Speaker #1Il existe un ensemble de recherches qui ont été conduites par des chercheurs s'inscrivant dans différentes perspectives disciplinaires, des géographes, des psychologues, des spécialistes des mobilités, des historiens, des sociologues aussi dont je suis, qui montrent, pour le dire de manière simple et ramassée, qu'il y a une tendance de long terme de retrait des enfants des espaces publics dans les villes occidentales. Et donc ces travaux montrent que les enfants... passent moins de temps sans adultes dans les espaces publics et que, par ailleurs, leur rayon de mobilité a diminué. Cette évolution a été restituée de manière très efficace par des géographes néerlandais, notamment une géographe qui s'appelle Leah Carston, qui est une spécialiste des enfants en ville, qui parle d'enfants d'intérieur, indoor children en anglais, tout comme on parle de plantes d'intérieur, et je trouve que c'est une formule très efficace. Moi, j'essaye dans mon livre... à partir notamment de souvenirs d'enfance des parents que j'ai rencontrés, de dérouler des files d'explications. D'abord, j'insiste sur l'importance qu'il y a à prendre en compte la porosité entre les machines qui font progressivement leur apparition au cours de l'histoire et les usages qui sont faits des espaces publics. Et donc sur le temps long, l'apparition de la machine à laver, du frigo, du téléphone, tous les réseaux d'approvisionnement à domicile, plus récemment la télévision, l'ordinateur, font qu'on a moins besoin de sortir dans les espaces publics pour avoir accès à tout un ensemble de biens matériels ou immatériels, que ce soit pour consommer ou pour se divertir. Et donc pour ce qui concerne les enfants, le smartphone est un très bon exemple de la façon dont ce progrès technique, pour le dire comme les économistes, a un impact potentiel sur les usages des espaces publics, puisqu'on peut... rester chez soi tout le week-end tout en étant en contact avec ses amis pour des pratiques de jeu, pour des pratiques de sociabilité, sans avoir besoin d'aller dehors. Parmi toutes ces machines qui ont fait leur apparition au fil du temps, il y a évidemment l'automobile, qui a pris le contrôle des villes d'une certaine manière au cours du XXe siècle. Les automobiles, ça prend beaucoup de place. C'est une des deux principales menaces perçues par les parents, le risque d'accident de la circulation, et par ailleurs, ça pollue. Donc ça explique sans doute en partie le déclin du jeu libre dans la ville. Au-delà de ces objets, ces machines qui font leur apparition, il y a aussi une évolution des normes d'éducation, des normes de parentalité, avec d'une part un investissement plus marqué avec le temps, du temps extrascolaire, par les parents et les familles, qui va laisser de moins en moins de temps disponible aux enfants pour le jeu. Et parallèlement à ça... Une évolution des normes de parentalité qui érige en mauvais parents les parents qui laissent leurs enfants sans surveillance dans les espaces publics parce qu'ils seraient exposés à tout un ensemble de risques, donc l'accident de la circulation d'une part, mais aussi celui de la mauvaise rencontre qui est vraiment centrale dans l'esprit des parents que j'ai rencontrés et le sentiment qu'ont les parents d'être exposés de manière continue à des faits divers, sordides, qui les inquiètent, qui les préoccupent, même quand ils ne pensent pas que ça pourra raisonnablement arriver à leur enfant, en fait c'est comme une petite musique. qui restent dans leur tête et qui les désincitent à laisser leur enfant seul. C'est ces deux menaces qui vont permettre de comprendre comment se construit la prise d'autonomie des enfants dans la ville autour d'un gradient d'espace que j'ai décrit dans mon livre comme étant des espaces perçus comme plus ou moins protégés, à commencer par le domicile. C'est un peu paradoxal puisqu'on sait que le domicile est un espace assez dangereux pour les enfants, notamment... en lien avec les risques d'accidents corporels qui sont importants. Et puis par ailleurs, on sait aussi très bien qu'une des principales menaces pour l'intégrité physique des enfants, c'est les proches, les parents, les frères et sœurs, des membres de la famille, des personnes de confiance. Donc c'est assez paradoxal, mais c'est très intéressant de relever que le domicile est perçu comme l'espace le plus sûr, alors qu'il est aussi un espace dans lequel les enfants peuvent être confrontés à des risques importants.