Speaker #0On m'appelle Mohamed, je suis marseillais de naissance, avec des parents d'origine maghrébine, une algérienne et un tunisien. Et en général, il n'y a pas de mélange entre les différentes nationalités. Mais vu que Marseille, c'est une terre d'accueil, il faut bien se trouver un mari ou une femme. Ils se sont rencontrés, donc je suis algérien, tunisien, né en France, deux parents qui étaient à l'époque français, et puis avec la fin des colonies, donc, ils ont récupéré leur nationalité. Et moi, je suis avant tout marseillais. Ma vie, qu'est-ce que ça a été ? Ça a été des études classiques jusqu'au bac. Ensuite, j'ai travaillé dans le social pendant des années, et puis j'ai eu la chance d'avoir deux gamins, deux garçons, parce que quand on se retrouve divorcé, même si je n'étais pas civilement marié, je n'étais pas axé, comme on dit, etc., etc., on perd beaucoup de choses. Entre autres, j'avais perdu mon boulot. C'est assez classique, en somme. On se retrouve séparés, on se retrouve célibataires, et deux choses l'une, ou alors on est vraiment installés, etc. Chacun fait son chemin tranquillement, on continue de vivre. En général, on se retrouve une autre femme et on recommence, on reproduit un cadre familial, ce qui n'a pas été mon cas. Puis je ne tenais pas non plus à recoller des morceaux avec quelqu'un qui était comme moi aussi un peu cassé par la vie. Donc je n'avais pas du tout l'intention de me retrouver dans un couple bancal avec, pardon pour ce que je vais dire, mais un peu avec n'importe qui. Même si je suis quelqu'un de très sociable, etc. Mon choix, ça a été de rester seul plutôt que de m'accrocher à une quelconque bouée de secours, comme font beaucoup de gens qui s'imaginent que c'est facile du moment qu'on s'est remis en couple, la vie continue. Moi, ce n'était pas mon cas et puis je n'avais pas du tout envie de me retrouver en couple avec quelqu'un qui, comme moi, aurait eu des enfants, voire des petits-enfants et que bon, appelle-moi papa, etc. Ce n'était pas mon truc et puis j'ai repris ma liberté. Donc j'ai fait un peu ce que je voulais et ensuite ce que je pouvais. Mais après, ce n'est pas facile. J'ai travaillé dans la restauration rapide, mais la restauration rapide, comme il se prétendait, haut de gamme. C'est-à-dire que ce n'est pas le McDo, c'est un endroit où on fait des sandwiches qui font quand même 15 euros le sandwich. Ce n'était pas du bas de gamme, mais ce n'était pas adapté à Marseille, puisqu'ils ont fait faillite. Disons qu'il y avait une clientèle, la clientèle, c'était au doc à la Joliette, mais ça n'a pas tenu. Donc maintenant, voilà, et je suis donc ici, c'est les petites soeurs des pauvres. Quand je suis revenu, j'ai un... Mon copain qui est élagueur, et donc je lui ai donné un coup de main, l'absence est très physique, ce qui m'a permis de garder la forme. C'était suivant les chantiers que le gars avait. C'était dans la précarité, mais ce n'était pas une précarité oisive. Je n'ai jamais été assis quelque part à buler, à traîner, etc. J'ai toujours essayé de faire quelque chose. Ça s'est arrêté par la force des choses, puisque j'ai eu de gros problèmes de santé. J'ai eu une double cataracte et un glaucome, ce qui fait que j'étais pas aveugle mais très malvoyant. J'ai pas mal de connaissances, j'ai pu être hébergé un peu à droite, un peu à gauche. Sinon, c'était foyer... Je me suis retrouvé une fois dans un foyer pour SDF et j'en suis parti. J'ai préféré dormir dans la rue que d'être au milieu de SDF hébergé la nuit parce que c'est... C'est insupportable. C'est insupportable. C'est comme la prison sans les barreaux. C'est-à-dire que les types, ils ont un comportement comme s'ils étaient en prison. Il y en a beaucoup qui sont sortants de prison, mais avec les codes de la prison, c'est-à-dire les clans, les musulmans d'un côté, les autres là, les autres là, et tout le monde s'est bêté, se surveillait, avec énormément de vols, de violences, etc. Mais c'est surtout une atmosphère... puante, elle est obligée de dormir avec ses chaussures non pas au pied du lit mais dans le lit pour pas qu'on nous les pique. Moi je ne me vois pas tendre la main, je considère qu'il faut que toute mon énergie soit employée à trouver de l'argent entre guillemets propre, je ne me vois vraiment pas m'asseoir, tendre la main, c'est pas possible. C'est arrivé de dormir dehors, ouais mais c'est... Ce n'est pas évident. Mais ça aussi, c'est parce que je refusais d'aller dans les foyers. Je ne suis pas dans la religion, parce que sinon, vu mes origines, je serais musulman, etc. Je ne suis pas catholique non plus, mais j'ai été élevé dans le respect des religions, dans le respect des autres, dans le respect des trucs, de se dire que quand on y croit, je ne vais pas dire tout, tout peut arriver, etc. On n'est pas en Amérique. Mais il ne faut jamais désespérer. La chose la plus importante, c'est qu'il faut croire en soi. Si on croit en soi, on fait tout pour ne pas se laisser aller. Et je le répète, c'est tellement facile de se laisser aller parce qu'après vous avez la libide de dire « Oui, mais je suis dans la rue, j'ai faim, pas de prix, je ne me plains pas. » Je ne me plains pas d'abord parce que j'ai les pieds qui touchent le sol et que quand j'avance une jambe...