Speaker #0une maman de 5 enfants, une étudiante en psycho, une formatrice à l'approche parentale et indienne, mélangez tout ça dans un gros chaudron et vous obtenez un in-and-parenting avec Sophie. Bonjour, je suis Sophie Ménard. Depuis 16 ans, je suis maman. Depuis 6 ans, j'accompagne des parents à travers des ateliers et des formations. Et depuis l'an dernier, je poursuis des études de psychologie, pour aller encore plus loin dans le soutien que je peux apporter aux familles que je rencontre. Être parent est probablement le métier le plus merveilleux et le plus difficile. Et croyez-moi, j'ai exercé des métiers passionnants avant ça dans le conseil et la gestion de projets. Mais aujourd'hui, je me concentre pleinement à ce qui me passionne, la parentalité. Un Ian Parenting avec Sophie, c'est chaque semaine des réflexions sur la parentalité, des idées et des outils pour le quotidien. Et surtout, beaucoup, beaucoup de soutien pour les parents, grands-parents, professionnels qui peuvent se sentir perdus face aux enfants. À la lumière de l'approche à Linen, des dernières découvertes en psychologie et de mon expérience de maman, je te propose de prendre du recul, d'appliquer des outils concrets et de prendre soin de toi. Parce qu'une maman qui va bien, un papa qui va bien, c'est toute une famille qui va bien. Bonne écoute ! L'école primaire de mes enfants est très cosy. Il y règne une atmosphère joyeuse, chaleureuse. Tous les matins, quand je dépose mes enfants et que je vois mon petit dernier en maternelle foncer faire un câlin à son assistante, je me dis que franchement la vie est belle pour eux. Il y a autre chose que j'apprécie beaucoup, c'est la façon dont se fait la transition vers la 6ème. Les enfants de CM1 et CM2 croisent déjà certains de leurs futurs profs à travers des activités en primaire, en langue, en sport. Et quand ils arrivent au collège, même s'ils deviennent soudain les petits au milieu des grands, après avoir été les rois de la cour de récré en CM2, je les sens plutôt à l'aise, curieux, confiants. Et pourtant. Malgré tous les efforts faits par l'école et par le collège, il se passe quelque chose. Quelque chose de diffus, mais de bien réel. Parfois dès le milieu de la sixième, parfois en cinquième. À partir de là, les discours bienveillants qu'on entendait jusque-là sur nos enfants, cette espèce d'osmose entre les enfants, les profs, les parents, commencent à s'effriter. L'atmosphère devient plus distante, parfois franchement tendue. Les contrats de comportement apparaissent, les observations, les heures d'école commencent à pleuvoir. Les convocations de parents pour « recadrer » les enfants deviennent monnaie courante. Et à la maison aussi ça bouge. Les portes claquent parfois, les silences s'installent, et les échanges deviennent plus compliqués. Et on sent, petit à petit, bien bien un décalage qui s'installe avec les enfants. Ces enfants qui, indéniablement, sont en train de grandir. Alors la question se pose. Pourquoi cette période de préadolescence rimerait-elle forcément avec crise ou rupture ? Est-ce la photosormone ? Aux parents qui démissionnent ? Aux profs en burn-out ? Honnêtement, ces réponses me semblent vraiment simplistes. Et pour le dire plus crûment, je crois qu'en se contentant de ça, on passe à côté de quelque chose de beaucoup plus fondamental. Dans cet épisode, j'ai envie de décortiquer ce phénomène que tu as peut-être déjà vécu et qui t'a peut-être laissé un goût amer. Moi, je le vis un peu en continu depuis 4 ou 5 ans. Et ça va continuer puisque j'ai encore des enfants en primaire. Autant dire que j'ai, et que je vais avoir, largement le temps d'observer, d'analyser, et surtout de réfléchir à des pistes pour aider tout ce petit monde à vivre cette période avec plus de douceur. Quand je repense à mes propres années de collège, j'en garde un souvenir plutôt fluide. Il y a bien eu quelques mots dans le carnet, des profs parfois excédés par nos bavardages, des punitions collectives très en vogue à l'époque, mais dans l'ensemble, ces années de la 6ème à la 3ème ont été assez sereines. Avec le recul, je me dis qu'il y avait une forme de confiance assez élevée entre profs, élèves et parents. Alors oui, si tu demandes à mes parents, ils ont peut-être un autre point de vue. Mais dans mon souvenir, je n'étais pas une pré-ado particulièrement agitée. Et ça a ancré chez moi une croyance très forte. Les choses n'ont pas automatiquement à dégénérer parce qu'on entre au collège. J'y crois simplement pas. Fast forward, 30 ans plus tard dans le collège de mes enfants. Ma vie de maman est désormais rythmée par une série de notifications sur mon portable. Le texto de 7h57, non signalé à un retard de 2 minutes, le message de 10h du CPE avec la synthèse des heures de colle, l'observation du jour dans le carnet assigné le soir, et parfois le petit mail surprise de 18h m'invitant à rencontrer le professeur principal. Voilà à quoi se résument bien souvent mes interactions avec le collège. Autant te dire qu'il faut une sacrée solidité intérieure pour continuer à avoir le positif chez son enfant comme dans l'institution quand pendant 12h d'affilée, on t'explique que vraiment ça va pas. Et je précise, il ne s'agit pas ici de difficultés scolaires, uniquement de comportement. Je te lis quelques exemples pris au hasard. A fait une balle de foot avec du papier et du scotch. S'est approché d'une porte branlante dans les toilettes. A demandé un rapporteur à son voisin pendant un devoir surveillé. Avait sa capuche sur la tête dans la cour. A retiré sa chaussure pendant la dictée. S'est retourné pour parler à son voisin. Tu entends sans doute l'ironie dans ma voix. Et pourtant, je caricature à peine. Il y a clairement une déconnexion qui s'installe. Parfois dès le milieu de la sixième. Dès la réunion de rentrée, souvent le ton est donné. Je compte plus les fois où j'ai entendu des discours du type « Vous allez voir. » Vos enfants vont devenir manipulateurs. Ça commence par des petits mensonges et ensuite ça dégénère très vite. Tous les ans c'est pareil. Et nos préados dans tout ça ? Bah ils sont complètement paumés. Et honnêtement, comment ils pourraient en être autrement ? On leur demande du jour au lendemain d'être plus autonome, plus responsable, plus mature. Tout en les traitant comme s'ils étaient fondamentalement suspects. On leur explique qu'ils doivent apprendre à gérer leurs émotions, mais on leur répond par des sanctions automatiques quand les émotions débordent. On leur parle de confiance tout en leur envoyant des signaux permanents de méfiance. Et ça ? Du point de vue des enfants, c'est profondément déroutant. Loin de moi l'idée de tout refaire ici, tout le plaidoyer contre les heures de colle, j'ai déjà développé ça dans l'épisode 36 si ça t'intéresse. Mais très honnêtement, du point de vue des ados, je n'ai encore jamais vu une politique éducative qui ruine aussi efficacement les relations élèves-enseignants, et qui par ricochet envenime autant les relations familiales. Parce que ce qui se passe ensuite à la maison, on le connaît tous. L'enfant rentre avec une observation, une colle, une remarque, il se sent injustement jugé, incompris, Nous parents, on est pris en étau, d'un côté on connaît nos enfants, on sait qu'ils peuvent être grande gueule, on sait que les regards des pères deviennent centrales, on sait qu'ils testent, qu'ils débordent parfois, qu'ils ne sont pas parfaits. Et en même temps, on se pose mille questions. Pourquoi les devoirs sont-ils devenus une telle tannée alors qu'avant ça roulait plutôt bien ? Pourquoi cette méfiance vis-à-vis des profs alors même qu'on sent bien que globalement il y a de la bienveillance et une vraie volonté de faire réussir les élèves ? Pourquoi certains adultes semblent s'acharner sur des comportements qui, à nos yeux, pourraient se régler avec une discussion franche, un rappel de cadre ? Et un moment de reconnexion adulte-pré-ado. Alors on fait ce qu'on peut. On rappelle les règles, on explique qu'au collège comme ailleurs il y a un cadre à respecter, on essaie d'être loyaux vis-à-vis de l'institution. Mais après 3-4 ans passés dans cette tension permanente entre pré-ado, parents et enseignants, je me suis autorisée à penser qu'il se jouait peut-être autre chose. Quelque chose de plus profond. Quelque chose de plus systémique. Et surtout, quelque chose de beaucoup moins intentionnel qu'on ne le croit. J'ai une chance énorme cette année. En licence de psychologie, je suis en option psychologie éducative. Autant te dire que, pour décortiquer ce qui se passe dans ce triptyque élèves-parents-institutions scolaires, je suis servie. Et c'est important pour moi de prendre de la hauteur. Je ne peux pas me résoudre à accepter des explications du type « au collège, il faut être dur au début, sinon après les élèves sont ingérables » . Accepter ça, ce sera accepter l'idée qu'il faut mater les enfants, montrer qu'il y a le pouvoir, excuse-moi l'expression, pour que l'ordre tienne. Et honnêtement, j'ai trop confiance en nos enfants, trop de respect pour le bon sens des enseignants, Pour m'arrêter à ce genre de lecture, l'hypothèse que je te propose est à la fois beaucoup plus simple, et peut-être beaucoup plus dérangeante. Je crois que, collectivement, nous avons peur. On a peur pour nos collégiens. Et parfois, soyons honnêtes, nous avons aussi peur d'eux. Peur de ce qu'ils deviennent. Peur de ce qu'ils pourraient faire. Peur de perdre le lien. Peur de ne plus avoir d'emprise. Peur de se tromper. Et cette peur-là, elle est rarement consciente. Elle ne se dit pas comme ça. Elle s'exprime autrement. Elle s'exprime dans les discours qu'on tient sur les ados. Dans les soupirs, dans l'ironie. dans les phrases du type « Ah, les ados, tu verras, à cet âge-là, ils sont tous pareils. Putain, c'est l'âge bête. » Ce qui est frappant, et ce que montrent très bien les recherches en psychologie sociale, c'est à quel point ces représentations négatives des adolescents sont culturellement partagées. Des chercheurs comme Laurent Steinberg ou John Twain ont montré que les adultes ont tendance à associer spontanément l'adolescence à l'irresponsabilité, à l'opposition, au danger. Même quand les données objectives ne confirment pas ces peurs. Et pourtant, ces ados, ce sont toujours nos enfants. Ce sont les mêmes petits qu'on a bercés pendant des heures. Ce sont ceux qui couraient vers nous à la sortie de l'école, ceux qui glissaient leurs mains dans la nôtre sur le chemin de la maison. Ils n'ont pas disparu, ils ont grandi. Et même si parfois c'est rude, même si on se sent largué, fatigué, démuni, même si on ne reconnaît plus toujours l'enfant qu'on avait en tête, on reste leur point d'ancrage. Et ça, la recherche le confirme très clairement. Les travaux de Marianne Swurst, puis plus récemment ce Joseph Allen, montrent que le lien d'attachement reste central à l'adolescence. Même si l'ado s'éloigne, même s'il conteste, même s'il ferme la porte de sa chambre, le besoin de sécurité relationnelle ne disparaît pas. Il change de forme. Et c'est là que se joue à mon sens la première grande conséquence de cette peur adulte face à l'adolescence. Cette première conséquence, c'est le cynisme. Un cynisme souvent déguisé en humour, en petites piques, en phrases qu'on lance à la légère mais qui laissent des traces. Quand on sent qu'on perd pied, quand la relation devient plus complexe, quand l'enfant ne réagit plus comme avant, Il y a quelque chose en nous qui se durcit. comme une carapace. Or, ce cynisme est profondément mal ajusté aux besoins développementaux des adolescents. Les recherches en psychologie du développement, notamment celle d'Eric Erickson sur la construction de l'identité, montrent que l'adolescence est une période clé de vulnérabilité identitaire. C'est un moment où l'estime de soi est fragile, où le regard des adultes compte énormément, même si l'ado fait tout pour prétendre le contraire. D'autres études en psychologie motivationnelle, cette fois je pense aux travaux de Daichi et Ryan sur la théorie de l'autodétermination, montrent que les adolescents ont trois besoins psychologiques fondamentaux. Le besoin d'autonomie, le besoin de compétence et le besoin de relation. Quand le discours adulte devient cynique, moqueur ou désabusé, c'est surtout le besoin de relation qui est touché de plein fouet. Le message implicite que l'ado reçoit, même s'il n'est jamais formulé clairement, c'est « je ne crois plus vraiment en toi » ou « je m'attends à ce que tu te dérapes » . Face à ça, les comportements adolescents prennent souvent deux directions, que la recherche documente très bien. Soit l'ado se replie, il doute de lui, Il intériorise ce regard négatif. Les études montrent alors une augmentation des symptômes internalisés, anxiété, inhibition, perte de confiance. Soit, il entre dans une logique de suradaptation au rôle qu'on lui prête. Puisqu'il est déjà vu comme problématique, il va finir par incarner ce rôle. C'est ce que la sociologie et la psychologie sociales appellent un processus d'étiquetage, et qu'on retrouve aussi dans les études sur le climat scolaire. Dans les deux cas, la relation se détériore. Dans le triptyque adulte-ado-institution, le cynisme épuise tout le monde. L'ado perd confiance, l'adulte se protège émotionnellement, le lien se rigidifie. Alors que ce dont les adolescents ont le plus besoin à ce moment-là, c'est exactement l'inverse. Les recherches sur la résilience à l'adolescence montrent que ce qui fait la différence, ce n'est pas l'absence de difficultés, mais la présence d'au moins un adulte qui garde une posture d'espoir et de confiance. Un adulte capable de dire « ce que tu traverses c'est compliqué, mais je crois profondément en ta capacité à apprendre et à grandir, au collège ça peut changer énormément de choses » . Un mot d'encouragement au lieu d'une remarque sarcastique. Une question sincère plutôt qu'une supposition. Un regard qui cherche le potentiel, pas la faute. Et comme parent, on a un rôle essentiel. Celui de remettre de la nuance, de contrebalancer les discours négatifs. Et de rappeler que l'adolescence n'est pas une pathologie, mais une étape de développement. Quand on garde ça en tête, on peut rester en lien. Même quand c'est inconfortable, même quand ça déborde et même quand on a peur. Et pour te montrer que ce regard posé sur les ados n'est pas une fatalité, j'ai envie de te partager quelque chose qui m'a profondément marquée. J'ai un prof de psychologie cognitive absolument passionné par la pédagogie freinet. Par ailleurs, et c'est pas un hasard, dans ma région, une école située dans un quartier socialement très sensible a connu une véritable métamorphose le jour où une nouvelle équipe d'enseignants formée à la pédagogie freinet est arrivée pour prendre le relais d'enseignants pourtant très engagés, mais clairement usés par un contexte socio-économique extrêmement dur. Je découvre cette pédagogie depuis quelques temps, et ce qui me frappe vraiment, c'est le niveau de confiance accordé d'emblée aux enfants et aux ados. Confiance dans le choix de leur projets d'écriture artistique confiance dans leur capacité à s'organiser confiance dans leur aptitude à participer à la gestion de la vie de classe et à la résolution des conflits ce n'est pas de l'angélisme c'est pas du laxisme c'est un cadre très clair mais un cadre qui part du postulat radicalement différent qui est les enfants et les ados veulent coopérer quand on leur donne les moyens il existe même un collège qui fonctionne sur ces principes pour certaines des classes et lire les témoignages des enseignants des élèves voir comment les ados entre dans les apprentissages prennent leurs responsabilités, développent leur sens critique et leur engagement. C'est juste impressionnant. Évidemment, j'ai fait la recherche. Est-ce qu'il y a un collège freiné dans mon coin ? Spoiler, ben non. Mais ces expériences sont précieuses parce qu'elles ouvrent le champ des possibles. Elles montrent que quand le regard adulte change, quand la posture passe de la méfiance à la confiance structurante, les comportements changent aussi. Et la question devient alors, comment est-ce qu'on porte ces idées dans les établissements de nos enfants, même quand ils ne sont pas estampillés, freinés ? À mon sens, ça commence par là. En établissant un lien de confiance et de respect mutuel avec les équipes éducatives, en les assurant de notre soutien en tant que parents, en se positionnant clairement comme alliés communs des ados, parce que tant qu'on reste pris dans une logique de suspicion réciproque, parents contre prof, prof contre élève, élève contre adulte, tout le monde s'épuise. Et c'est précisément quand cette confiance n'est plus là que s'installe la deuxième grande conséquence de notre peur adulte face à l'adolescence. La deuxième conséquence de cette peur de nous, adultes, de et pour nos pré-ados et ados, c'est... la surprotection anxieuse. Et ce qui est piégeux avec cette peur, c'est qu'elle ne ressemble pas à de la peur. Elle ressemble à de la responsabilité, de la prévoyance ou de la bonne volonté. On va se dire, je préfère intervenir avant que ça dérape. Il n'est pas encore prêt. Si je ne cadre pas maintenant, ça va être pire après. En psychologie du développement, cette posture est très bien documentée. Des chercheurs comme Barbara Barber parlent de contrôle psychologique et de sur-implication parentale. Et des études longitudinales notamment menées aux Pays-Bas et dans les pays nordiques, montrent que plus les adultes interviennent à partir de leur propre anxiété, plus ils freinent le développement de l'autonomie et du sentiment de compétence chez les ados. Le problème, c'est que cette réponse adulte est profondément mal ajustée au stade développemental de l'ado. Le cerveau adolescent est en plein remaniement. Les neurosciences du développement, je pense aux travaux de Laurence Steinberg, montrent que les circuits liés à la prise de décision, à l'anticipation des conséquences et à la régulation émotionnelle sont encore en construction. Autrement dit, l'ado a besoin d'expérimenter, de tester, de se tromper à petite échelle, de réparer. C'est comme ça qu'il apprend à s'autoréguler. Quand l'adulte agit à sa place, anticipe tout, contrôle tout, sécurise tout, il empêche ce processus naturel d'apprentissage. Et la recherche montre très clairement Deux types de réactions possibles chez les ados face à cette surprotection. Première possibilité, le repli. Moins d'initiatives, plus d'anxiété, un sentiment diffus d'incompétence. Plusieurs études mettent d'ailleurs en lien la surprotection parentale avec l'augmentation des symptômes internalisés chez les ados. Anxiété, inhibition ou faible estime de soi. Deuxième possibilité, la réactance psychologique. Alors, désolé pour le jargon, mais la réactance, c'est un concept central en psychologie sociale développé par Jack Bram. Il montre que lorsqu'un individu perçoit que sa liberté ou son autonomie est menacée, il va résister. Parfois de façon disproportionnée. Chez les ados, ça se produit par de l'opposition, de la provocation, des mensonges, des comportements qui semblent irrationnels, mais qui sont en réalité des tentatives pour reprendre le pouvoir. Et au collège, ce mécanisme est visible tous les jours. Par peur du débordement, on multiplie les règles, les contrôles, les sanctions quasi automatiques, et en face, on observe soit des élèves qui s'éteignent, soit des élèves qui explosent. Et dans le triptyque adulte-ado-institution, Tout le monde est perdant. L'adulte se sent de plus en plus inquiet et épuisé, l'ado se sent infantilisé ou étouffé, et la relation devient un rapport de force, alors qu'elle devrait être un espace d'apprentissage. Pourtant, les études sont très claires sur ce qui protège réellement les ados. C'est pas le contrôle. C'est une présence adulte sécurisante qui soutient l'autonomie. Les travaux issus, encore une fois, de la théorie de l'autodétermination, notamment ceux de Detshi Ryan, encore une fois, montrent que lorsque le besoin d'autonomie est respecté dans un cadre clair, les ados développent... plus d'engagement, plus de responsabilité, et paradoxalement, moins de comportement problématique. Concrètement, au collège, ça pourrait vouloir dire autre chose. Par exemple, laisser les élèves tenter de résoudre un conflit avant d'intervenir. Remplacer les sanctions automatiques par des temps de parole réparateurs. Dire explicitement « je te fais confiance » pour essayer. Accepter peut-être une certaine agitation comme faisant partie du développement normal. Et mettre en place des vrais conseils de vie de classe où les règles sont discutées, comprises, ajustées avec les élèves, sous la supervision d'un adulte. Un cadre clair, ouais. Mais un cadre qui soutient l'autonomie, pas qui l'écrase. J'ai envie de te raconter une anecdote que je trouve extrêmement parlante, qui est tirée du livre « Je t'écoute et ça change tout » de Patty Whipler. C'est une CPE d'un collège de banlieue qui témoigne. Depuis plus d'un an, elle recevait régulièrement dans son bureau un élève de 3e pour des problèmes mineurs de comportement, mais des problèmes assez répétitifs. Classiquement, une heure de col à chaque fois aurait été la réponse automatique. Mais chaque fois que cet élève s'asseyait en face d'elle, il se renfermait. Et finissait par dire que de toute façon les profs ne l'aimaient pas. Alors plutôt que de confirmer cette vision, elle lui répétait calmement qu'elle voulait qu'il réussisse et qu'elle avait confiance en lui. Elle ne lui a jamais mis une note de colle. Très souvent, une fois assis, il finissait par se mettre à pleurer. Un jour, elle lui a demandé ce qui n'allait pas vraiment. Parce qu'avec le temps, en restant là à écouter, elle avait gagné sa confiance. Il lui a confié qu'il pensait que personne ne s'intéressait vraiment à lui. Il lui a donné toutes ses preuves. Et elle l'a écouté. Elle lui a assuré qu'il avait une immense valeur, bien au-delà de l'image qu'il avait de lui-même. Elle a aussi rencontré sa mère. Elle l'a écouté. Et quand elle en a eu l'occasion, Elle lui a parlé du temps particulier. Elle l'a encouragée à essayer. Quelques mois plus tard, l'énergie de cette mère avait profondément changé. Elle était plus confiante, plus présente. Et ça se voyait sur son fils. Grâce au temps de rester écoutée avec la CPE, et au temps particulier avec sa mère, Stado a compris qu'il était aimé et capable. Cette année-là, il est passé d'une moyenne générale de 7,6 à 12,8 sur 20. Son comportement s'est transformé. Il s'est redressé en classe, il s'est mis à sourire, il est entré en relation avec ses enseignants. Et en fin d'année, le conseil de classe lui a attribué les félicitations pour ses progrès exceptionnels. Il a fallu du temps, mais la confiance est revenue. Et quand la confiance revient, les adultes autour de l'ado se remettent eux-mêmes à lui faire confiance. Et c'est précisément ce point-là qui nous amène à la troisième conséquence de notre peur adulte face à l'adolescence. Le fait qu'elle devienne une prophétie autoréalisatrice. Ce mécanisme s'est bien connu en psychologie sociale depuis les travaux de Robert Merton. Quand on s'attend à un certain comportement, on agit de manière à le provoquer. Tu te souviens peut-être de l'effet pigmaillon dont j'ai parlé dans l'épisode compte 39 je crois. Là, c'est un phénomène de la même famille, mais contrairement à l'effet Pygmalion positif, cette fois, les conséquences peuvent être parfois négatives. Avec les ados, c'est frappant. Quand, consciemment ou non, les adultes pensent « les ados sont immatures, ils exagèrent, ils cherchent les problèmes » , alors ils interagissent avec eux à partir de la méfiance. Ils minimisent les émotions, anticipent les erreurs, parlent avant même que l'ado ait agi. Et les recherches sur le développement de l'identité, comme d'Erikson, ou la théorie de l'identité sociale de Tachfel, montrent que les adolescents se construisent fortement à partir du regard des autres. Si ce regard est négatif, il finit soit par incarner le rôle qu'on leur attribue, soit par se fermer comme des huîtres, complètement. Au collège, cela crée un climat très particulier. Les adultes se mettent sur la défensive, les élèves aussi, et chacun renforce la position de l'autre. L'ado se dit « de toute façon, il pense déjà que je suis pénible » , l'adulte se dit « tu vois bien que j'avais raison de me méfier » , et la boucle est bouclée. Mais cette prophétie peut être inversée. Et là, je veux te partager mon anecdote préférée qui illustre parfaitement ce qu'on peut faire. Un prof dont je forme les collègues a décidé de déjeuner chaque semaine, en tête à tête, avec chacun de ses élèves pendant l'année. Juste 10-15 minutes, autour d'un plateau de cantine, sans jugement, juste pour l'écouter. Et il raconte. Au fil des semaines, j'ai vu des changements incroyables. Un élève réservé qui était toujours sur la défensive a commencé à sourire. Il me parlait de ses journées, ses difficultés, ce qu'il aimait. Et progressivement, il a commencé à sourire en classe, à interagir avec ses camarades, à participer. Petit à petit, le lien de confiance s'est installé. Et ses comportements un peu problématiques ont presque disparu. Cette anecdote est tellement parlante parce qu'elle montre que parfois, ce sont des petits gestes de présence réguliers et sincères qui transforment la relation. Les études sur le climat scolaire confirment ça. Quand les élèves se sentent écoutés, respectés et considérés comme compétents, les comportements problématiques diminuent significativement. Concrètement, au collège, ça peut vouloir dire accueillir l'émotion avant de juger le comportement, poser des questions plutôt que de supposer, reconnaître les compétences et les intentions positives et voir un débordement comme un signal, pas un échec, et créer ces micro moments de connexion, comme un déjeuner deux minutes à la fin du cours pour rester écouté et renforcer le lien et la confiance. Dire à un ado « je vois que c'est intense pour toi » je crois que tu peux apprendre à gérer ça, est infiniment plus éducatif que tu fais encore n'importe quoi, je te mets une observe. Même 10-15 minutes par semaine, en tête à tête, peuvent transformer la dynamique, inverser une prophétie négative et faire émerger l'ado qu'il est réellement. Et c'est exactement le message que je veux laisser. Nos ados ne sont pas un problème à gérer. Ils sont des trésors en devenir. En fait, en conclusion, j'ai envie de te dire ça. Nos ados sont des personnes profondément merveilleuses. Ils sont intelligents, créatifs, ils ont une énergie débordante, des idées, des élans, des rêves. Ils voient le monde autrement que nous. et franchement ça fait du bien. Chaque ado cherche un sens à sa vie. Il cherche à comprendre qui il est, ce qu'il veut, comment trouver sa place et au fond ce qu'il veut surtout c'est pouvoir être lui-même et sentir qu'un adulte le voit vraiment comme ça. Nos ados ne sont pas un problème à gérer. Ce ne sont pas des bombes à désamorcer. C'est des trésors en devenir. Si on arrive à mettre un tout petit peu moins de peur et un peu plus de confiance dans la relation, alors on libère une source incroyable d'intelligence, de créativité et d'enthousiasme. Pour eux et pour nous. Prends soin de toi. de ta famille et de tes ados. Et à bientôt pour un nouvel épisode.