppose.
- Speaker #3
L'oxygène, vous en avez facilement à l'état naturel, jusqu'à 20% dans l'air que vous respirez.
- Speaker #1
Ah, on a facilement de l'oxygène, c'est déjà ça.
- Speaker #3
Il se trouve que nous avons dans notre environnement beaucoup d'hydrogène naturellement liquide.
- Speaker #1
Et nous, on a d'excellents vins, ça vous intéresse ?
- Speaker #3
Ne nous égarons pas. Avec ce genre de combustible, vous allez développer une énergie totalement propre.
- Speaker #1
Propre, oui, mais propre à déstabiliser notre économie.
- Speaker #3
Ce serait pourtant la fin des inquiétudes écologiques.
- Speaker #1
Peut-être. Mais surtout le début des emmerdements.
- Speaker #3
Il faut reconnaître qu'un rien peut déstabiliser votre économie. Un peu plus d'or, plus de devises, plus de technologies, un peu moins de confiance et... Pas rassurant tout ça.
- Speaker #1
Oui, bon, d'accord. Mais c'est comme ça. J'ai du mal à imaginer l'impact sur nos activités.
- Speaker #3
Alors... Tout sera actionné par des moteurs alimentés en électricité, par des piles à combustible, oxygène, hydrogène, non polluantes.
- Speaker #1
Mais vos pays silicium seront bien obligés de nous acheter des moteurs, des piles et tout le reste.
- Speaker #3
Pour combien de temps ? Ils apprendront vite. Ils sont pauvres mais pas idiots. Et l'argent permet d'apprendre vite. Leurs meilleurs éléments viendront étudier chez vous et seront rapidement autonomes. Ils ne sont pas bêtes, ils sont simplement sevrés d'éducation.
- Speaker #1
Oui, donc ces pays vont devenir les nouveaux pays riches et les anciens pays riches. Les riches, y compris ceux du Golfe, seront exclus de votre marché.
- Speaker #3
Ah oui, pour les pays du Golfe, la roue va tourner un peu plus vite.
- Speaker #1
Et nous ? On deviendra les pays d'une main-d'œuvre bon marché.
- Speaker #3
Si ces pays copient votre exemple, c'est probable. Dans moins de 20 ans, les compagnies pétrolières ne produiront plus de carburant fossile. Les mines de charbon feront faillite. Dans 20 ans, toute l'électricité sera produite à partir des combustibles oxygène et hydrogène. On commencera à démonter les éoliennes, les champs de panneaux solaires seront désaffectés, les Jeux Olympiques d'un pays, silicium zéro pollution, seront une grande réussite, effaçant par leur faste tous les autres. Dans 30 ans, ces pays silicium achèteront des entreprises, des clubs de football, des palaces. La production sera délocalisée dans de nouveaux pays à bas coût de production. France, Allemagne, Royaume-Uni, Etats-Unis, Japon, Chine, Russie... Enfin, pas tout de suite. La France deviendra un musée, un immense parc d'attractions touristiques, où les curiosités historiques et j'ajoute culinaires et architecturales, bien sûr, seront jalousement conservées par les nouveaux propriétaires qui viennent s'y détendre, en laissant peu de dividendes aux autochtones français, regardés comme des figurants du décor. Les Français deviendront accueillants par nécessité, le G7 sera dissous et le Conseil de l'ONU sera totalement recomposé, en excluant vos pays.
- Speaker #1
Charmant. Quoi d'autre ?
- Speaker #3
Les principaux centres de recherche seront chez eux, suivis par les meilleures universités. Dans 40 ans, ils célébreront leur premier prix Nobel de physique, 10 ans seulement après celui d'économie. Tous les moyens de transport seront non polluants. Les mers et les océans auront retrouvé un niveau de propreté d'il y a deux siècles. Pour la première fois, on notera un changement dans la courbe du réchauffement climatique et pour la première fois, aucune université américaine ne sera classée dans les 10 premières du monde. Les meilleurs chercheurs seront chez eux. L'excellence suit l'argent. Dans 50 ans, la conquête spatiale que nous suivrons de près sera leur grande victoire et l'immigration se fera massivement vers les pays du sable. La France adoptera des mesures d'incitation à l'immigration pour compenser la fuite de ses cadres et de ses ouvriers.
- Speaker #1
Et dans 50 ans, leurs progrès dans la conquête spatiale commenceront à vous énerver. Ils visiteront votre banlieue pour s'approvisionner directement en hydrogène. Il faudra vous préparer à un affrontement. Or vous n'êtes pas des guerriers. Vous devrez créer en urgence un ministère de la Défense et le budget pléthorique qui va avec.
- Speaker #3
Peut-être. Sûrement même. Mais nous avons du temps pour y réfléchir.
- Speaker #1
Et là, vous viendrez nous acheter notre gêne du vat en guerre pour vous défendre. On vous enverra nos militaires.
- Speaker #3
Merci. Vous serez alors les mieux placés pour nous aider.
- Speaker #1
Vous vous préparez un avenir cauchemardesque. Ne sous-estimez pas notre pouvoir de nuisance à nous terriens. On peut rapidement vous pourrir la vie. C'est d'ailleurs une de nos grandes spécialités, c'est génétique.
- Speaker #3
Avouez que notre dernière solution a le mérite de vous aider à aller dans la direction souhaitée par tous. Je veux dire macroscopiquement. Elle a toutefois, je le confesse, un effet boomerang ou revanche qui peut déplaire à certains.
- Speaker #1
Déplaire ? C'est un euphémisme. Déglinguer, oui. C'est la goutte d'eau de trop, le grain de sable, devrais-je dire, qui grippera la machine, docteur.
- Speaker #3
Pas mal. Et ce n'est qu'un grain de sable.
- Speaker #1
Oui, gripper notre machine. Dans ce cas-là... C'était au moins tous nos systèmes militaires à l'arrêt.
- Speaker #3
Hélas, cela ne vous ferait pas renoncer à d'autres méthodes tout aussi barbares de tuer. Les Kalachnikovs excellent dans le genre et sèment partout la terreur. Les machettes aussi, les réseaux sociaux aussi. Et puis impossible de faire taire toutes les armes sans bloquer le bras qui les actionne.
- Speaker #1
Pas faux.
- Speaker #3
Madame la Présidente, nous devons repartir. En fait, ni vous, ni nos futurs clients n'êtes prêts pour ce business. Nous ne cherchons pas à remplacer un mauvais système par un système mauvais. Et pendant nos entretiens, nous avons prélevé en toute discrétion un échantillon de silicium correspondant à notre consommation de 3 ans. Le temps que vous mettiez fin à la suprématie des égaux, au profit des idées et des idéaux. Nous reviendrons donc. Nous ne nous interdirons pas de faire ici ou là une petite expérience de panne générale, pour nous rappeler à votre bon souvenir. Ne soyez pas surprise.
- Speaker #1
Vous ne vous interdirez pas ? Bravo pour la négation. Vous êtes prêt pour la naturalisation française, dites-moi.
- Speaker #3
Quel honneur ! Cela serait vraiment rock'n'roll.
- Speaker #1
Ah oui ? La naturalisation d'un extraterrestre ? Une grande première ?
- Speaker #3
Pourquoi pas. Mais commencez par régler celle des autres terriens. En fait, je ne suis pas sûr d'avoir bien assimilé toutes les subtilités de la pensée logique française.
- Speaker #1
Je m'étais habituée à nos discussions, mais j'ai encore beaucoup de questions. Vous êtes un envoyé de Dieu ? Un ange, n'est-ce pas ?
- Speaker #3
C'est plus fort que vous ce recours aux religions pour vous sauver. Pourquoi pas ? Elles sont là pour ça. Quitte à croire en Dieu, qu'il soit divin, bon Dieu. Tolérant, pacifique, innovant, au lieu de le cantonner dans une posture rigide, archaïque et sectaire. Place au règne de l'imagination, pour tous, même pour lui.
- Speaker #1
Pourquoi pas, mais ce sera long. Vous, vous auriez au moins l'avantage de nous faire faire l'économie d'une débauche d'horreur.
- Speaker #3
Non, madame la présidente, si Dieu existe, pourquoi le rendre complice d'actes inhumains ? Ce n'est pas la foi qui est en cause, mais ce qu'on fait en son nom. Soyez humain, solidairement humain.
- Speaker #1
Vous parlez comme un envoyé.
- Speaker #3
Je n'ai rien dit qui mérite le titre d'envoyé. Nous sommes des visiteurs. Des visiteurs intéressés par un marché très simple et nous devrons revenir très vite. Nous attendons de vous plus de partage et de tolérance. Acheteurs et vendeurs, car vous êtes bien loin du trait. Avouez que, si un simple achat de quelques grains de sable à des pays pauvres peut faire vaciller votre système, il y a de quoi se poser des questions.
- Speaker #1
En effet.
- Speaker #3
Notre but n'est pas l'inversion d'épaule. La solution, vous devez la trouver ensemble, tous ensemble.
- Speaker #1
J'avais bien compris. Et vos familles, à quoi elles ressemblent ? Vous avez des photos ? Vous avez des robots ? Et la télépathie, vous faites comment ?
- Speaker #3
Je dois vous quitter, madame la présidente, et retrouver ma terre. A bientôt. Et bonne chance pour les prochaines élections.
- Speaker #1
Merci. A bientôt, docteur. J'ai bien aimé nos conversations. Elles me manqueront. Je vous embrasse.
- Speaker #3
Moi aussi j'ai bien aimé nos conversations, Madame la Présidente. A bientôt. Vous êtes tous ensemble tellement beaux sur votre planète bleue, vue du ciel.
- Speaker #2
A suivre.