- Speaker #0
Gueule cachée, ce sont des personnes qui acceptent de vous raconter ce qu'on ne voit pas et qu'on ne veut pas toujours entendre. Pour ce dixième épisode, je vous propose le récit croisé de Joséphine, Margot, Éric, Dalila, Bénane et Evelyne. Un immense merci à eux pour ce partage. On s'est retrouvés un soir à la maison de la santé mentale. On a constaté qu'il y avait du commun dans les récits de ces vies bousculées par des troubles ou des maladies psychiques. Alors d'emblée, on n'a pas parlé de diagnostic, non. On a choisi des mots, des mots communs, pour parler de ce qui nous rassemble et puis pour le partager.
- Speaker #1
Ces termes de santé mentale, moi je ne suis pas d'accord. Je l'ai déjà exprimé lors de ma formation de premier secours en santé mentale. Je trouve qu'on aurait dû parler de santé psychique. Pourquoi ? Parce que je trouve que la santé mentale, ça ne précise pas assez le fait que ça concerne les troubles psychiques. Et du coup, je trouve le terme pas juste. Oui. Oui, d'accord.
- Speaker #2
Je trouve aussi que c'est un terme qui est un peu galvaudé, qui a été un peu récupéré à toutes les sauces. On parle souvent de greenwashing, de pinkwashing. Je trouve qu'on peut aussi parler de santé mental washing. Health washing, psy washing. Tout à fait. Non, j'avais un autre truc à dire, mais je ne me souviens plus. Non, parce que c'était super intéressant ce que tu as dit. Je suis d'accord avec toi. Je ne sais plus. Je repasse la parole.
- Speaker #3
Pour moi, le terme santé mentale, en anglais, on dit mental health. Et en allemand, on dit psychische Gesundheit, donc la santé psychique. Et donc, en français, on a employé le terme anglais. Et donc, pour moi, je suis d'accord avec toi, ce que tu as dit, parce que je ne me suis jamais posé la question, on va dire, là-dessus. Et voilà, la santé mentale, ça pourrait être... d'autres choses, en clair d'autres choses aussi. Je suis d'accord.
- Speaker #4
Parce que quand on parle de santé mentale, quand on colle santé, on pourrait se dire, il suffit d'avoir une certaine hygiène de vie, une certaine hygiène alimentaire pour être en bonne santé. Alors qu'une personne qui souffre d'un trouble psychique, elle aura beau avoir le meilleur comportement possible, la meilleure hygiène de vie alimentaire, C'est quelque chose sur laquelle on n'a pas de contrôle. Certaines problématiques de maladies psychiques, on est avec. Donc effectivement, ça peut prêter à confusion quand on parle de santé mentale et qu'on met dedans ce qui peut être une dépression provoquée par un accident de la vie et ce qui peut être dû à une maladie psychique.
- Speaker #2
Je trouvais ça intéressant de rebondir sur le mot santé, c'était super intéressant, sur le mot mental qui m'a fait moi penser à la maladie mentale, aux malades mentaux. Et je trouve qu'en fait la stigmatisation, elle commence en fait dès ce terme-là. C'est un peu désuet comme terme. et troubles psychiques. Ce qui est intéressant, c'est que ça englobe à la fois les troubles de la psychiatrie, mais aussi les troubles de la psychologie. Donc on est sur un spectre, sur un panel qui est pour moi beaucoup plus large et beaucoup moins stigmatisant.
- Speaker #5
Je suis tout à fait d'accord avec vous. Quand on parle de mental, on peut même penser au mental du sportif. Donc c'est quelque chose qu'on pourrait améliorer en faisant des efforts. Alors que les maladies psychiques, c'est vraiment des connexions dans le cerveau qui sont abîmées ou qui se développent différemment, pour lesquelles il faut des molécules pour réussir à stabiliser. Et exactement, le psychisme, pour moi, les maladies psychiques, ça parle de psychiatrie, de psychologie, et ça, ça fait peur aux gens. Et il faut en parler. Il faut en parler parce que il y a des gens qui ont peur. J'ai même connu des gens qui croyaient que la psychiatrie... En psychologie,
- Speaker #6
ça n'existait pas. Je me permets de prendre la parole. La santé mentale, je trouve que c'est un thème qui atténue la question des troubles psychiques. On a beaucoup parlé de santé mentale parce que dans notre société, il y a eu un développement des troubles anxieux. Donc ça touche beaucoup plus de personnes que les troubles psychiques. Mais par contre, je trouve que ça fait un focus sur les troubles psychiques et que ça peut faire peur aux gens. Je dirais que la différence entre, c'est d'un côté on a du thé, donc vraiment de la dureté, et on est du corps et ça donne de la tisane. Les troubles psychiques, c'est le thé, et les troubles moins développés, les troubles anxieux, ça serait peut-être la tisane.
- Speaker #3
Je ne sais pas trop si je suis d'accord avec. Ça, parce que les troubles anxieux, pour moi, c'est aussi une maladie psychique. Donc, je pense que c'est plutôt, en fait, maintenant, on parle depuis la COVID, plus de santé mentale pour tout le monde. Et je pense que c'est important pour tout le monde de faire attention à sa santé mentale. Et il faut bien faire la part des choses, parce que je rebondis sur ce que tu disais, qu'on peut avoir une hygiène de vie très bien. Très bien, mais après, tu peux aussi avoir une maladie psychique. Parce que, par exemple, pour moi, c'était « ouais, je fais du sport, je mange bien et je fais tout ce que je peux » , mais quand même, ça ne me protège pas d'une maladie psychique. Et donc, pour ça, je pense qu'il faut un peu faire la part des choses comme tu dis.
- Speaker #6
Donc, ce n'est pas pour banaliser l'angoisse, l'anxiété. Il y a des choses qui sont du domaine du quotidien. On ne va pas très bien, on se sent un petit peu mal à l'aise. Et notre vie s'obscurcit un petit peu, mais ce n'est pas forcément quelque chose qui va durer.
- Speaker #4
C'est au fait une malfunction, ou une fonction différente du cerveau, par rapport à ce qu'on pourrait appeler une personne qui ne souffre pas, enfin à une norme, c'est-à-dire une personne qui ne souffre pas de ses troubles psychiques. Pour moi, c'est-à-dire que ça peut être comme quelqu'un qui, par exemple, est issu d'une famille où il y a une prédisposition au diabète, et il veut y avoir, par exemple, dans une fratrie des personnes qui vont développer un diabète, et d'autres qui ne vont pas le développer alors qu'il y a une prédisposition génétique à un diabète. En ce qui concerne le trouble psychique, on peut peut-être avoir une prédisposition. un trouble psychique qui ne va pas se révéler sauf s'il y a un facteur déclenchant, comme par exemple un accident de la vie, etc. Et c'est à ce moment-là qu'il pourrait y avoir un diagnostic.
- Speaker #2
J'aurais fait le lien avec… ça fait un peu le lien entre "les mots" et "quand". Elle est trop forte. Moi, quelque chose qui m'a marquée dans mon parcours, donc là c'est du personnel complètement. Quand j'ai reçu un diagnostic de la personnalité borderline, j'ai eu l'impression de voir certains regards changer, où j'ai eu des réactions comme « mais non, pas toi, je te connais, t'es pas comme ça » . Et en fait, ça m'a fait réfléchir autour du timing et de l'impact des mots, parce que j'étais la même personne, c'est-à-dire qu'entre hier et aujourd'hui. mon état n'a pas changé pourtant ce mot là fait changer les regards des personnes qui parfois me connaissent même très bien
- Speaker #7
je dirais que ma famille
- Speaker #5
m'a rejetée du fait du diagnostic. Je disais que j'allais pas bien, on me disait faire un effort. Quand j'ai dit que j'avais une maladie, ils ont eu peur, et du coup, ils m'ont dit de me débrouiller. Et si je peux en parler ce soir, c'est que c'est une maladie, c'est pas juste que j'ai envie de me cacher derrière quelque chose ou que je ne fais pas d'efforts, c'est une maladie ! Et je crois que dans beaucoup de familles et beaucoup d'endroits, les gens ne pensent pas que c'est une maladie. Je pense que c'est honteux.
- Speaker #1
Le mot,
- Speaker #5
c'est honteux. Oui, alors moi, j'ai eu une séparation avec ma famille du fait du diagnostic. On m'a dit, tu es folle, débrouille-toi. Et je me suis débrouillée. Et je suis là ce soir.
- Speaker #1
Merci. En ce qui me concerne, moi, le "quand", c'est toute ma vie. C'est-à-dire que toute ma vie révèle l'instant fatidique où vraiment des symptômes que je n'avais pas, notamment les délires, les hallucinations, vont surgir et vont m'handicaper lourdement pendant deux ans. Et ça va du coup être la cause de mes hospitalisations. Mais je pense que pour moi, le "quand", c'est un parcours de vie. C'est vraiment un parcours de vie. Alors soit on est passé à côté de certaines choses, ou moi j'ai essayé de me débattre, mais j'étais face à ma solitude et ma souffrance seule, sans l'appui de la famille. Et moi, il n'y a pas eu de changement dans le regard. C'est juste une confirmation de ma posture d'avant. Mon errance en cherchant ma place au sein de la famille que je ne trouvais pas. Et face à cette solitude et cette souffrance, ça s'est confirmé. Ma famille d'ailleurs a été la cause de mon hospitalisation parce qu'ils n'ont pas voulu m'aider quand j'ai appelé à l'aide. Et je pense qu'ils en avaient marre aussi. Parce que toute ma vie a galéré, et puis à devoir demander de l'aide de temps en temps, ils se sont dit, voilà, position de victime, donc on en a un peu marre, il faut qu'elle se débrouille seule. Mais moi, ça a duré toute ma vie. Et je pense que oui, si j'avais été diagnostiquée plus tôt, ou si quelqu'un avait mis des mots, ou a essayé de trouver ce que j'avais. Pourquoi j'avais ce mal-être, cette souffrance, cette particularité ? Parce que j'ai eu des maux dans mon parcours. Par exemple, quand j'étais plus jeune, je m'avais des regards particuliers sur moi en me disant « cette enfant, elle est différente, tiens, c'est bizarre, elle n'est pas comme les autres » . Mais personne ne se souciait vraiment de moi. Donc bon, pour moi, le "quand", c'est vraiment le parcours. Il faudrait que je raconte toute ma vie. pour expliquer le risque jusqu'à l'apothéose de la souffrance psychique. Mais il y a eu de la souffrance psychique sur 44 ans. Et je n'en suis pas sortie malgré les traitements. Il y a toujours cet état qui est là. Et le regard ne change pas, ne change pas forcément. Donc quand la famille était déjà un peu pas vraiment présente, mais voilà. Ils ont eu peur du diagnostic de l'hospitalisation. Ils ne sont pas venus me voir. Ils voulaient juste savoir ce que j'avais. Ils voulaient le mot, ils voulaient le diagnostic. Mais ils n'ont pas changé. Ils ne sont pas plus présents aujourd'hui. Et c'est vrai que les mots sont importants parce que... Oui, ils font peur.
- Speaker #2
On a parlé de peur. Moi, il y a un terme qui me vient beaucoup par rapport à ces sujets-là, c'est la xénophobie qui est utilisée. C'est la peur de l'étranger, de l'autre. Et je trouve que c'est hyper important de faire ce qu'on fait là, de parler, de sensibiliser, parce que quand on ne connaît pas, on a peur. Mais en fait, une fois qu'on apprend... à écouter, qu'on se renseigne, qu'on connecte même juste avec une personne son récit, on se rend compte qu'on peut aller même jusqu'à s'identifier, et ça fait tomber cette peur, cette barrière, et voilà, donc je voulais apporter ce mot, xénophobie.
- Speaker #1
La peur de la différence, la peur de l'autre, mais la peur du lien, parce que des fois le rapport à l'autre, il est biaisé, ou voilà... Parce que justement, il y a cette incapacité à faire le lien. Et c'est ça, je pense, qui est fondamental. Parce que quand on ne fait pas du lien avec l'autre, même si on ne l'écoute pas vraiment, même si on n'est pas totalement présent, mais qu'on n'essaye pas dans la discussion, dans les gestes, dans le non-verbal et dans le verbal, d'essayer de créer un lien, en jouant de l'effet miroir, on a l'impression d'être tout le temps dans le vide. Alors que ce soit en intrafamilial ou en extra-familial, je pense que la peur et tout ce qui va avec vient de
- Speaker #0
ce dysfonctionnement-là. Merci à l'UNAFAM Bas-Rhin pour son soutien financier. Et merci à la Maison de la Santé Mentale de Strasbourg pour son accueil.