Speaker #0Je m'appelle Mickaël, je suis d'Alsace, très loin d'ici. J'ai eu 30 ans, 29 ans. Et puis, trois mois que je suis dans la rue à Marseille. Voilà, voilà. Déjà, je parle, je suis là. C'est pas la faute de mon père, ni de ma soeur, ni de qui que ce soit, c'est de ma faute. C'est des mauvais choix. Tu sais, c'est un, plusieurs mauvais choix. Des fois, t'as encore une petite... Tu refais encore un mauvais choix, et voilà, il y a tout qui bascule. Là, j'ai fait trop de mauvais choix. Moi, je suis né à Beach, à Moselle. Tout s'est bien passé. Moi, j'ai une soeur, enfin, une vraie soeur. Il y en a encore trois autres, c'est pas des fausses soeurs, c'est... C'est pas des soeurs de sang, tu vois ce que je veux dire ? On a grandi à Flisbourg. Pendant nos premières années, c'était la grand-mère qui nous gardait. La mère, elle était comme moi, on va dire. Elle se raquait complète, enceinte, elle fumait des joints, machin. C'est ce que j'ai entendu, après je ne l'ai pas connu moi. Et puis du coup... Ma soeur est restée avec ma grand-mère, mon père s'est battu pour me récupérer parce qu'il savait que ma mère ne s'occupait pas de moi. Donc il m'a récupéré, j'avais quoi, 4-5 ans ? Je vous dis, il était désert, je ne me souviens pas, tu sais. Il m'a récupéré et puis après, il est tombé sur une femme, lui, qui lui a niqué la vie aussi. On était dans une maison, tu vois, avec lui et elle. On avait le rez-de-chaussée avec les grands-parents. La grand-mère, elle était castagne. Elle était castagne aussi. Mon père, il roulait, il allait livrer du béton, machin et tout. Il faisait pompier encore à l'époque. Il avait le beeper tout le temps sur la ceinture. Et j'entendais tout le temps, bip, Je pleurais, direct. Je savais qu'il partait. Il était devenu ici à Marseille, il y a des années, pour un incendie. Et il s'est remonté, il était en quarantaine et tout. Alors mon père, il était là. Je pouvais même pas le voir parce qu'il était en quarantaine. J'avais trop envie de le voir. Mon père, c'était tout. Ah ouais, c'est... J'aurais dû me le dire avant, tu vois. Et puis du coup, j'ai rencontré une autre femme. Tip top, la meuf. J'ai foutu le bordel chez eux aussi, c'est important. Elle est encore là, moi. Ça fait 15 ans. 15 ans, ça fait la moitié de mon âge qu'ils se connaissent. Et voilà. Combien de fois je l'ai dit par ma mère, ou je sais pas quoi. Même une fois, je me suis bagarré. Ah bon, père, il m'a pris, il m'a décollé la tête. Allez, casse-toi dehors. Ouais, après moi j'étais en foyer de jeune travailleur aussi. Puis après moi je suis parti, ils m'ont dit, ouais, tu vois, j'étais jamais à la maison, je prenais une chambre pour rien, j'étais jamais là. La belle d'Oche, elle m'a dit, tu pars ou tu pars pas ? Tu sais, quand t'es garçon, 17, 18 ans, vas-y tu pars. Et je suis parti, j'étais avec une fille à l'époque, je suis parti avec elle, tu as 17, 18 ans, mais ouais, tout seul. Tant que tu penses qu'à ton amour, tu penses même plus au boulot. J'ai fait le... Elle est con. Toute la journée je me matrixais à cause d'elle. Enfin à cause d'elle. A cause de moi. Je pensais qu'à elle. Qu'est-ce qu'elle fait ? Tu m'inquiétais. Pas confiance en moi. Tu vois ce que je veux dire ? Après j'ai commencé la moto. J'habitais au Jullièvre aussi. Le quartier avec les grandes bars. J'ai commencé drogue, drogue forte. Héroïne. Le pire c'est l'héroïne. Ça a goût le pisse de chat donc j'ai pas apprécié. Eh ben... Héroïne. Coke. Coke j'ai pris la semaine dernière encore. A fumé une cigarette c'est bien gentil. Mais ça ne t'évade pas, tu vois. Ça, ça m'évaderait. Achète pas une trottinette, mais moi je suis comme un fou. Non mais sérieux, ils ont le bel âge, putain. Ils me mouillent tout le temps, je les regarde, les gosses. Tu sais, quand il n'y a plus personne, tu te dis... Tu te fais des copains, des relations. Et là, à moins d'être très intelligent et d'être barraqué comme un tank, tu expliques forcément les gens. Tu n'as pas envie de te retrouver seul le soir, tu vois. Ah putain il va faire un rail là, ou il va faire un... Bah vas-y je le suis hein, et puis 1, 2, 3, oh... J'appelais mon père des fois les soirs en pleurant, t'as pas 10 euros ? T'imagines, t'appelles ton père pour ça. Au début, il a marché de l'Igne 2-3 fois pour 10 euros. Qu'est-ce qu'il veut que je dise ? Après, il l'a arrêté. Non, je peux pas, je peux pas. Il pouvait très bien, il savait très bien pourquoi c'était. Et c'était que de ma faute que je suis tombé là-dedans. C'est pas la faute des autres. Jamais de la vie. L'alcool, c'est la drogue la plus... Je peux pas arrêter comme ça. Moi, j'ai essayé de l'arrêter avant que c'est l'immat. Premier jour, tu te trompes de la jambe, tu fumes la clope, ça va. Le deuxième jour si t'as de la clope t'as encore de la chance Mais le troisième jour t'as la clope, tu te trempes des deux jambes T'arrives même pas à rouler la clope Je peux te dire, tu roules comme ça, t'as le tabac qui vole et tout Après tu te dis que ça va et tout Après tu vois des trucs, à mon canapé et tout J'ai vu des crevettes sortir du canapé Et j'ai été ouvrir le canapé avec un couteau Plus tard, les voisins sont partis Une semaine après ou deux semaines après je suis rentré Je pensais qu'ils étaient là, persuadés J'ai fait un massage cardiaque, j'ai appelé les pompiers, je m'asseais mon sac à dos. J'étais tout seul dans l'appartement en train de m'asseyer mon sac à dos. On me dit, mais monsieur, vous m'asseyez un sac à dos. Mais tu ne les crois pas, je le comprends plus, c'est des insultes, machin et tout. L'alcool, ça devrait être interdit. C'est de la merde. Première cuve, la première, elle n'a fait rien du tout. La deuxième, par contre, je suis sorti, j'ai arrêté pendant 4 ans. Je me suis retrouvé avec une copine de ma soeur, elle a dit, écoute, je le récupère. Il vient avec moi, colocation, on fait des papiers, machin et tout. Moi, ça coûte 4 ans, ça s'est passé. Je me suis fait un atelier, j'ai bricolé une moto l'après-midi, le soir quand je rentrais. Tous les dimanches, les samedis, je faisais que ça. La vie de rêve, il y avait des chiens, il y avait des Ausha. Elle était lesbienne, tu vois. Et elle a rencontré quelqu'un, après moi aussi j'ai rencontré quelqu'un. Et puis, tu vois, évidemment, ça se sépare, c'est normal. Mais 4 ans, c'était vraiment la vie, c'était vraiment la vie de rêve. Celle que j'aimais. Travailler à l'époque chez Honda à Gonneau. Il y a une meuf qui a été recrutée, tu vois. On s'est fait des regards et voilà. Je suis resté avec. Et puis... Coupe le boulot. C'est tout moi qui ne sais pas gérer. Je ne sais pas en couper longtemps dans ma vie. J'avais toujours des copines un peu à droite à gauche. Mais là, c'était vraiment un couple. On avait l'appart, on avait la voiture, on avait le garage. Et puis après, t'es matrixé, t'es amoureux, tu commences à tomber dans le love, machin. Tu commences à faire, tu sais, moto, tu travailles dans la moto, il y a souvent encore moto, elle me parlait que de moto. Après, moi j'ai fait le con. On s'est encore ensemble, j'ai fait le con, bien sûr, mais elle a fait la con aussi. Et puis je lui cracherai un nez sur le dos, par contre. Tu commences à sentir que ça se dégrade, tu sais comment que c'est. C'est peut-être là que j'aurais dû remonter un peu la pente. Et du coup, ben, après j'étais à Montélimar. Je commence à bosser, en routine ça passait bien mais... Ben je suis mécano, je ne suis pas vendeur de casque ou de combinaison. Le mec qui me faisait venir avait deux rendez-vous dans la journée. Normalement je lui ai dit, il faut que je travaille. Ça ne m'a pas changé. A 11h30, ils ouvraient le cubi, ils me mettaient sur la caisse, je clope à l'intérieur. Mardi matin, je suis pas retourné. Je trouvais un poste ici à Marseille, je suis arrivé ici. Je suis allé au ferry boat sur le vieux port. Piquet, papiers, sacs, j'ai des vis de paye même. Permis, tout. T'as tourné deux ou cinq minutes. Sinon ils m'ont rembouché là-bas. Sans carte vitale, sans rien. Qu'est-ce que tu veux faire ? Je ne dors pas tranquille. Cette nuit, je ne dois pas dormir tranquille. J'ai mis le matelas. À chaque fois qu'il y a un bruit, t'as oublié de te réveiller. T'es obligé. Et tu ne vas pas rester avec le couteau dans la main ou je ne sais pas quoi. Ce n'est pas sauvage non plus. Moi je pose le sac des fois quand je fais la manche. Dans un fois on m'a pris 7-8 euros. J'ai assoupi. J'avais le sac encore et tout mais j'avais plus les sous. On m'a piqué le sac encore il y a 3-4 jours. Avec tout ce que mon père m'avait envoyé. Les chaussures, le plaid, machin et tout. Et aucune pitié. Moi je dois pas piquer non plus. Mais qu'est-ce que je vais faire ? C'est pas une vie. Ouais maintenant. La honte c'est le premier passage. Quand tu passes la rue là, c'est le premier passage. Tu te poses et tu te dis putain tout le monde qui me regarde. Ouais, mais y'a pas le choix. Si tu veux manger, ouais, regarde les gens, la honte. T'as beaucoup de gens, tu vois, moi je suis assis là comme ça, devant le monoprix et tu leur demandes l'heure. Ils lèvent juste la main, tu vois, en mode me parlez pas. Je te demande pas des monnaies, je te demande juste l'heure. Ils veulent pas parler. Pendant des fois trois heures, il se passe rien. Y'a personne qui m'adresse la parole, personne ne me regarde. Forcément, tu trouves le temps long. Et d'un coup t'as quelqu'un qui vient et qui te parle pendant une demi-heure, une heure, et puis... Moi ça me refait ma vie. Après, tu n'y vas pas. C'est un moment de pouvoir réfléchir le soir. Quand tu es là le soir, ça fait plaisir. Il y a quelqu'un qui s'arrête et qui dit « ça va, ça va, vous avez... » Il y a quelqu'un qui m'a dit « vous êtes mieux comme ça » . Je me dis « ah putain, vous êtes trop content » . Imagine, il n'y a personne. La nuit, et c'est l'heure, tout seul. Qu'est-ce que tu fais pendant 3-4 heures ? Peut-être que tu as le temps de t'endormir, d'être tranquille. Tu te tournes en rond, il n'y a rien. Ça c'est dur. Mais sinon les gens ils donnent beaucoup à manger, à boire. Le problème c'est que quand t'es humain, tu vois, il faut que tu manges le matin, le midi, le soir. Sauf que quand des fois on te donne à 14h30, 14h45, il faut que tu manges tout en même temps, sinon il faut que je t'ai. T'as des sandwichs frais et machin et tout. Tu peux pas tout garder. Ah c'est une galère. C'est pareil, j'ai un couteau sur moi, tu vois. Le simple fait d'avoir un couteau, les mecs ils t'arrêtent là en bas. Bah t'as un couteau. Mais oui mais c'est juste pour manger tu vois. Pour étaler ou... Le simple fait de pas avoir de fourchette, t'as une salade dans la main, mais en fait t'as besoin de manger avec les doigts. Tout et tout et tout devient compliqué. Je suis déjà venu des soirs là à vouloir tuer un pigeon. Tout le monde peut aller dormir dehors. Bah toi tu donnes à un mec un sac à dos avec un couteau et un feu. Tu es bon, tu n'as pas besoin de te couvrir comme un fou. Franchement, ça passe. Par contre, tu penses, tu réfléchis seule la nuit. C'est ça qui est le plus dur, en fait. C'est parler avec soi-même. Tu penses, tu penses, tu penses. Il y a des questions que tu ne peux pas répondre.