- Speaker #0
Je manquais de rien. J'étais à deux doigts de passer chef de chantier jusqu'à ce que ma mère ait eu un AVC. Et du coup, ma vie a changé. Pas dans la tristesse, mais elle a changé. J'ai tout abandonné. J'ai quitté ma copine. J'ai quitté mon travail. Je quitterai tout pour ma mère parce qu'elle a toujours été là pour moi. Elle a fait de moi quelqu'un d'honnête, quelqu'un de respectueux, quelqu'un avec un métier dans les mains. Je suis obligé d'être à ses côtés. Je ne pourrai jamais la quitter.
- Speaker #1
Histoire à dormir dehors. Le podcast de l'Ordre de Malte qui révèle l'intimité des personnes à la rue ou que la société a mise au banc. Aujourd'hui, nous donnons la parole à ceux dont l'existence a été éprouvée, à ceux que l'on ne veut pas voir et qui ont souvent bien plus à nous offrir que nous ne le pensons.
- Speaker #0
Je m'appelle Mesheoud Chouaib, je suis charpentier, j'ai toujours fait de la charpente et j'adore ce métier. J'ai 40 ans, j'ai arrêté l'école en 4ème, j'avais 14 ans, j'ai commencé à suivre la mauvaise fréquentation. L'argent facile, parce que ma mère elle travaillait, on ne manquait jamais de rien. Mais quand on est jeune et qu'on voit nos collègues à l'époque, les téléphones c'était tout récent, les derniers sur 20, les scooters, moi ça ma mère elle n'a jamais pu me le payer. Je veux dire, elle nous payait des habits certes, on ne manquait de rien, mais on ne vivait pas dans le luxe. Et quand je voyais mes camarades, pourquoi eux et pas moi, heureusement que ma mère elle m'a dévié dans le bon chemin. Elle a commencé à me guider, en me montrant des métiers. Comme j'ai compris que je n'aurais jamais été médecin ou avocat. pilote de ligne, j'ai commencé à m'orienter dans le bâtiment et je suis tombé sur la charpente. Et c'est là où je suis tombé amoureux avec leurs tronçonneuses. Les voir percher à 30-40 mètres, je me suis dit, si tu me mettais là, c'est pour moi. J'avais pas les moyens d'aller pour m'acheter une tronçonneuse, mais ma mère, pour mes 16 ans, elle m'avait offert un marteau, d'ailleurs que j'ai toujours. Et de là, j'ai commencé une longue aventure en rentrant chez les compagnons du devoir. Et de mes 16 ans jusqu'à mes 39 ans, tous les matins, me lever. d'être sur ma charpente, tailler le bois, poser la tuile, bâtir des rivaux, bâtir mon fêtage. En fait, c'était mon bonheur. D'aller travailler, c'était mon bonheur. En étant chef d'équipe, je tournais à 2800 euros par mois. J'avais ma voiture, j'avais ma maison, je partais en voyage, je manquais de rien. J'étais à deux doigts de passer chef de chantier, jusqu'à ce que ma mère ait eu un AVC. Et du coup, ma vie a changé. Pas dans la tristesse, mais elle a changé. J'ai tout abandonné, j'ai quitté ma copine, j'ai quitté mon travail. Je quitterai tout pour ma mère parce qu'elle a toujours été là pour moi. Elle a fait de moi quelqu'un d'honnête, quelqu'un de respectueux, quelqu'un avec un métier dans les mains. Je suis obligé d'être à ses côtés, je ne pourrai jamais la quitter. C'est une épreuve de la vie que j'arrive à surmonter. Tant que je suis avec ma mère, je n'ai pas de regrets. Elle commençait à avoir des troubles, perte de mémoire. Des fois, son visage, ça se déformait, ça se remettait. Des tremblements de la main, des oublis. Elle perdait l'équilibre. Elle devenait agressive, elle me frappait, après elle me prenait dans ses bras, elle parlait, elle avait du mal à parler, elle beubait. Puis là j'ai commencé à être derrière elle 24h sur 24, jusqu'au jour où ma mère qui commençait à tomber dans les pommes, inconsciente. Et là j'ai le SAMU, j'ai les pompiers qui sont venus, ils ont commencé à lui mettre des machines, moi j'étais là, choqué dans l'appartement. Et là les pompiers m'ont dit, écoutez monsieur votre mère est en train de faire un AVC. Mais je vous jure que je ne le souhaite à personne de vivre un moment comme ça. Et depuis ce jour-là... J'ai passé 5 mois avec elle à l'hôpital et puis j'ai vu qu'elle récupérait petit à petit. Elle sort de l'hôpital, ils ont voulu la ramener dans un centre, dans un EHPAD. J'ai refusé l'EHPAD. Je leur ai dit qu'elle viendrait chez moi. Alors du coup, ils m'ont tout mis en place. Elle est médicalisée. Des infirmiers qui passent matin, midi et soir. Des aides-soignants qui m'aident à la changer, matin et soir. J'ai trouvé un rythme parfait. Je lui fais à manger, je lui fais des fois la toilette. Je rigole avec elle, je la fais sortir. On part à la plage, on se fait des petites balades. Je lui raconte des blagues, je lui rappelle quand j'étais petit avec elle, les chansons qu'elle me chantait, je l'amasse. Parce qu'elle est dans un lit, elle ne peut pas bouger. Je me mets à côté d'elle, je sens son odeur, je l'embrasse tout le temps, je lui dis que je suis là, ne te casse pas la tête, je suis avec ton maman, je lui donne à manger, et c'est un bonheur, je vous jure, c'est incroyable. C'est satisfaisant, c'est cool. Il y en a qui m'ont dit que je n'arriverais pas, c'est dur, mais en fait, il n'y a rien de dur, c'est du bonheur en fait. Je suis encore plus épanoui que si j'étais dans une charpente, pour vous dire. C'est vraiment du bonheur. Elle me regarde. Des fois, j'ai le droit à des sourires. C'est ma plus belle récompense. Là, du coup, elle arrive à se lever, mais elle n'arrive pas à marcher. Et puis, Dieu merci, ça va mieux avec la rééducation. Ça fait six mois qu'elle ne parle pas. Alors, on essaye de travailler avec l'orthophoniste. Là, je vais essayer de déménager pour essayer d'habiter au rez-de-chaussée. Parce qu'au troisième étage, j'ai les escaliers qui sont raides. Je les mets sur mon dos. Je les descends. Je les mets... Il y a des terrasses en café. Et ils le savent que je peux la poser sur la chaise. Le temps que je remonte, récupérer le fauteuil roulant. Et puis tous les voisins ils sont avec moi, même le quartier. Ils m'ont respecté, mais là ils me respectent encore deux fois plus. J'ai des personnes âgées. qui viennent m'embrasser sur le front. Je ne le fais ni pour la gloire, ni pour l'argent, ni pour un héritage. Je le fais parce que ma mère a été là pour moi et je le fais de bon cœur. Comme ça, je n'aurai pas de regrets. Et c'est mon devoir d'être à la poubelle. Parce que quand je suis parti en EHPAD et que j'ai vu le nombre de personnes qui sont en EHPAD et apparemment que les enfants ne viennent même pas les voir, ça m'a crevé le cœur. Comment on peut abandonner les parents ? C'est un truc que je n'arriverai jamais à comprendre.
- Speaker #1
J'ai mon papa, pareil,
- Speaker #0
qui a fait un AVC le 29 août. Et encore, j'ai l'impression que le bon Dieu a fait en sorte que le jour de l'AVC de mon père, j'étais avec lui. Et je pense qu'il doit être heureux qu'il soit avec moi, parce qu'il m'a dit, tu n'aurais pas été là, j'aurais été mort. Parce que c'est triste de vivre tout seul. Et là, pareil, j'ai appelé les pompiers, et en plus on était dans la terrasse d'un café. Pareil, il restait un mois en soins intensifs. Lui, il a eu moins de séquelles, il a du mal à marcher. Il arrive maintenant mieux à parler. Du coup, je l'ai rapatrié chez moi aussi, à la maison. Et puis pareil, j'ai installé un lit médicalisé. Il arrive un peu à faire sa toilette. Puis pareil, je lui fais à manger. Voilà, il arrive mieux à manger. Ça me soulage un peu, mais sinon, maintenant, je sais qu'il va rester avec moi. Parce que mon père a 73 ans, ma mère a 66 ans. J'ai rapatrié mon père et ma mère. Au début, j'avais peur. Je me suis dit comment je vais faire, est-ce que je vais être à la hauteur ? Et puis en fait, c'est tellement facile. Il faut avoir l'envie d'être là pour ses parents, parce que si vous le faites de mauvais cœur, ça ne pourra pas marcher. En fait, je ne travaille plus, je paye un loyer de 800 euros, je touche un chômage de 1400 euros, j'avais un bon salaire et me retrouvais à 1400 euros, du coup ça a été très compliqué pour moi, non seulement de payer l'électricité, de payer mon loyer, je commençais à galérer parce que ma mère lui a coupé ses droits. Après j'ai fait le compte, une fois que je paye tout, j'en ai quasiment pour 1100 et quelques euros. Alors du coup il me reste à peu près 270 euros pour faire le mois. Et de nos jours il y a tout qui est cher dans la vie. La vie je la vois autrement. Parce que je me dis, autant demain je peux finir comme eux. Jamais j'aurais pensé avoir une situation comme ça. J'ai travaillé, j'avais mes week-ends, je vais m'éclater les week-ends. Jamais de ma vie je me serais dit que ma vie basculerait comme ça. C'est moi le choix qui l'a duré deux semaines. Après, je me suis dit... Ou tu te ressaisis ou tu vris. Voilà, il y a deux options. Dans la vie, il faut s'adapter à chaque situation, je veux dire, à chaque problème, il y a une solution. Et j'ai trouvé la solution là pour ma mère. J'ai compris qu'en fait, on devient parent de nos parents. Je crois que le Seigneur nous a créés pour être au service de l'autre. Moi, j'ai l'impression que dans ce monde, il faut faire du bien autour de soi. Et surtout des personnes qu'on a vraiment besoin. Des personnes qui sont dans le besoin, mais pas que des personnes qui sont dans une situation d'handicap. Même une personne qui est en bonne santé, qui peut marcher, je ne sais pas, rien que le fait de parler avec lui, de rigoler avec lui, moi je dis qu'il faut aider son prochain. Que ce soit ton voisin, que ce soit un inconnu, qu'il soit juif, arabe, chrétien, chinois, aide ton prochain parce qu'on est tous des humains. Et surtout quand c'est des proches qui t'ont mis au monde, le jour où ils ne vont pas bien, tu n'as pas le droit de les lâcher. Il faut qu'ils soient bons ou mauvais, il faut être avec eux. C'est tout, c'est comme ça. C'est vrai qu'avant j'aimais beaucoup la vie, j'étais heureux dans ma vie, mais là je suis mille fois plus heureux. et plus détendu et plus joyeux. Je suis apaisé en fait. Heureusement que ça m'est arrivé ça. En fait, ce n'est pas un malheur, c'est un bonheur en fait pour moi. C'est une joie de vivre que je n'arrive même pas à te décrire. Je suis tellement heureux d'être avec mes parents. Malgré de les voir comme ça, handicapés, mais moi je ne les vois pas handicapés. Moi je les vois, ils sont avec moi. Voilà, on rigole ensemble, on mange ensemble. Malgré que ma mère ne parle pas, mais des fois elle me fait des sourires. Et le sourire qu'elle me fait, c'est comme si tu m'offrais le monde entier. Tu m'offres le monde et tu me le mets dans les mains. C'est un bonheur fou que je n'arrive même pas à décrire. C'est une dinguerie. Je te jure, c'est une dinguerie. C'est vrai que là, je pense à me casier à avoir des enfants, tant que ma mère est là. Je crois que c'est le seul regret que je pourrais avoir. Moi, mon rêve, c'est d'avoir une fille. Elle portera le nom de ma mère, qui s'appelle Malika. Et je crois que c'est la seule chose qui me manque pour faire de moi vraiment un homme heureux à 100%. Là, je suis heureux à 90% avec ma mère. Et les petits 10% qui manquent, c'est vrai que moi j'aimerais bien avoir une fille. Puis un garçon. Maintenant mon rêve c'est que ma mère reste avec moi le plus longtemps possible. Que je puisse profiter avec elle le maximum. Essayer de voyager avec elle le maximum. Essayer de la rendre heureuse, la voir sourire. C'est ça mon rêve. C'est pour ça qu'il ne faut pas se plaindre dans la vie. Il faut être heureux avec ce qu'on a, il faut être heureux. Tant qu'on est en bonne santé, tant qu'on est là, il faut croquer la vie à pleines dents. C'est devenu ça mon objectif. S'occuper des proches qu'on aime et profiter de la vie à pleines dents avec eux. Je veux dire, la vie est tellement courte. La clé c'est nous qu'on a. Je veux dire, ou on est heureux ou on n'est pas heureux. Alors il vaut mieux faire en sorte qu'on soit heureux, qu'on profite de nos proches. Il n'y a pas de secret, il faut être heureux. Il faut se donner les moyens d'être heureux.
- Speaker #1
L'Ordre de Malte agit depuis près de 1000 ans auprès des pauvres et des malades. Soutenez nos missions en partageant largement ce podcast et en faisant connaître nos activités pour les plus fragiles. C'était Histoire à dormir dehors. Merci pour votre écoute et à très vite pour un prochain épisode.