- Speaker #0
Notre métier, c'est aussi de transformer certains risques ou certaines propositions de lois en opportunités. Les lois de simplification sont toujours des échecs en France, parce qu'on ne s'attire pas en fait au flux, à la source. Ce n'est pas la faute des lobbies aujourd'hui. S'il y a une crise démocratique en France, elle est plutôt à chercher dans le cœur de l'État même.
- Speaker #1
Qui sont ceux qui font la loi ? Je m'appelle Pierre, fondateur de la plateforme de veille institutionnelle Légit Watch, et je rencontre celles et ceux qui font les coulisses de notre vie politique. Aujourd'hui, j'ai le plaisir de recevoir Laurent Mazy, directeur des affaires publiques chez Transdev, président de l'APAP et secrétaire général du GITL au MEDEF. Son parcours a une singularité, c'est la politique qu'il a menée vers le transport, puis vers les affaires publiques. Depuis 20 ans, il observe un métier qui s'est structuré, professionnalisé et transformé, notamment avec la loi Sapin 2. Avec lui, on parle du lobbying comme contribution à la fabrique de la loi, du rôle trop peu interrogé de l'administration centrale, de crise démocratique et de ce que l'IA change dans le métier. Bonjour Laurent.
- Speaker #0
Bonjour, description très authentique et fidèle finalement à ma personnalité et à ma carrière.
- Speaker #1
Génial. Je reprends une phrase que je viens de citer, qui était « c'est la politique qui vous a amené au transport » . Qu'est-ce que ça raconte ?
- Speaker #0
Il y a une vingtaine d'années, une année charnière dans ma carrière, puisque en 2005, cela faisait plus de dix ans que j'étais dans le milieu politique. Je travaillais auprès d'élus. J'avais eu la chance d'être recruté comme jeune collaborateur auprès d'un sénateur qui était membre de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense. c'était en lien direct avec mes études supérieures, puisque je suis diplômé notamment de l'Institut des relations internationales et stratégiques à Paris. Et cette expérience m'a également amené finalement à m'engager en tant que militant au centre et ainsi faire la connaissance des Lulionnais, puisque ma base géographique, c'est le département du Rhône, là où j'ai fait une grande partie de mes études et où j'ai commencé également à tracter. pour la campagne de Simone Veil en 1989, l'élection européenne. Et c'est dans ce cadre-là que j'ai rencontré des personnalités aussi fortes que Anne-Marie Comparini, qui était présidente de la région Rhône-Alpes, et Anne-Marie Hidrak, ancienne ministre des Transports, sous Jacques Chirac. Et en 2005, à l'occasion d'une rencontre dans une conférence consacrée à l'Europe, bien évidemment, puisqu'elle était présidente du mouvement européen, Pour ma part, j'animais. la section lyonnaise du mouvement européen, elle m'a proposé de la rejoindre à son cabinet en tant que présidente de l'ARATP pour prendre en charge des relations institutionnelles au moment où cette entreprise publique allait connaître de grands changements.
- Speaker #1
Alors justement, à quoi ça ressemblait les relations institutionnelles à cette époque-là ? Qu'est-ce qui a le plus changé ? Quels étaient vos défis à ce moment-là ?
- Speaker #0
Alors ce qui a le plus changé finalement depuis une vingtaine d'années, c'est... L'évolution de notre environnement dit institutionnel, qui, un peu à l'image finalement de la géopolitique, s'est balkanisé lui aussi. La classe politique, finalement, elle était il y a 20 ans assez classique. Il y avait la droite, la gauche et une alternance à un moment donné. Donc pour les lobbyistes, c'était assez simple, assez basique. On préparait l'alternance. Évidemment, on travaillait beaucoup avec la majorité. Et la Ve République faisait que cette majorité détenait réellement le pouvoir, tant exécutif que législatif, puisque, en général, un président de la République, il avait la majorité absolue à l'Assemblée nationale. Donc, c'était assez confortable d'une certaine manière. Et en même temps, si je peux prendre cette expression, parfois, on avait affaire à une majorité qui, comme elle avait la majorité absolue, n'était pas toujours à l'écoute. On l'a bien vu sous le premier mandat d'Emmanuel Macron, où il y avait cette écrasante majorité à l'Assemblée nationale, où on avait parfois du mal à être entendu en tant que corps intermédiaire, en tant que représentant de filières de services ou industrielles. Donc ça c'était, je dirais, le monde ancien, où il y avait la droite et la gauche et les alternances. Même si les alternances, qui étaient de plus en plus fréquentes, représentaient pour les entreprises forcément un risque, une instabilité concernant le cadre réglementaire, fiscal, aussi dans lequel l'entreprise évolue, dans lequel elle investit. Et donc c'était aussi un moyen de renforcer le rôle que tient et que joue la direction des affaires publiques ou des relations institutionnelles dans une entreprise. Il y a depuis aussi une vingtaine d'années le renforcement de l'empreinte, pas de l'emprise, mais de l'empreinte finalement de l'Union européenne aussi, sur notre cadre réglementaire législatif, avec cette dérive française qui se caractérise par souvent une surtransposition. des directives européennes. Donc c'est aussi un facteur de risque et d'instabilité pour le monde économique et les entreprises françaises. Mais quand vous additionnez ces trois évolutions depuis 20 ans, ce sont autant d'éléments qui renforcent l'utilité, la légitimité d'un directeur, d'une direction des affaires publiques auprès d'un COMEX, auprès de dirigeants. Et c'est la raison pour laquelle finalement, aujourd'hui, vous trouvez quasiment... Pas d'entreprise taille moyenne, et encore fortiori dans les grands groupes, où il n'y a pas cette fonction. Il y a toujours eu quasiment une fonction de communication et une fonction bien évidemment de RH, mais cette fonction de directeur, direction des affaires publiques et des relations institutionnelles, aujourd'hui vous la trouvez dans l'ensemble des entreprises. Puisque ce que l'entreprise déteste le plus, bien évidemment, c'est le risque, l'instabilité, qu'elle soit fiscale ou... ou législatives. Et nous sommes cette vigie en haut d'un mât sur un bateau qui, lui, doit avancer, doit investir, doit motiver des troupes, doit les recruter aussi. Et puis, il y a un capitaine qui fixe un cap à ce bateau. Voilà, je dirais qu'il y a de plus en plus d'icebergs à éviter. Notre métier, c'est aussi finalement de transformer certains risques ou certaines propositions de loi ou initiatives gouvernementales en opportunités. C'est finalement le meilleur KPI de notre job quand on arrive à transformer un projet de loi ou une directive en opportunité business pour le groupe.
- Speaker #1
Alors, en termes de cadre, justement, en termes de réglementation, votre présidence de l'APAP recoupe presque exactement maintenant 10 ans de Sapin2. Qu'est-ce que vous en tirez ? Quelles sont les leçons ou les enseignements que vous pouvez nous partager à ce sujet ?
- Speaker #0
Alors oui, effectivement, parallèlement à ces... évolutions institutionnelles et politiques que je viens de décrire là depuis une vingtaine d'années notre profession avec donc notre association la pape qui réunit les professionnels des affaires publiques in house qui travaillent dans les entreprises pour le compte de fédérations aussi toutes les entreprises et les fédérations professionnelles qui ont effectivement en leur sein responsable directeur affaires publiques ou relations institutionnelles c'est ce qui nous nous distingue d'ailleurs de l'AFCL, puisque l'AFCL regroupe les cabinets. en lobbying, cabinet qui accompagne parfois certains de nos adhérents dans leur stratégie d'influence et de lobbying. Mais ces deux associations, la nôtre est plus ancienne puisqu'elle a été créée en 1985, mais dès les années, fin des années 90 finalement, ces deux associations ont milité auprès des pouvoirs publics, des parlementaires, pour que notre profession, pour qu'elle soit reconnue et moins entachée, soit de mauvaise réputation, soit d'idées reçues aussi, parce que le lobbying en France c'est toujours une notion délicate. à présenter auprès de l'opinion et encore plus avec certains médias. On a effectivement eu des travaux, y compris en s'appuyant sur la recherche que certains professeurs de droit constitutionnel pouvaient mener parallèlement. Donc ça aboutit finalement dans les premières étapes de cet encadrement du lobbying sur les registres à l'Assemblée avec la liste des représentants d'intérêt. Ensuite, il fallait qu'on ait un badge. pour pouvoir entrer, circuler à l'Assemblée nationale, au Sénat. Et puis, voilà, c'est l'aboutissement, c'est évidemment ce que vous avez mentionné, c'est-à-dire l'adoption il y a une dizaine d'années, après le scandale Cahuzac, donc on a créé la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique, et ensuite Michel Sapin décide de consacrer dans un texte important donc tout un chapitre à la lutte contre la corruption. Et dans ce texte, il y a quelques articles qui nous concernent. Moi, j'aurais préféré, évidemment, qu'on soit uniquement dans un texte consacré à la transparence de la vie publique, puisque notre sujet, c'est celui-ci, et pas la lutte contre la corruption. On est obligé de s'adapter à cette volonté du gouvernement de l'époque et du ministre. Donc cette loi, elle vise effectivement, d'une part, à reconnaître la légitimité de l'action des représentants d'intérêt dans le cadre, finalement, de la fabrique de la loi. C'est-à-dire que nous, on vient là pour enrichir. La réflexion des parlementaires, des ministres, des administrations centrales, bien évidemment, puisqu'on s'appuie sur notre expertise, notre retour d'expérience, nos expériences à l'international, nos expériences, évidemment, que représentent l'ensemble de nos activités économiques dans les territoires français, et puis ce qu'on peut évidemment constater dans la pratique et la mise en application de certaines réglementations, que ce soit dans... du travail, de l'environnement ou tout simplement comment favoriser l'investissement en France dans les domaines les plus innovants. Donc cette contribution, je dirais, elle ne porte pas atteinte à l'intérêt général. On a en France malheureusement cette conception qui est souvent mortifère de mon point de vue, selon laquelle l'intérêt général ne peut être incarné que par l'administration centrale et le gouvernement. Je dis souvent que depuis 200 ans, on a certainement commis ou renforcé beaucoup d'inégalités sur ce principe de l'intérêt général uniquement incarné par l'État et ses cœurs.
- Speaker #1
C'est très intéressant, on va en parler de l'administration centrale. Je sais que c'est un point important pour vous et j'ai quelques questions à ce sujet. Avant ça, juste pour revenir sur la loi Sapin 2, vous m'aviez transmis que ce cadre était perçu parfois comme une contrainte, mais que ça vous a permis de légitimer le métier. Et j'ai trouvé ça particulièrement intéressant. Est-ce que vous pouvez développer ce point-là ?
- Speaker #0
Effectivement, la loi Sapin 2, au départ, on s'est dit c'est super, on va être reconnu dans une loi comme acteur. contributeurs du débat parlementaire, du débat public, finalement d'une forme, je dirais, d'expertise au service de la fabrique de la loi. En respectant, grâce à un code de déontologie, grâce à des règles en matière de transparence et de reporting, puisque chaque année on doit transmettre à l'autorité l'ensemble de nos actions en termes de lobbying, à notre initiative, bien évidemment. Donc ça, c'est un point important, c'est-à-dire que... Il faut respecter la liberté du parlementaire, du décideur public. Comme le disait l'ancien parlementaire Jean-Louis Bourlange, à un moment donné, je reçois évidemment des contributions, des projets d'amendement ou des mémos de la part de lobby, mais finalement, ça doit être évidemment en transparence, mais je ne vais pas mettre sur les amendements inspirés par ou proposés par, puisque à un moment donné, c'est le parlementaire, donc avec sa propre responsabilité. Et parce qu'il est aussi le représentant de la nation, il n'est pas le député, bien sûr qu'on est élu dans une circonscription, mais il représente la nation. Donc à ce titre-là, il est fondé de se faire une opinion sur ce sujet-là, et s'il reprend l'amendement, il considère, et j'adhère à cette thèse, que finalement ça devient son amendement.
- Speaker #1
Même s'il le reprend mot à mot ?
- Speaker #0
Il ne le reprendra jamais mot à mot, sauf ceux qui, évidemment, font les perroquets et déposent les amendements. en mitraillette. Mais là, derrière cette attitude, il n'y a pas la volonté de fabrique de la loi. Il y a soit la volonté de faire de l'obstruction, comme on le voit, soit la volonté, finalement, de pointer « j'ai déposé des amendements » . Mais globalement, ceux qui reprennent en travaillant le sujet, qui vont être rapporteurs ou qui vont être les porte-parole ou les spécialistes d'un texte, de la part d'un groupe, ils reprennent jamais mot pour mot le texte du lobby. Donc j'aime bien cette conception, c'est-à-dire que effectivement nous sommes fondés à contribuer à la réflexion et au débat parlementaire, mais aussi, puisque sous la Ve République, jusqu'en 2022, c'était quand même l'exécutif qui tenait la baguette, et pas le Parlement. Le chef d'orchestre a cassé sa baguette en 2022 et il l'a carrément mis à la poubelle en 2024, mais jusqu'en 2022, finalement, le chef d'orchestre était du côté de l'exécutif. Donc, on avait aussi ce souci de dialoguer avec les ministères, avec les administrations centrales en amont. Après, on avait ce dialogue avec le Parlement sur les amendements. Donc, cette loi, elle est importante pour nous parce qu'effectivement, elle nous légitime, mais aussi, elle nous a aidés en interne à rationaliser une stratégie d'influence et à rendre peut-être plus performant et opérationnel au sein de l'entreprise. La déclinaison de cette stratégie, jusqu'à présent, effectivement. Il pouvait y avoir des personnes, de par leur passé, de par leur réseau, qui parallèlement ou sans vraiment, on va dire, coordination avec la direction des affaires publiques, menaient des actions non concertées de lobbying ou de relations institutionnelles. Et ça pouvait porter préjudice non seulement à l'entreprise, à sa réputation à l'extérieur, mais aussi à l'efficacité de la stratégie globale. Donc forcément, avec cette obligation... de reporting, d'inscription, de déclaration de ceux qui font de la représentation d'intérêt, de déclaration et d'estimation du budget consacré à ces actions de lobbying, c'est aussi un des éléments de la compliance et d'éthique dans laquelle l'entreprise s'engage, bien évidemment, et il y a donc des procédures en interne. J'ai effectivement positivé aussi en interne l'application de la loi Sapin 2. En revanche, ce que j'ai toujours critiqué dès le départ, C'est son extension sans aucune analyse de la faisabilité, de l'impact réel sur la confiance. Il faut qu'on revienne sur ce thème de la confiance des Français dans la vie politique, dans les décideurs, puisque c'est l'objectif central que la loi a assigné à ce registre. Plus de transparence. Donc, normalement, on devrait avoir plus de confiance des Français dans la manière dont les politiques prennent des décisions, dans la manière dont ils dialoguent avec les lobbies. Quand vous regardez aujourd'hui les enquêtes du CIVIPOF, les Français font beaucoup plus confiance dans l'entreprise que dans les partis politiques et le Parlement. Donc, au bout de dix ans de sapin d'œufs, vous constatez que finalement, vous avez mis en place encore une machine administrative du reporting. Les entreprises... sont ensevelies par tout type de reporting, et qu'on n'a pas fait bouger, voire pire, le curseur de la confiance des Français dans la vie politique. Donc les mots MAUX sont ailleurs, les racines sont ailleurs, notamment dans l'incapacité finalement du politique à délivrer sur le terrain la promesse qui parfois est faite sur un micro, un plateau télé. Et c'est là où je pointe à nouveau du doigt La responsabilité de l'administration centrale, dans cette incapacité pour le politique, a délivré désormais une promesse politique. Donc ce n'est pas la faute des lobbies aujourd'hui, s'il y a une crise démocratique en France. Elle est plutôt à chercher dans le cœur de l'État même.
- Speaker #1
Quelle est pour vous, du coup, votre thèse ? Comment pour aller plus loin ?
- Speaker #0
Ma conviction, c'est qu'aujourd'hui, on a un dispositif qui vise à rendre transparent le dialogue entre les lobbies et la sphère publique, que ce soit politique ou... administratives. Toutes les obligations ne portent que sur les entreprises et pas sur l'administration centrale, en termes de transparence, puisqu'on doit déclarer ce qui est à notre initiative. Bon, certains souhaitent faire sauter ce critère, comme si c'était à nous demain de déclarer les rendez-vous des parlementaires, les rendez-vous dans les cabinets ministériels. Non. S'il doit y avoir une étape supplémentaire dans la transparence de ce dialogue, eh bien, il faut l'imposer. aux parties prenantes, c'est-à-dire il faut que le cabinet ministériel ou l'administration centrale soient plus transparentes sur la manière dont ils ensuite décident de l'application réglementaire d'une loi. Combien de lois n'ont jamais été appliquées par manque de publication des décrets ? Combien de lois sont tordues ou transformées ? ou éloignés de l'esprit de la volonté des parlementaires qui représentent, je tiens à le rappeler, le suffrage universel direct, donc les Français, parfois on découvre des décrets qui vont à l'encontre de l'esprit de la loi. Est-ce que la rédaction des décrets est assez, on dirait, transparente et associant ceux qui sont chargés ensuite sur le terrain d'appliquer les normes ? On parle de simplification en ce moment. Les lois de simplification sont toujours des échecs en France, parce qu'on ne s'attire pas au flux, à la source.
- Speaker #1
En fait, on rajoute des normes sur des normes pour simplifier.
- Speaker #0
En fait, vous allez en supprimer quelques-unes, mais c'est la machine infernale aujourd'hui, qui n'est plus contrôlée par le politique, et encore plus depuis 2022, qui est à l'origine de ce flux.
- Speaker #1
Vous pensez que ça peut expliquer le fait que certains politiques n'arrivent pas au bout de leurs idées, en tout cas de leurs effets d'annonce, ils ne vont pas au bout de la loi parce que l'administration centrale leur amène davantage de contraintes ou non ?
- Speaker #0
Soit l'administration centrale va mettre des freins, elle a plusieurs leviers pour freiner ou empêcher l'application d'une loi. Soit on laisse traîner la rédaction des décrets d'application en attendant que le gouvernement chute ou que le ministre change. et avec l'instabilité que l'on connaît. depuis 2022, finalement, aujourd'hui, on voit bien que c'est l'administration centrale qui a repris le pouvoir, pas le politique. Et ça, les Français, ils en ont conscience, en fait. Donc, à un moment donné, on ne peut pas s'étonner qu'il y ait de l'abstention. Parce que, finalement, pourquoi se mobiliser pour élire des représentants qui, ensuite, n'ont pas de levier de pouvoir ? Quelle légitimité ont tous ceux qui, aujourd'hui, créent de la norme sans prendre en compte les intérêts ? Finalement, quand je dis cela à certains... On considérait que ce n'est pas l'intérêt général, mais qu'est-ce qui crée la richesse nationale ? Qu'est-ce qui est à l'origine du financement de nos services publics aujourd'hui ? De la défense nationale, de l'éducation nationale ? On est en train de réfléchir sur comment financer demain la rénovation et le développement de nos infrastructures routières et ferroviaires. Donc on a trouvé une idée là, puisqu'il y a la fin des concessions autoroutières. Et donc c'est bien la preuve que finalement aujourd'hui la pression fiscale sur les Français et les entreprises ne suffit plus. Il ne suffit plus à couvrir l'ensemble des besoins de la nation et en premier lieu malheureusement de payer les intérêts de notre dette. Donc il faut aller trouver d'autres moyens. Mais on peut peut-être s'interroger sur la manière dont ces recettes déjà sont utilisées. Souvent on me parle de lobbying des entreprises en France. Certes, on est quand même encore dans le top numéro 1 ou 2 de la fiscalité sur les entreprises en Europe. Donc on ne peut pas dire que c'est le MEDEF qui dirigeait Bercy, sinon ça se verrait sur nos feuilles d'impôt et sur la taxation des entreprises.
- Speaker #1
Alors si on pousse encore plus loin cette démonstration, si vous pouviez proposer justement une proposition de loi qui irait dans ce sens pour faciliter notre fonctionnement démocratique institutionnel, qu'est-ce que ça porterait ?
- Speaker #0
En termes de transparence, moi je pense qu'il faut faire en sorte que le dialogue que l'on a avec les parlementaires et les cabinets mystérielles soit tout aussi important. voire un peu structurée, peut-être comme avec les directions générales de la Commission européenne,
- Speaker #1
plus intense et plus transparente avec les directions centrales,
- Speaker #0
et puis qu'elles rendent des comptes aussi vis-à-vis des Français. Il n'y a pas de raison que, finalement, quand on est un grand serviteur de l'État, on ne puisse pas... rendre des comptes ou profiter de la faiblesse du politique. Donc j'espère que les élections présidentielles de 2027 permettront aux politiques de reprendre la main. Et ça, c'est l'intérêt, évidemment, de notre pays. Et c'est ce qu'attendent les chefs d'entreprise aussi. On ne supporterait pas, finalement, que dans une entreprise, le capitaine y soit empêché d'agir, parce que, finalement, dans les soutes, quelques mécanos qui ont malheureusement... le pouvoir, l'intelligence, les réseaux pour laisser le navire à quai.
- Speaker #1
Alors on va reprendre le fil de l'évolution des relations institutionnelles, si vous le voulez bien.
- Speaker #0
Oui, et j'aimerais parler du lobbying territorial dans son volet Sapin 2, puisque je considère que cette extension n'est pas pertinente et elle rate complètement sa cible. Donc dès l'examen du texte, nous on avait convenu effectivement avec le cabinet de Michel Sapin que... Dans un premier temps, ce registre et cet encadrement, il porterait sur la partie nationale, puisque vous avez deux types de lobbying qui n'ont rien à voir. Vous avez le lobbying au niveau national qui est sur l'empreinte normative, la fabrique de la loi, tout ce que l'on a évoqué ensemble. Et puis vous avez, c'est une réalité, un lobbying territorial, puisque les collectivités, donc, au travers de leur délibération, effectivement, prennent des décisions, mais surtout attribuent des marchés publics. ou des concessions, des délégations de services publics. Et la France est à l'origine de ce modèle de gestion qu'elle a exporté dans le monde entier, qui a fait qu'aujourd'hui on a des champions mondiaux dans tous les services délégués, que ce soit l'eau, les déchets, l'environnement, les transports. Donc ça c'est aussi une forme de lobbying, mais qui n'a rien à voir avec celui pour lequel nous on s'est engagés et qui représente l'activité des membres de la PAP. Donc l'étendre, finalement, c'est un peu mélanger les choux et les carottes, et on voit bien aujourd'hui que, finalement, l'auto-autorité, elle est ensevelie dans nos rapports d'activité territoriale, mais quel est l'intérêt, quel est le faisceau d'indice que les membres de l'auto-autorité peuvent avoir lorsqu'on leur décrit que, finalement, on rencontre, si vous êtes dans le transport, le vice-président de transport, vous êtes dans l'énergie, vous rencontrez les déchets, le vice-président chargé de la propreté, voilà. ça n'a pas de sens, c'est juste de la paperasse supplémentaires, que d'ailleurs l'autre autorité n'utilise pas, et c'est la raison pour laquelle moi je fais plutôt, comme préconisation, l'arrêt de ce reporting au niveau territorial, mais de renforcer d'une part les moyens de l'État déconcentré pour surveiller la manière dont la passation des marchés publics et des concessions se fait aujourd'hui, et peut-être renforcer la loi. La loi, ça n'a pas un. qui portait d'ailleurs sur le code des marchés publics et des délégations de services publics, qui a été modifié depuis avec l'application, la transposition d'une directive sur les concessions. Mais je le vois, moi, sur le terrain, dans le cadre de certaines procédures de mise en concurrence, en termes de transparence, je pense que les législateurs peuvent améliorer encore les choses. Mais c'est certainement pas sur le volet territorial de notre reporting auprès de la haute autorité. qu'on améliorera la lutte contre la corruption où certaines s'influencent.
- Speaker #1
Merci pour ces précisions. On va reprendre le fil de l'évolution des affaires publiques. Le gros défi, c'est l'IA. En ce moment, on en parle tout le temps. Nous-mêmes, chez les G-Watch, on l'utilise pour, évidemment, interroger les données parlementaires. Quel est pour vous l'impact que ça peut avoir dans le monde des affaires publiques ? que ce soit en termes d'emploi, en termes d'outils, en termes de projections.
- Speaker #0
Alors l'IA a déjà des impacts sur notre métier, puisque vous en êtes l'illustration, finalement. Sinon, vous ne seriez pas là à proposer votre solution sans l'IA. J'ai effectivement connu l'époque où on allait soit dans la bibliothèque de l'Assemblée ou du Sénat, soit au début sur Internet. On allait sur le site des Assemblées. ensuite on allait sur La partie replay, on regardait des heures, finalement, des audiences, des débats parlementaires, à essayer de ne pas rater le bon moment quand est-ce que l'article était débattu, examiné, voté ou rejeté. Aujourd'hui, avec l'IA, finalement, un junior, un chargé de mission dans un cabinet ou dans une direction des affaires publiques peut faire ce travail-là en cinq minutes. Vous voyez, typiquement, le Sénat vient donc d'examiner le projet de loi cadre sur le financement des infrastructures. transport. Ça a duré globalement deux jours et demi. Certainement qu'avec l'intelligence artificielle, je peux avoir, grâce à un bon prompt, le résumé sur les points clés que je recherche, moi, en tant que transdev, pendant tous ces débats, qui parfois ont été animés, parfois se sont terminés à deux heures du matin. Donc avec l'IA, finalement, on se lève le matin, ça nous évite de suivre la séance, sauf si on est somnambule et qu'on a envie de suivre jusqu'à deux heures du matin les débats, mais ce qui peut constituer encore un exercice. intéressant, bien évidemment, mais l'IA est un outil formidable pour, je dirais, accélérer notre analyse. Également, pas seulement sur la partie veille et analyse des débats ou de l'ensemble des textes qui peuvent être mis en ligne, mais aussi dans la réflexion, puisque aujourd'hui, vous êtes sur Perplexity ou avec Claude, vous pouvez interroger également votre stratégie d'influence et l'IA va vous conseiller. va vous orienter, va vous donner peut-être de nouvelles pistes. Donc, c'est aussi un atout, mais c'est aussi un danger pour les cabinets qui, aujourd'hui, font métier de ce conseil-là, de comment est-ce qu'ils peuvent nous accompagner, comment est-ce qu'effectivement, ils peuvent rendre plus performante une stratégie d'influence. Bon, ce qui est rassurant pour la sphère affaires publiques, lobbying, notamment pour ceux qui veulent faire ce métier, je viendrai sur la partie impact de l'emploi. C'est qu'on est dans un métier où, finalement, la patte humaine, elle est indispensable. L'IA vous remplacera jamais un réseau, remplacera jamais, finalement, des connexions, des expériences que vous aurez pu avoir avec soit des parlementaires, soit parce que vous avez travaillé dans un cabinet ministériel. Et ce réseau de tâches, ce networking, en fait, personne ne peut le faire à votre place. Vous avez aussi, finalement, ce qu'on appelle dans certains masters, l'intelligence situationnelle. Certains en font des formations pour... améliorer la capacité d'un jeune diplômé à être autant à l'aise, finalement, avec des ministres qu'avec même l'entraîneur de l'OM, par exemple, ou d'autres catégories, pour justement montrer que vous êtes un peu un caméléon, que vous êtes en capacité de vous adapter, quel que soit votre environnement, votre interlocuteur. Et ça, c'est ce qu'on appelle l'intelligence situationnelle. Alors, je pense qu'il y a beaucoup d'innés de mon point de vue, comme le sens politique, que beaucoup ont perdu ces dernières années, malheureusement, par arrogance, de suffisance et de trop de compétences. On nous a balancé à la figure depuis neuf années et qui sont peut-être à l'origine de certains aveuglements et de manques de sens politique qui aboutissent, par exemple, à certaines dissolutions. Donc voilà, pour le jeune qui veut se lancer en affaires publiques, je dirais qu'il faut être à la fois très à l'aise sur la tech, mais également un excellent caméléon concernant la patte humaine. Sachant qu'aujourd'hui, on le voit dans les enquêtes, il y a beaucoup de défiance. Vous voyez, tout à l'heure, on parlait de confiance et de défiance vis-à-vis des hommes politiques. Mais vous avez aussi, quand on interroge les Français... On est souvent le peuple le plus défiant vis-à-vis du genre humain, vis-à-vis de son voisin, vis-à-vis de son collègue. Forcément, ça n'aide pas aussi dans notre métier. Si vous avez des gens autour de vous... qui ne vous font pas confiance, c'est un peu compliqué ensuite de mettre en place une stratégie d'alliance de correspondants et d'interlocuteurs qui, effectivement, pourraient partager votre stratégie d'influence. En revanche, ça, c'est le côté négatif du déploiement et on ne sait pas jusqu'où cette révolution va nous mener. On voit ces derniers jours que les banques européennes sont en quête du développement de certaines IA. Malheureusement, il y aura besoin, et déjà, il y a besoin de moins d'emplois, de cadres, de juniors dans notre secteur malheureusement. Et c'est un peu inquiétant parce que finalement, ces dix dernières années aussi, ces années sapin d'œufs, elles ont vu se développer, parfois un peu sans vraiment se pencher sur la qualité des enseignements. Tous les masters, parce que certains ont senti que c'était un bon filon. Aujourd'hui, il faut s'interroger sur le contenu des enseignements dans le... ces masters, et avoir la lucidité aussi de l'impact de l'IA sur notre métier et donc sur la capacité aussi à créer des emplois.
- Speaker #1
On va passer à l'avant-dernière séquence, qui est la séquence vrai-faux. Je vais vous énoncer trois phrases, et vous pouvez répondre par vrai ou faux, évidemment développées si vous le souhaitez. Alors il y a beaucoup de choses que vous avez déjà évoquées, ça peut vous permettre d'aller encore plus long. La première phrase, la loi Sapin 2. a surtout été une contrainte pour la profession ?
- Speaker #0
Finalement, non. Peut-être qu'au moment du rapport annuel, on est un peu énervé par cette partie administrative de reporting, mais je trouve que c'est très intéressant au final de revenir en arrière sur ce qu'on en a fait sur une année. C'est aussi un moyen pour nous d'objectiver le bilan d'une stratégie sur une année. C'est finalement aussi un des ingrédients de mon bilan personnel. Et donc, de l'ensemble de mes collaborateurs, moi, vis-à-vis du PDG aussi, quand je fais mon entretien, alors, ce n'est pas parce que vous aurez plus de files d'action que vous êtes un meilleur lobbyiste. Non, il faut être pertinent, et c'est aussi en fonction de l'actualité législative, bien évidemment. Parfois, vous avez des années qui sont plutôt pauvres. Moi, par exemple, dans mon secteur des transports, je n'ai pas tous les jours une réforme ferroviaire, et heureusement. Mais cet exercice est intéressant pour objectiver un bilan, et peut-être le faire aussi... faire évoluer la manière dont vous travaillez sur l'année à venir.
- Speaker #1
La deuxième phrase que je vous propose, le principal angle mort de la transparence aujourd'hui, c'est l'administration centrale.
- Speaker #0
Tout à fait. C'est, de mon point de vue, peut-être l'échec de la révolution libérale qu'on nous avait promis en 2017, parce qu'il a été empêché, d'une certaine manière, par certains blocages dans l'administration centrale. Et peut-être... par un manque peut-être de volonté de bousculer cette administration centrale. C'est aujourd'hui ma conviction, je pense que le prochain président de la République doit en avoir conscience, sinon l'échec sera encore plus rapide et la réaction des Français encore plus viole.
- Speaker #1
Et la dernière phrase, les affaires publiques resteront d'abord un métier profondément humain.
- Speaker #0
Je dirais que l'ensemble de mes adhérents, de mes pairs dans le domaine des affaires publiques l'incarnent, bien évidemment. et que souvent, nos interlocuteurs, ils aiment aussi dans la durée, parce que c'est aussi parfois un métier sur lequel on voit des personnes en fonction longtemps. Mais on est un peu des agriculteurs, c'est-à-dire que notre terrain, il faut le travailler pour pouvoir semer, récolter. Ce n'est pas en changeant de terrain ou de jachère tous les 6 mois, tous les 1 an, que vous allez récolter correctement et de manière efficace. Le being, je dis souvent, c'est comme le cholestérol, il y a le bon et le mauvais. Mais en revanche, cette patte humaine, de mon point de vue, elle est indispensable. C'est aussi ce qui fait la richesse de notre métier et qui rend le métier attractif de la part de tous ceux qui aujourd'hui l'exercent. C'est un peu comme ces moines bouddhistes à qui on apprend l'exercice, le plaisir du débat contradictoire. Donc on est un peu ces moines bouddhistes du plaidoyer. pour aller confronter nos points de vue. avec les politiques. Et c'est de moins en moins facile comme exercice, parce que malheureusement, vous le voyez depuis ces dernières années, il y a une radicalisation de la vie politique. Il y a beaucoup d'idéologie aussi qui revient. Et donc il est difficile quand vous êtes là pour objectiver certains raisonnements, certaines situations, même pas des complotistes, parce que là, ça devient compliqué finalement d'avoir un dialogue intelligent avec que... certains, mais voilà, nous, notre métier, c'est effectivement, alors les ONG aiment bien parler de plaidoyer pour elles, mais nous aussi, on plaide finalement notre cause d'une certaine manière. Mais il faut qu'en face, c'est un peu comme la paix. Il faut être deux pour pouvoir vouloir et faire la paix. Et notre métier, dans les années à venir, il peut être remis en question si, en face de nous, on n'a plus des interlocuteurs qui acceptent aussi les règles du jeu. de ce débat contradictoire. Si on n'est que sur des positions, des postures idéologiques, finalement le discours d'un représentant d'entreprise ou d'une fédération, soit il décide, comme à Washington, de devenir courtisan, et donc on fait du copier-coller des postes de certains pour plaire au roi et peut-être réussir à passer notre position paper, mais là on ne sera plus du tout dans un débat contradictoire. au sens de la démocratie libérale, soit évidemment la situation la plus dangereuse qui pourrait arriver, mais là on ne serait plus en démocratie, on est à Moscou, et là on fait partie finalement d'un clan et on est aux ordres. Mais ce n'est pas la vision que j'ai des affaires publiques, conscience démocratique très élevée, et ces 20 années d'expérience m'ont renforcé dans ma conviction Donc... contrairement à ce que certains peuvent écrire sur notre métier. Je l'ai dit, il y a toujours des moutons noirs dans un troupeau. On en a conscience. Et d'ailleurs, Sapin 2 nous aide aussi, finalement, à parfois faire le tri, puisque pour adhérer à la PAP, il faut être sur le registre et être en règle. Donc si la personne n'est plus en règle avec Sapin 2, elle est exclue. Mais j'ai cette conviction forte que notre métier est aussi un élément constitutif. du bon fonctionnement d'une démocratie parlementaire. Et on le voit bien en ce moment, les démocraties libérales, au sens occidental du terme, sont en danger.
- Speaker #1
Alors pour conclure, Laurent, est-ce que vous avez une recommandation culturelle pour nos auditrices et auditeurs ?
- Speaker #0
Alors j'ai une recommandation de lecture. Moi, personnellement, je me suis toujours intéressé à la géopolitique, de par ma formation. J'avais également comme... M. Tual, qui était le conseiller diplomatique au Sénat, il y a 25-30 ans, et qui m'a fait découvrir cette discipline. Je l'ai d'ailleurs exercée aussi à l'Institut des Relations Internationales. Et depuis la réélection de Donald Trump, finalement, tout le monde parle de géopolitique. Tout le monde s'y intéresse, et notamment dans les entreprises, lorsqu'on fait la fameuse cartographie des risques. Avant, on parlait plutôt des risques... fiscaux, des risques d'instabilité politique dans certains pays où on souhaitait s'investir, les risques climatiques bien évidemment, les risques sur les marchés, mais la géopolitique a pris une part très importante aujourd'hui et c'est la raison pour laquelle je revendique la lecture de la revue Le Grand Continent, qui a été lancée maintenant il y a quelques années. C'est une revue dédiée à cette discipline, la géopolitique, qui fait intervenir toute une série de... chercheurs, pas seulement français, aussi étrangers. Donc c'est un réseau finalement académique, international, qui nous offre tous les jours des décryptages sur l'actualité en Ukraine, au Moyen-Orient, ici, évidemment la Chine, l'Amérique latine, enfin, toutes les zones sur lesquelles il y a des enjeux politiques, parfois avec accès à des documents un peu plus, pas secrets, mais un peu plus confidentiels au sens grand public du terme. Et à chaque fois vous avez il y avait... des analystes, soit des politiques, soit des géographes, des militaires aussi. C'est vraiment passionnant et c'est la raison pour laquelle j'en profite aujourd'hui pour indiquer à vos auditeurs que s'il doit y avoir un abonnement ce mois-ci, c'est à la revue Le Grand Continent.
- Speaker #1
Merci beaucoup Laurent. Merci d'avoir écouté MISIC. Je m'appelle Pierre, je suis le cofondateur de l'EG Watch, la plateforme qui révolutionne et facilite votre veille parlementaire.